COMME UNE CRÈME PÂTISSIÈRE

Avec « Un amour impossible », la réalisatrice Catherine Corsini, pour son dixième long-métrage, adapte sur grand écran le roman éponyme autobiographique de Christine Angot, en nous plongeant au cœur des années 60-70. Misant sur le « clacissisme », une certaine douceur et en privilégiant un déroulement paisible, à la façon d’une crème pâtissière, les choses s’épaississent soudain pour livrer une consistance forte, douloureuse et interpellante. 

 

À la fin des années 50 à Châteauroux, Rachel, modeste employée de bureau, rencontre Philippe, brillant jeune homme issu d’une famille bourgeoise. De cette liaison passionnelle mais brève naîtra une petite fille, Chantal. Philippe refuse de se marier en dehors de sa classe sociale. Rachel devra élever sa fille seule. Peu importe, pour elle Chantal est son grand bonheur, c’est pourquoi elle se bat pour qu’à défaut de l’élever, Philippe lui donne son nom. Une bataille de plus de dix ans qui finira par briser sa vie et celle de sa fille.

 

Pour tous ceux qui ne connaissent pas la teneur première de l’histoire de Christine Angot, la longue première partie du film se présente avec fraîcheur nous racontant une tranche de vie, celle de Rachel, une femme ouvrière en pleine démarche d’émancipation tout en étant romantique et amoureuse. Une histoire qui puise ses racines dans les rapports de classes car justement, lui, vient d’une classe supérieure… Lui, ce beau gosse beau parleur, se dévoile rapidement à nos yeux comme un pervers narcissique, comme on dit aujourd’hui, mais rapidement suffisamment éloigné d’elle pour qu’à priori les conséquences ne soient pas si graves… enfin juste à priori ! Et rapidement, dans ce contexte, grandit la petite Chantal, accompagnant la progression sociale de sa maman, ses joies et ses peines. Un regard candide y verra une jolie histoire sentimentale, émouvante et nous immergeant admirablement dans cette période historique si particulière, surtout pour les cinquantenaires et au-delà… Mais la crème pâtissière n’est en fait pas encore prise… elle est en devenir… et soudain tout s’éclaire, tout se dévoile, et la crème se fait et le spectateur est pris aux tripes. Le film atteint alors son apogée vers la toute fin, quand les deux héroïnes (Rachel, âgée et Chantal devenue adulte et maman à son tour) se retrouvent et mettent enfin les mots sur leurs histoires, permettant ainsi une résilience sur leurs souffrances. Un grand moment d’émotion entre deux victimes de la domination d’un sale type, mais aussi le dévoilement pour Rachel d’une certaine hérédité paternelle dans l’intelligence et l’aisance de classe qu’elle découvre chez sa fille. Une scène qui vient comme une clé d’interprétation à cet amour impossible.

 

 

Pour une telle histoire, et quel que soit le talent de Catherine Corsini, il fallait un casting talentueux. Le choix de la réalisatrice s’est porté en particulier sur Virginie Efira et Niels Schneider. Pour Virginie, c’est une fois de plus, une immense comédienne qui se présente à nous et qui clairement ne cesse de progresser. Justesse bien évidemment mais performance qui va bien au-delà, dans la beauté de la restitution de son personnage, tout en sobriété, dans les moindres détails. Elle rayonne, émeut, nous fait sourire ou pleurer et parvient à relever cet immense défi de vieillir à l’écran avec une certaine vérité, en suivant elle aussi la progression globale du film, s’épaississant avec intensité dans son rôle au fur et à mesure que l’on avance dans le temps. Quant à Niels Schneider, l’acteur franco-canadien trouve sans doute là son meilleur rôle.

 

Un film utile et beau qui laisse des traces car, même si le choix de de suggérer sans montrer adoucit le propos en apparence, finalement il touche la cible peut-être plus fortement encore.

CHOISIR LE RÉALISME

Si le cinéma est fiction, l’une des option, très contemporaine, parfois choisie est de travailler sur le réalisme possible d’une histoire et surtout dans la façon même de la traiter. C’est sans doute un aspect qui rapproche deux films vus aujourd’hui à Cannes.

Le  premier, « La loi du marché » qui sortira sur les écrans français ce mercredi 20 mai, réalisé par Stéphane Brizé et dont le héro principal de l’histoire est joué par Vincent Lindon, raconte l’histoire d’un homme de 51 ans, Thierry, qui, après 20 mois de chômage, commence un nouveau travail qui le mettra bientôt face à un dilemme moral. Stéphane Brizé choisit de nous plonger dans ce drame social à la façon d’un docu-réalité. On entre d’ailleurs tout de suite dans le vif du sujet, en plantant le décor dans un bureau de pôle emploi avec un face à face magnifique entre Thierry et son conseiller. Le ton est toujours très juste. On se croirait presque dans un énième épisode de la série « Strip-Tease ». Cette impression a plusieurs origines : La façon de filmer bien évidemment, très proche de l’action, façon reportage. La qualité du travail de Vincent Lindon, amplifiée par son physique, son allure, sa gueule (si j’ose dire). Mais aussi le choix du réalisateur de travailler avec des acteurs non professionnels en face de Vincent. À ce propos Stéphane Brizé dit : « J’ai le sentiment de me rapprocher d’une vérité́ qui est la chose qui m’intéresse le plus dans mon travail. Il fallait que je pousse le système plus loin en confrontant un comédien ultra confirmé à une distribution entière de non professionnels. Il y a beaucoup de rôles qui correspondent à des fonctions précises ; les agents de sécurité́, la banquière, des syndicalistes, les agents de Pôle-Emploi, les hôtesses de caisse, etc. Coralie Amedeo, la directrice de casting, a donc cherché en tout premier des personnes qui occupaient la fonction du film dans la vie. J’ai été bluffé par les gens que j’ai rencontrés. Je doute qu’ils sachent faire ce que des acteurs font mais ce qu’ils font, je pense qu’aucun acteur n’est capable de le faire. » « La loi du marché » n’est évidemment pas tendre avec la société française actuelle en dépeignant une réalité en souffrance, où l’on peut se tuer à cause de son emploi ou de son non-emploi. Une société où la banque est toujours prête à vous soudoyer un peu plus pour pomper d’avantage et faire mal où justement ça fait déjà excessivement mal ! Où une entreprise peut sacrifier son personnel pour aller fabriquer ailleurs pour moins cher, sans se soucier de l’existence, de l’individu. Et alors ce film devient politique, œuvrant pour le bien de la cité, et ouvrant un dialogue nécessaire.

Dans un autre genre, la fiction que propose la talentueuse Maïwenn, « Mon roi », joue elle aussi sur l’authenticité. Une vrai sincérité se dégage de ce film et du jeu, en particulier, du duo ou plutôt faudrait-il dire pour coller à l’histoire, de ce couple formé par Vincent Casse et Emmanuelle Bercot. Une relation étouffante et destructrice qui s’étale sur une dizaine d’année et qui permet de parler de la vie à deux, de l’amour, de la passion, et des enjeux de manipulations et de pouvoir qui peuvent parfois s’immiscer, en particulier quand l’un des protagonistes s’avère être un pervers narcissique flagrant. Prouesse alors des acteurs pour donner vie et vérité à cela et nous donner de réagir intérieurement avec l’envie de dire « stop », d’entrer nous aussi dans le film pour couper cette relation dévorante et toxique. Maïwenn réussit une nouvelle fois son pari et nous emporte avec elle.