AMERICAN PASTORAL

Pour ce dernier mercredi de l’année, jour traditionnel des sorties cinéma, l’acteur britannique Ewan McGregor nous présente sa première réalisation avec « American Pastoral », une adaptation du célèbre roman de Philip Roth paru en 1997. Il y interprète aussi le rôle principal et partage l’affiche avec l’oscarisée Jennifer Connelly et la jeune Dakota Fanning.

Dans l’Amérique des années 60, Seymour Levov, dit « le Suédois », autrefois champion de sport de son lycée, est devenu un riche homme d’affaires marié à Dawn, ancienne reine de beauté. Mais les bouleversements sociopolitiques de l’époque font bientôt irruption dans la vie bourgeoise, en apparence idyllique, de Seymour. Lorsque sa fille adorée, Merry, disparaît après avoir été accusée d’acte terroriste, il part à sa recherche pour que sa famille soit de nouveau unie. Profondément ébranlé par ce qu’il découvre, il doit affronter le chaos qui secoue la société américaine et jette les bases d’un nouveau monde. La vie de famille ne sera plus jamais la même…

American Pastoral nous replonge donc aux Etats-Unis, au cœur des sixties. Une décennie qui, si elles nous laissent des souvenirs de fraicheur, de rock’n roll ou de fast-food aux serveuses sur patins à roulettes, est aussi une période sombre de l’Amérique. Tensions sociales, racisme et violences diverses… C’est le temps aussi où une certaine jeunesse cherchait à sortir d’un empêtrement bourgeois, voulait réagir face à des comportements qu’elle jugeait oppressants et scandaleux, quitte à risquer une radicalisation avec son lot inévitable de conséquences malheureuses. La jeune Merry, née d’un couple frisant la perfection esthétique et sociale, en est un exemple parfait et son bégaiement l’illustration de ce malaise profond. C’est le point de départ de l’a déliquescence de cette famille où l’amour paternel cherche à préserver et sauver ce qui semble ne plus pouvoir l’être.

Ewan McGregor, en faisant le choix d’une réalisation très classique et en usant de la bonne idée d’en faire un film d’une durée raisonnable (qui évite certaines longueurs trop souvent présentes dans ce genre d’histoire), réussit à faire ressortir les émotions qui portent ce magnifique scénario, pourtant compliqué. Le casting est impeccable et apporte une réelle puissance captatrice aux personnages. Le spectateur est accroché, accompagne la rage et le chaos de Merry, la dérive de Dawn et surtout la détresse criante de Seymour, ce père qu’incarne McGregor, impuissant et dévasté.

Si American Pastoral nous plonge dans un « passé américain », sa force réside aussi sans doute dans l’universalité et l’intemporalité des sujets abordés. Crise familiale, réalisation personnelle d’une ado dans un cadre vernis et formaté ayant comme seule conséquence de développer un mal être profond, et, bien entendu dans notre contexte géo-politique actuel, la radicalisation conduisant au terrorisme qui peut s’opérer chez un jeune « bien sous tous rapports ». Si les enjeux sont différents d’aujourd’hui, on pourra observer des similitudes dans le déroulement, les points d’appuis, l’entourage… l’engrenage qui se met en place dans un aveuglement parental total. Le long-métrage regorge ainsi de thématiques qui font écho au présent.

American Pastoral n’est sans doute pas LE film de l’année, mais, en tout cas, il serait bien dommage de la finir en passant à côté. Et si Ewan McGregor n’avait plus rien à prouver en tant qu’acteur, il s’ouvre une nouvelle voie d’expression très intéressante en passant aussi derrière la caméra. Bien joué !

« LA TÊTE HAUTE » POUR MONTER LES MARCHES

Cette 68ème édition du Festival de Cannes a choisi de changer les habitudes en proposant en ouverture un film français social, loin des superproductions à paillettes. « La Tête haute » d’Emmanuelle Bercot, qui sort aujourd’hui également sur les écrans français, nous fait donc entrer dans la quinzaine de façon plutôt directe et en tout cas, pas dans la dentelle.

C’est dans le bureau d’une juge pour enfants, jouée par Catherine Deneuve, que tout commence assez brutalement, dans un face à face choc avec une jeune mère de famille qui « pête les plombs » devant le regard muet de son bambin de 6 ans, le jeune héro de l’histoire, Malory (Rod Paradot). On suivra son parcours sur plus de 10 ans fait de ruptures, de violences, et de tentative d’accompagnement par la juge, mais aussi par un éducateur cherchant inlassablement à le sauver de lui-même.

Ma première envie est de souligner le magnifique travail d’acteurs de façon assez large mais en particulier du trio évoqué précédemment : Catherine Deneuve bien sûr, le jeune Rod Paradot, que le nouveau président Pierre Lescure nous avait annoncé en conférence de presse pré-festival comme bouleversant et un Benoît Magimel d’une justesse et d’une vérité étonnante.

« La Tête haute » est un film d’aujourd’hui qui colle à une réalité sociale, celle de disfonctionnements familiaux, sociaux pouvant se manifester… de violences physiques, verbales, psychologiques… et des difficultés d’un système éducatif et de justice face à des mineurs touchés de plein fouet par une certaine cruauté de la vie. Une phrase devient alors l’essence de l’argumentation de la réalisatrice : « L’éducation est un droit fondamental. Il doit être assuré par la famille et, si elle n’y parvient pas, il revient à la société de l’assumer. » Pour Malory, cette prise en main de la justice et des structures sociales qui suivra ne sera pas aisée et cousue de fil blanc. Et le spectateur se retrouve lui aussi poussé, comme à certains moments la juge ou l’éducateur, à baisser les bras et à avoir envie de lui « rentrer dedans » ou plus simplement de laisser ce jeune chien enragé se dévorer lui-même.

Mais ce film prône que rien n’est joué d’avance dans la vie, qu’un déterminisme social ne saurait forcément l’emporter. Encore faut-il évidemment arriver à saisir la main tendue, accepter la foi que d’autres peuvent avoir en nous, sortir de ses prisons intérieures souvent bien plus résistantes que les barreaux physiques de plusieurs centres par lesquels passera Malory. Autodestruction, décadence mais aussi restauration et résilience sont ainsi les maitres-mots de cette très belle histoire qui prend vie sur les écrans en ce mercredi 13 mai 2015. Un film qu’il fera bon voir et avec lequel on pourra réfléchir et même utiliser pour travailler sur soi-même et sur le sens de la vie, de l’engagement et de la famille.