BEALE STREET… BIJOU D’ÉMOTIONS

Quand l’écriture de James Baldwin rencontre la sensibilité et la mise en image de Barry Jenkins on peut clairement atteindre des sommets. « Si Beale Street pouvait parler » ne déçoit pas… Mieux que ça, il atteint une certaine perfection rare. C’est ainsi qu’un grand roman devient, devant nos yeux attendris, un grand film ! Et ce peut bijou sort ce mercredi 30 janvier sur les écrans français.

  

Harlem, dans les années 70. Tish et Fonny s’aiment depuis toujours et envisagent de se marier. Alors qu’ils s’apprêtent à avoir un enfant, le jeune homme, victime d’une erreur judiciaire, est arrêté et incarcéré. Avec l’aide de sa famille, Tish s’engage dans un combat acharné pour prouver l’innocence de Fonny et le faire libérer… 

Le réalisateur Barry Jenkins a commencé sa carrière il y a plus de dix ans maintenant. Mais c’est en 2016 qu’il est entré dans le club restreint des grands cinéastes américains avec le sacrement multiple de son chef d’œuvre Moonlight. Immense succès, et pas seulement d’estime, en Europe, mais également aux États-Unis, ce film éblouissait par sa force du propos. Racisme et sexisme au cœur d’un scénario finement ciselé porté notamment par la grande délicatesse avec laquelle était mise en scène cette violence sociale. Un combat pour l’égalité, la liberté, le respect de chacun qui prenait la forme d’une poésie cinématographique. Avec l’adaptation du roman de James Baldwin, Si Beale Street pouvait parler, Jenkins double la mise et va encore plus loin avec un film, sans doute, plus abouti et plus poignant. L’hyper sensibilité du réalisateur américain est à son apogée et vient percuter le spectateur. Car, là encore, on est face à de la poésie visuelle renforcée par des parties narratives régulières qui viennent comme un slam, dans la voix douce et franche à la fois de Tish (le personnage principal de l’histoire), rythmer comme un refrain le déroulement de l’histoire. Ici, chaque plan, chaque séquence va être l’occasion de faire transparaître une émotion.

Les deux jeunes amoureux sont filmés en gros plan, comme si le monde ralentissait quand ils se regardaient. Nous les étudions, centrés dans l’œil de la caméra, captés par leurs yeux pleins d’émotions qu’apportent le premier amour. Leurs expressions dans l’attente de parler, prenant plaisir au silence… Bref, nous nous perdons en eux, comme ils se perdent l’un dans l’autre. Mais, au fur et à mesure que l’histoire avance et recule dans sa chronologie, il devient rapidement clair que nous ne sommes pas dans une romance idyllique. Dans le début des années 1970 à Harlem, Fonny, un artiste, a été emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis. Tish, enceinte de leur bébé, vit avec sa famille pendant qu’elle attend et travaille en vue de sa libération espérée.

Douleurs, souffrances, injustice… Mais Jenkins laisse néanmoins l’histoire se dérouler lentement et patiemment, donnant à ses acteurs l’espace pour raconter leurs propres histoires tout en tranquillité. On découvre les familles, les amis, des moments heureux, des moments d’épreuves… Des histoires qui remplissent l’écran de beauté : un parapluie rouge un jour de gris humide ; la fumée de cigarette formant une sculpture autour de Fonny alors que lui-même est en train de sculpter ; la chaleur de la maison familiale de Tish ; la musique parfumant l’air… On assiste ainsi, par exemple, à une scène dantesque qui restera dans les mémoires : Les parents de Tish invitent la famille de Fonny pour qu’ils puissent partager la nouvelle de la grossesse de Tish, alors que Fonny est derrière les barreaux… L’occasion de découvrir la mère de Fonny et ses sœurs marquées par un obscurantisme religieux révoltant. La spiritualité est d’ailleurs un enjeu de l’histoire… avec deux approches, deux conceptions qui se confrontent. Étroitesse dogmatique et jugements tranchants d’un côté et espérance ‘priante’, ‘doutante’ mais persévérante de l’autre. On retrouve là, la marque de James Baldwin et de son histoire personnelle, tantôt prédicateur pentecôtiste puis critique sévère mais toujours marqué par une foi certaine.

La ligne du temps non linéaire renforce en fait le punch émotionnel de l’histoire, car il y a des moments où nous en savons plus que les personnages n’en savent eux-mêmes, et notre cœur se brise pour eux parce que nous savons que leur joie et leur optimisme ne dureront pas longtemps. Il faut aussi évoquer la sublime partition de Nicholas Britell qui enrobe le film dans des sommets de lyrisme insoupçonnables et inattendus. Entre jazz et cordes classiques, cuivres et claviers, la musique joue son rôle à la perfection, ni trop présente, ni jamais totalement absente, les silences intégrant la partition comme il se doit.

Si Beale Street pouvait parler est assurément un film sur l’injustice, le racisme, sur la patience et la colère. On y parle de beauté et de désespoir – mais, en fin de compte, c’est l’amour par-dessus-tout qui est le vrai héro de l’histoire. « Souviens-toi, dit Sharon à sa fille Tish. C’est l’amour qui t’a amené ici. » Et c’est ce qu’on voit dans chaque image de ce film, qui brille de mille feux.

FORGIVEN, LA GRÂCE ULTIME

Ma critique en vidéo disponible ici

Plutôt discret ces dernières années, Roland Joffé, réalisateur notamment de ‘La déchirure’, ‘Mission’, ‘la cité de la joie’, ‘Les amants du Nouveau-Monde’ ou encore ‘Vatel’ revient ce 09/01 sur les écrans avec un superbe film à haute teneur humaniste et spirituelle. ‘Forgiven’ nous plonge en effet au cœur de la période post apartheid en Afrique du Sud, alors que l’archevêque anglican Desmond Tutu, interprété par Forest Whitaker, œuvre à panser les plaies et tenter de reconstruire la société sud-africaine dans l’unité, au-travers de la Commission Vérité et Réconciliation.

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En 1994, à la fin de l’Apartheid, Nelson Mandela nomme l’archevêque Desmond Tutu président de la commission Vérité et Réconciliation : aveux contre rédemption. Il se heurte le plus souvent au silence d’anciens tortionnaires. Jusqu’au jour où il est mis à l’épreuve par Piet Blomfield, un assassin condamné à perpétuité. Desmond Tutu se bat alors pour retenir un pays qui menace de se déchirer une nouvelle fois…

En 1995, le gouvernement de Nelson Mandela instaure la Commission de la Vérité et de la Réconciliation (CVR), pour reconstruire un pays meurtri par le régime d’apartheid. Le Révérend Desmond Tutu est alors nommé président de cette commission par Nelson Mandela. Les victimes de ce régime sont encouragées à témoigner, ainsi que les auteurs de ces crimes qui pouvaient, en retour de leur témoignage et l’expression d’une demande de pardon véritable et profond, demander une amnistie. Le gouvernement Sud-Africain positionne la CVR comme un mécanisme qui aiderait l’Afrique du Sud à faire face, à pardonner, à dépasser et à apprendre des horreurs de l’apartheid. Processus historique exceptionnel et étonnant, il n’avait curieusement pourtant été traité au cinéma, jusqu’alors, que par quelques documentaires rares et le In my Country de John Boorman en 1994, choisissant pour sa part une approche mêlant politique journalistique et romantisme. Forgiven de Roland Joffé est donc un film méritant toute notre attention. Si le réalisateur franco-britannique a choisi d’écrire son scénario à partir de la pièce de théâtre de Michael Ashton « L’archevêque et l’Antéchrist » c’est aussi impacté de deux reportages, l’un au Rwanda et l’autre en Palestine, témoignages tous deux de la force incommensurable du pardon aux ennemis et quelle que soit l’atrocité commise.

Avec un titre pareil, c’est donc bien évidemment la thématique du pardon qui domine dans ce film. Un pardon constamment au cœur du scénario, qui apparait régulièrement dans les dialogues, notamment dans ceux entre l’archevêque Tutu et le prisonnier Piet Blomfield, et qui atteint son paroxysme lors de la scène de l’ultime session de la Commission Vérité & Réconciliation. « Je retiens de ce film qu’il n’est pas faible de pardonner. » dira Forest Whitaker à l’issue du tournage. Une valeur éminemment fondamentale pour Roland Joffé qui, lors d’un entretien que j’ai pu avoir avec lui, me définissait le mot comme étant à ses yeux ce qu’il appellerait la vulnérabilité de l’autre qui se trouve être aussi notre propre vulnérabilité. « Ce moment où l’égo s’évanouit et où l’on se sent faire partie de quelque chose de plus grand. C’est l’égo de la souffrance qui souvent nous bloque ou l’égo de l’oppresseur qui emprisonne. » Pour lui, le pardon permet aux deux égos de s’effacer pour permettre la rencontre humaine.

Forgiven nous raconte tout cela, et allant même au-delà, en nous présente la possibilité de la rédemption. On observe ainsi dans le personnage de Piet Blomfield une forme de transfiguration progressive. Du mal incarné il entre dans une paternité bienveillante par positionnement, adoption, transmettant même un héritage… et ce à la fois au contact de Desmond Tutu mais aussi par un travail mémoriel. En repensant au titre de la pièce de Michael Ashton « l’Archevêque et l’Antéchrist », on peut voir chez Blomfield cette personnification de l’Antéchrist, le mal, avec un inversement de rôle qui advient, en devenant finalement une sorte de figure Christique, se sacrifiant pour que la vérité soit annoncée et opérant, dans le même temps, un acte de rachat. Pour Roland Joffé, le pardon prouve, en effet, la justesse du concept de rédemption, que les êtres humains sont capables de changements profonds, qu’ils se saisissent de cette possibilité́ ou non.

Mais le pardon n’est pas la seule thématique forte du film. Joffé aborde logiquement dans ce contexte sud-africain, post apartheid, la question du racisme sans tomber dans un manichéisme facile. Un racisme qui a marqué les vies, les esprits, les cœurs et que l’on retrouve aussi d’une façon amplifiée dans l’environnement de la prison dans laquelle est enfermée Blomfield. Et on découvre alors notamment la violence et l’impact psychologique des mots. Si les actes peuvent évidemment provoquer les plus grandes souffrances, les paroles sont aussi génératrices de blessures extrêmement profondes.

On observera d’ailleurs dans le scénario l’attention toute particulière portée aux dialogues d’une précision redoutable. Forgiven n’est pas un film bavard. Les mots sont considérés ici comme des perles rares, choisis scrupuleusement pour développer des dialogues cinglants, extrêmement efficace. Quelques-unes de ces perles en vrac : – L’aberration c’est la brutalité. Pas l’amour – Vous ne pouvez revenir en arrière ou changer votre passé mais vous pouvez choisir là où vous allez – Vous n’êtes pas un ange déchu et je ne suis pas Dieu… nous ne sommes que des hommes – Une journée gâchée ? Non… j’ai pu vous voir ! – Les larmes n’ont pas de couleurs…

Et puis il y a la question du deuil et du besoin humain d’avoir certaines réponses dans la mort d’un proche, celle des marqueurs de l’enfance qui construisent ou déconstruisent un individu. Joffé utilise aussi admirablement la métaphore de la maladie, et du cancer plus précisément, nous introduisant là dans la prise de conscience de la difficulté de la réconciliation qui s’obtient éventuellement dans une forme de long combat contre un mal, telle une tumeur, qui cherche à nous ronger de l’intérieur. Enfin, il y a la lumière de l’amour qui éclaire, qui éblouit parfois au cœur même des ténèbres d’une histoire de haine, de violence, et de mort.

Tant de sujets portés brillamment par une interprétation remarquable. Face à face intense entre Forest Whitaker que l’on ne présente plus et Eric Bana que l’on avait vu précédemment dans le rôle de Hulk mais aussi dans Troie, Munich, Le Roi Arthur ou Star Trek. Mais c’est aussi l’ensemble du casting qui est à féliciter, plein de justesse, et tous porteurs d’une émotion diverse qui impacte le spectateur sans excès, comme il le faut. Car finalement, ce que l’on retient dans Forgiven, ce sont les personnages et leurs histoires. Une démarche volontaire de Roland Joffé qui m’expliquait avoir voulu se concentrer sur eux. « On commence naturellement avec des grandes idées : commission, élections, l’Afrique, l’histoire… mais après il fallait surtout que je dirige vers les personnes et c’est pourquoi j’ai choisi de concentrer sur les visages, que le spectateur puisse sentir les individus. Alors bien sûr il y a des respirations mais on retourne toujours à ça. C’est ça la vérité ! Il faut que l’on regarde l’autre dans les yeux. Je voulais jouer vraiment avec ça, avec les face à face sans chercher à s’en échapper. » me disait-il.

Forgiven sort ce 09 janvier sur les écrans français et mérite immensément de prendre le temps de se poser un peu moins de deux heures dans un fauteuil confortable d’une salle de cinéma. Un vrai divertissement de qualité et profondément utile à l’existence humaine !

Pour aller plus loin, téléchargez le dossier pédagogique du film ici

HUMOUR ET MILITANCE À LA SAUCE SPIKKKE

Dans les années 70, une histoire surprenante… déroutante et détonante : Ron Stallworth, devient le premier officier de police afro-américain de Colorado Springs à s’infiltrer dans l’organisation du Ku Klux Klan. Un récit qui méritait une grande adaptation cinématographique. Chose faite par Spike Lee… BlacKkKlansman sort ce mercredi 22 août.

Fraichement couronné du Grand Prix du Festival de Cannes mais aussi d’une jolie mention spéciale du Jury œcuménique, BlacKkKlansman du cinéaste Spike Lee, se présente à un plus large public en sortant ce mercredi en salle… explosion de rires, de colère, d’engagement politique et d’indépendant cinéma. Ce retour du réalisateur américain était fortement attendu.

Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l’histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions.En se faisant passer pour un extrémiste, Stallworth contacte le groupuscule : il ne tarde pas à se voir convier d’en intégrer la garde rapprochée. Il entretient même un rapport privilégié avec le « Grand Wizard » du Klan, David Duke, enchanté par l’engagement de Ron en faveur d’une Amérique blanche. Tandis que l’enquête progresse et devient de plus en plus complexe, Flip Zimmerman, collègue de Stallworth, se fait passer pour Ron lors des rendez-vous avec les membres du groupe suprémaciste et apprend ainsi qu’une opération meurtrière se prépare. Ensemble, Stallworth et Zimmerman font équipe pour neutraliser le Klan dont le véritable objectif est d’aseptiser son discours ultra-violent pour séduire ainsi le plus grand nombre. 

Disons-le tout de suite, ce stupéfiant fait divers est une perle précieuse offerte à Spike Lee pour affirmer ses positions politiques et, une fois de plus, combattre la haine raciale face à face et, plus largement, tout ce qui divise des populations. BlacKkKlansman est un film pamphlet où le réalisateur new-yorkais dénonce à la fois le racisme, l’extrême droite et le président américain Donald Trump. Mais pour s’y employer le cinéaste mixe avec talent l’humour et la militance. Dédiant son film « à la République populaire de Brooklyn », son quartier à New-York, Spike Lee défend le mélange des genres de BlacKkKlansman : « Cela a déjà été fait par de grands réalisateurs, Stanley Kubrick par exemple, avec Docteur Folamour, ou par Billy Wilder, Sydney Lumet. En fait, j’aime mélanger les trucs »,a-t-il insisté.

Humour qui devient parfois ironie ou caricature permettant ainsi de ridiculiser les idées racistes du Ku Klux Klan qui se gratifie de « private joke » nombreux ou clins d’œil bien repérables. Mais aussi cette démarche directement politique et militante dopée par une rythmique percussive et redoutablement efficace. On passe de l’éclat de rire au silence profond, des larmes joyeuses à la boule au ventre. Et, par ce biais, ce juste équilibre, l’histoire se déroule naturellement comme cela se produit d’ailleurs dans la vraie vie.

Des séquences viennent aussi s’incruster façon « storytelling » et amplifier la dramaturgie en nous plongeant face à la réalité abjecte de la haine. Je pense notamment là, par exemple, à ce moment où ce vieil homme (incarné par Harry Belafonte, le premier acteur noir à avoir lutté pour les Droits Civiques) raconte à une assemblée de jeunes activistes noirs le lynchage de Jesse Washington, martyr de l’histoire afro-américaine, qui fut émasculé, carbonisé, et pendu à un arbre. Les photos de son corps calciné furent même imprimées et vendues comme cartes postales. Séquence montée intelligemment en parallèle avec le discours glacial de David Duke, grand maître du Klan, à ses adeptes établissant un parallèle évident entre cette idéologie (« rendre sa grandeur à l’Amérique », « America first »), et les slogans de campagne présidentielle de Donald Trump façon « Make America Great Again ». Sans spoiler plus qu’il n’en faut, la fin est à ce titre aussi exemplaire avec des images récentes du rassemblement de toutes les factions racistes et suprématistes américaines à Charlottesville, le 12 août 2017 que précisément Donald Trump n’a que trop honteusement validé.

Très remarquable aussi, le questionnement proposé régulièrement autour du personnage principal, l’inspecteur Stallworth, policier et noir, ce qui paraissait antinomique à l’époque. Comment conçoit-il sa participation à la cause noire ? Et d’ailleurs, en suspend, qu’est-ce qu’être noir et américain aux USA ? Tout n’est pas si simple et Stallworth reconnaitra ainsi trouver une profondeur dans une partie du discours du leader afro-américain Kwame Ture, tout en se sentant véritablement en désaccord sur certains points.

D’un point de vue purement cinématographique, Spike Lee nous prouve encore qu’il demeure un réalisateur qui ose encore et toujours. Adam Driver évidemment (ce n’est pas nouveau !) mais aussi un vrai coup de coup de chapeau au duo composé par John David Washington (le papa Denzel peut être fier !) et Laura Harrier. J’aimerai évoquer aussi « la bande d’affreux ». Jouer le méchant est un exercice complexe, surtout quand la bêtise humaine (le mot est faible) en est son ADN… Jasper Pääkkönen, Topher Grace, Paul Walter Hauser, Ashlie Atkinson sont convaincants dans leurs rôles respectifs. Et puis, Spike Lee oblige, la bande son est aussi un vrai petit bijou précieux, remarquablement signée notamment par le trompettiste, compositeur et arrangeur de jazz américain Terence Blanchard.

Enfin, un vrai coup de chapeau à la photo et à la manière de filmer les visages notamment. Comme dans ce passage notamment, extrêmement fort, où un leader du Black Power exhorte son public. On est encore dans le début du film… et là Spike Lee va à sa façon et en écho aux paroles prononcées, par l’image, dire et redire la beauté des Noirs et les exhorter à la fierté. Il cadre, isole des visages dans l’auditoire, et les magnifie. Splendides images d’une puissance artistique qui finalement vaut tous les manifestes. C’est alors à ces visages-là que l’on pensera, cette fois-ci à la fin du film, lorsque le réalisateur rappelle les événements de Charlottesville.

Le bonheur est au cinéma cette semaine… cours-y vite !

 

 

Argument du Jury œcuménique lors de la remise de la mention spéciale à BlacKkKlansman au Festival de Cannes 2018 :

Le Jury attribue une mention spéciale à BlacKkKlansman, un cri d’alarme contre un racisme persistant, pas seulement aux États-Unis, mais par-delà le monde. Mêlant humour et effroi, le film condamne l’appropriation perverse de la religion pour justifier la haine.

 

Dossier de presse du Film

BLACKKKLANSMAN

La bombe BlacKkKlansman de Spike Lee a enfin explosé dans les salles du Festival de Cannes… explosion de rires, de colère, d’engagement politique et de sublime cinéma. Ce retour du réalisateur américain était fortement attendu et il ne m’a pas déçu mais au contraire percuté au cœur et ravi. Je vous raconte…

BlacKkKlansman c’est l’histoire vraie et surprenante qui se déroule dans les années 70 de Ron Stallworth qui fut le premier officier de police afro-américain de Colorado Springs à s’être infiltré dans l’organisation du Ku Klux Klan. Étonnamment, l’inspecteur Stallworth et son partenaire Flip Zimmerman ont infiltré le KKK à son plus haut niveau afin d’empêcher le groupe de prendre le contrôle de la ville.

Disons le tout de suite, ce stupéfiant fait divers est une perle précieuse offerte à Spike Lee pour affirmer ses positions politiques et, une fois de plus, combattre le racisme face à face et, plus largement, tout ce qui divise des populations. Mais pour s’y employer le cinéaste mixe avec talent l’humour et la militance.

Humour qui devient parfois ironie ou caricature permettant ainsi de ridiculiser les idées racistes du Ku Klux Klan. Qui se gratifie de « private joke » nombreux ou clins d’œil bien repérables. Mais aussi cette démarche directement politique et militante dopée par une rythmique percussive et redoutablement efficace. On passe de l’éclat de rire au silence profond, des larmes joyeuses à la boule au ventre. Et, par ce biais, ce juste équilibre, l’histoire se déroule naturellement comme cela se produit d’ailleurs dans la vraie vie.

Des séquences viennent aussi s’incruster façon « storytelling » et amplifier la dramaturgie en nous plongeant face à la réalité abjecte de la haine. Je pense notamment là, par exemple, à ce moment où ce vieil homme (incarné par Harry Belafonte, le premier acteur noir à avoir lutté pour les Droits Civiques) raconte à une assemblée de jeunes activistes noirs le lynchage de Jesse Washington, martyr de l’histoire afro-américaine, qui fut émasculé, carbonisé, et pendu à un arbre. Les photos de son corps calciné furent même imprimées et vendues comme cartes postales. Séquence montée admirablement en parallèle avec le discours glacial de David Duke, grand maître du Klan, à ses adeptes établissant un parallèle évident entre cette idéologie (« rendre sa grandeur à l’Amérique », « America first »), et les slogans de campagne présidentielle de Donald Trump façon « Make America Great Again ». Sans spoiler plus qu’il n’en faut, la fin est à ce titre aussi exemplaire avec des images récentes du rassemblement de toutes les factions racistes et suprémacistes américaines à Charlottesville, le 12 août 2017 que précisément Donald Trump n’a que trop honteusement validé.

Très appréciable aussi le questionnement proposé régulièrement autour de  personnage principal, l’inspecteur Stallworth, policier et noir, ce qui paraissait antinomique à l’époque. Comment conçoit-il sa participation à la cause noire. Et d’ailleurs, en suspend, qu’est-ce qu’être noir et américain aux USA ? Tout n’est pas si simple et Stallworth reconnaitra ainsi trouver génial une partie du discours du leader afro-américain Kwame Ture tout en se sentant en profond désaccord sur certains points.

Parlons aussi cinéma… Nous sommes à Cannes ! Et Spike Lee nous prouve encore qu’il demeure un immense réalisateur qui ose encore et toujours. Une cadence incroyable, une maitrise de la caméra et du montage et des acteurs formidables. Adam Driver évidemment (ce n’est pas nouveau !) mais aussi un vrai coup de chapeau au duo composé par John David Washington (le papa Denzel peut être fier !) et la magnifique Laura Harrier. J’aimerai évoquer aussi « la bande d’affreux ». Jouer le méchant n’est pas toujours simple, surtout quand la bêtise humaine (le mot est faible) en est son ADN… Jasper Pääkkönen, Topher Grace, Paul Walter Hauser, Ashlie Atkinson sont tous parfaits dans leurs rôles respectifs. Et puis, Spike Lee oblige, la bande son est aussi immense signée notamment par le trompettiste, compositeur et arrangeur de jazz américain Terence Blanchard.

Vous l’aurez compris, BlacKkKlansman m’a percuté de plein fouet et s’ajoute aux deux coups de cœur de cette première semaine cannoise, Leto et Une affaire de famille (et à un niveau différent Yommedine).

 

CHANSONS POUR LE KING

Martin Luther King, pasteur baptiste afro-américain né à Atlanta en 1929, a dédié sa vie à la lutte contre le racisme, la ségrégation, la pauvreté. Grâce à son combat non-violent contre toute forme d’injustice, les consciences ont commencé à s’éveiller et des lois essentielles pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis ont été votées. Prix Nobel de la Paix en 1964, il a été assassiné quatre ans plus tard, le 4 avril 1968, il y a cinquante ans aujourd’hui. Il avait trente-neuf ans. 

À cette occasion, je vous propose de jeter un rapide regard (non exhaustif) sur quelques chansons qui ont abordé la question en lien, soit directement avec l’homme et son parcours, soit avec les principales thématiques portées par cet apôtre de la non-violence mais néanmoins militant et acteur d’un changement profond de société mais hélas toujours encore en devenir.

Au-delà du drame humain que représente la traite négrière, la rencontre de deux cultures, africaine et européenne, sur le continent américain, va provoquer la naissance d’une forme d’expression qui va façonner « l’Épopée des musiques noires ». Si les Negro-Spirituals et le Gospel ont accompagné la cruelle destinée des Noirs aux États-Unis, une autre émanation de cette tragédie quotidienne a vu le jour à la fin du XIXème siècle, c’est le Blues. Il n’était pas rare que les ouailles des Églises baptistes viennent s’encanailler dans les « Juke Joints », ces bicoques délabrées où des musiciens amateurs déversaient leur frustration et leur colère dans des ritournelles sombres et désabusées. Le Blues fut et reste la bande son du désespoir, la matrice de toutes les musiques afro-américaines. L’esclavage, tragédie humaine effroyable, a finalement provoqué la naissance d’une multitude d’engagements artistiques qui ont porté le discours de Martin Luther King jusqu’à Washington.

Les chants propulsent alors dans l’espace public, comme au plus profond des individus, des paroles propageant la non-violence prêchée auparavant. We Shall Overcome, l’hymne principal du Mouvement pour les droits civiques combine un vieil hymne baptiste, I’ll be allright, au texte d’un vieux gospel de Charles Albert Tindley, I’ll Overcome Someday. Popularisé durant les années 40 dans les syndicats mêlant ouvriers noirs et blancs, il se retrouve durant le Mouvement au cœur des manifestations proclamant, envers et contre tout, à temps et contretemps, l’espérance des manifestants. We Shall Overcomea été enregistré entre autre par Mahalia JacksonPete Seeger, Joan Baez, Frank Hamilton, Joe Glazer, Bruce Springsteen, Peter, Paul and Mary, les Mountain Men, Bob Dylan, Roger Watersdes Pink Floyd… Régulièrement encore, des adaptations sortent, souvent en lien avec des combats politiques ou sociaux.

 

En 1964, on croit en l’évolution de la société américaine vers une véritable égalité raciale. L’un des chanteurs afro-américains les plus populaires de sa génération, Sam Cooke, chante alors A change is gonna come (ces choses qui vont changer) avec un véritable enthousiasme. Le morceau devient emblématique de la lutte pour les droits civiques, mais Cooke n’aura pas le temps de profiter pleinement de son succès puisqu’il est assassiné dans des circonstances encore très floues le 11 décembre 1964.

 

Les textes reprennent souvent les grandes lignes du discours politique afin d’inciter les membres de la communauté noire à entrer en résistance. Par certaines caractéristiques linguistiques comme par leur mode de transmission, ils contribuent à diffuser le message du discours militant auprès des masses. Au nombre des artefacts utilisés, il est des images relativement explicites comme celle de l’oiseau en cage chantée par Nina Simone dans I Wish I Knew How It Would Feel To Be Free (J’aimerais savoir quelle impression cela fait d’être libre) en 1967.

 

L’artiste ne se contente pas d’interpeller son public par des propos introducteurs, ses paroles n’ont pas seulement valeur d’exemple, elles sont également des messages directs d’un noir à un autre noir :

Prenons l’exemple de Is It Because I’m Blackde Syl Johnson en 1968 : Y’see if you have white light brown skin and high yellow, you’re still black, so we got to stick together now (Que tu aies une peau marron clair et des cheveux décolorés, tu es toujours un noir, c’est pourquoi nous devons nous serrer les coudes) 

Avec James Brown, en premier lieu, cette apostrophe, qui utilise, bien entendu le you – fort pratique en anglais en raison de l’ambigüité entre le singulier et le pluriel – est renforcée par l’utilisation progressive de l’impératif, appel direct à une implication dans l’action de la communauté : Get Up, Get Involved, Get Into It (Lève-toi, implique-toi, entre dans (le mouvement), James Brown, 1968), Say It Loud, I’m Black And I’m Proud (J. Brown, 1968). De même, l’ambigüité quant à la personne – singulier ou pluriel – dans l’utilisation de l’impératif contribue à la création d’un esprit communautaire. Mais surtout, la soul utilise la première personne du pluriel, mettant ainsi en avant l’idée de communauté :

We Are Rolling On(1968), 

We’re A Winner(1967), 

We got talent we can use (Nous avons des talents que nous pouvons utiliser, I Don’t Want Nobody To Give Me Nothing) J. Brown. (1969).

 

Plus globalement, à travers les années, la sphère musicale a été nourrie avec des chansons inspirées par Martin Luther King ou lui rendant hommage. En voici encore quelques une en ce jour symbolique.

Le 28 août 1963, le pasteur noir a réussi à réunir plus de 250.000 personnes devant le Lincoln Memorial, à Washington D.C., durant la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté. C’est là qu’il prononce le fameux discours I have a dreamBob Dylan, le chanteur folk américain interprète ce jour-là son titre Blowin’ in the wind avant que le pasteur prenne place. Un hymne qui prend tout son sens à cet instant précis : « How many roads must a man walk down / Before you call him a man ? » (Combien de routes un homme doit-il parcourir avant d’être appelé un homme ?)

Stevie Wonder a composé en 1981 le titre Happy Birthday dans le cadre d’une campagne qui avait pour but de rendre hommage a Luther King en faisant de son jour d’anniversaire un jour férié national.

U2 et son célèbre leader Bono ont également rendu hommage au pasteur. Avec leur titre Pride (In The Name Of Love) issu de leur album The Unforgettable Fire, paru en 1984,  le groupe de rock irlandais entonne « Early morning, April 4/Shot rings out in the Memphis sky/Free at last, they took your life/They could not take your pride », des paroles qui ne laissent aucun doute sur la personne visée. En effet, Martin Luther King a été assassiné le 4 avril 1968 à Memphis.

La jeune génération n’oublie pas non plus… Le talentueux Will.I.Am s’est associé au rappeur  Common sur le titre I Have A Dream qui sample le fameux discours. Ce titre apparait sur la bande originale du film Freedom writers.

De nombreux autres artistes ont rendu hommage à ce personnage historique. Ben Harper a composé le titre Like A King qui fait un parallèle entre Luther King et Rodney King. Enfin, Queen, le groupe de glam rock britannique a signé son titre One Vision où Freddie Mercury chante « Look what they’ve done to my dream » (Regarde ce qu’ils ont fait à mon rêve) à travers un solo de guitare endiablé.

Cette intérêt pour Martin Luther King et tout ce qui accompagne l’homme a touché des groupes et des univers musicaux très divers. Prenons l’exemple ici du groupe de rap métal californien Rage against the Machine. Groupe connu pour ses nombreuses revendications et son appui à différents mouvements de revendication sociaux et musicaux, il signe en 1992 le titre Wake up, sur son premier album. Cette chanson est une ode à Martin Luther King, Cassius Clay et Malcolm X. Certaines paroles font clairement référence à l’assassinat de Luther King (I think I heard a shot) ainsi qu’à un discours qu’il avait prononcé (how long, not long cause what you reap is what you sow cité à la fin de la chanson), selon lequel il donnerait le pouvoir à ceux qui ne l’ont pas (he turned the power to the have nots). 

 

La chanson française a aussi apporté sa pierre à l’édifice. Quelques évocations de MLK et de son message sont ainsi clairement interprétées par plusieurs artistes.

Le 29 mars, invité spécial d’Harry Belafonte, Hugues Aufray chante en présence de Martin Luther King, Les crayons de couleurs au cours d’un gala donné au Palais des Sports, au profit de la lutte contre le racisme. Pour la première fois la chanson se met au service d’une cause humanitaire.

Peu de temps après son assassinat, Jacqueline Dulac lui rend hommage en 1970

En 1998, un collectif de rappeurs français sort 30 ans après Martin Luther King, une chanson extraite de la compilation « Generation Exile « , lancée par une association protégeant les droits de l’homme et regroupant des artistes de styles et d’horizons très divers. Cette chanson intitulée est un superbe hommage de 14’54’’

Sur son album Frontières, en 2010, la chanson Angela de Yannick Noah rend hommage à Angela Davis. Il fait référence à de nombreux faits de 1968 et de 2008. Dans le clip de ce morceau, on voit notamment des extraits de Martin Luther King ou encore des extraits des discours de Angela Davis.

J’évoquerai aussi le rappeur chrétien Lyonnais Lorenzo MPC qui, à sa façon, dans son titre Une seule race, une seule couleur s’appuie sur le discours I have a dream de Martin Luther King pour porter des valeurs chrétiennes de fraternité.

Pour finir sur l’aspect musical, comment ne pas évoquer Glory, le titre de John Legend avec la participation (à nouveau) du rappeur Common, chanson phare de la Bande Originale du film SELMA, qui lui valut de recevoir 8 récompenses dont le must… l’Oscar de la meilleure chanson originale en 2015.