L’HEURE DU PRÉ-BILAN

Fin de Festival… l’heure du pré-bilan, avant que ce soir le Jury ne rende sa copie et nous dévoile le palmarès officiel. Mais déjà un certain nombre de prix ont été donnés dont le prix du Jury œcuménique et je me dois aussi de vous livrer le mien. Des choix totalement subjectifs que j’assume et qui ne représentent évidemment que mon avis du moment.

Revenons tout d’abord sur ces premiers prix décernés dans cette journée de samedi. À 16h, dans le salon des ambassadeurs du Palais des Festivals, une foule particulièrement nombreuse cette année assistait à la cérémonie officielle organisée conjointement par le Jury œcuménique et le Jury de la presse internationale du cinéma FIPRESCI. Le soir, dans le théâtre Debussy, le Jury de la sélection Un certain regard lui aussi donnait ses résultats :

Vers la lumière (Hikari) de Naomi Kawase, qui raconte l’histoire d’une jeune femme qui rend les films accessibles aux aveugles grâce à l’audio description, a reçu le Prix du Jury œcuménique.

Le Jury argumente son choix ainsi : « Ce film de grande qualité artistique nous invite par sa poésie à regarder et écouter plus attentivement le monde qui nous entoure, a déclaré le jury. Il nous parle de responsabilité, de résilience, d’espoir, de la possibilité, même pour ceux qui sont dans l’obscurité, d’apercevoir la lumière ». Ma critique à retrouver ici

120 Battements par minute de Robin Campillo s’est vu remettre le prix Fipresci en sélection officielle. « Un film d’amour, un film sur la vie, la vie plus forte que la mort, un film comme une lueur d’espoir » a justifié le Jury. Les autres prix Fipresci  ont été remis à Une vie à l’étroit (Tesnota) du Russe Kantemir Balagov et à L’Usine de rien (A Fabrica de nada) du Portugais Pedro Pinho.

Visages, Villages d’Agnès Varda et JR a reçu L’Œil d’or du meilleur documentaire, prix décerné par un jury présidé par Sandrine Bonnaire qui s’est dit « profondément émue par le choix d’Agnès et JR d’aller à la rencontre des soi-disant petites gens, touchée au cœur par ce film qui conte la considération de l’Autre à travers l’art. Deux regards conjugués, tendres et généreux… »

Bruno, le caniche blanc de The Meyerowitz Stories a reçu la Palm Dog pour sa performance aux côtés de Dustin Hoffman. « Franchement c’était un rôle génial parce qu’ils ont mis le chien au cœur du scénario, explique l’organisateur du prix Toby Rose. Il est sympathique… pour cela, on s’est dit qu’il avait mérité sa récompense. » Dans la vraie vie, ce grand caniche s’appelle Einstein !

La BO de Good Time des frères Safdie, signée par Oneohtrix Point Never et Iggy Pop, a reçu le prix Cannes Soundtrack.

En partenariat avec le festival de Cannes, l’association « La semaine du Son » a créé un nouveau prix : Prix de la meilleure création sonore. Il a pour vocation de récompenser un réalisateur pour l’excellence sonore de son film « parce qu’elle sublime la perception artistique, sémantique et narrative du spectateur ». Concourent pour ce prix les films sélectionnés dans la section Un Certain Regard. C’est le film tunisien La belle et la meute de Kaouther Ben Hania qui a remporté hier ce prix de la meilleure création sonore, dans sa première édition.

Du côté de la toujours très bonne sélection Un certain regard justement, le Jury présidé cette année par Uma Thurman a livré lui aussi son palmarès :

Le prix Un certain regard est décerné à Lerd (Un homme intègre) de Mohammad Rasoulof. Le prix d’interprétation féminine à l’italienne Jasmine Trinca pour Fortunata. Le prix de la poésie du cinéma pour Barbara de Mathieu Amalric. Celui du prix de la mise en scène à Taylor Sheridan pour Wind river. Et enfin le prix du Jury à las hijas de abril (les filles d’Abril) de Michel Franco.

Voilà… et maintenant, à mon tour de me risquer à un palmarès, comme je le disais en introduction, totalement subjectif et assumé.

Pour MA palme d’or, comme je le pressentais déjà en sortie de séance et l’expliquais dans ma critique, Hikari (Vers la lumière) de Naomi Kawase n’a pas été détrôné. Je me suis réjoui de constater que le Jury œcuménique y a été aussi particulièrement sensible pour lui remettre à l’unanimité son prix. Un film qui conjugue merveilleusement bien esthétique, poésie, musique, jeu d’acteurs, thématiques humaines et en plus diverses. Un film qui touche, droit au cœur et pourra se revoir, se réfléchir, s’approfondir encore. Hikari restera dans la durée sans nul doute.

Pour ne pas en rester là je continuerai avec les prix d’interprétation masculine et féminine :

Nahuel Perez Biscayart dans 120 battements par minute est pour moi remarquable et d’une intensité rare dans ce rôle difficile et poignant. Louis Garrel dans son interprétation de Godard est aussi à mentionner tout particulièrement.

Maryana Spivak pour son rôle de mère égocentrique et impassible dans le film Nelyubov (Faute d’amour) donne à cet excellent film une tension directement liée à son personnage. Je voudrai aussi souligner le rôle de Jasmine Trinca dans Fortunata (mais en sélection Un certain regard) qui, une fois de plus, après Miele, notamment, confirme ses qualités exceptionnelles d’actrice italienne. Diane Kruger est aussi l’une des comédiennes incontournables de cette 70ème sélection.

Et d’autres films m’on aussi marqué et j’aimerai les évoquer là rapidement. The Square drôle et efficace, mais aussi terriblement clivant, pourrait être mon Grand prix. Un prix du Jury qui irait alors à Wonderstruck offrant une jolie histoire venant sans doute faire un certain écho à Hikari sur certains aspects du scénario, même s’il n’en a pas la même richesse. Celui de la mise en scène serait offert à Michel Hazanivicius pour son originale approche de Godard dans Le redoutable, et enfin celui du scénario pour The Meyerowitz Stories qui, tout en me laissant quelque peu sur ma faim, me semble être intéressant dans sa façon d’aborder une histoire familiale torturée mais où toujours quelque chose de possible reste envisageable.

Une dernière remarque enfin concernant ce qui peut être considéré comme la grande thématique de cette édition 2017 (toutes sélections confondues) : La difficulté de transmission et d’amour de parents à enfants. Signe peut-être d’une société en souffrance familiale… Il n’était vraiment pas très bon d’être « parent » bien souvent dans ces longs métrages qui ont nourris cette jolie quinzaine cannoise !

UNE FLEUR DE RÊVE A ÉCLOS SUR LA CROISETTE

La sélection Un certain regard nous donne chaque année de voir de magnifiques œuvres qui méritent très largement que l’on s’y attarde. Le Jury œcuménique a d’ailleurs la possibilité de remettre des mentions sur cette sélection en plus de son prix dans la sélection officielle. Aujourd’hui, dans ce cadre, était présenté La danseuse, le premier film de Stéphanie Di Giusto, avec un très joli casting composé entre autre de Soko, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry, François Damiens et Lily-Rose Depp (la très jolie fille de Vanessa Paradis et Johnny Depp).

 

La Danseuse est tiré d’une histoire vraie, celle de Loïe Fuller qui a littéralement révolutionné́ les arts scéniques à la Belle Époque. Née dans le grand ouest américain d’une mère américaine et d’un père français, rien ne la destinait à devenir la gloire des cabarets parisiens et encore moins à danser à l’Opéra de Paris. Cachée sous des mètres de soie, les bras prolongés de longues baguettes en bois, Loïe réinvente son corps sur scène et émerveille chaque soir un peu plus. Même si les efforts physiques doivent lui briser le dos, même si la puissance des éclairages doit lui brûler les yeux, elle ne cessera de perfectionner sa danse. Mais sa rencontre avec Isadora Duncan, jeune prodige avide de gloire, va précipiter la chute de cette icône du début du 20ème siècle.

Tendresse, charme et volupté sont des termes qui correspondent à la fois au personnage de Loïe comme au film dans son ensemble. Stéphanie Di Giusto nous transporte dans l’univers de cette jeune fille avec grand talent. Son film, construit classiquement, est néanmoins très touchant, mettant ensemble des éléments clés à la réussite d’un tel projet : Belle histoire, lumière-photo très soignées, des acteurs et actrices tout en justesse, une musique magnifique… des scènes qui restent en mémoire, de la séduction… On se laisse parfaitement prendre au jeu qui se déroule devant nos yeux et on admire en particulier les quelques chorégraphies proposées, que ce soit celles menées par Soko ou celles de la jeune Lily-Rose.

On pense à Chocolat, qui récemment nous racontait la montée et la chute de ce premier artiste de cirque noir à Paris. Cette fois-ci, c’est la danse qui est sur la scène mais les émotions sont là de la même façon. Si les tentations et le vécu sont différents, il n’en demeure pas moins qu’on se brûle vite les ailes quand la gloire se  manifeste brutalement et quand la passion est si forte. Les ailes d’un papillon, sans doute là avec Loïe, plein de grâce et de couleurs mais si fragiles dans le même temps.

Un film qui se déguste simplement avec plaisir mais qui permet aussi finalement de réfléchir.

 

CITATIONS DES CRITIQUES DE L’ÉPOQUE

« Du divin se matérialise. On songe à des visions de légendes, à des passages vers l’Eden. » Paul Adam.

« L’art jaillit incidemment, souverain : de la vie communiquée à des surfaces impersonnelles, aussi du sentiment de leur exagération, quant à la figurante : de l’harmonieux délire. » Mallarmé.

« Le corps charmait d’être introuvable. Elle naissait de l’air nu, puis, soudain y rentrait. Elle s’offrait, se dérobait. Elle allait, soi-même se créant. » Rodenbach.

« Toutes les villes où elle a passé et Paris lui sont redevables des émotions les plus pures, elle a réveillé la superbe antiquité. » Auguste Rodin.

« La flore s’anime et s’humanise. » Roger Marx.

« C’est une clarté qui marche, qui vit, qui palpite, et la chose véritablement émouvante, c’est que toutes ces flammes froides, de ce feu qu’on ne sent pas brûler, jaillit entre deux volutes de lumière une tête de femme, au sourire énigmatique, la tête de la danseuse sur un corps de phosphorescences insaisissables et que les lueurs vives embrasent et transfigurent. » Félicien de Ménil.

« Est-ce une danse, est-ce une projection lumineuse, une évocation de quelque spirite ? Mystère. » Jean Lorrain.

 

 

L’HEURE DU BILAN

La 68ème édition du Festival de Cannes a déjà tiré sa révérence. Les différents jurys ont proclamé leurs palmarès donnant aux uns de se réjouir et aux autres d’être déçus. Les équipes techniques ont rapidement démonté les installations qui avaient envahi la Croisette. Et je suis rentré à la maison d’où je vous propose maintenant un rapide bilan personnel.

Douze jours de cinéma, de rencontres, d’échanges où pour la quatrième année consécutive j’ai pu aussi vous donner de partager cet événement culturel, considéré comme plus important au monde, sur ce blog, les réseaux sociaux et divers autres médias… avec mon regard subjectif sur les films présentés, le suivi du Jury œcuménique et diverses anecdotes ou photos émaillants naturellement de moments comme ceux-là. Une fois rentré, la question que tout le monde pose généralement : « Alors, était-ce un bon cru ? » nécessite toujours une certaine réflexion. Comme je le disais, la subjectivité est de mise dans la façon de vivre un festival ou, plus simplement, de regarder un film. Beaucoup de facteurs extérieurs interviennent, favorisent un ressenti ou le parasitent. Il suffit de comparer les palmarès avec les prévisions des journalistes  (la mienne aussi par exemple) pour se rendre compte que « y’a comme un bug quelque part ». Mais j’oserai quand même répondre à cette fameuse question d’un point de vue assez général en disant que 2015 restera, me semnle-t-il, un cru moyen, assez linéaire dans l’ensemble, sans grands extrêmes, ni dans les sommets, ni dans les profondeurs. Globalement, une sélection de qualité, honnête et intéressante.

On peut noter plusieurs choses dans les films présentés cette année. Tout d’abord d’une façon assez générale, le besoin d’évoquer les difficultés des relations humaines, familiales et celles du couple en particulier… je pense à « The Lobster », « Carol », « Youth », « Mia Madre », « Notre petite sœur », « The sea of trees », « Mon roi », « Valley of love » et même, de façon alégorique « Il racconto dei racconti ». Pour beaucoup également, dire quelque choses de social, touchant à la réalité contemporaine d’une société en souffrance, comme « La tête haute », « la loi du marché », « Dheepan », « Chronic » ou d’un passé difficile et marquant aujourd’hui encore, comme « le fils de Saul ». On a pu sentir que la notion de sens était donc très forte et primait généralement sur l’aspect divertissement. Pour moi d’ailleurs, ma préférence a été aux œuvres qui ont su rallier les deux en abordant des thématiques sociétales mais en égrenant tout cela d’une délicieuse quantité d’humour avec le génie des deux réalisateurs italiens (grands oubliés du palmarès principal) Nani Moretti et Paolo Sorrentino (dans l’ordre, « Mia Madre » et « Youth ») et la pépite « ovnicienne » de Yorgos Lanthimos « The lobster ». Tous ces films évoqués finalement pourront être initiateurs de débats, et je ne peux que vous encourager à les utiliser, à aller les voir à plusieurs et en parler. C’est l’un des grands bonheurs qu’offre le cinéma : être des paraboles pour aujourd’hui pour nous donner de réfléchir, voir, entendre et comprendre.

Justement, pour ce qui fait sens, la présence du Jury œcuménique est ô combien utile et intéressante dans le contexte d’un festival comme celui-là. Une présence chrétienne officielle qui n’est pas là pour censurer, dire ce qui est bien ou mal… mais être là, relever juste des œuvres signifiantes, donner aux chrétiens festivaliers et présents dans la ville de pouvoir se retrouver lors de célébrations diverses et cérémonies officielles, pouvoir échanger sur les films vus, témoigner parfois de cette foi commune à untel inconnu et tel autre célèbre, dans le un à un ou par le biais de la presse, de radios, d’internet… d’une télévision confessionnelle catholique ou d’une télévision nationale iranienne… Et ce Jury œcuménique se révèle aussi souvent plein d’intérêt et de discernement (peut on y voir une part l’Esprit Saint inspirant discrètement ?…). Il suffit de feuilleter par exemple les pages de ce livre édité l’année dernière « 40 ans de cinéma à travers les prix du Jury œcuménique au Festival de Cannes » (édition Lulu.com), pour voir la qualité des films primés. Pour n’en citer que quelques-uns : « Paris, Texas » de Wim Wenders, « The sacrifice » d’Andrei Tarkovski, « Libera me » d’Alain Cavalier, « Land and freedom » de Ken Loach, « Secrets et mensonges » de Mike Leigh, « L’éternité d’un jour » de Theo Angelopoulos, « Caché » de Michael Haneke, ou plus récemment « La Chasse » de Thomas Vintenberg, « Le passé » d’Asghar Faradi ou l’année dernière, le magnifique « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako. Et justement, cette année comme l’année dernière, le prix du Jury œcuménque revient à un film qui a marqué un grand nombre de festivaliers, favori pour la palme d’or par de nombreux journalistes et pourtant grand oublié du palmares du grand jury. « Mia Madre » de Nanni Moretti aura peut-être, et je le souhaite vivement, un avenir à la « Timbuktu ».

Une des particularités du Jury œcuménique par rapport aux autres jury est de motiver ses choix par un court texte permettant à tous de discerner ce qui a influencé cette sélection. Pour « Mia Madre » le choix s’est fait pour sa maitrise et son exploration fine et élégante, imprégnée d’humour, de thèmes essentiels dont les différents deuils auxquels la vie nous confronte. « Mia Madre », c’est l’histoire d’une réalisatrice (Margherita Buy) en train de tourner son nouveau film avec un acteur américain (John Turturro) qui a visiblement quelques problèmes de mémoire et de pratique de l’italien, et vivant dans le même temps une séparation sentimentale et l’accompagnement dans ses derniers jours de sa mère, lui donnant ainsi l’occasion de se confronter à son identité et à ses relations humaines. Les plus grandes épreuves, et en particulier celles qui nous font côtoyer la mort, sont souvent instigatrices d’un regard sur soi-même, sur son passé et, éventuellement, un avenir plus ou moins envisageable. On part donc d’une histoire forte et difficile mais pour la traverser avec une certaine légèreté par une constante alternance entre sensibilité et éclats de rire (grâce à la prestation sublime de John Turturro. La sortie du film sur les écrans français est prévue actuellement pour le 23 décembre… un beau cadeau de Noël en perspective.

Deux autres films ont été honoré par le Jury œcuménique, grâce à deux mentions spéciales : Tout d’abord dans la compétition officielle, le film français de Stéphane Brizé « La Loi du marché » avec un exceptionnel Vincent Lindon qui d’ailleurs a reçu également le prix d’interprétation masculine. Un film social, sorti ce mercredi 20 mai, d’une force authentique assez rare qui fait de cette histoire une sorte de docu-réalité. Le Jury œcuménique l’a choisi pour sa critique prophétique du monde du travail et sa réflexion incisive sur notre complicité implicite à des logiques marchandes inhumaines. Et enfin, dans la sélection « Un certain regard » le film philippin de Brillante Mendoza « Taklub » pour son portrait sensible d’individus et de communautés aux Philippines luttant pour continuer à vivre malgré les catastrophes naturelles les exposant à la souffrance et à la mort.

Enfin, pour finir, dans les divers palmarès des Jurys officiels présents durant le festival de Cannes, je relèverai plusieurs prix qui m’ont particulièrement réjoui (et me tairai sur le reste) :

Le film « Paulina », de l’Argentin Santiago Mitre, a reçu le Grand Prix de la Semaine de la Critique, une section parallèle du Festival de Cannes. Le prix était décerné par un jury présidé par l’actrice et réalisatrice israélienne Ronit Elkabetz. Deuxième long métrage de Santiago Mitre après « L’Etudiant », « Paulina » raconte l’histoire d’une jeune femme brillante qui renonce à sa carrière d’avocate pour devenir enseignante dans une région défavorisée d’Argentine. Un judicieux choix pour une sélection parralèle toujours passionnante.  À noter également, que c’est dans cette même sélection que cette année la caméra d’or récompensant le meilleur premier film à Cannes, a été donnée au colombien César Augusto Acevedo pour « La tierra y la sombra », l’histoire d’Alphonso, un vieux paysan qui revient au pays pour se porter au chevet de son fils malade, 17 ans après avoir abandonné les siens.

« Saul Fia » (Le fils de Saul) réalisé par László Nemes a pu être reconnu par plusieurs jurys, recevant à la fois le grand prix, le prix FIPRESCI de la presse internationale et le prix François Chalais. Des récompenses méritées pour une œuvre qui fera date dans la façon d’aborder la Shoa au cinéma. Un film très dur qui nous fait entrer au cœur même des fours crématoires, avec une tension devenant une forme d’oppression constante pour le spectateur mais qui donne aussi une puissance tout à fait particulière dans le traitement de ce terrible sujet.

Voilà, il ne manque finalement que « Youth » de Paolo Sorrentino… ma palme d’or personnelle et celle d’un grand nombre de festivaliers. Alors, consolez-vous en lisant ma critique ici et surtout en allant voir ce film à sa sortie, prévue courant septembre 2015.

Et rendez-vous ici-même l’année prochaine pour la 69ème édition du Festival de Cannes… mais aussi, bien sûr, tout au long de l’année sur ce blog pour d’autres articles cinéma, culture et spiritualité.

 

 

UNE JOURNÉE DE CONTRASTES CANNOIS

Comme chaque année, il y a des jours marqués par les contrastes lors d’un Festival de Cannes. Il y en a constamment de toutes sortes, mais dans la programmation aussi peuvent s’enchainer des genres, des émotions, des cultures qui peuvent vous donner l’impression de perdre vos repères. Ce fut un peu le cas pour moi aujourd’hui…

Tout commence à 8h30 avec la première projection presse du jour dans le Grand Théâtre Lumière. Un événement qui a fait le buzz depuis de nombreuses semaines : La présentation du nouveau « Mad Max Fury Road ». Une affiche qui annonce la couleur « Seuls les fous survivent ». Vous aviez peut-être imaginé, fantasmé sur la folie possible de Miller dans ce nouvel et quatrième opus… et bien, c’est gagné, version plus, plus, plus ! Une course haletante du début à la fin faite de personnages déjantés et improbables, des explosions et un son dont la puissance n’a d’égale que le rythme du film (qui ne tarde pas puisqu’il vous faudra prendre votre souffle car la première demi-heure risque sinon de vous achever !). Alors bien entendu, il faut aimer le genre, mais une chose est sûre Miller s’est appliqué, s’est fait plaisir et ravira un grand nombre de spectateurs, comme d’ailleurs les applaudissements de fin de séance l’ont déjà démontré.

Bon, mais après 2h de « Mad Max », on se dit qu’il risque d’être difficile d’enchainer… surtout quand la séance suivante démarre pile 30 minutes après. Séance d’ouverture de la sélection « Un certain Regard » dans la salle Debussy avec « An », un film japonais de Naomi Kawase. Et alors, quel bonheur de se trouver apaisé par la douceur, la poésie et un certain humour grâce à cette histoire de pâtisseries mais aussi de relations humaines, d’image de soi, de maladie, de vieillesse et de sagesse. Ce ne sera sans doute pas LE film du Festival, mais l’avoir découvert au sortir du précédent était véritablement délicieux.

La journée se poursuit avec des rendez-vous, des rencontres et également une initiative bien sympathique sur le stand du Jury œcuménique au Marché du Film, l’organisation de mini-conférences dont la première était donnée par le pasteur et théologien protestant Serge Molla sur le rapport entre Bible et Cinéma.

Le temps passe et déjà l’heure de se diriger à nouveau vers la salle Debussy pour un nouveau film en compétition. Un film qui s’annonce difficile, loin de la folie post-apocalyptique et des déserts de « Mad Max », mais grandement aussi loin des cerisiers en fleurs de « An ». « Le fils de Saul », première œuvre du réalisateur hongrois László Nemes, est une plongée au cœur de l’horreur d’Auschwitz. Et comme attendu, c’est un sentiment profond d’oppression qui en ressort. À cause, évidemment, de l’ignominie des massacres, de la haine mais aussi par le rendu du format carré réduisant l’espace visuel et surtout par le choix d’utiliser la caméra en une sorte de corps à corps continuel avec Saul, le héro de l’histoire, engagé dans une quête impossible, celle de tenter de sauver le corps de son enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture. Un film sombre et dur mais ô combien utile et bon de retrouver au milieu des toutes ces paillettes cannoises.

Après tout ça, quelques minutes de marche et de réflexion s’impose avant de prendre mon repas du jour suivi d’une bonne douche, l’écriture de cet article… et un peu de repos, car demain, et bien… on continue !

 

UN JURY PAS COMME LES AUTRES

À l’occasion de ce 68ème Festival de Cannes qui ouvrira ses portes ce mercredi 13 mai 2015, le 42ème Jury œcuménique cannois officiera pour remettre une nouvelle fois des prix à plusieurs films répondant à ses critères artistiques, humains et évangéliques, dans la sélection officielle. 

Étonnant sans doute, pour beaucoup de festivaliers, de découvrir p. 39 du Catalogue officiel du Festival de Cannes, la présentation d’un Jury œcuménique aux côtés du Jury FISPRESCI (Fédération internationale de la presse cinématographique) et du prix François Chalais. Des chrétiens à Cannes pour remettre des récompenses ? Sans doute une sélection parallèle dont on ne parle pas, qui présenterait des films à caractères religieux ?… Mais, non, à y regarder de plus près, c’est bel et bien des films de la sélection officielle et de la sélection « Un certain regard » qui sont concernés. Et ce n’est pas une nouveauté farfelue, non plus, qu’aurait introduit le nouveau président Pierre Lescure, puisque cette présence date de 1974. Un sacré bout de chemin parcouru déjà et de grands films récompensés, parfois même avec un certain discernement étonnant comme l’année dernière avec le prix attribué à Timbuktu (seule récompense cannoise avec le prix F. Chalais) annonciateur de nombreuses autres récompenses pour ce film, dont ces fameux sept Césars en février 2015.

Alors s’il ne s’agit pas de films à caractère religieux, quelles sont donc les spécificités recherchées par ce Jury pour dégager de la sélection plusieurs longs métrages ?

C’est en fait une combinaison de plusieurs aspects qui sont recherchés :

– de la qualité artistique ben évidemment en premier lieu,

– des valeurs humaines trouvant écho dans l’Évangile telles que par exemple la justice, la dignité, la paix, la réconciliation,

– une capacité à déclencher la réflexion, l’échange, le partage… à donner au spectateur la possibilité de réfléchir ou d’être interpellé,

– de montrer une grande ouverture aux diversités culturelles, sociales ou religieuses.

Finalement, pour reprendre une citation du réalisateur américain Jonathan Demme (Oscar du meilleur réalisateur an 1992 pour « Le Silence des Agneaux »), récompenser des films qui répondent à ces trois fonctions vitales : Primo : divertir. Secundo : faire réfléchir grâce à une fiction qui ne privilégie pas seulement le divertissement. Tertio : être un miroir de l’existence.

Ce sont donc encore six jurés internationaux, venus de France, Canada, Italie et Royaume-Uni, et désignés à part égale par les deux associations organisatrices de ce Jury œcuménique, SIGNIS du côté catholique et Interfilm pour les protestants, qui visionneront à l’occasion de ce 68ème festival de Cannes une quarantaine de films. Son palmarès sera annoncé le samedi 23 mai à 17h dans un salon du Palais des Festivals, à l’occasion d’une cérémonie officielle en compagnie du Jury FIPRESCI.

En parallèle du travail des jurés, il faut aussi noter un certain nombres d’événements proposés par les deux associations SIGNIS et Interfilm, tout au long du festival : Un stand du Jury œcuménique au Marché international du film, plusieurs présentations officielles et cérémonies (sur le stand, dans une rue cannoise, à l’hôtel de ville…), une montée de marches officielle, une célébration œcuménique dans une église de la ville, un culte et une messe « spécial Festival », des mini-conférences sur le stand, l’animation d’un site internet pendant toute la durée du festival (www.juryoecumenique.org) et l’accueil de nombreux invités dont, cette année, le Secrétaire Général de la Fédération Protestante de France Georges Michel qui apportera la prédication le dimanche matin au Temple de l’EPU de Cannes.