DE GUERRE, DE JAZZ… ET D’AMOUR

Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes, c’est ce mercredi 24 octobre que sort Cold War de Paweł Pawlikowski qui filme, dans un noir et blanc élégant et épuré, les diverses étapes d’un amour extrêmement intense et sauvage, traversant les années et les frontières, de Varsovie à Paris, au cœur de la Guerre froide.

 

 

Pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, un musicien épris de liberté et une jeune chanteuse passionnée vivent un amour impossible dans une époque impossible.

 

C’est d’abord le rendu esthétique que j’aimerai mettre en exergue. Pawel Pawlikowski, dans le prolongement assez naturel de son précédent film Ida, développe une certaine rigueur poétique dans la présentation de son long métrage. Noir et blanc donc, mais aussi format carré avec des cadrages millimétrés et de sublimes lumières qui, en fonction des moments, se veulent plutôt ouatées ou contrastées. Visuellement, on est proche d’une publicité pour un grand parfum ou d’un clip vidéo hyper classe mais pour une durée d’une heure et demie et avec un très joli scénario qui se voit ainsi présenté dans un écrin magnifique.

Et justement, cette histoire s’écrit comme un hymne à l’amour… L’amour qui surpasse toutes les entraves du monde, du pouvoir politique et des frontières avec pourtant cette Guerre froide qui retient, qui sépare, qui écrase. Un amour entre deux artistes interprétés avec style et justesse par deux magnifiques acteurs que sont Joanna Kuligsi expressive et sensuelle et Tomasz Kot, acteur polonais moins connu mais parfait dans son rôle.

 

En utilisant le terme d’hymne pour parler d’amour, je ne fais que relever ce qui est sans doute l’un des éléments prégnants de Cold War… la musique. Le film tourne autour d’elle comme une danse… elle est au cœur de l’histoire bien aussi évidemment de par la profession des deux amants mais elle accompagne brillamment tout le déroulé du récit. Elle participe même directement au scénario en aidant, comme l’évoque l’actrice Joanna Kulig dans une interview, à construire les personnages. Sublime idée aussi de faire d’une chanson Le Cœur, une sorte de refrain qui revient tout au long du récit et qui décrit la relation des deux protagonistes. Elle est chantée doucement au début, puis se développe dans une autre version, puis une autre…, en parlant de ces deux cœurs qui ne parviennent pas à se rapprocher.

 

Un beau et bon moment à vivre au cinéma à partir de ce 24 octobre où la dernière réplique du film « Allons de l’autre côté… la vue y est plus belle » peut-être l’expérience à vivre… car avec Cold War de l’autre côté de la toile la vue y est très belle !

LES INNOCENTES… CROIRE MALGRÉ TOUT

Au travers de l’horreur d’un récit historique, le film « Les innocentes » d’Anne Fontaine, nous plonge avec subtilité et émotion dans un questionnement sur le sens de la foi à l’épreuve du mal.

Nous sommes en Pologne, en décembre 1945. Dans un couvent de bénédictines, le cri d’une jeune novice trouble les chants religieux. Appelée à l’aide, une jeune femme médecin de la Croix-Rouge française, cantonnée dans le village d’à côté, découvre une communauté murée dans un terrible secret : après avoir été violées par des soldats nazis puis par d’autres de l’armée soviétique, plusieurs des sœurs sont enceintes.

Cette histoire vraie tirée du journal de Madeleine Pauliac, médecin de la Croix-Rouge en Pologne, est abordée par la réalisatrice Anne Fontaine avec beaucoup de finesse, sans jamais tomber dans un jugement quelconque. Pourtant, le sujet fait froid dans le dos, comme d’ailleurs semblent l’exprimer également cet hiver polonais et les rigueurs de la vie monastique de cette communauté. Il s’agit bien du traumatisme, non d’un, mais de plusieurs viols collectifs subits (sans pourtant que jamais le mot ne soit prononcé) par des sœurs ayant consacrées leurs vies à la foi et la spiritualité en faisant, entre autre vœu de chasteté, dont il est question. Traumatismes moraux, physiques mais aussi dans les conséquences concrètes de la grossesse et de l’enfantement.

En dressant ainsi le tableau, on pourrait s’attendre à un film pesant, austère, ténébreux. Mais c’est la lumière qui en ressort néanmoins gagnante et avec éclat. Sans doute grâce à une combinaison quasi parfaite entre photographie, bande sonore, mise en scène et un merveilleux casting tant au niveau des actrices polonaises que du choix de Lou de Laâge, admirable de maturité dans ce rôle difficile de la jeune médecin de la croix rouge, et de Vincent Macaigne, incarnant ce médecin juif qui apporte humour et humanité au personnage. Ce film est finalement un bonheur qui vous prend aux tripes.

Si l’histoire se déroule, en majeure partie, dans les murs de ce couvent, la foi n’est pas juste un décor cinématographique. Car le sujet véritable est bel et bien là, dans ce mystère de la foi abordé de surcroît avec beaucoup de courage. Le spectateur peut observer cette dualité inexplicable de la foi, faite de fragilité et de force, en cheminant sur le chemin de guérison auquel sont appelés ces femmes meurtries dans leurs corps, leurs âmes et leurs esprits. La foi n’est pas une évidence. C’est « 24 h de doute et une minute d’espérance » confesse même une religieuse. Et ce doute fait rage face à au mal le plus abjecte. Les questionnements ne peuvent se taire et laissent apparaître une profonde vulnérabilité même s’il faut garder, coûte que coûte, le secret pour survivre dans ce contexte particulier d’une époque et d’un pays. « Dieu aurait-il voulu ça ? » se demande une novice. Et au cœur de ce cataclysme subit par la communauté apparaît soudain la lumière en la personne d’une jeune femme, athée, qui devient pourtant don de Dieu. Une véritable grâce qui devra pourtant aussi se faire accepter au risque de faire « mettre Dieu entre parenthèses le temps d’une auscultation ».

Pour ne pas en dire plus, et risquer de dévoiler trop de ce qui mérite de l’être de ce film, comme l’a voulu Anne Fontaine, je ne parlerai pas d’avantage de l’histoire, des ses rebondissements, de ses joies et de ses horreurs. Juste appuyer une dernière fois sur la force compassionnelle qui se dégage de ces deux heures poignantes et saisissantes, et vous encourager à ne pas vous en priver.