FAIS-MOI DU COUSCOUS

Parlons cuisine ! D’après une enquête très sérieuse cherchant à connaître les plats préférés des français, on arriverait à un trio gagnant composé de la Blanquette de Veau, du Couscous, et des Moules Frites !

http://ekladata.com/G2Hjil58yxOk0yF7hyurb5KqWcE.jpg

Alors j’ai une confession à vous faire… je place personnellement le couscous en premier et la Blanquette en deuxième position. J’aime beaucoup les moules aussi mais je préfère les préparer de façon un peu plus élaborée ou alors à l’inverse, traditionnellement façon charentaise… sous la forme d’une bonne éclade.

Mais c’est de couscous que nous parlerons car c’est lui qui a fait le buzz ces jours passés. Un couscous qui s’est ingéré dans certaines recettes politiques. Tension extrême en effet en France au Front national : souverainistes et identitaires se sont enflammés toute la semaine dernière autour d’une photo publiée sur Twitter d’un des cadres du parti extrémiste, Florian Philippot, dégustant avec des amis un couscous dans un restaurant de Strasbourg. Le « couscousgate » était lancé ! On l’accuse d’être un « infiltré » et d’autres estiment que les philippotistes sont « hors-sol », éloignés du terroir et de la tradition française « bien de chez nous ». S’ensuit alors un débat complètement surréaliste, durant lequel les proches de Philippot combattent à la fois la stupidité des accusations qui leur sont portées… et le fond de ces critiques, en tentant de prouver que manger du couscous n’est pas une attitude de traître à la nation. On croit rêver !

Et en début de semaine, le vice-président du FN a jugé que ses détracteurs étaient des « crétines et crétins » ajoutant je cite : « Je rappelle que ça a été amené en France par les pieds-noirs. C’est désolant, c’est navrant mais ça ne m’empêchera pas de continuer à manger du couscous. » 

Tout ça m’inspire divers sentiments :

– D’abord le dégoût évidemment. Écœuré de voir encore et toujours ces questions de racisme, de haine, de rejet, continuent à faire l’actu. Alors ici en France et ça me désole… mais tout autant autours de nous et loin de nous. Notre monde a tant besoin d’apprendre l’amour !

– Et puis en regardant d’un peu plus près et dans le prolongement du dégout premier, ce sont ces arguments fallacieux pour essayer de se dédouaner. Le couscous serait français parce qu’amené par les pieds-noirs. Bon, on ne va pas faire d’histoire là, car finalement on s’en fiche ici dans cette situation. Ça me rappelle aussi ces fameuses répliques souvent reprises par des humoristes : Moi je ne suis pas raciste… je mange du couscous. Ou moi je ne suis pas raciste, la preuve, je vais régulièrement au restaurant chinois. No comment…

– Enfin, en élargissant encore davantage. Le besoin que nous avons tous de nous libérer des fausses idées, des fausses représentations, de ces stéréotypes qui peuvent parfois avoir du vrai mais qui sont terriblement réducteurs : Vous savez… le français râleur, l’africain fainéant, l’arabe voleur, les filles plus intelligentes que les garçons, mais les blondes particulièrement stupides etc. On peut éventuellement en sourire mais, pitié, ne nous laissons pas dicter nos vies par ces idées emprisonnantes.

http://ekladata.com/IuI3buTr2j7fBF9AgOqKLxHHupA.jpg

Finalement derrière cette dernière remarque, en particulier, nous pouvons entendre un appel à vivre la grâce. Cette grâce qui brise tous ces stéréotypes et surtout beaucoup d’autres plus intimes encore et terriblement dévastateurs ! Une grâce qui affirme que notre identité échappe à ces visions partielles, réductrices, standardisées qui nous enferme. D’autant plus que nous tirons une part de notre identité de Dieu qui échappe à toute détermination des hommes. Et parce que Dieu échappe à nos définitions, à nos prévisions, à nos pronostics, nous pouvons échapper, nous-mêmes, à ce que l’on voudrait faire de nous.

Et la preuve, c’est que l’on peut manger du couscous à Strasbourg, et que d’ici peu, j’irai sans doute déguster une bonne choucroute à Bordeaux en buvant une bonne bière d’abbaye belge.

Bon appétit !

NON, JE NE SERAI PAS VOTRE NÈGRE !

Un titre qui ne nous conduira pas vers l’œuvre magnifique de Raoul Peck mais vers une fiction qui fait grand bruit tant par le succès qu’elle rencontre que par son sujet et la façon de le traiter. Get out est le premier film réalisé par Jordan Peele.

GET OUT Visuel

Jordan Peele, n’est pas forcément un nom très connu de ce côté de l’Océan, mais il faut savoir qu’il est l’un des rois de la comédie américaine et la moitié du duo comique Key & Peele (avec Keegan-Michael Key) qui a notamment fait hurler de rire des milliers d’Américain(e)s grâce à des sketchs diffusés pendant l’émission de télévision culte Saturday Night Live. Alors un comique US qui devient réalisateur… on s’attend généralement à de l’humour bien « lourd » mais là… surprise… c’est un Thriller qui nait de son imagination, allant même jusqu’à être qualifié (de façon un peu excessive) de film d’horreur. Dans le fond, en y réfléchissant de plus près, peur et rire sont souvent des voisins très proches qui peuvent même cohabiter assez facilement, et c’est d’ailleurs ce que l’humour de Key & Peele recherche souvent en jouant sur l’absurde au point d’en être quasiment dérangeant. En allant juste un peu plus loin, vous provoquez un malaise angoissant qui tient le public en haleine. Get out est précisément construit de la sorte.

Pour ce qui est du scénario, l’histoire de Get out est finalement assez simple. Chris, un photographe afro-américain, sort depuis quelques mois avec sa petite amie, Rose, qui elle est blanche. Arrive le jour où il va rencontrer ses parents pour la première fois à l’occasion d’un week-end dans leur résidence à la campagne. Sauf qu’une fois sur place, Chris se rend compte qu’au-delà du racisme ordinaire auquel il s’est malheureusement préparé, quelque chose ne tourne pas rond. L’endroit lui semble hostile… et tout devient de plus en plus étrange.

GET OUT couple voiture

Get out résonne comme une métaphore de l’esclavage, mais surtout, de l’instrumentalisation des populations afro-américaines pour le bénéfice d’une société bourgeoise libérale dont il dénonce l’hypocrisie. Les méchants sont ici présentés comme des libéraux démocrates; des gens dont on pourrait dire qu’ils sont du bon coté de l’Amérique… Ce qui est vraiment très intéressant dans ce film, c’est qu’il montre l’aspect insidieux du racisme ordinaire. On n’est pas dans l’habituelle dénonciation de ce genre de chose. Le racisme ne porte ici ni cagoule du Ku Klux Klan, ni fouet à la main, et ne vient pas d’horrible rednecks. Il se positionne dans des idées reçues, ces phrases toutes faites, ces références aux aptitudes supposées des Afro-Américains en matière de sport ou même de taille de pénis. Jordan Peele souhaite clairement que son film fasse en sorte que le spectateur se pose des questions sur les préjugés que l’on se forge dès la naissance en fonction du milieu social.

Get out est aussi un film très bien construit et magnifiquement joué. Joli casting d’ailleurs avec, en particulier dans le rôle de Chris, l’excellent Daniel Kaluuya qui peut commencer à s’enorgueillir d’un CV filmographique plutôt pas mal pour ses 28 ans. Jordan Peele parvient également parfaitement à imbriquer de belles scènes de tension, une direction d’acteurs impeccable, et un humour corrosif du meilleur cru. À ce propos, le producteur de Get out, Jason Blum, confie : « Les moments de pure horreur sont d’autant plus efficaces lorsque le spectateur peut aussi rire de temps en temps. Cela le déstabilise et quand on cherche ensuite à le terrifier, il réagit d’autant mieux aux effets horrifiques. » Pour ce qui est de la tension, elle se manifeste progressivement et intelligemment de façon détournée, loin des codes habituels de l’horreur. L’angoisse s’installe à travers des signes, cette attitude très singulière des deux domestiques noirs. On avance avec cette ambigüité fondamentale des personnages qui engendre un sentiment de malaise d’abord diffus, puis de plus en plus fort qui s’empare à la fois de Chris et du spectateur. Et les choses évoluent passant de l’immersion dans le fantastique avec une séance imposée d’hypnose jusqu’à l’horreur finale violente mais pas premier degré et donc tout à fait supportable, même pour celui ou celle qui n’est pas adepte du genre. À noter entre ces deux dernières étapes une scène magique, emblématique et glaciale qui m’a rappelé certains épisodes du Prisonnier, ce bingo détourné en vente aux enchères du corps de Chris, dont la scénographie évoque furieusement la vente aux enchères négrière et qui se joue dans le silence, filmée comme aurait pu sans doute le faire le grand Stanley Kubrick.

GET OUT famille

On pourra peut être regretter la toute fin du film qui reste « gentille » et qui ne pousse pas le bouchon jusqu’au bout. Une happy end qui satisfera le plus grand nombre mais chagrinera le cinéphile averti. Il faut savoir que pour Jordan Peele justement cette fin devait être toute autre. Le cinéaste souhaitait en effet frapper fort avec une fin coup de poing qu’il a d’ailleurs tourné et que l’on peut retrouver sur internet. Mais après l’avoir testée sur le public lors de projections privées avant la sortie du film et vu la réaction négative des spectateurs devant cette fin nihiliste, le réalisateur a préféré suivre les conseils du producteur Jason Blum qui l’incitait à privilégier une fin heureuse et héroïque.

J’aimerai enfin noter cette espérance qui peut s’apercevoir au cœur de cette sombre histoire. Comme une étincelle de vie, une permanence d’un fragment individuel d’humanité par delà la lobotomisation se déclenche soudain à l’occasion d’instants déterminants chez toutes les victimes. Et de façon étonnante et réjouissante, il semble que ces instants soient provoqués par le déclenchement du flash à chaque fois que le héros veut prendre une photo. Comme le pouvoir de résistance du cinéma face aux horreurs de nos sociétés ou plus simplement encore de la lumière face aux ténèbres.

Get Out ose en s’attaquant à cette thématique du racisme avec une forme qui séduira largement tout en étant porteur de beaucoup d’interprétations profondes des aspects horrifiques de ce sujet qui nous hante tous. Mais une chose est sûre, n’acceptez plus jamais de boire du thé avec n’importe qui…

 

 

AMERICAN PASTORAL

Pour ce dernier mercredi de l’année, jour traditionnel des sorties cinéma, l’acteur britannique Ewan McGregor nous présente sa première réalisation avec « American Pastoral », une adaptation du célèbre roman de Philip Roth paru en 1997. Il y interprète aussi le rôle principal et partage l’affiche avec l’oscarisée Jennifer Connelly et la jeune Dakota Fanning.

Dans l’Amérique des années 60, Seymour Levov, dit « le Suédois », autrefois champion de sport de son lycée, est devenu un riche homme d’affaires marié à Dawn, ancienne reine de beauté. Mais les bouleversements sociopolitiques de l’époque font bientôt irruption dans la vie bourgeoise, en apparence idyllique, de Seymour. Lorsque sa fille adorée, Merry, disparaît après avoir été accusée d’acte terroriste, il part à sa recherche pour que sa famille soit de nouveau unie. Profondément ébranlé par ce qu’il découvre, il doit affronter le chaos qui secoue la société américaine et jette les bases d’un nouveau monde. La vie de famille ne sera plus jamais la même…

American Pastoral nous replonge donc aux Etats-Unis, au cœur des sixties. Une décennie qui, si elles nous laissent des souvenirs de fraicheur, de rock’n roll ou de fast-food aux serveuses sur patins à roulettes, est aussi une période sombre de l’Amérique. Tensions sociales, racisme et violences diverses… C’est le temps aussi où une certaine jeunesse cherchait à sortir d’un empêtrement bourgeois, voulait réagir face à des comportements qu’elle jugeait oppressants et scandaleux, quitte à risquer une radicalisation avec son lot inévitable de conséquences malheureuses. La jeune Merry, née d’un couple frisant la perfection esthétique et sociale, en est un exemple parfait et son bégaiement l’illustration de ce malaise profond. C’est le point de départ de l’a déliquescence de cette famille où l’amour paternel cherche à préserver et sauver ce qui semble ne plus pouvoir l’être.

Ewan McGregor, en faisant le choix d’une réalisation très classique et en usant de la bonne idée d’en faire un film d’une durée raisonnable (qui évite certaines longueurs trop souvent présentes dans ce genre d’histoire), réussit à faire ressortir les émotions qui portent ce magnifique scénario, pourtant compliqué. Le casting est impeccable et apporte une réelle puissance captatrice aux personnages. Le spectateur est accroché, accompagne la rage et le chaos de Merry, la dérive de Dawn et surtout la détresse criante de Seymour, ce père qu’incarne McGregor, impuissant et dévasté.

Si American Pastoral nous plonge dans un « passé américain », sa force réside aussi sans doute dans l’universalité et l’intemporalité des sujets abordés. Crise familiale, réalisation personnelle d’une ado dans un cadre vernis et formaté ayant comme seule conséquence de développer un mal être profond, et, bien entendu dans notre contexte géo-politique actuel, la radicalisation conduisant au terrorisme qui peut s’opérer chez un jeune « bien sous tous rapports ». Si les enjeux sont différents d’aujourd’hui, on pourra observer des similitudes dans le déroulement, les points d’appuis, l’entourage… l’engrenage qui se met en place dans un aveuglement parental total. Le long-métrage regorge ainsi de thématiques qui font écho au présent.

American Pastoral n’est sans doute pas LE film de l’année, mais, en tout cas, il serait bien dommage de la finir en passant à côté. Et si Ewan McGregor n’avait plus rien à prouver en tant qu’acteur, il s’ouvre une nouvelle voie d’expression très intéressante en passant aussi derrière la caméra. Bien joué !

IN LOVE WITH LOVING

Il y a des histoires qui construisent la société et le vivre ensemble mais qui pourtant ne sont pas forcément connues de tous. Jeff Nichols avec son nouveau film Loving, présenté cette année en compétition au Festival de Cannes, nous en raconte une… de la plus belle des façons possibles.

Mildred et Richard Loving s’aiment et décident de se marier. Rien de plus naturel – sauf qu’il est blanc et qu’elle est noire dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. L’État de Virginie où les Loving ont décidé de s’installer les poursuit en justice : le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu’il quitte l’État pour 25 ans. Richard et Mildred iront jusqu’à la Cour Suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. Désormais, l’arrêt « Loving v. Virginia » symbolise le droit de s’aimer pour tous, sans aucune distinction d’origine.

Beaucoup de films nous ont déjà raconté l’esclavage et ses conséquences, la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, ou y font directement référence d’une façon ou d’une autre. Mais Loving ne le fait justement pas comme les autres, grâce à ce qui touche au génie chez Nichols, et qui me fait le considérer comme l’un de mes réalisateurs préférés. Ici, c’est la légèreté qui prédomine. Légèreté à ne pas prendre au sens péjoratif du terme mais au contraire comme une douceur, une vraie tendresse qui raconte une histoire d’amour, celle des Loving. Pas de violence, aucun excès sous aucune forme. Mais des personnages avec leurs émotions, leur vérité, leurs peurs, leurs joies, leur simplicité. Jeff Nichols restitue tout cela. La caméra suit ce couple, cette famille, leur amour, avec, peut être comme chez Ken Loach (mais autrement), une expression d’humanité particulièrement puissante. Nul besoin d’en dire trop, de surgonfler l’histoire qui se suffit à elle même. C’est même parfois le silence qui en dit plus… le silence, par exemple, de cette bonne nouvelle annoncée à Mildred par téléphone. Rien n’est dit pour le spectateur mais tout est compris juste dans le visage de Rutt Negga cette actrice formidable. La bande son, remarquable, sait aussi se mettre en pause quand il le faut et respecter l’action.

Douceur du cheminement pour dire la souffrance et l’horreur de la haine et du racisme. Mais emballements possibles aussi parfois, permettant notamment de saisir les tensions et luttes internes des personnages. C’est par exemple la peur qui surgit chez Richard Loving quand il voit arriver au loin la voiture de son beau frère à vive allure, déclenchant un nuage de poussière dans ce paysage de campagne bucolique. C’est encore quand tout s’accélère au moment d’une partie de base-ball avec les jeunes enfants du couple Loving, et dans le même temps le risque d’accident sur un chantier pour le père. . On est pris, tout semble vaciller, on s’attend au pire… mais non, la sérénité l’emporte comme une vague d’espérance qui continue d’avancer.

Et puis il y a le sujet profond. Cette lutte pour les droits civiques, cette décision de justice qui ira jusqu’à modifier la constitution des Etats-Unis. Deux choses me semblent importantes à relever. Tout d’abord, qu’encore une fois nous est montré, qu’il en va de l’implication et de la volonté courageuse de parfois un ou deux individus. Même face aux plus grandes murailles semblant indémontables, ce n’est pas forcément une foule qui fait changer les choses ou du moins pas seulement, mais cela passe par chacun dans ce qu’il peut faire, dans ce qui lui revient de faire. Et la justice est un élément clé qui ne peut être facultatif. Ces deux avocats qui porteront les Loving jusqu’à la Cour Suprême en sont les témoins. Et enfin, il y a ces parpaings que Richard pose pour construire, et qui reviennent encore et encore comme un plan qui constitue une sorte de refrain au film. Des murs qui se montent pour bâtir une maison mais qui semblent ne jamais en finir. Un refrain qui nous rappelle que la lutte n’est jamais finie, que l’égalité, la justice, la fraternité sont toujours à construire.

Jeff Nichols l’a fait. Après Take Shelter, Mud, Midnight special, Loving installe un peu plus le réalisateur comme un véritable artiste de l’image et de l’histoire.