SOUVIENS-TOI HEMINGWAY…

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L’Échappée belle, c’est le nom du film, mais aussi le nom, du moins une certaine traduction, donné à un vieux camping-car (The leisure seeker en VO). Pour une fois, l’adaptation française a bien choisi le titre car il résume l’histoire et surtout nous indique une qualité indéniable à cette histoire : la beauté !

 

Les années ont passé, mais l’amour qui unit Ella et John Spencer est resté intact. Un matin, déterminés à échapper à l’hospitalisation qui les guette, ils prennent la route à bord de leur vieux camping-car et mettent le cap sur Key West afin de visiter la maison d’Hemingway. Ils découvrent alors une Amérique qu’ils ne reconnaissent plus… et se remémorent des souvenirs communs, mêlés de passion et d’émotions.

Tout est beau dans l’Échappée belle même ce qui est triste, parfois sale ou considéré habituellement comme plutôt moche. Et ce qui est naturellement beau s’amplifie encore alors. Oui, il y a vraiment du génie chez le réalisateur italien Paolo Virzì, souvent critiqué mais là plus que parfait… génie d’avoir notamment choisi pour ce road movie pas comme les autres, de choisir de rassembler (27 ans après Bethune : The Making of a Hero) deux monstres du cinéma, Helen Mirren et Donald Sutherland, pour les unir pour le meilleur même au cœur du pire. Virzì offre à son couple de séniors une véritable autoroute pour performer… il les observe avec patience et tendresse, il expose leurs failles, souligne leurs angoisses et exalte avec éclat leur humanité.

 

Génie aussi de traiter de sujets graves et difficiles avec une immense délicatesse, ce qu’il faut d’humour et surtout une tant de justesse, sans chercher à édulcorer ou au contraire à y mêler un excès de pathos ennuyeux et malvenu. Il est question ici bien-sûr de vieillesse où la maladie vient apporter son lot de complications. Surtout en particulier quand il s’agit d’accompagner un mari souffrant d’Alzheimer tout en étant soi-même silencieusement malade… la question de la mémoire, des souvenirs et de leur gestion vient s’ajouter dans ce joli scénario inspiré très fortement de la nouvelle éponyme (en version originale) de Michael Zadoorian. Et puis, au cœur de l’histoire de ce couple, de cette famille, l’amour bien évidemment, mais un amour qui est passé aussi par les tracas de la vie, par les vagues et tempêtes du quotidien. Un amour qui à tout moment peut exploser et se perdre ou bien alors résister et vaincre contre tout… même la mort ?!… (On pourrait ici d’ailleurs en profiter pour regarder à nouveau le regard d’Haneke avec son film Amour qui aborde des sujets similaires… autrement… mais lui aussi avec tant de qualités.)

 

Helen Mirren et Donald Sutherland sont aussi bien évidemment la clé de la réussite dans cette Échappée belle. Que dire… peut-être rien de plus… Enfin, si ! C’est qu’ils ne sont pas seuls en scène. Car les différents personnages tout autour d’eux sont comme les détails d’un joli tableau qui permettent au sujet principal de rayonner. Les enfants, la voisine, les bons et les méchants rencontrés sur la route… je pense par exemple à cette serveuse noire écoutant John parler d’Hemingway (comme toujours) et lui sortant soudainement, quand la mémoire défaille à nouveau, qu’il s’agit du Vieil homme et la mer, ajoutant qu’elle avait fait son mémoire sur le sujet… ou bien encore l’attitude et les regards de ces 2 personnes de la maison de retraite qui accueille le couple en crise. Il faut peut-être aussi préciser qu’un certain nombre de scènes sont de purs joyaux d’émotions… mais n’en disons pas trop pour vous laisser le bonheur de les découvrir.

Car… le bonheur est au ciné… cours y vite !

 

LE TEMPS QUI PASSE ET QUI ÉBLOUIT

Ça y est ! Le frisson qui véritablement au moment du générique de fin d’un film vous fait ressentir un immense bonheur est arrivé. Il y avait déjà eu un premier coup de cœur avec Mia Madre et plusieurs vraiment bons moments, mais, ce matin, un film fait vraiment la différence.

 

À 8h30, projection presse du nouveau long métrage de Paolo Sorrentino « Youth », avec une pléiade d’acteurs merveilleux : Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz, Paul Dano, Jane Fonda… et un certain Diego Maradona en guest star. Deux heures de plaisir immense, tant par l’histoire, l’acting, les dialogues, l’esthétique, la musique… et tous les petits détails ou clins d’œil comme Sorrentino sait si bien le faire.

« Youth » nous fait voyager en Suisse, à l’intérieur d’un bel hôtel au pied des Alpes où Fred et Mick, deux vieux amis approchant les quatre-vingts ans, profitent de leurs vacances. Fred, compositeur et chef d’orchestre désormais à la retraite, n’a aucune intention de revenir à la carrière musicale qu’il a abandonnée depuis longtemps, tandis que Mick, réalisateur, travaille toujours, s’empressant de terminer le scénario de son dernier film. Les deux amis savent que le temps leur est compté et décident de faire face à leur avenir ensemble. L’occasion aussi alors de repenser le passé jusqu’aux premiers fantasmes amoureux d’enfance et d’assumer un présent pas toujours facile à accepter, d’une prostate qui fait des siennes, aux demandes de la reine d’Angleterre ou d’une maison d’édition française ou encore un refus d’une star de cinéma.

« Youth » est un film émouvant sur le temps qui passe. C’est évidemment le thème principal porté avec brio tout particulièrement par Michael Caine et Harvey Keitel. « Accepter la vieillesse tant physique qu’intellectuelle »… thème particulièrement difficile et plutôt peu amusant. Et pourtant, et c’est là tout le talent de Sorrentino,  il l’aborde sans lourdeur mais au contraire, à l’inverse, avec une légèreté exceptionnelle, plein d’humour, de second degré, et surtout des dialogues tout à fait extraordinaires. Sorrentino est aussi magnifique dans son usage de la caméra, du cadrage, dans sa façon de filmer les visages, les regards et de nous donner la possibilité d’observer des tas de petits détails venant apporter de la saveur supplémentaire au déroulement de l’histoire.

Les personnages secondaires sont aussi autant d’éléments de plus pour sans jamais donner l’impression de trop : Une miss univers qui n’est pas pourtant pas dénuée d’intelligence et de répartie, un moine bouddhiste qui se fait attendre pour s’élever dans les airs, un apprenti violoniste gaucher, une jeune cinéphile qui n’est pas friand que de films de robots, une masseuse qui s’éclate sur Wii-dance et qui préfère toucher que parler, un alpiniste barbu est quelque peu solaire qui tombe amoureux de la belle… et la liste s’allonge et s’allonge encore mais juste pour donner sens et faire du bien.

Mais Sorrentino ne s’arrête pas là et présente, en bonus, un grand nombre d’ingrédients pour séduire, non seulement un large public, mais aussi la fratrie Coen qui préside le Jury du Festival. Décalages humoristiques comme un jonglage vertigineux de Maradona avec une balle de tennis ou du rappel de la « main de Dieu » gauche évidemment… esthétisme de scènes surréalistes comme celle où Fred se rappelle les gestes du chef d’orchestre dans une symphonie champêtre où les vaches, les cloches et les oiseaux forment l’orchestre, ou comme celle que l’on pourrait qualifier de ‘mémoire du cinéma’ façon Fellini dans « Huit et demi »… jusqu’à une allusion discrète mais claire au Festival de Cannes…

Vous l’aurez compris, « Youth » est pour moi une réussite quasi-parfaite, une leçon de cinéma qui en fait à la fois un vrai film de divertissement grand public mais aussi un film qui fait réfléchir, plein d’humanité et de profondeur d’âme qui touche, émeut et donne du bonheur et des frissons. Alors quel sera le palmarès ? En tout cas, je mise un billet sur la présence de « Youth » en bonne place… réponse dimanche ! Mais quoiqu’il en soit, « Youth » sera le film à ne pas manquer lors de sa sortie annoncée au mois de septembre, si vous aimez le grand et beau cinéma.