L’HEURE DU BILAN

La 68ème édition du Festival de Cannes a déjà tiré sa révérence. Les différents jurys ont proclamé leurs palmarès donnant aux uns de se réjouir et aux autres d’être déçus. Les équipes techniques ont rapidement démonté les installations qui avaient envahi la Croisette. Et je suis rentré à la maison d’où je vous propose maintenant un rapide bilan personnel.

Douze jours de cinéma, de rencontres, d’échanges où pour la quatrième année consécutive j’ai pu aussi vous donner de partager cet événement culturel, considéré comme plus important au monde, sur ce blog, les réseaux sociaux et divers autres médias… avec mon regard subjectif sur les films présentés, le suivi du Jury œcuménique et diverses anecdotes ou photos émaillants naturellement de moments comme ceux-là. Une fois rentré, la question que tout le monde pose généralement : « Alors, était-ce un bon cru ? » nécessite toujours une certaine réflexion. Comme je le disais, la subjectivité est de mise dans la façon de vivre un festival ou, plus simplement, de regarder un film. Beaucoup de facteurs extérieurs interviennent, favorisent un ressenti ou le parasitent. Il suffit de comparer les palmarès avec les prévisions des journalistes  (la mienne aussi par exemple) pour se rendre compte que « y’a comme un bug quelque part ». Mais j’oserai quand même répondre à cette fameuse question d’un point de vue assez général en disant que 2015 restera, me semnle-t-il, un cru moyen, assez linéaire dans l’ensemble, sans grands extrêmes, ni dans les sommets, ni dans les profondeurs. Globalement, une sélection de qualité, honnête et intéressante.

On peut noter plusieurs choses dans les films présentés cette année. Tout d’abord d’une façon assez générale, le besoin d’évoquer les difficultés des relations humaines, familiales et celles du couple en particulier… je pense à « The Lobster », « Carol », « Youth », « Mia Madre », « Notre petite sœur », « The sea of trees », « Mon roi », « Valley of love » et même, de façon alégorique « Il racconto dei racconti ». Pour beaucoup également, dire quelque choses de social, touchant à la réalité contemporaine d’une société en souffrance, comme « La tête haute », « la loi du marché », « Dheepan », « Chronic » ou d’un passé difficile et marquant aujourd’hui encore, comme « le fils de Saul ». On a pu sentir que la notion de sens était donc très forte et primait généralement sur l’aspect divertissement. Pour moi d’ailleurs, ma préférence a été aux œuvres qui ont su rallier les deux en abordant des thématiques sociétales mais en égrenant tout cela d’une délicieuse quantité d’humour avec le génie des deux réalisateurs italiens (grands oubliés du palmarès principal) Nani Moretti et Paolo Sorrentino (dans l’ordre, « Mia Madre » et « Youth ») et la pépite « ovnicienne » de Yorgos Lanthimos « The lobster ». Tous ces films évoqués finalement pourront être initiateurs de débats, et je ne peux que vous encourager à les utiliser, à aller les voir à plusieurs et en parler. C’est l’un des grands bonheurs qu’offre le cinéma : être des paraboles pour aujourd’hui pour nous donner de réfléchir, voir, entendre et comprendre.

Justement, pour ce qui fait sens, la présence du Jury œcuménique est ô combien utile et intéressante dans le contexte d’un festival comme celui-là. Une présence chrétienne officielle qui n’est pas là pour censurer, dire ce qui est bien ou mal… mais être là, relever juste des œuvres signifiantes, donner aux chrétiens festivaliers et présents dans la ville de pouvoir se retrouver lors de célébrations diverses et cérémonies officielles, pouvoir échanger sur les films vus, témoigner parfois de cette foi commune à untel inconnu et tel autre célèbre, dans le un à un ou par le biais de la presse, de radios, d’internet… d’une télévision confessionnelle catholique ou d’une télévision nationale iranienne… Et ce Jury œcuménique se révèle aussi souvent plein d’intérêt et de discernement (peut on y voir une part l’Esprit Saint inspirant discrètement ?…). Il suffit de feuilleter par exemple les pages de ce livre édité l’année dernière « 40 ans de cinéma à travers les prix du Jury œcuménique au Festival de Cannes » (édition Lulu.com), pour voir la qualité des films primés. Pour n’en citer que quelques-uns : « Paris, Texas » de Wim Wenders, « The sacrifice » d’Andrei Tarkovski, « Libera me » d’Alain Cavalier, « Land and freedom » de Ken Loach, « Secrets et mensonges » de Mike Leigh, « L’éternité d’un jour » de Theo Angelopoulos, « Caché » de Michael Haneke, ou plus récemment « La Chasse » de Thomas Vintenberg, « Le passé » d’Asghar Faradi ou l’année dernière, le magnifique « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako. Et justement, cette année comme l’année dernière, le prix du Jury œcuménque revient à un film qui a marqué un grand nombre de festivaliers, favori pour la palme d’or par de nombreux journalistes et pourtant grand oublié du palmares du grand jury. « Mia Madre » de Nanni Moretti aura peut-être, et je le souhaite vivement, un avenir à la « Timbuktu ».

Une des particularités du Jury œcuménique par rapport aux autres jury est de motiver ses choix par un court texte permettant à tous de discerner ce qui a influencé cette sélection. Pour « Mia Madre » le choix s’est fait pour sa maitrise et son exploration fine et élégante, imprégnée d’humour, de thèmes essentiels dont les différents deuils auxquels la vie nous confronte. « Mia Madre », c’est l’histoire d’une réalisatrice (Margherita Buy) en train de tourner son nouveau film avec un acteur américain (John Turturro) qui a visiblement quelques problèmes de mémoire et de pratique de l’italien, et vivant dans le même temps une séparation sentimentale et l’accompagnement dans ses derniers jours de sa mère, lui donnant ainsi l’occasion de se confronter à son identité et à ses relations humaines. Les plus grandes épreuves, et en particulier celles qui nous font côtoyer la mort, sont souvent instigatrices d’un regard sur soi-même, sur son passé et, éventuellement, un avenir plus ou moins envisageable. On part donc d’une histoire forte et difficile mais pour la traverser avec une certaine légèreté par une constante alternance entre sensibilité et éclats de rire (grâce à la prestation sublime de John Turturro. La sortie du film sur les écrans français est prévue actuellement pour le 23 décembre… un beau cadeau de Noël en perspective.

Deux autres films ont été honoré par le Jury œcuménique, grâce à deux mentions spéciales : Tout d’abord dans la compétition officielle, le film français de Stéphane Brizé « La Loi du marché » avec un exceptionnel Vincent Lindon qui d’ailleurs a reçu également le prix d’interprétation masculine. Un film social, sorti ce mercredi 20 mai, d’une force authentique assez rare qui fait de cette histoire une sorte de docu-réalité. Le Jury œcuménique l’a choisi pour sa critique prophétique du monde du travail et sa réflexion incisive sur notre complicité implicite à des logiques marchandes inhumaines. Et enfin, dans la sélection « Un certain regard » le film philippin de Brillante Mendoza « Taklub » pour son portrait sensible d’individus et de communautés aux Philippines luttant pour continuer à vivre malgré les catastrophes naturelles les exposant à la souffrance et à la mort.

Enfin, pour finir, dans les divers palmarès des Jurys officiels présents durant le festival de Cannes, je relèverai plusieurs prix qui m’ont particulièrement réjoui (et me tairai sur le reste) :

Le film « Paulina », de l’Argentin Santiago Mitre, a reçu le Grand Prix de la Semaine de la Critique, une section parallèle du Festival de Cannes. Le prix était décerné par un jury présidé par l’actrice et réalisatrice israélienne Ronit Elkabetz. Deuxième long métrage de Santiago Mitre après « L’Etudiant », « Paulina » raconte l’histoire d’une jeune femme brillante qui renonce à sa carrière d’avocate pour devenir enseignante dans une région défavorisée d’Argentine. Un judicieux choix pour une sélection parralèle toujours passionnante.  À noter également, que c’est dans cette même sélection que cette année la caméra d’or récompensant le meilleur premier film à Cannes, a été donnée au colombien César Augusto Acevedo pour « La tierra y la sombra », l’histoire d’Alphonso, un vieux paysan qui revient au pays pour se porter au chevet de son fils malade, 17 ans après avoir abandonné les siens.

« Saul Fia » (Le fils de Saul) réalisé par László Nemes a pu être reconnu par plusieurs jurys, recevant à la fois le grand prix, le prix FIPRESCI de la presse internationale et le prix François Chalais. Des récompenses méritées pour une œuvre qui fera date dans la façon d’aborder la Shoa au cinéma. Un film très dur qui nous fait entrer au cœur même des fours crématoires, avec une tension devenant une forme d’oppression constante pour le spectateur mais qui donne aussi une puissance tout à fait particulière dans le traitement de ce terrible sujet.

Voilà, il ne manque finalement que « Youth » de Paolo Sorrentino… ma palme d’or personnelle et celle d’un grand nombre de festivaliers. Alors, consolez-vous en lisant ma critique ici et surtout en allant voir ce film à sa sortie, prévue courant septembre 2015.

Et rendez-vous ici-même l’année prochaine pour la 69ème édition du Festival de Cannes… mais aussi, bien sûr, tout au long de l’année sur ce blog pour d’autres articles cinéma, culture et spiritualité.

 

 

AND MY WINNER IS…

Arrivant au terme de ce  68ème Festival de Cannes, et dans l’attente des différents palmarès dont celui du Jury œcuménique aujourd’hui à 17h, le temps m’est donné pour oser vous partager « mon palmarès » tout à fait subjectif. Il n’y a rien à gagner, rien à perdre non plus… juste refléter un peu mes impressions.

Palme d’or : YOUTH de Paolo Sorrentino

Grand Prix : MIA MADRE de Nino Moretti

Prix de la mise en scène : Denis Villeneuve pour SICARIO

Prix du scénario : Yorgos Lanthimos pour THE LOBSTER

Prix d’interprétation féminine : Rooney Mara dans CAROLL de Tood Haynes

Prix d’interprétation masculine : Vincent Cassel dans MON ROI de Maïwenn

Prix du Jury : SAUL FIA par Laszlo Nemes

 

Alors les dés sont jetés… nous verrons bien dimanche soir quel est le véritable palmarès…

1 HOMME, 1 FEMME… 2 FILMS, 2 HISTOIRES DE VIES

Pour cette deuxième journée de Festival, deux films totalement différents, mais un point commun : deux histoires de vies singulières. Mr Turner en compétition officielle d’un côté et Party Girl de l’autre, ouvrant celle d’Un Certain Regard.

Et commençons précisément par l’ouverture de cette sélection qui réserve toujours de si jolies surprises. Cette année, le choix de présenter un premier film pour l’événement était osé… mais en même temps, le buzz qui a précédé lui offrait une jolie tribune. Et les festivaliers étaient inévitablement impatients de le voir. Party Girl est réalisé par un trio de cinéastes français : Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis. En 2008, leur court-métrage Forbach avait déjà été primé à Cannes. Cinq ans plus tard, les réalisateurs ont à nouveau choisi la ville de Lorraine pour être au cœur de leur premier long métrage.

Ce drame social a la particularité de jouer entre fiction et réalité, tant par l’histoire elle-même (l’histoire d’Angélique Litzenburger, la mère de Samuel Theis) que par les acteurs, pour la plupart amateurs et même membres des familles des réalisateurs (Angélique jouant ainsi son propre rôle). Angélique, entraîneuse dans un bar de nuit obscur, aime la fête et les hommes mais, devenue la doyenne, se sent en fin de course. Sur un coup de tête, elle accepte d’épouser Michel, l’un de ses plus fidèles clients. L’occasion de prendre sa retraite à plus de soixante ans. La voilà donc en pleins préparatifs de son mariage, qui lui permettra de réunir ses quatre enfants autour d’elle dont sa jeune fille placée en famille d’accueil. Mais va-t-elle réussir à aimer cet homme qu’elle connaît peu ?

Si tout était réuni pour nous propulser dans un énième épisode de l’émission de TV  franco-belge StripTease (et certains passages nous la rappellent fortement quand même), les trois co-réalisateurs ont su aller plus loin et nous livrer là une vraie histoire de femme, et même plus encore, une véritable histoire familiale. Beaucoup d’émotions se mêlent à la rudesse des lieux et des évènements. Les personnages deviennent vite attachants et on se met à espérer à une vie nouvelle et meilleure pour cette femme qui semble libre mais qui ne l’est pas vraiment. Une analogie intéressante avec le film d’hier, Grace (2 univers pourtant totalement opposés), peut être envisagée avec l’utilisation d’une expression dans les deux longs métrages : le conte de fée. D’un côté un conte difficile à vivre pour Grace mais réel et la menant tout de même à se déterminer pour un choix et de le mener jusqu’au bout… de l’autre un conte qui semble se présenter à Angélique mais qui, malgré son choix initial, manquera d’abnégation pour lui donner la force de le nourrir et de devenir pleinement ce qu’il aurait pu être.

Toujours des choix à faire… mais jusqu’où, comment et avec quelle force ?…

Et puis donc, premier film de la journée, le nouveau Mike Leigh qui évoque les dernières années de l’existence du peintre britannique, J.M.W Turner (1775-1851). Artiste reconnu, membre apprécié quoique dissipé de la Royal Academy of Arts, il vit entouré de son père qui est aussi son assistant et de sa dévouée gouvernante. Il fréquente l’aristocratie, visite les bordels et nourrit son inspiration par ses nombreux voyages. La renommée dont il jouit ne lui épargne pas toutefois les éventuelles railleries du public ou les sarcasmes de l’establishment. A la mort de son père, profondément affecté, Turner s’isole. Sa vie change cependant quand il rencontre Mrs Booth, propriétaire d’une pension de famille en bord de mer.

Cette fois ci (ouf), on peut semble-t-il parler d’un biopic, en tout cas pour la partie finale de la vie de peintre de génie, sans que personne ne s’offusque. En faisant de la peinture le cœur de l’histoire, Mike Leigh va encore plus loin en misant sur une photo magnifique. Paysages, personnages, situations sont empreints de force et de beauté (parfois invisible pourtant au premier regard… mais, comme le rappelle Mrs Booth, la beauté n’est pas toujours qu’extérieure). L’histoire est belle, les personnages atypiques et parfois très drôles ou touchants (en particulier la dévouée Hannah jouée par Dorothy Atkinson). Tout est réuni pour vivre là un magnifique moment de cinéma qui nous transporte, nous raconte une vie, nous parle d’un temps… Bon, à propos de temps, je ne peux m’empêcher de dire ce que beaucoup dirent tout bas : Mr Leigh pourquoi ne pas l’avoir fait juste un plus court ?!… 

A noter enfin la remarquable performance (et ses extraordinaires grognements) de Timothy Spall (dans le rôle de Turner) qui pourrait bien lui valoir le prix d’interprétation masculine en fin de Festival, ce qui ne me déplairait aucunement.