True Mothers, labélisé sélection Cannes 2020 et qui était en course aux Oscars dans la catégorie « Meilleur film international », vient de sortir en salle dans un contexte passablement dégradé par la pandémie mondiale et les règlementations en vigueur. Le nouveau bijou signé de la réalisatrice Naomi Kawaze se façonne autour du sens de l’adoption en posant une question fondamentale : que signifie être mère ? Mais, au-delà de l’examen habituel entre mères biologiques et adoptives, le film élargit son regard sur le concept de maternité bien au-delà du simple fait d’élever ou de donner naissance à des enfants, et offre quelque chose d’original, de beau, frais et profondément touchant.

Après avoir lutté contre des problèmes de fertilité, Satoko mène désormais une vie paisible avec son mari dévoué, Kiyokazu, et leur fils adoptif de 6 ans, Asato. Un jour, Hikari, la mère biologique d’Asato, apparaît, prétendant vouloir récupérer son bébé. Mais Satoko et Kiyokazu ne reconnaissent pas en elle l’adolescente timide qu’ils ont rencontrée six ans auparavant. Sont-ils les victimes d’une escroquerie ? Une blague de mauvais goût ? C’est ici que le récit à la temporalité fragmentée, reconstruisant touche par touche et moment par moment la vie de ses personnages, bascule, faisant un saut dans le temps pour documenter la grossesse d’Hikari, 14 ans, et son séjour au Baby Baton (le bâton faisant référence au relai qui se transmet dans la course), un centre d’adoption plénière à Hiroshima. En dire plus serait risquer de gâcher le film qui, malgré ses plus de deux heures, ne traîne jamais et parvient à maintenir le public en phase avec son récit attachant et souvent mystérieux. Car, en plus de la poésie qui sous-tend le déroulement de l’histoire, True Mothers est en effet un drame à suspense efficace, qui entraîne le spectateur dans le mystère de l’identité d’Hikari.

Les mères, comme le propose ici Kawase, sont celles qui portent des fardeaux : physiques, sociaux et psychologiques. Leur vie change à un moment donné et plus rien ne sera pareil. Qu’il s’agisse d’un choix, d’une planification ou d’une aventure d’un soir, et qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un autre être humain qu’elles continueront à élever, les mères sont celles qui portent volontairement le fardeau de l’amour, du soutien et du maintien à flot d’une autre âme dans un monde où il est de plus en plus difficile de survivre. Ces mères sont clairement lumineuses ou du moins sont celles qui permettent à la lumière de luire et de traverser les obstacles. C’est ce que nous suggèrent les nombreux plans intermédiaires et tout le travail sur l’image de Naomi Kawaze. Une pratique inhérente à l’œuvre de la réalisatrice japonaise, dans l’esprit d’un Terrence Malick, et qui ici procure le plus bel effet. On pourra noter, dans ce rapport à la lumière, le nom donné à la mère biologique d’Asato, Hikari, qui était aussi le titre original de son film de 2017 – Vers la lumière en français – qui reçut le prix du Jury œcuménique à Cannes.

Au cœur du scénario se trouvent donc plusieurs femmes qui deviennent mères différemment. Selon les normes de la société, seules deux d’entre elles peuvent être classées comme telles, mais Kawase donne vie à leurs histoires avec grâce et amour, créant une histoire magnifiquement réalisée sur le choix, le regret, la culpabilité, le don de soi et l’amour. On appréciera l’approche sincère et authentique de la cinéaste qui ne cherche pas à tirer sur la corde sensible avec des moments mélodramatiques excessifs, mais qui pourtant touche vraiment au cœur avec profonde justesse. Le film contient une séquence tout à fait magnifique. Hikari se promène à vélo et profite des magnifiques fleurs de cerisiers (rappelant là Les délices de Tokyo). Des années plus tard, elle repense à ce moment particulier de sa jeunesse : libre comme un oiseau, sans fardeau ni douleur à porter. Elle souhaite ardemment que ce moment revienne à elle, l’apaise et la transporte peut-être à l’époque où elle était plus vivante que jamais. C’est à ce moment-là que l’examen du film sur le fardeau maternel est véritablement mis en évidence.

On comprendra assez aisément le désir de Naomi Kawase de porter à l’écran le roman de Mizuki Tsujimura dont True Mothers est adapté, quand on connait son expérience d’enfant abandonnée puis éduquée par sa grand-tante dans la ville millénaire de Nara. Entrée dans l’histoire au Festival de Cannes 1997 en devenant la plus jeune lauréate de la prestigieuse Caméra d’Or avec Suzaku, puis nous émerveillant en 2015 avec An – Les délices de Tokyo, elle parvient une fois de plus à travailler un sujet extrêmement fort en extrayant une véritable émotion de chaque plan. Elle confirme notamment toute la finesse de son cinéma, en traitant de sujets marqués culturellement mais qui nous rejoignent tous par la dimension universelle qui s’y joue. Douceur, sensibilité, tendresse et bienveillance imprègnent ses personnages et ses histoires et font de ses films et de True Mothers aujourd’hui encore des rayons de soleil pour éclairer nos âmes.