L’excellente série à voir sur OCS, Lovecraft Country (vous pouvez retrouver ma critique ici), a choisi de construire une partie de son premier épisode dans le comté d’Ardham surnommé coucher de soleil. Si Atticus (Jonathan Majors), George (Courtney B. Vance) et Letitia (Jurnee Smollett) affrontent des bêtes monstrueuses, les parties les plus troublantes de la série se situent, sans aucun doute, lorsqu’ils sont confrontés à la haine, à la violence et à la discrimination, en particulier de la part des forces de l’ordre, ce qui est précisément le cas dans l’épisode d’ouverture. Mais que sont donc ces fameuses villes évoquées par la série et ont-elles existées ?

Les villes du crépuscule ou villes du coucher du soleil ou bien encore de la tombée de la nuit (Sundown Town) sont des communes qui, pendant des décennies, ont empêché les non-blancs d’y vivre et sont donc restées, à fortiori, exclusivement blanches. Ce nom provient des avertissements clairement affichés adressés aux Noirs (en particulier), selon lesquels, bien qu’ils puissent être autorisés à travailler ou à voyager en leur sein pendant la journée, ils devaient partir précisément avant le coucher du soleil, faute de quoi ils risquaient les pires représailles « légales ». À partir de 1890 environ et jusqu’en 1968, des Américains blancs ont créé ainsi des milliers de ces villes à travers les États-Unis. Certaines d’entre elles interdisaient également l’accès aux Juifs, aux Chinois, aux Mexicains, aux Amérindiens ou à tout autre groupe ethnique. La taille de ces villes était extrêmement variable, du tout petit village à de véritables villes importantes. Il existait également de nombreuses banlieues du coucher du soleil jusqu’à des comtés tout entiers. Très peu d’information circulaient sur le sujet jusqu’à ce que le professeur de sociologie Jim Loewen ne fasse des recherches et n’écrive à ce sujet. La plupart des Américains blancs n’avaient donc aucune idée de l’existence d’une telle situation, ou pensaient que de tels endroits ne pouvaient exister que dans le Sud profond. Ironiquement, le Sud profond n’a presque pas eu de villes du crépuscule. Le Mississippi, par exemple, n’en a compté pas plus de 6, alors que dans le seul état de l’Illinois, on pouvait en dénombrer au moins 456. Bien qu’il soit difficile de faire un décompte précis, les historiens estiment qu’il y a eu jusqu’à 10 000 villes du coucher du soleil aux États-Unis entre 1890 et 1960, principalement dans le Mid-West et l’Ouest.

Après la fin de l’esclavage et de la guerre civile en 1865, les États du Sud ont mis assez rapidement en place un système qui ressemblait beaucoup à celui de l’esclavage. Ce système fut connu sous le nom de Jim Crow. Instaurés par ce Sud revanchard, les codes noirs matérialisés par les lois Jim Crow (en référence au personnage fictionnel d’une chanson – ‘Jump Jim Crow’ – datant de 1828 et mettant en musique les tribulations de Jim Crow, un Noir du Sud profond. Cette rengaine fut tellement populaire que Jim Crow devint rapidement un terme générique pour désigner, de façon péjorative, les Afro-américains) ont débouché sur la ségrégation et instauré un climat de terreur entretenu notamment par le Ku Klux Klan. Profitant du régime fédéral qui confère à chaque État américain une très grande liberté dans la façon de régir le statut de ses habitants, à partir de 1876 les onze ex-États sécessionnistes purent contourner la loi pour édicter des codes noirs. Sous Jim Crow, les Noirs ne pouvaient pas voter. Ils ne pouvaient pas être accueillis dans les restaurants, les parcs, les hôtels ou les écoles utilisés par les Blancs.

La dégradation des relations interraciales entre 1890 et les années 1930 n’était pourtant pas exclusivement vécue dans le Sud. En fait, les Noirs américains ont été la cible de violences et de discriminations raciales au Nord, à l’Est et à l’Ouest également. Malgré tout, les possibilités d’emplois permettant de subvenir aux besoins de la famille et d’avoir une vie meilleure en dehors du Sud se sont multipliées, si bien que des millions de Noirs sont partis dans l’une des plus grandes immigrations de l’histoire. C’est ce qu’on a appellé la grande migration, qui a littéralement transformé l’Amérique. Malheureusement, la grande migration a déclenché dans le même temps un accroissement du racisme dans tout le pays. Les Blancs craignaient les immigrants noirs, et ils ont alors créé ces villes du coucher du soleil dans tout le pays. Au lieu d’une Terre promise, chantée dans les Spirituals pour maintenir une lueur d’espérance au cœur de l’esclavage, les migrants noirs ont découvert que Jim Crow avait lui aussi fait le voyage vers le Nord. Ils n’ont pas pu s’installer dans le genre de petites communautés qu’ils avaient habitées dans le Sud. Au lieu de cela, ils ont été autorisés à s’installer uniquement dans les quartiers les plus anciens et les plus délabrés des villes industrielles. Et, dans le même temps, les Blancs ont fui vers les banlieues ou les parties des villes où les logements étaient de meilleure qualité.

Dans les années 1930-40, le gouvernement fédéral a mis en place le programme FHA (Federal Housing Administration). Ce programme a rendu l’accession à la propriété abordable pour des millions d’Américains moyens. Cependant, la valeur des propriétés et l’éligibilité aux prêts étant liées à la race. Les Noirs n’ont obtenu pratiquement aucun prêt. Il existait également des conventions écrites et des gentlemen’s agreements informels entre les agents immobiliers et les vendeurs pour exclure les Noirs des quartiers blancs. Il faut préciser que posséder une maison dans un quartier prisé était la façon que la plupart des Américains moyens utilisaient pour placer leur argent et avoir l’opportunité de transmettre à leurs enfants. Cette façon d’opérer, cherchant la sécurité et la richesse des familles, a été refusée à la plupart des Afro-Américains.

Les moyens d’annoncer et d’appliquer les restrictions raciales dans les villes du crépuscule variaient d’un bout à l’autre du pays. Sous sa forme la plus flagrante, des panneaux étaient installés aux limites des villes. Ainsi, dans les années 1930, à Alix, en Arkansas, on pouvait lire : « Nègre, ne laisse pas le soleil s’abatre sur toi à Alix ! ». D’autres indiquaient plus laconiquement : « Les blancs seulement après la tombée de la nuit« . Dans les années 40, Edmond, Oklahoma, se vantait sur des cartes postales avec le slogan : « Un bon endroit pour vivre… pas de nègres ». La ville de Mena, en Arkansas, faisait la publicité de ses nombreux charmes : « Des étés frais, des hivers doux, pas de blizzards, pas de nègres. » Dans d’autres cas, la politique a été appliquée par le biais de normes et de sanctions moins formelles. Les entreprises qui servaient des clients noirs ou embauchaient des employés noirs étaient boycottées par les habitants blancs, ce qui garantissait que les Noirs n’avaient que peu ou pas d’opportunités d’emploi en ces lieux. L’exclusion raciale dans les villes du coucher du soleil était également obtenue par la violence. Les Afro-Américains qui s’attardaient dans les villes au crépuscule, même pendant la journée, étaient victimes de harcèlement, de menaces, d’arrestations et de passages à tabac, parfois même de pendaison sans même le moindre jugement. Il n’était pas rare que les automobilistes noirs qui traversaient ces communautés soient suivis par la police ou les résidents locaux jusqu’aux limites de la ville. Le lynchage de deux adolescents noirs à Marion, dans l’Indiana, en 1930, par exemple, a entraîné le départ des 200 résidents noirs de la ville, qui ne sont jamais revenus.

L’essor des villes au coucher du soleil a rendu les déplacements sur des longues distances en voiture extrêmement difficile et dangereux pour les Noirs. En 1930, par exemple, 44 des 89 comtés situés le long de la célèbre route 66 reliant Chicago à Los Angeles n’avaient ni motel ni restaurant et interdisaient aux Noirs d’y entrer après la tombée de la nuit. En réponse, Victor H. Green, un postier de Harlem, a édité le Negro Motorist Green Book, un guide annuel pour les voyageurs Afro-Américains. Ce guide a été publié de 1936 à 1966 et, au plus fort de sa popularité, a été utilisé par deux millions de personnes.

En dehors des histoires orales, il y a souvent peu de documents d’archives qui décrivent précisément comment les villes du crépuscule excluaient les Noirs. Les lois et politiques qui imposaient l’exclusion raciale ont largement disparu, mais il en existaient hélas toujours  de facto dans les années 1980, et certaines d’entre elles sont sans doute encore en vigueur aujourd’hui… si d’ailleurs aujourd’hui les lois fédérales « cassent » les décisions ouvertement racistes des municipalités, le mouvement sundown n’a pas disparu pour autant. Il est simplement devenu plus souterrain et clandestin. Et puis enfin, certains choses demeurent hélas aussi dans les têtes et forgent des attitudes, des choix politiques. Pour exemple, en 2001, lors d’une enquête dans la perspective d’écrire un livre sur le sujet (Sundown Towns, Touchstone, 2007), le journaliste James W. Loewen s’est entendu dire par les habitants de la ville de Anna dans l’Illinois, que le nom de leur ville était l’abréviation de « Ain’t No Niggers Allowed », « On veut pas de Négros chez nous »… dont acte !