ROSIE DAVIS, MÈRE COURAGE

Après avoir porté le regard de sa caméra à Cuba, en 2016, avec le film « Viva », le réalisateur irlandais Paddy Breathnach se fixe chez lui, en Irlande, et à Dublin en particulier, pour tourner « Rosie Davis » qui sort ce 13 mars sur les écrans français. Un film intense, difficile à cataloguer, à la fois drame familial authentique, étude de personnages ou encore road movie social rejoignant là une certaine tradition cinématographique française.

Synopsis : Rosie Davis et son mari forment avec leurs quatre jeunes enfants une famille modeste mais heureuse. Le jour où leur propriétaire décide de vendre leur maison, leur vie bascule dans la précarité. Trouver une chambre à Dublin, même pour une nuit, est un défi quotidien. Les parents affrontent cette épreuve avec courage en tentant de préserver leurs enfants.

Le récit suit Rosie (Sarah Greene) et son compagnon John Paul (Moe Dunford) alors qu’ils se retrouvent soudainement sans abri et dans une lutte désespérée pour trouver un endroit sûr pour eux et leurs quatre enfants. On découvre ainsi les personnages alors qu’ils essaient coûte que coûte de continuer à mener leur vie quotidienne tout en vivant dans leur voiture. John Paul subit une certaine pression au travail et revient donc à Rosie la charge de jongler avec la garde des enfants pendant la journée tout en essayant de trouver des lits pour la nuit, résoudre les tracas du quotidien et tenter de gérer les blessures du passé non réglées. Le couple se retrouve en proie à un terrible paradoxe. Ils cherchent désespérément à cacher les dures réalités de leur situation aux gens qui les entourent, terrifiés par ce qu’ils vont penser, et leur besoin de rester invisibles entre alors en conflit avec leur désir de faire ce qui est le mieux pour leur famille.

Si l’Irlande semble s’être remise de ses difficultés et connaître une prospérité nouvelle, la crise du logement est pourtant plus terrible que jamais. Évidemment, ce sont ces ravages causés par cette crise du logement, qui dépassent d’ailleurs les frontières des classes sociales, qui sont au cœur du récit. Le film remet en question certaines images stéréotypées en se fixant sur l’itinérance provoquée, avec aussi ces hôtels vacants qui sont rapidement remplies de familles déplacées à la recherche d’un abri. Le scénario de Roddy Doyle est à la hauteur du stigmate qui accompagne l’étiquette « sans-abri ». On ressent la colère qui supporte l’écriture… il déclare par ailleurs avoir honte, en tant que citoyen irlandais, de cette situation dans son pays. Doyle a commencé à écrire le film après avoir entendu une interview à la radio. C’était une jeune femme sans-abri qui expliquait les difficultés qu’elle rencontrait chaque nuit pour trouver un endroit où dormir avec sa famille. L’écrivain irlandais fut fasciné par son éloquence et choqué d’apprendre qu’elle n’avait pas de logement alors que son mari avait un travail stable. Et c’est précisément cette dichotomie qui est maintenue délibérément en évidence tout au long de l’histoire.

Sarah Greene est magnétique dans le rôle principal, portant sur ses épaules une grande partie du poids émotionnel du film. L’intensité de la vie de Rosie, entassée dans des espaces clos avec sa famille, fait qu’elle est à peine capable de trouver un moment d’intimité pour elle-même. Elle porte constamment un visage courageux, essayant de rester inébranlable et optimiste devant les enfants, tandis qu’une vague de désespoir silencieux monte juste sous la surface. La performance de Greene est subtile mais très émouvante – un lent soupir ou une légère mimique des lèvres peut suffire pour en dire long sur l’état de Rosie et sur son caractère. Le duo formé avec son époux John Paul, qu’incarne Moe Dunford, touche à la perfection, grâce aussi à l’interprétation de Dunford qui imprègne habilement son personnage d’une tendresse et d’une fragilité qui vont à l’encontre de son apparence inébranlable. Bravo également aux solides performances des jeunes acteurs qui, pour la plupart jouent là pour la première fois. Darragh McKenzie brille dans le rôle d’Alfie, le fils de Rosie, avec une scène particulièrement turbulente, où l’enfant joue dans un trampoline et refuse d’obéir à sa mère, laissant une impression durable au spectateur. Dans le dossier de presse, Sarah Greene reconnait d’ailleurs cette alchimie qui s’est construite : ​« Nous étions une famille. Ce sont des enfants incroyablement talentueux. J’ai adoré travailler avec eux ».

La direction de Breathnach est solide et assurée. Il a une maîtrise parfaite de l’histoire et guide avec compétence le spectateur à travers l’utilisation d’un cadrage soigné. Les scènes à l’intérieur de la voiture contribuent à transmettre l’inquiétude croissante de ses habitants. En revanche, les prises de vue extérieures sont souvent larges et vides, ce qui crée un sentiment tangible de désespoir. Rosie est le point de mire du film et l’objectif se fixe parfois intimement sur son visage d’une manière qui aurait pu être invasive dans les mains d’un cinéaste moins accompli, mais qui là prend sens tout naturellement. Visuellement, Breathnach maîtrise parfaitement l’image et le symbolisme, utilisant aussi la répétition comme effet d’entraînement.

Rosie Davis est empreint de réalisme et le monde à l’écran est absolument authentique. Tourné dans les rues de Dublin, son approche sans fioritures contribue à faire en sorte que le drame se présente parfois presque comme un documentaire. La partition est minimaliste mais utilisée avec beaucoup d’efficacité. On pense évidemment avec raison à Ken Loach ou aux frères Dardenne avec ce thriller social, générant beaucoup d’empathie, mais sans complaisance ou effets lacrymaux. Juste une admirable leçon de vie, de dignité et de combativité.

Rosie Davis est un magnifique film qui ne manquera pas de mettre le public dans une « juste colère » mais, sous un autre angle de vue, pourra devenir un exemple de ténacité et d’amour, un hymne à la résistance et à l’espérance se fondant sur l’unité de la cellule familiale.

 

EN GUERRE

Avec En guerre, c’est le grand retour du duo Brizé-Lindon en compétition à Cannes après la reconnaissance de 2015 de La loi du marché. C’est aussi la quatrième fois que le réalisateur travaille avec le comédien. Une complicité extrêmement forte qui transparaît à l’écran.

Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porteparole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.

 

Avec ce nouveau film, Stéphane Brizé pousse les limites de La loi du marché un peu plus loin. Techniques plus ou moins similaires avec un engagement dans la proximité de ses personnages, une immersion totale qui confère à son œuvre une dimension documentaire clairement voulue mais une accentuation du propos, tant dans la question politico-sociale que dans sa proposition cinématographique. Une tension constante, sans véritable pause, si ce n’est les cassures brutes qui enfonce le clou un peu plus. Il faut dire que le montage de Brizé nous saisit, nous serre à la gorge avec un découpage sans concession, à l’image précisément du récit qui se déroule devant nos yeux. Et tout cela porté régulièrement par une musique forte et rock qui colle à merveille au scénario.

Et puis il y a Vincent Lindon… Monsieur Lindon qui irradie l’écran et l’histoire d’un charisme inouï. Coup de chapeau à Stéphane Brizé d’avoir d’ailleurs fait ce choix audacieux de fixer, d’une certaine manière, sa caméra sur Vincent qui rapidement disparaît derrière les traits de Laurent Amédéo, ce délégué syndical à la fois tendre et plein de rage. L’acteur est là constamment… il porte le film, incarne le combat et trouve parfaitement sa place au milieu de tous ses acteurs amateurs tellement authentiques. Son visage est un livre ouvert. Sa prestation est puissamment habitée et tellement cohérente.

 

Enfin, n’oublions pas le fond de l’histoire. Avec un questionnement fort quand à la question de l’unité dans le combat. Terrible « morale » finalement mais tellement ancrée dans la réalité… un pot de terre qui se fissure et se brise face à un pot de fer qui s’use, subit la pression mais tient bon… et le sacrifice qui alors ouvre une certaine voie. Mais faut-il en arriver là ?

 

Présenté à Cannes en compétition et donc dans l’attente du palmarès, le film est depuis aujourd’hui dans les salles de cinéma en France. Ne le manquez-pas !

MOI, DANIEL BLAKE OU LE CRI DE COLERE DE KEN LOACH

Après Jimmy’s Hall, le maître britannique Ken Loach revient à ce qu’il fait de mieux : dénoncer la misère sociale et ce qui la provoque. Ici l’inefficacité volontaire de l’administration que le réalisateur voit comme une arme politique.

Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au « job center », Daniel va croiser la route de Rachel, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d’accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Rachel vont tenter de s’entraider.

Moi, Daniel Blake a secoué la croisette lors du dernier Festival de Cannes. Il en est même revenu couronné de la palme d’or, mais aussi d’une mention donnée par le Jury œcuménique. Ken Loach devait prendre sa retraite, au lieu de ça il continue en travaillant sur ce qui lui colle à la peau. Il y a véritablement du génie chez lui dans sa capacité à être juste en parlant de sujets difficiles. Il ne tombe pas dans le pathos, la caricature mais sait décrire avec finesse les situations et, plus encore, l’humain. Oui, car ce qui ressort une fois de plus avec éclat de tout ça est l’amour de Ken Loach pour l’être humain, pour l’homme, le citoyen comme le rappelle avec une puissance incroyable le final de Moi, Daniel Blake.

Cette histoire, qui se déroule à Newcastle, commence de façon assez classique pour le réalisateur, nous laissant découvrir un personnage typique de son univers, à l’accent du nord bien prononcé (comment ne pas vous encourager à voir le film en VO ST à défaut de passer à côté d’un environnement spécifique des personnages de Loach). On entre dans sa réalité, dans le cercle infernal qui est en train de se mettre en place socialement suite à une crise cardiaque qui l’oblige à ne plus travailler pour un temps. Face à la folie de l’administration, l’entraide et l’amitié vont surgir, se mêler, se donner et se rendre. Les personnages sont extrêmement attachants du plus jeune au plus âgé et on ne voit pas le temps passer. Plusieurs scènes en particulier nous clouent au fauteuil. Le silence dans la salle est palpable et nous fait entendre quelques reniflements pour chercher à contenir les larmes qui viennent facilement. À noter la qualité du scénario signé Paul Laverty, toujours fidèle au poste aux côtés de Loach, qui est d’une efficacité redoutable même dans les moments les plus évidents.

Au final donc, c’est un film magistral qui nous est offert où la beauté artistique se dévoile autrement, sous la forme d’un cri de colère contre une société où, pour paraphraser une formule biblique, à celui qui n’a pas on ôte encore pourtant ce qu’il a. Un constat qui n’est pas nouveau mais, comme le rappelle le cinéaste britannique, qu’on ne doit jamais admettre comme immuable.  Plus encore, une réalité qui ne doit jamais nous conduire à être blasé. Alors au moins juste pour ces deux raisons, Moi, Daniel Blake est le film à ne pas manquer cette semaine.

LUI, KEN LOACH… POUR LE MEILLEUR

Un uppercut d’humanité vient d’être donné sur la croisette. Le maître britannique Ken Loach revient, après Jimmy’s Hall, à ce qu’il fait de mieux : dénoncer la misère sociale et, en particulier, ce qui la provoque. Ici, l’inefficacité volontaire de l’administration, que le réalisateur voit comme une arme politique.

Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au « job center », Daniel va croiser la route de Rachel, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d’accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Rachel vont tenter de s’entraider.

Secoués, émus… les synonymes pourraient s’ajouter les uns aux autres pour décrire l’état dans lequel Moi, Daniel Blake nous laisse quand le générique de fin commence à défiler. Ken Loach vient, une fois de plus, marquer le Festival de Cannes de son empreinte et s’annonce comme un lauréat potentiel à la palme d’or et (ou) à d’autres récompenses. Il y a véritablement du génie chez lui dans sa capacité à être juste en parlant de sujets difficiles. Il ne tombe pas dans le pathos, la caricature mais sait décrire avec finesse les situations et, plus encore, l’humain. Oui, car ce qui ressort une fois de plus avec éclat de tout ça est l’amour de Ken Loach pour l’être humain, pour l’homme, le citoyen comme le rappelle avec une puissance incroyable le final de Moi, Daniel Blake.

Cette histoire, qui se déroule à Newcastle, commence de façon assez classique pour le réalisateur, nous laissant découvrir un personnage typique de son univers, à l’accent du nord bien prononcé. On entre dans sa réalité, dans le cercle infernal qui est en train de se mettre en place socialement suite à une crise cardiaque qui l’oblige à ne plus travailler pour un temps. Face à la folie de l’administration, l’entraide et l’amitié vont surgir, se mêler, se donner et se rendre. Les personnages sont extrêmement attachants du plus jeune au plus âgé et on ne voit pas le temps passer. Plusieurs scènes en particulier nous clouent au fauteuil. Le silence dans la salle est palpable et nous fait entendre quelques reniflements pour chercher à contenir les larmes qui viennent facilement. Le scénario de Paul Laverty,  toujours fidèle au poste au côté de Loach, est d’une efficacité redoutable, même dans les moments les plus évidents.  

L’année dernière, La loi du Marché avait ému Cannes et offert à Vincent Lindon le prix d’interprétation. Le niveau monte d’un cran avec Moi, Daniel Blake et j’ose espérer que le palmarès, dans dix jours, l’honorera comme il se doit… même si nous ne sommes encore qu’au premier jour véritable de compétition.

 

DHEEPAN PEUT MIEUX FAIRE

« Dheepan » le nouveau film de Jacques Audiard en compétition était très attendu pendant ce Festival de Cannes. Un film social, parlant d’immigration, de violence… qui me laisse un sentiment mitigé, me donnant envie de dodeliner de la tête à la manière des Sri-Lankais de l’histoire.

L’histoire de cette « pseudo famille » sri-lankaise constituée de force pour immigrer en France et se retrouver à vivre et travailler au cœur d’une petite cité devenue zone de « non-droit », où la police est totalement absente, est en effet jolie et intéressante. Les rapports entre cet homme et cette femme, ce faux couple, cherchant à s’intégrer, à survivre et plus simplement vivre ensemble sont touchants, et frappants d’authenticité. Leur fille de 9 ans, qui ne l’est pas en réalité, elle aussi doit apprendre à les connaître, les apprivoiser… et tous trois prisonniers de leur langue, marqués d’une culture autre, et surtout d’un passé de guerre et de souffrance sont face à un défi, celui de reconstruire une vie dans une autre forme de violence urbaine.

On avance avec eux dans leur intimité, leurs combats et l’émotion est au rendez-vous. C’est précisément là la réussite du travail d’Audiard dans ce projet. Mais il me semble que le décor de cette cité qui ressemble à l’univers de la série Gomorra « made in France » prend hélas le dessus et devient rapidement caricaturale, en particulier quand tout dérape… Enfin, sans en dévoiler plus, le final qui nous est proposé m’a déçu, emprisonnant une imagination qui aurait pu là trouver à prolonger l’histoire.

En résumé, si tout ne me semble pas parfaitement maitrisé, « Dheepan » reste une belle histoire qui fait sens, en particulier dans la période actuelle où les questions d’immigration font la une régulière des quotidiens. L’accueil des festivalier était d’ailleurs plutôt très positif et une présence dans le palmarès final ne serait pas une grande surprise. Mais…