DIS-MOI CE QUE TU CRÉES…

Au cours des derniers mois, des personnes travaillant dans les médias, les arts et le spectacle et accusées d’inconduite sexuelle ont été licenciées ou ont vu leurs projets actuels et anciens suspendus, avant même d’ailleurs que la justice ne soit rendue. Ces événements repose une vieille question philosophique autour de l’œuvre et de l’artiste. Sont-ils inséparables ou non ? En élargissant, on pourra aussi réfléchir à la particularité de l’artiste chrétien, ce qui conduira aussi naturellement à s’interroger sur l’attitude attendue du chrétien vis à vis de la culture.

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On dit souvent d’une œuvre d’art qu’elle a un auteur et qu’elle appartient ainsi à un ensemble constituant l’œuvre d’un artiste. Celui-ci est alors considéré comme possédant des dons techniques et un talent lui permettant de donner forme à ses inspirations. Une sorte de supériorité par rapport au commun des mortels tient précisément à cette faculté d’imposer à un support la forme qu’il souhaite pour créer une œuvre inédite, représentant ses aspirations. Par ces différents aspects, l’artiste s’apparente à un maître, et c’est aussi de la sorte que Dieu lui-même devient le Maître par excellence, l’Artiste parmi les artistes. Mais la maîtrise technique ne constitue pas le seul aspect de la relation à l’œuvre, sinon l’artiste ne se distinguerait pas réellement de l’artisan. Se demander si l’artiste est le maître de son œuvre revient donc à interroger la spécificité de la notion d’auteur et à voir si elle s’apparente à une relation de maîtrise, entendue aussi comme contrôle et possession de quelque chose.

Or, si l’artiste est bien un maître dans son domaine, il ne va pas de soi qu’il soit le maître de son œuvre dans la mesure où elle lui échappe de plusieurs manières et c’est, justement, en cela que réside la particularité de la définition de l’artiste. En premier lieu, l’œuvre n’appartient pas à l’artiste car celui-ci n’en contrôle pas absolument le processus d’élaboration. En second lieu, l’artiste ne maîtrise pas la réception dont son œuvre fait l’objet.

 

Auteur mais pas maître pour autant

Une œuvre d’art est une création. Elle suppose donc l’existence d’un créateur et s’apparente à une forme de production.  L’artiste crée en fonction d’une inspiration, d’un besoin. Même si on lui passe commande, il demeure relativement libre de faire comme il l’entend. Sinon le peintre ne serait, par exemple, qu’une sorte de décorateur et ce n’est pas le cas. L’artiste est donc bien l’auteur de son œuvre et l’on identifie souvent l’un par l’autre, l’un et l’autre. On dit, par exemple, un Rembrandt, un Picasso (le prénom s’effaçant même discrètement) comme si la personne du peintre s’incarnait dans ses toiles par la grâce d’un style, d’un talent, voire d’un génie singulier qui lui sont propres.

Ici s’établit la différence entre l’artiste et l’artisan (ou l’ouvrier) : tous produisent mais l’artisan agit selon des plans et des objectifs souvent préétablis par d’autres. Il doit alors respecter des contraintes techniques beaucoup plus importantes liées à la finalité pratique de ses réalisations. Il ne peut donc pas faire ce qu’il veut et n’est donc pas totalement le maître de sa production.

Pour autant, il n’est pas aisément possible d’assimiler la notion d’auteur à celle de maître. La relation de maîtrise de ou sur quelque chose implique l’idée d’un contrôle total ou celle d’une possession parfaite de cette chose (dans la lignée d’une relation maître/esclave). Or, être l’auteur d’une œuvre n’implique pas qu’on la possède de la sorte. En effet, lorsqu’il crée, l’artiste ne sait pas toujours où il va, ni ce qu’il fait. Au début d’un poème ou d’une chanson, un auteur choisit des mots pour évoquer les images ou les sentiments qu’il porte en lui mais, très vite, le processus peut s’inverser : les sonorités des mots font surgir de nouvelles images, les mots appellent les mots qui appellent d’autres images et ainsi de suite. Le poète devient presque le spectateur de l’accomplissement de son poème. Il se laisse aller à l’inspiration de son génie. C’est la raison pour laquelle on a souvent identifié le génie de l’artiste à un don divin : à travers lui se tisserait une sorte de relation avec une puissance divine qui nous parlerait par son entremise. L’artiste se trouve alors possédé par son inspiration. Il nous enchante car il est enchanté par les Muses, c’est-à-dire sous le charme et donc comme possédé…

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De plus, l’artiste n’est pas le propriétaire de son œuvre au sens où chaque spectateur ou auditeur est libre d’interpréter et de vivre librement sa relation avec elle. Une musique est recréée à chaque écoute, des significations nouvelles surgissent à chaque lecture d’un texte. Nous sommes libres d’interpréter un tableau comme bon nous semble en nous laissant guider par notre état d’âme de l’instant, par nos impressions, par notre connaissance particulière de l’histoire de l’art… Contrairement à un objet artisanal ou technique, l’œuvre d’art ne s’accompagne pas d’un mode d’emploi indiquant la façon dont il faut l’utiliser et la comprendre. Aussi, l’artiste accepte-t-il d’être dépossédé de son œuvre dès qu’il la rend accessible à autrui. Il apparaît donc que cette forme de don et cette prise de risque soit profondément incompatible avec les présupposés attachés à la notion de maîtrise. L’artiste ne maîtrise pas le destin et la réception publique de son œuvre.

C’est d’ailleurs souvent là le plus grand défi qui se présente pour l’artiste. Savoir lâcher prise… Loin de s’apparenter à une relation de maîtrise, la notion d’auteur exige, au contraire, la faculté de se détacher de son œuvre. Au cours de l’acte créateur d’abord, l’artiste doit pouvoir se laisser aller à son inspiration et se rendre disponible pour l’accueillir, quitte à abandonner en cours de route ses aspirations initiales. Une fois l’œuvre achevée, il lui faut accepter qu’elle ne lui appartienne plus, au sens où chacun devient à sa manière l’auteur de l’œuvre selon sa façon de l’interpréter, de la vivre, voire d’y être indifférent ou de ne pas l’aimer. L’histoire même de la Création en est un parfait exemple… Dieu observant par étape le processus créationnel qui, s’il vient de lui, semble aussi lui échapper, tout en constatant que les choses sont bonnes ainsi. Puis il lui faudra laisser faire… laisser vivre… l’humanité avec ses forces et ses faiblesses, avec ses propres désirs. C’est notre histoire qui se dessine.

En résumé, la maîtrise technique de son art ne signifie pas que l’artiste est le maître de son œuvre. Il faudrait plutôt dire qu’il en est seulement le maître d’œuvre.

 

Weinstein, Spacey, Cantat, Gauguin… et les autres

Il y a un an, en octobre 2017 précisément, éclate le « scandale Weinstein ». Le New York Times publie le témoignage d’une dizaine de victimes attestant avoir été harcelées et agressées sexuellement par Harvey Weinstein, personnalité influente de l’industrie du cinéma américain. Dans la foulée de ces révélations, ce sont près de 100 femmes, et surtout actrices internationales, qui ont publiquement déclaré avoir été agressées par le producteur. Au-delà de la chute précipitée de The Weinstein Compagny, l’exclusion de Weinstein de l’Académie des Oscars, le retrait de sa Légion d’honneur ou encore son divorce, la principale conséquence de l’affaire fut sans doute la libération de la parole des victimes, et les mouvements #MeToo et #Balancetonporc. Kevin Spacey, Jeffrey Tambor, Bryan Singer, John Lasseter, Brett Ratner, Gilbert Rozon… Nombres affaires de harcèlement, d’agression et de viol mettant des personnalités du show-bizness ont alors éclaté au grand jour. Mais rien de nouveau sous le soleil me direz-vous. David Hamilton, en son temps, aurait violé des modèles entre 13 et 16 ans. Mickael Jackson aurait abusé d’enfants. Bill Cosby est accusé d’agressions sexuelles par une dizaine de femmes et Polanski et W. Allen, et je pourrais aussi parler de ces enfants stars des années 80 abusés par leurs producteurs… et la liste est longue, longue, longue.

En France, en 2003, c’est le chanteur Bertrand Cantat qui avait défrayé la chronique avec la mort de l’actrice Marie Trintignant, qui succombe sous les coups de son compagnon. Après avoir purgé une peine de quatre ans de prison (8 ans à la base mais avec remise de peine pour bonne conduite), le chanteur ne parviendra jamais pleinement à revenir à son statut passé. Et le 11 juin dernier, l’ancien leader de Noir Désir a dit adieu à la scène, écourtant sa tournée de quelques mois. Devenu le symbole des violences faites aux femmes pour ses détracteurs, le chanteur a cédé sous le poids de la polémique qui lui colle à la peau depuis cette nuit de juillet 2003 à Vilnius. Récemment, Nadine Trintignant déclarait encore à propos de l’homme qui a battu sa fille jusqu’à la tuer. « Je trouve ça honteux, indécent, dégueulasse, qu’il aille sur scène » et lorsqu’une journaliste lui demande si quelqu’un qui a été condamné, qui a purgé sa peine, n’a pas le droit de reprendre son travail et de revenir dans la lumière, elle rétorque : « Pas dans ce travail-là, sûrement pas. Parce qu’il a tué. S’il veut se réaliser en tant qu’artiste, il peut écrire pour des chanteurs qui eux n’ont pas tué… »

Et puis en remontant le temps, les exemples sont aussi nombreux. Juste à titre d’exemple, Picasso était misogyne, Wagner et Céline était antisémites et tout récemment ressortait le cas Gauguin avec la sortie d’un film qui retrace une partie de la vie de l’artiste, générant une petite polémique quant à la pédophilie du peintre passée sous silence dans le film. Nous sommes en 1891, Gauguin 43 ans, alors en Polynésie, entretient une relation avec une jeune fille de 13 ans et l’épouse, avec l’accord de ses parents.

Je pourrai évidemment multiplier les exemples plus ou moins choquants, élargissant aussi au sportifs, politiques, personnes publiques plus largement… certains étant à remettre dans un contexte sociétal différent, d’autres n’ayant jamais été prouvés et beaucoup étant bel et bien avérés et même parfaitement assumés.

Il me semble voir apparaitre alors un fait. Tous ces cas évoqués (et les autres) n’ont pas engendré les mêmes conséquences. Et l’on peut avoir le sentiment qu’il y ait deux poids, deux mesures en fonctions des personnes et des situations. Tout simplement déjà quand le temps fait son œuvre… les exemples liés à des artistes des siècles passés ne posent souvent guère de problèmes aujourd’hui. On lit du Baudelaire, on se délecte de Wagner, on s’extasie devant un Picasso ou un Gauguin sans évidemment mettre en parallèle les faits qui leurs collent toujours néanmoins à leur peau. Le temps qui passe efface ou du moins estompe les blessures du passé, l’écriture de l’histoire… À l’inverse, le retour extrêmement rapide sur scène de Cantat a sans doute exacerbé les réactions et le rejet.

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Le rapport personnel que nous entretenons avec l’œuvre de l’artiste est un facteur non négligeant. C’est ainsi qu’une majorité de fans de « House of Cards », même touchés par le scandale autour de Kevin Spacey ont difficilement accepté l’arrêt de la série à succès, ce qui, pour tous ceux qui n’avaient pas une accroche forte avec elle, ne gênait bien sûr aucunement. Ajoutons-là qu’en l’occurrence, Spacey était évidemment l’acteur principal, mais, à la différence d’un chanteur, d’un peintre ou d’un auteur, n’en ait pas le maître d’œuvre unique. Autre paramètre donc à considérer… Et puis, avouons-le, la nature même du scandale joue un rôle essentiel dans ce que l’on en retient et induit une réaction plus ou moins forte. J’évoquais l’antisémitisme de Wagner ou Céline, et je pressens que pour certains d’entre nous, cela ne peut être mis au même rang qu’un harcèlement sexuel ou qu’un acte pédophile. Mais pour quelqu’un de directement touché par cette question la parole d’un artiste renommé peut devenir alors une arme terrible et provoquer une blessure saillante. Lorsque des allégations ont été faites contre Woody Allen, Hollywood les a ignorées et, à cause de cela, nous aussi. Il a été pardonné avant même d’être jugé. La mort de Marie Trintignant, actrice aimée du public français et d’une lignée d’artistes renommée, avec une filmographie étalée sur une trentaine d’années durant lesquelles elle aura tourné avec Claude Chabrol, Ettore Scola et Leos Carax, a implicitement joué un rôle important dans l’affaire Cantat. On peut spéculer que si sa compagne avait été une illustre inconnue les choses auraient été plus discrètes et son « absolution » moins compliquée. Je ne juge évidemment pas les faits mais établi une simple constatation concernant nos réactions. Les nombreux scandales mis en lumière ces derniers mois sont aussi le reflet d’une époque où les langues se délient, celles des femmes en particulier, et nous ne pouvons bien sûr que nous en réjouir, surtout quand cela permet de lutter contre le mal, contre l’abjecte. Alors finalement, peser la valeur d’un film, d’une émission de télévision, de concerts, d’un journal télévisé, d’un auteur accusé est presque impossible dans le contexte de la détresse des victimes. Il n’est pas surprenant que les émotions soient fortes. Mais… tout n’est pas simple pourtant.

 

Au banc des réseaux sociaux

Le sujet que nous abordons-là nous ramène une fois de plus aussi à pointer du doigt les réseaux sociaux. Les réponses aux scandales ont été à couper le souffle dans leur rapidité et leur détermination. Un autre homme puissant dans les médias ou le divertissement est accusé d’être un prédateur sexuel. Il l’admet ou non. Il va faire l’objet d’une enquête… Et tout à coup, son travail – peu importe combien il a plu avant – devient radioactif. La faute notamment à la vitesse de propagation de la rumeur (car tant que la chose n’a pas été prouvée, elle demeure quoi qu’il en soit une possibilité mais rien que ça). #TrialByTwitter est maintenant utilisé comme une expression pour avertir des dangers de juger des personnes en dehors de la règle de droit. Il est bon je crois d’encourager les gens à pouvoir dénoncer des faits inconvenants ou des violences subies qu’elles qu’en soient leurs natures, de pouvoir amener leurs agresseurs devant la justice mais tout en faisant attention que le peuple ne prenne pas les fourches avant la fin du spectacle. On peut légitimement s’interroger sur ces réactions de la part d’institutions hollywoodiennes, dont la peur de perdre de l’argent les oblige à annuler des spectacles et à effacer des acteurs avant même que ne soit prouvé leur culpabilité.

La vitesse exponentielle de Facebook, Twitter, Youtube et compagnie peut d’ailleurs aussi parfois se retourner très vite comme un effet boomerang dévastateur. En cet été 2018, c’est l’accusatrice qui se retrouve elle-même visée. Asia Argento, auparavant en première ligne face à Weinstein, se retrouve maintenant accusée d’avoir abusé d’un jeune acteur en 2013 avant d’acheter son silence. « Oui, l’art souffre », a déclaré l’acteur Colman Domingo. L’année dernière, son très bon film « Birth of a nation » s’est effondré au box-office après des révélations selon lesquelles son auteur-réalisateur, Nate Parker, avait été accusé d’avoir violé une femme près de 20 ans auparavant. Parker a été acquitté ; la femme s’est plus tard suicidée…

On parle là de comportement malveillants, immoraux et répréhensibles par la loi mais, vis-à-vis de la question au cœur de notre réflexion du moment, cela pourrait tout aussi s’élargir à d’autres types de comportements comme, par exemple, les convictions religieuses. Pensons à tous ces acteurs que je peux apprécier pour leur talent d’acteurs mais qui sont scientologues. Clin-d’œilà Tom Cruise, John Travolta, Juliette Lewis, Will Smith, Elisabeth Moss. Devrait-on faire une distinction entre la vie privée d’un artiste et son œuvre ? Prenons l’exemple de l’excellente série « The Handmade’s Tales », série que je vous conseille vivement, en sachant qu’elle laisse tout de même un drôle de sentiment quand on termine un épisode. Dans un futur proche, le gouvernement américain se fait renverser par une secte rigoriste qui prend le pouvoir, les femmes n’ayant plus le statut de citoyenne et toutes sortes d’odieux comportements se mettant alors en place. L’actrice principale, Elizabeth Moss est vraiment brillante. Dans le même temps, j’apprends qu’elle est scientologue… Étonnant, soit dit en passant, ce choix de l’actrice pour incarner le rôle d’une « opposante » à ce système sectaire dans la série. Vais-je donc arrêter de suivre une série parce que l’actrice est scientologue ? Pour ma part je dirai non, j’attends la troisième saison même si la seconde m’a légèrement déçue sur certains points. Dans ma réflexion je ne fais que remettre en contexte sa croyance. Si elle avait été néo-nazie je n’aurais peut-être pas tenu le même discours… enfin peut-être pas.

Malheureusement si donner son avis tranché sur tout est répandu, la remise en perspective des faits l’est beaucoup moins.

 

Culture et foi chrétienne

Ce rapport entre l’artiste et son œuvre vient interroger également « l’artiste chrétien ». S’il est rare d’entendre parler d’une personne comme d’un chauffeur de camion chrétien, d’un ouvrier d’usine chrétien, d’un pilote de ligne, d’un boulanger… ce terme « artiste chrétien » est pourtant constamment usité. Dans la vie, la plupart du temps, une personne vous dira quelle est sa profession et vous découvrirez peut-être plus tard que cette personne est également chrétienne. Mais pour l’artiste, les choses sont hélas souvent différentes car justement, implicitement, le résultat de « son travail » est attendu comme devant « obligatoirement » refléter ses convictions spirituelles. Curieux… Dans le même temps, une immense majorité de ces artistes diront ne se considérer aucunement comme des « artistes chrétiens ». Le mot chrétien étant utilisé là comme un adjectif pour décrire la personne ou le type d’art qu’une personne fait. Cette expression, « artiste chrétien », peut tout à fait donner à croire qu’ils ne peuvent être placé sur le même plan que les artistes « normaux ». Quand une personne est appelée artiste chrétien, la personne est maintenant compartimentée pour ne faire que de l’« art chrétien » (et on pourrait encore épiloguer longuement sur ce qui pourrait être considéré comme tel !). Alors, on peut néanmoins ajouter ici que son identité est bien sûr en Christ d’abord et son art reflétera sans doute naturellement ce style de vie. Raphael McManus, dans son livre « The Artisan Soul », dit que « tout art est une extension de ce que nous sommes ». Tiens… finalement alors il y a peut-être là une part de la réponse attendue ? Une extension, un reflet, une forme d’augmentation ?… Mais ce n’est pas pour autant que l’œuvre de mes mains ne puisse se cantonner exclusivement à une revendication prosélyte ou à une forme de louange bien affirmée.

Au risque de vous surprendre, j’ai pu constater que la conversion pouvait devenir un obstacle à la création pour l’artiste. C’est un paradoxe et même une forme de scandale pour moi ! Cette rencontre avec le Christ Libérateur devrait au contraire ouvrir les portes et fenêtres de notre vie, apporter un renouveau et une fraîcheur inégalée, celle de la présence de l’Esprit. Elle s’entend aussi comme un élargissement de nos horizons et par voie de conséquences, de l’inspiration créatrice. C’est également le développement de cette semence dans notre cœur de la nature même du Dieu Créateur. Alors pourquoi ce sentiment inverse ? La raison principale se trouve précisément là, dans cette idée d’enfermement spirituel. Ce simple qualificatif juxtaposé de ‘‘chrétien’’ à toute forme d’art devient réductrice et, qu’on le veuille ou non, atteint l’artiste. Avec cette désignation – ce n’est pas uniquement un problème de vocabulaire – vient s’ajouter tout un chapelet d’idées reçues où le travail de « l’artiste chrétien » doit prendre telle ou telle forme, ne pas exprimer ou dire ceci ou cela, rechercher à déclencher tel type d’émotion et éviter à tout prix telle autre, s’exprimer ici mais surtout pas là… Être toujours accompagné d’explications, de paroles bibliques (voir du nom de Jésus) pour que la compréhension du spectateur puisse se manifester. Se voir cautionner par tel ministère, affublé d’un label quelconque qui garantira à chacun la ‘‘spiritualité’’ de l’artiste et de son travail… Désolant à mes yeux mais surtout emprisonnant et tellement à l’opposé de la liberté nécessaire pour créer !

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Cette façon d’entrevoir le rapport entre un chrétien, artiste, et le fruit de ses talents a des répercussions directes beaucoup plus larges pour le chrétien lambdaet son intérêt pour les arts et, plus globalement, la culture. Je constate et je m’en désole, que pour beaucoup de fidèles évangéliques l’intérêt culturel n’est que très léger (et je ne veux pas être trop négatif). La culture… c’est le monde ! Alors oui, à la rigueur, si elle m’évoque Dieu, la Bible, la foi mais sinon, « grand Dieu » c’est perdre son temps, ou voire même se corrompre. On se pâmera donc devant un navet cinématographique où certaines valeurs chrétiennes sont mises en avant, où on jubilera à écouter le Nième titre de louange pop d’un groupe qui fait la copie ratée de celui à la mode qui tourne en ce moment, et on pourra décliner cela plus ou moins dans toutes les formes artistiques et culturelles. Un éloignement certain pouvant devenir une séparation véritable avec la culture ambiante se développe au sein de nos Églises. J’aime me redire encore et encore ce verset phare de l’évangile de Jean : « Car Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique… ». Oui Dieu a aimé, aime et aimera ce monde. Il est à son écoute. Il le connait. C’est à cause de cet amour que sa bonté, sa grâce, sa nature même peut alors s’exprimer, se donner, s’offrir gracieusement. Pour ma part, quand j’aime j’ai envie de donner, j’ai envie de me donner… La culture est précisément un cadeau qui nous est offert pour connaitre et aimer le monde. Celui des temps passés, celui d’hier, d’aujourd’hui, de demain. Je crois fortement que plus l’Église saura se plonger dans la culture de notre monde, plus elle sera en mesure d’y rayonner, d’y jouer un rôle salant et lumineux, d’y accomplir sa destinée spirituelle.

« Élargi l’espace de tente… » autrement dit, ouvre tes horizons, écoute ce que disent les artistes, ce que disent les penseurs, les philosophes… et que ta foi puisse ainsi se laisser questionner. Quel bonheur à chaque fois que je découvre un nouveau film au cinéma qui, sans avoir de visée spirituelle particulière, me questionne, m’éveille à la vie, à des thématiques humaines fondamentales et me permet souvent d’en discuter avec d’autre à la lumière, naturellement, de ce que je suis, de ce que je crois. Quel apport souvent extraordinaire pour mon expérience personnelle et pour ma compréhension de la société de lire un roman, une nouvelle, un essai, un poème… de visiter un grand musée, d’aller à une exposition d’un jeune artiste photographe, d’écouter les textes des derniers titres les plus téléchargés ou de réécouter un classique vintage de Dylan ou de Brel.

 

Que celui est debout ne prenne garde de tomber

Cette approche spirituelle de la question semble nous conduire à savoir prendre du recul entre l’œuvre et l’artiste tout en ayant conscience qu’un lien fort existe malgré tout. « Dis-moi ce que tu crées et je te dirais qui tu es ? »… Non, pas vraiment, même si ce que je suis devrais naturellement aussi apparaitre dans mes actes. C’est du moins ce que McManus semble vouloir dire. C’est aussi finalement l’un des messages de l’Évangile. Des actes conformes à notre foi. Mais la réalité parfois peut s’avérer décevante. À l’image de l’apôtre Paul, je fais parfois ce que je ne voudrais pas… et parfois encore je fais ce que je ne devrais pas… Alors il y a la grâce ! Une grâce inconditionnelle qui dépasse la compréhension humaine. Cette grâce qui vient d’en-Haut et qui se donne comme l’expérimentera l’artiste-berger devenu roi, David, cet homme selon le cœur de Dieu. Ce même homme qui par ailleurs se choisira une femme en allant jusqu’à faire tuer son mari. Tiens, rien de nouveau sous le soleil… Alors il y a les conséquences à nos actes, et je n’épiloguerai pas ici sur la douleur de David, sur certains de ses psaumes qui démontrent un sentiment profond et terrible de culpabilité, ou sur le fait que Dieu ne lui accordera pas de construire lui-même le Temple qu’il voulait édifier… Mais impossible de jeter le bébé avec l’eau du bain, de déchirer les pages qui raconte l’épopée extraordinaire de cet homme, et de supprimer cette mention qui en fait, une fois encore rappelons-le, « un homme selon le cœur de Dieu ».

Récemment, aux États-Unis, un scandale a secoué la Willow Creek Community Church, l’une des Églises « modèle » du mouvement évangélique au-travers de son pasteur Bill Hybels accusé de s’être conduit de façon inappropriée vis-à-vis de membres féminins. Il n’est ni le premier et hélas ni le dernier pasteur à vivre cela. Si le catholicisme est éclaboussé régulièrement, ne pointons pas l’index trop vite en oubliant que trois autres doigts nous regardent. Des décisions ont été prises avec, notamment, le retrait du pasteur Hybels au début de l’année puis, cet été, celui du conseil des anciens considérant n’avoir pas pris les accusations suffisamment au sérieux et en affirmant que cela permettra sans doute à l’Église de prendre un « nouveau départ ». Et la justice doit encore surement faire son travail. Mais l’œuvre construite et le témoignage rendu à la gloire de Dieu reste là et ne peut être remise en question. Moi-même, j’ai été personnellement encouragé et enseigné par son ministère et je me souviens encore de conseils donnés lors de plusieurs de ses passages en France et lors d’un repas partagé avec lui, qui m’accompagnent aujourd’hui encore dans mon propre ministère.

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Il convient d’avouer au terme de cette réflexion que ce rapport entre œuvre et artiste, avec toutes les ramifications possibles que nous n’avons ici qu’effleurées, est un vaste sujet. Quand s’y ajoutent, de plus, les questions de justice, de grâce, de pardon, de résilience, de réhabilitation… Finalement c’est l’existence même et le cœur de l’Évangile qui viennent s’y retrouver. Si des principes fondamentaux cadrent les choses, chaque situation ensuite est différente, pétrie elle-même de tant de paramètres précédemment évoqués. Un chose me semble malgré tout devoir être entendue : Ne jugeons pas trop vite ! Et ne nous laissons pas entrainer trop facilement par la meute des chiens qui hurlent à la mort. Tout en ne nous résignant pas, malgré tout, à œuvrer pour la justice et contre les maux terribles que notre société continue de porter trop souvent en son sein.

DOGMAN, MORDANT ET TENDRE

Aujourd’hui, 11 juillet 2018, sort sur les écrans français l’un des petits bijoux présentés en compétition, lors du dernier Festival de Cannes. Il y fut d’ailleurs l’heureux lauréat du prix d’interprétation masculine attribué, plus précisément, au comédien principal, Marcello Fonte. Ce film, c’est DOGMAN de l’italien Matteo Garrone, à qui l’on doit déjà pas mal de choses très intéressantes tels que, et dans des genres divers, Gomorra, Reality ou Tale of Tales.

Dogman, c’est l’histoire de Marcello, toiletteur pour chiens discret et apprécié de tous, dans une banlieue déshéritée. Il voit revenir de prison son ami Simoncino, un ancien boxeur accro à la cocaïne qui, très vite, rackette et brutalise le quartier. D’abord confiant, Marcello se laisse entraîner malgré lui dans une spirale criminelle. Il fait alors l’apprentissage de la trahison et de l’abandon, avant d’imaginer sa vengeance…

Matteo Garrone nous propose ici un drame radicalement sombre et désespérant. Le récit s’inspire d’une histoire vraie survenue dans les années 80. C’est une pure tragédie mais qui s’illumine au travers du personnage principal interprété par Marcello Fonte. Un homme bon et bienveillant, qui s’arrange gentiment avec certaines lois mais qui demeure tendre et affectif. Face à lui une brute épaisse, cocaïnomane de surcroit, va lui livrer une véritable guerre psychologique et ultraviolente jusqu’à un dénouement terrible tant concrètement que psychologiquement.

Si d’emblée j’évoque ces deux acteurs, Marcello Fonte et Edoardo Pesce, c’est que leurs interprétations brillent avec force et vibrent d’éloquence et d’émotions. Il se passe vraiment quelque chose sur l’écran qui atteint directement nos entrailles. C’est d’ailleurs ça aussi la force du cinéma… Le récit jouit aussi de la photographie de Nicolai Brüel qui devient une véritable forme de langage, tels des sous-titres qui nous font comprendre une situation, un lieu, une histoire. Ce n’est pas la beauté des paysages mais bel et bien un travail technique et artistique qui permet ce résultat.

Et puis, une autre force du film, tend au fait que Garrone consacre du temps à observer le quotidien peu reluisant, il faut le dire, de Marcello, sur un style qui renvoie clairement à ses illustres modèles néoréalistes transalpins. Ce n’est pas du temps perdu, mais au contraire une épaisseur qui se met en place tranquillement. Le réalisateur scrute les rapports humains et construit son scénario autour de l’éternelle loi du plus fort, à l’image, sans doute, de ces chiens dans la cage qui passent leur temps à aboyer les uns sur les autres, avec agressivité. Et cette métaphore animale va finalement jusqu’au bout, jusque dans un dernier plan qui ouvre à une interprétation politique, tendant vers une certaine dimension nihiliste. Car la véritable violence se situe dans les strates psychologiques, et la menace à considérer est profondément humaine. L’Homme est un chien pour l’Homme, et l’animal devient le témoin de ces actes, dans leur déchaînement à soumettre ou être oppressé.

Matteo Garrone rejoue donc ici, d’une certaine façon, l’histoire de David et Goliath dans ce coin d’Italie délabré et offre un film à la fois impressionnant et touchant.

HOME… LA CLAQUE !

Si plusieurs grosses sorties cette semaine risquent de monopoliser les regards, il serait vraiment dommage de passer à côté du film de la réalisatrice belge Fien Troch, « HOME ». Un film coup de poing qui ose aborder des thématiques difficiles, sombres mais bien existantes dans notre société.

Kevin, 17 ans, sort de prison. Pour prendre un nouveau départ, il s’installe chez sa tante et commence un apprentissage dans l’entreprise familiale. Une nouvelle amitié le lie avec son cousin et sa bande d’amis. Ce nouvel équilibre pourra t-il le sauver de la délinquance juvénile ? Confiance, complicité et trahison se succèdent dans la vie de ces adolescents jusqu’à ce qu’un évènement inattendu bouleverse à jamais leur quotidien.

Avec ce drame social, la réalisatrice Fien Troch propose un cinéma très contemporain, avec une approche directe et sans fard. Pour augmenter cet effet voulu, elle choisit ici aussi de travailler uniquement avec des acteurs non professionnels. Une sensation de réalisme, flirtant avec le docu-réalité, qui démarre dès les premières images dans le bureau de ce proviseur face à cette jeune fille prise en défaut de ragots sur l’un des professeurs. La musique électro qui accompagne l’histoire, le format carré qui resserre l’image jusqu’à parfois passer même à celui rectangulaire vertical d’un smartphone… tous ces détails intensifient ces impressions de modernité mais aussi d’une certaine urgence qui étouffe comme le vivent plusieurs de ces adolescents dans des existences marquées par des souffrances aigües et une profonde désespérance intime.

Violence, réinsertion, ennui, effets de bande, amitié, inceste maternel, indifférence, jalousies, peurs, enfermement, hypocrisie et technologie… autant de facteurs qui interviennent dans ces histoires qui se croisent, se font écho et s’entrechoquent. Des personnages qui s’inspirent de faits divers bien réels qui, comme le souligne la réalisatrice, prouve hélas que la réalité dépasse souvent la fiction !

L’univers de Fien est sombre et parfois glaçant. Les adultes de l’histoire ont un vrai côté monstrueux, marqué par l’abus et la manipulation. Même Sonia, la mère de Sammy, qui semble à priori être l’élément positif et équilibrant, va révéler une ambivalence dangereuse. Ses vrais héros malheureux se trouvent davantage du côté des adolescents pourtant, eux aussi, marqués par des comportements parfois odieux et révoltants. Les faisant malmener une femme obèse dans un bus ou donnant à l’un d’eux d’écrire sur un réseau social une phrase choc et révélatrice du caractère de ce long métrage : « Je voudrais tuer quelqu’un pour me sentir vivre ».

Finalement, en s’installant dans cette vision pessimiste et extrémiste, en choisissant la noirceur de la société, la réalisatrice interpelle violemment mais pour nous donner la possibilité de réagir, de réfléchir. Se pose notamment la question de la responsabilité et sans doute, à un degré plus loin, celle des valeurs qui peuvent nous conduire au changement, à la résilience, à l’écoute et l’accompagnement.

Home, un film dont on ne sort pas totalement indemne et qui prouve, une fois encore, que si le cinéma a cette capacité heureuse à divertir, il peut être aussi d’une force incroyable d’interpellation et de miroir de la société.

CE QU’ « EMMANUEL » NOUS DIT AUJOURD’HUI

L’actualité, avec son lot de tensions et souffrances constantes, provoque chez bon nombre d’entre nous une certaine sensation de fatigue, de ras-le-bol et l’impression que rien ne tourne bien rond. En tant que chrétiens, nous pouvons nous rassurer en nous rappelant que « Dieu est toujours sur son trône ». Mais en voyant le monde sombrer dans un profond chagrin, nous pouvons nous questionner : « Dieu fait-il un break ? » ou encore « Dieu est-il vraiment au contrôle ? ».

Noël nous rappelle alors que Dieu s’est incarné. Il est venu jusqu’à nous. Emmanuel… Dieu est avec nous et pour nous !

Le prophète Esaïe a manifesté son espoir en Dieu, certain qu’il délivrerait son peuple dans une période de profondes turbulences. Alors que les royaumes du nord et du sud combattaient amèrement, les laissant dans le même temps vulnérables aux attaques ennemies et la ruine ainsi certaine, Dieu leur a promis un Sauveur : « C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe, Voici que la jeune fille est enceinte, Elle enfantera un fils Et lui donnera le nom d’Emmanuel. » (Esaïe 7.14)

Aujourd’hui, nos communautés et le monde plus généralement font encore face à des combats horribles et à des divisions amères. Les images des réfugiés syriens se sauvant d’un génocide nous inondent et provoquent peine et sentiment d’impuissance. Les attentats dévastateurs et inhumains se multiplient. Une crainte globale quand à l’avenir se développe. Un repliement sur soi, à titre individuel ou étatique s’installe… Et, plus simplement, nombreux sont ceux qui se sentent accablés dans leurs propres vies personnelles. Comme au temps d’Esaïe, nous attendons donc un mouvement de Dieu.

Et Noël est là ! Il nous rappelle l’espoir d’Israël dans la venue d’un Messie pour sauver, pardonner et reconstruire. Et résonne ainsi au fond de notre cœur ces autres paroles du prophète : « Le peuple qui marche dans la nuit voit une grande lumière. Pour ceux qui vivent dans le pays de l’obscurité, une lumière se met à briller. » (Esaïe 9 : 1)

Ce Noël peut nous interpeller aujourd’hui sur la nécessité d’entrer dans la présence de Dieu pour faire face à la réalité de nos vies et du monde, aussi laid puisse-t-il paraître. L’Esprit souffle afin de nous conduire à abandonner notre confusion, nos ressentiments, notre colère, nos craintes et inquiétudes… Dieu recherche la profondeur de notre cœur pour que nous tournions nos visages vers la lumière éternelle. Oui… notre monde a désespérément besoin d’Emmanuel !

Bien que nous nous débattions au milieu de circonstances douloureuses, d’échecs personnels et d’événements traumatiques du monde, Emmanuel est venu. Et nous ne devons pas perdre espoir. Même dans les plus grandes souffrances… maladies chroniques, dépendances, décès d’un bien-aimé, chômage, tensions financières… Dieu est là ! La Bible nous le rappelle : « Sois sans crainte, Car je t’ai racheté, Je t’ai appelé par ton nom : Tu es à moi ! Si tu traverses les eaux, Je serai avec toi, Et les fleuves, Ils ne te submergeront pas ; Si tu marches dans le feu, Tu ne brûleras pas, Et la flamme ne te consumera pas. Car je suis l’Éternel, ton Dieu, Le Saint d’Israël, ton sauveur. » (Esaïe 43.1-3) Dieu est avec ceux qui sont dans la guerre, la souffrance, les génocides, la famine, les migrations et chaque autre horreur connues de nos frères et sœurs en humanité. Et nous pouvons être sûrs que Dieu s’oppose à ceux qui commettent le mal.

Plus nous connaissons Jésus, plus nous nous rendons compte que nos vies sont entremêlées avec celles de ceux qui sont autour de nous. Comme l’a écrit l’auteur et théologien américain Frederick Buechner : « La compassion est parfois l’ultime possibilité pour ressentir ce qui se passe dans la peau de l’autre. Comprendre qu’il ne peut jamais vraiment y avoir quelque paix et joie pour moi tant qu’il n’y en a pas finalement pour l’autre aussi. » En regardant les situations désespérées d’autrui comme au-travers des yeux de Jésus nous sommes conduits alors dans les profondeurs de la réalité de notre être : Resterons-nous alors empêtrés dans des « Pourquoi, Dieu ? Pourquoi ? » ou en sortirons-nous, en nous positionnant dans la sécurité qu’il nous offre, en demandant : « Qu’est-ce que Seigneur, tu m’appelles à faire ? »

Emmanuel nous appelle à aimer Dieu et nos voisins de notre plus grande force. Vivre par la foi signifie que nous devons progresser dans des actes courageux de compassion. Face aux diverses échéances politiques, je crois qu’il est plus important que jamais d’entendre le besoin d’être Église. Mettre de côté les divergences politiques et théologiques. Se positionner sérieusement dans nos vies de prière, notre ministère et dans l’engagement auprès des veuves, des orphelins, des immigrés, des réfugiés et de chaque personne marginalisée dans nos nations. À propos de la crise des réfugiés Syriens, Rich Stearns, président de World Vision, écrit : « Nous ne devons jamais perdre notre capacité à nous sentir outragé quand des êtres humains sont tellement durement abattus, et nous devons alors savoir transformer cet outrage en action. » Il nous invite à prier, donner et élever nos voix pour ceux qui subissent la guerre, particulièrement ces familles qui fuient Alep en Syrie.

Le bébé né d’une vierge dans une étable, il y a quelques 2.000 ans, garantit que Dieu est pour nous, pas contre nous. Dieu voit. Dieu prend soin… Emmanuel est venu pour nous racheter ainsi que notre monde brisé de toutes parts. Et nous pouvons être assurément certain qu’il est aux commandes de tout ce qui est présent et tout ce qui est à venir.

 

Inspiré d’un article de Amy R. Buckley (auteur, oratrice et activiste américaine) paru dans Relevant Magazine

L’ENFANT PRODIG(U)E CANADIEN

« Juste la fin du monde », la dernière réalisation du petit génie cinéaste canadien Xavier Dolan, sort demain sur les écrans français, couronné du Grand Prix du Jury mais aussi de celui du Jury œcuménique remis tous les deux lors du dernier Festival de Cannes.

Si la première récompense a suscité quelques critiques de journalistes accrédités, la seconde a d’avantage surpris. Ce fut, en tout premier lieu, l’environnement immédiat du Jury œcuménique, mais ensuite le public présent lors de la cérémonie de remise du prix, l’équipe du Festival dont Thierry Frémaux s’est fait l’écho et enfin l’intéressé lui même, Xavier Dolan exprimant son grand étonnement mais surtout son immense joie pleine d’émotions. Il est vrai que « Juste la fin du monde » n’est pas dans le schéma habituel des prix œcuméniques, et l’espérance n’est pas un élément visible du long métrage… mais… un autre regard peut être porté sur cette histoire familiale douloureuse ouvrant alors à des perspectives très intéressantes. En tout cas, une chose est certaine, « Juste la fin du monde » est encore un excellent film de Xavier Dolan, qui s’est entouré pour l’occasion d’un cinq majeur remarquable au travers de Vincent Cassel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Marion Cotillard et Gaspard Ulliel.

L’histoire : Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancœurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

Adaptée de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce, écrite en 1990, cinq ans avant que l’auteur ne succombe aux effets du sida, cette histoire nous plonge au cœur d’une famille en folie, totalement dysfonctionnelle, où l’excès devient la norme. Une outrance qui passe d’abord par les mots, le volume sonore même ou, à l’inverse parfois, un silence brutal et, lui aussi, tout autant étourdissant. Il y a aussi les attitudes, les regards… Et on voit se dévoiler bien vite derrière tout ça les blessures, les cicatrices toujours à vif malgré le temps qui passe ou plutôt à cause du temps qui passe…

Les acteurs, souvent dans un sur-jeu évident et clairement voulu, font des prouesses. Ils captivent le regard, nous font entrer dans leur folie, nous font parfois sourire mais aussi nous font serrer les dents tant la violence verbale peut parfois être intense. Face à Martine (Nathalie Baye), la mère hystérique et peinturlurée, Antoine (Vincent Cassel), le frère amer, brutal, grossier et Suzanne (Lea Seydoux), la sœur paumée à tout niveau et camée par dessus tout, Catherine (Marion Cotillard), l’épouse d’Antoine demeure extrêmement émouvante. Pleine de tendresse et en rupture visible avec les excès de part et d’autre, elle s’englue dans une impossibilité à exprimer ce qui semble bouillonner au fond d’elle et accepte son rôle de souffre-douleur. Et puis il y a Louis (Gaspard Ulliel), l’enfant prodigue, l’homosexuel sophistiqué et brillant, au regard d’une douceur frappante, qui devient une sorte d’observateur aimé et malmené… mais hélas silencieux alors que pourtant il est venu dire… bloqué par ce qu’il confesse à un moment : « J’ai peur d’eux ! ».

  

Car finalement c’est le « non-dit » qui est l’ombre planante et constante. Que ce soit dans le passé, le présent ou le futur, l’incommunicabilité l’emporte et détruit tout sur son passage. Xavier Dolan désigne ainsi là clairement l’ennemi qui ronge les relations et la famille en particulier. Toutes ces choses qu’il ne faut pas verbaliser mais qui empêchent d’aimer. Car finalement, on se demande où est l’amour ? Y en a-t-il d’ailleurs dans tout ce capharnaüm grotesque ? Peut-être, quand même, le voit-on apparaître dans les quelques éclairs de lumière subtils et éphémères qui se manifestent parfois, telle qu’une scène improbable faite de souvenirs des dimanches en famille et d’une chorégraphie sur le tube d’Ozone « Dragostea Din Tei », ou une étreinte mère-fils qui vient après cette affirmation de Martine à Louis « Je ne te comprends pas, mais je t’aime… et ça personne ne pourra me l’enlever » ou apparaît alors un autre visage de la mère. Comprendre et plus encore, connaître… un mot qui revient comme un leit-motiv régulier tout au long de l’histoire dans la bouche des uns et des autres. Car finalement qui se connaît dans cette famille, et qu’est ce connaître l’autre ?

Et puis, il faut le préciser, Juste la fin du monde est un véritable huis clos, au sens propre et figuré. Bien-sûr il y a cette sublime scène de voiture où les deux frères s’échappent de la maison pour « prendre l’air » et pour pouvoir parler. Mais c’est pour mieux s’enfermer encore dans un autre espace clos et étouffant et dans une impossibilité de communiquer. D’ailleurs Antoine le crie à son frère tout en conduisant : « Les gens qui disent rien, on pense qu’ils aiment écouter. Moi j’aime pas parler. J’aime pas écouter… J’veux qu’on m’foutte la paix ! ». Cet enfermement qui va jusqu’au bout, jusqu’à la fin… jusqu’à la dernière scène où, dans une magnifique métaphore, l’oiseau cherche à s’échapper lui aussi… mais…

Et tout ça est réalisé par un Xavier Dolan qui confirme à chaque film sa dimension artistique énormissime. Il y a un talent fou qui s’exprime dans sa façon de filmer, suivre les acteurs aux plus près, jouant avec les mises au point, les angles de vue… et utiliser une lumière qui colle parfaitement à l’histoire de ce huis clos terrifiant. Et la musique enfin, du maître Gabriel Yared (dont je suis archi fan faut il le préciser ?) et de quelques morceaux aux accents de clip, vient, telle une pierre précieuse, habiller, voire déshabiller l’histoire. Il y a du rythme, des cassures, de la rapidité et en même temps une certaine lenteur désinvolte. Paradoxal me direz-vous ?… Oui évidemment. À l’image de Xavier Dolan sans doute et de son œuvre d’une beauté rare mais pas toujours suffisamment comprise.