AYKA, MÈRE COÛTE QUE COÛTE

Après avoir remporté le prix d’interprétation féminine à sa jeune héroïne Samal Yeslyamova qui jouait là dans son premier film, AYKA de Sergey Dvortsevoy sort enfin aujourd’hui en salles. Un film immensément dur psychologiquement mais terriblement touchant et humain, sur les possibles souffrances de la maternité dans un environnement rude et cruel.

Ayka vient d’accoucher. Elle ne peut pas se permettre d’avoir un enfant.Elle n’a pas de travail, trop de dettes à rembourser, même pas une chambre à elle.Mais c’est compter sans la nature, qui reprendra ses droits.

Il faut le reconnaitre, Ayka est terriblement oppressant mais tellement touchant à la fois.  Samal Yeslyamova y crève littéralement l’écran et nous prend aux tripes dans sa capacité à projeter sa souffrance physique et psychologique. Un film qui, par ailleurs, trouve de la grandeur et de la dignité dans un refus de l’enjolivement et du romanesque en prenant le risque de mettre le spectateur, avec brutalité, à l’épreuve de la laideur du monde et de la souffrance des démunis, dans un Moscou enneigé.

Le réalisateur Kazakh Sergey Dvortsevoy, qui avait été révélé en 2008 avec Tulpan, prix « Un Certain Regard »à Cannes cette année-là, choisi de traquer son personnage, caméra à l’épaule, scrutant sa détermination à s’en sortir. Doloriste bien évidemment, par la nature même du récit, Ayka narre ainsi un portrait de femme très proche de celui pensé par les frères Dardenne ou même à l’écriture de Zola. Dvortsevoy emprunte cinématographiquement parlant naturellement beaucoup aux Dardenne, en revisitant leur univers dans des lieux et des circonstances différentes. Style cru et austère, le monde est montré sans fard, sans fioritures. Le portrait d’une héroïne en souffrance se dévoile alors… Mais il brille au travers d’une épure volontaire du réalisateur, ne donnant que peu de clefs sur le passé de la jeune femme, et où seul demeurent quelques rares ellipses permettant ainsi d’éviter tout pathos.

On est là, face à un long-métrage dénudé des artifices du cinéma, mais qui pourtant révèle une vraie proposition cinématographique aussi intense que passionnante. Par exemple, cette proposition de Dvortsevoy qui choisit d’encadrer métaphoriquement son histoire par deux plans qui se répondent – le premier ouvre le film et montre quatre nouveau-nés braillards sur un chariot de clinique, le second, juste avant l’épilogue, aligne quatre chiots en train de téter leur mère, dans le cabinet d’un vétérinaire. Chacun pourra y donner sens en fonction de sa lecture personnelle de l’histoire de cette femme. Mais, il est clair qu’il y a, derrière cette douleur constamment éclaboussant le regard du spectateur, de la grandeur d’âme, une vraie dignité dans ce refus de l’enjolivement et du romanesque, et la force de la résilience qui éblouit dans cette figure maternelle.

Un film de survie et de révélation… un film coup de poing, radical qui trouve sens et qui démontre que de l’obscurité la plus épaisse peut révéler une forme d’éclat bienveillante et nécessaire.

THE REVENANT : UNE ODYSSÉE SAUVAGE ET EXTATIQUE

Si, il y a moins d’un an, le réalisateur Alejandro González Inárritu m’avait scotché avec un « Birdman » resplendissant, que dire alors aujourd’hui avec sa dernière création « The Revenant » ?… Attention : chef d’œuvre à dimension spirituelle !

Ce film est une libre adaptation du roman du même nom de l’écrivain Michael Punke, qui se centre sur l’histoire vraie, au début du 19e siècle, de Hugh Glass, éclaireur d’un groupe de trappeurs traqués par des Indiens. Il fait une très mauvaise rencontre qui va le laisser pour mort. Trahi par l’un de ses coéquipiers, Glass va, agonisant, s’accrocher aux seuls fils qui le maintiennent en vie, son amour pour sa femme et son enfant, et sa vengeance pour pouvoir entreprendre un voyage de plus de 300 km dans un environnement hostile, sur la piste de celui qui l’a trahi. Sa soif de vengeance va se transformer en une lutte héroïque pour braver tous les obstacles, revenir chez lui et trouver la rédemption.

On peut être légitimement perplexe face à une surabondance outrancière d’éloges et de publicité lors de la sortie d’un blockbuster américain. À quelle sauce va-t-on encore être mangé ? Avec The Revenant, cet à-priori n’a tenu que quelques secondes, pour s’évaporer telle l’haleine froide du trappeur venant embuer la caméra, tant l’immersion dans l’aventure est rapide est puissante. Extrême, brutal et pourtant immensément beau… ces qualificatifs me semblent à la fois évidents et pourtant insuffisants. Inárritu nous plonge en effet au cœur d’une odyssée sauvage, une sorte d’expérience inouïe où tous les sens sont bouleversés, où le spectateur est pris aux tripes du début à la fin.

Pas de réels répits en fait, même si de longs moments de quiétude apparente nous sont offerts, mais chaque scène, chaque plan est d’une beauté picturale unique à couper le souffle. Cette dualité entre bestialité, combat, souffrance, hostilité d’un côté et perfection, calme, immensité d’une nature éblouissante de l’autre est un fondement de cette histoire. Même la tranquillité devient inquiétante finalement. Le tout magnifié techniquement par une exceptionnelle photographie, signée Emmanuel Lubezki , le chef-operateur à qui l’on doit notamment Birdman et Gravity, qui a fait le choix osé mais remarquable dans le contexte de l’histoire de ne recourir qu’à la lumière naturelle pour travailler. Cette traversée de l’enfer que vit Hugh Glass dans un décor de rêve se transforme au fil du temps en un regard sur la solitude, ainsi que sur l’endurance physique et psychologique de l’Homme. « Bats-toi jusqu’à ton dernier souffle… » « Respire, respire… » Ces mots émergent de la dévastation et deviennent un hymne à la vie.

Alejandro González Inárritu y ajoute cependant une puissante force spirituelle, venue transcender le motif de la vengeance et de l’amour. Sur sa route, dans son combat qu’il soit d’ailleurs intérieur ou extérieur, le divin s’immisce fait de rêves, de souvenirs, de rencontres. Il le ressuscite, le porte, l’apaise, le transforme… Et Inárritu semble s’en délecter en jouant avec la caméra et incorporant des plans allégoriques faits de grand angle, de contre plongée, à la Terrence Malick, pour amplifier la dimension spirituelle. En utilisant d’ailleurs le verbe ressusciter je pointe sans doute là une réelle thématique de The revenant. L’homme qui reprend vie, quittant la tombe qu’on lui a creusée, en s’enveloppant ensuite dans la peau et le corps de la bête morte et dépecée puis renaissant à nouveau. L’homme qui guérit de ses blessures en rêvant aux ruines d’une église où l’image d’un Christ crucifié rappelle les blessures de la Passion si ressemblantes à celles qui marquent son corps.

Enfin, impossible de ne pas évoquer les performances d’acteurs, et en particulier celle de Leonard DiCaprio et Tom Hardy. Pour DiCaprio tout spécialement, ici tellement loin de l’image hollywoodienne, beau gosse, lisse et souriant qui lui colle parfois à sa peau, et saisissant dans la force de son visage, de son regard et de ses silences. Il se prête ainsi parfaitement au choix du réalisateur de coller au plus prêt de l’action. On perçoit aisément alors toute sa colère, sa rage, sa tristesse, sa souffrance.

C’est vide et plein à la fois que je ressors finalement de cette séance, avec une profonde envie d’y retourner, de renouveler l’expérience cinématographique offerte. Et vous y inviter vous aussi, en ne manquant toutefois pas de mettre en garde les âmes les plus sensibles, l’interdiction au moins de 12 ans l’indiquant clairement (- de 17 non accompagnés même aux États-Unis).

CAKE… QUAND LA VIE NOUS ALLONGE POUR DE BON !

L’HISTOIRE : Claire Bennett va mal. Il n’y a qu’à voir ses cicatrices et ses grimaces de douleur dès qu’elle fait un geste pour comprendre qu’elle souffre physiquement. Elle ne parvient guère mieux à dissimuler son mal-être affectif. Cassante et parfois même insultante, Claire cède à l’agressivité et à la colère avec tous ceux qui l’approchent. Son mari et ses amis ont pris leurs distances avec elle, et même son groupe de soutien l’a rejetée. Profondément seule, Claire ne peut plus compter que sur la présence de sa femme de ménage Silvana, qui supporte difficilement de voir sa patronne accro à l’alcool et aux tranquillisants. Mais le suicide de Nina, qui faisait partie de son groupe de soutien, déclenche chez Claire une nouvelle fixation. Tout en s’intéressant à la disparition de cette femme qu’elle connaissait à peine, Claire en vient à s’interroger sur la frontière ténue entre vie et mort, abandon et souffrance, danger et salut. Tandis qu’elle se rapproche du mari de Nina et de leur fils, Claire trouvera peut-être un peu de réconfort.

Cake est un film qui nous fait vivre et accompagner la souffrance de Claire Bennett, jouée par Jennifer Aniston, magnifique dans ce rôle à total contre-emploi. On avance progressivement pour comprendre les tenants et aboutissants, car finalement, l’essentiel n’est pas tant dans les détails et raisons de la souffrance mais dans la manière même d’avancer dans la vie et d’affronter la mort quand la douleur est si forte.

Un film qui dit la douleur de celle qui la vit mais aussi tout autant, de ceux qui sont autour et qui la subissent autrement. Gestion de la douleur physique, du regard des autres, des souffrances morales, du passé, d’un avenir impossible, des relations et même de l’inconscient… avec continuellement des éclairs de lumières qui alternent avec des coups de foudre destructeurs.

Un film qui pose des questions sur une résilience plus ou moins possible symbolisée avec grande intelligence par ce A de Cake placé à l’horizontal tout au long du générique, exprimant la position physique de Claire. Le A peut-il retrouver sa verticalité ou est-il voué à son horizontalité présageant déjà une mort annoncée ?