CARRÉMENT MODERNE !

Hasard du calendrier… alors que sort ce mercredi la Palme d’or du dernier Festival de Cannes, The square, où l’art contemporain est au cœur de l’histoire, la Fondation Louis Vuitton, de son côté, accueille plus de 200 œuvres issues des collections du MoMA (Musée d’Art Moderne de New York). Occasion de vous parler de ces 2 événements qui se font écho en un seul et même article.

Alors, penchons-nous d’abord sur The Square, film du réalisateur suédois Ruben Östlund, qui s’était fait connaître précédemment avec Snow Therapy, qui pose ici un regard caustique sur nos lâchetés et interroge le « vivre ensemble » de nos sociétés en partant de l’histoire de Christian, un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Christian est conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain. Il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square », autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle.

The Square est un film où l’ascenseur émotionnel fonctionne à merveille. On rit beaucoup, surtout dans toute la première moitié de l’histoire. Du rire généralement de situations, souvent grotesques, faites aussi de non dits qui parlent vrai, qui nous laissent comprendre des choses sans forcément avoir besoin de les prononcer. Et puis c’est le silence qui s’installe dans la salle obscure… silence profond face à un homme qui sombre dans une forme de chaos symbolisé admirablement dans cette scène où il se retrouve sous une pluie battante sur des poubelles qu’il éventre laissant les déchets et autres détritus se rependre autour de lui, dans l’espoir de retrouver quelques mots sur une feuille de papier. Et les sourires reviennent… mais la tension monte encore d’un cran avec cette scène ubuesque de dîner de gala, où un artiste entre, dans la peau d’un homme singe. Il s’en prend aux convives, d’abord amusés puis tétanisés, quand la créature tente de violer une femme. Le malaise se répand provoquant colère et violence. Des sentiments qui s’extériorisent quitte à en perdre même ses valeurs premières, son intégrité. C’est finalement l’un des enjeux intenses que révèle le scénario. Comment ce qui semble construire l’humain et une société sereine et bienveillante peut exploser facilement provoquant toutes sortes de réactions en chaîne ? Une critique finalement assez acerbe d’une société lissée et bien-pensante mais pourtant fragile et prête à exploser comme une enfant mendiante dans un carré. (je n’en dirai pas plus pour éviter le spoiler)

Et puis il y a l’art au cœur de l’histoire. Contemporain qui plus est, avec tout ce qui peut sembler de non sens ou d’arnaque… Ce « grand n’importe quoi » qui peut malgré tout émouvoir, surprendre, interpeller. Que l’on cherche à tout prix à expliquer alors que justement il n’y a pas forcément à comprendre mais juste se laisser toucher. Et la magnifique exposition « Être moderne : le MoMA à Paris » nous le rappelle aussi d’une autre façon. Depuis le 11 octobre s’est ouvert à la fondation Vuitton une exposition qui raconte l’esprit du MoMA depuis son ouverture en 1929 jusqu’à son agrandissement prévu en 2019. L’ensemble des œuvres est présenté à la fois de manière thématique et chronologique. C’est bien une magistrale leçon d’histoire muséologique suivant une chronologie de l’art bien balisée. Celle du fameux « canon » moderniste que le musée a contribué à bâtir, partant de Cézanne pour s’ouvrir ensuite aux artistes américains et enfin à une vision globale de l’art. 

On commence donc avec les grands classiques du début de la modernité comme Cézanne, Matisse puis Picasso en passant par Hopper. Et bien sûr, on retrouve également les œuvres de l’abstraction américaine : les couleurs qui flottent de Mark Rothko ou encore les grands jets de peinture de Jackson Pollock. Les émotions sont variables, et les formes présentées le sont tout autant, car cette exposition nous présente une vision pluridisciplinaire : du roulement à billes aux dessins animés de Walt Disney, des archives de la danse au cinéma, de la photo au design, tout fait œuvre. Affiches, photos, objets, films… On se pose pour regarde le premier film Mickey en noir et blanc. On s’arrête devant la Roue de bicyclette de Marcel Duchamp. On sourit devant certaines œuvres moins évidentes comme ce « square » qui rappelle étrangement celui de Östlund. On entre dans la magnifique salle consacrée au Pop Art, spectaculaire elle aussi, et on s’arrête nécessairement devant la série des soupes Campbell d’Andy Warhol, peintes à la main, mais aussi devant une superbe Fender Stratoscaster. On réfléchit devant des œuvres qui choisissent le détournement pour devenir militante. Puis on redevient adolescent en entrant dans une guerre intergalactique, prenant les manettes du classique « Space Invaders » tout en ayant un œil sur les emojis du japonais Shigetaka Kurita, créateur original de ces amusants pictogrammes dont on ne peut plus se passer. Et enfin, cerise sur le gâteau, on ferme les yeux pour écouter le Motet à 40 voix, dans une interprétation spacialisée de « Spem in Alium Nunquam Habui », où chaque haut parleur, disposés en cercle, diffuse l’une des 40 voix pour lesquelles la partition fut écrite.

L’expo est présentée jusqu’au 05 mars 2018, et vous laisse donc le temps de trouver un créneau pour y aller… ce serait dommage de la manquer ! Occasion, qui plus est, de découvrir cet écran sublime qu’est le bâtiment de la Fondation Louis Vuitton, vous offrant notamment un panorama magnifique sur Paris et ses alentours.

  

Quelques photos que j’ai prises de l’expo MoMA :

 

 

MOI, DANIEL BLAKE OU LE CRI DE COLERE DE KEN LOACH

Après Jimmy’s Hall, le maître britannique Ken Loach revient à ce qu’il fait de mieux : dénoncer la misère sociale et ce qui la provoque. Ici l’inefficacité volontaire de l’administration que le réalisateur voit comme une arme politique.

Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au « job center », Daniel va croiser la route de Rachel, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d’accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Rachel vont tenter de s’entraider.

Moi, Daniel Blake a secoué la croisette lors du dernier Festival de Cannes. Il en est même revenu couronné de la palme d’or, mais aussi d’une mention donnée par le Jury œcuménique. Ken Loach devait prendre sa retraite, au lieu de ça il continue en travaillant sur ce qui lui colle à la peau. Il y a véritablement du génie chez lui dans sa capacité à être juste en parlant de sujets difficiles. Il ne tombe pas dans le pathos, la caricature mais sait décrire avec finesse les situations et, plus encore, l’humain. Oui, car ce qui ressort une fois de plus avec éclat de tout ça est l’amour de Ken Loach pour l’être humain, pour l’homme, le citoyen comme le rappelle avec une puissance incroyable le final de Moi, Daniel Blake.

Cette histoire, qui se déroule à Newcastle, commence de façon assez classique pour le réalisateur, nous laissant découvrir un personnage typique de son univers, à l’accent du nord bien prononcé (comment ne pas vous encourager à voir le film en VO ST à défaut de passer à côté d’un environnement spécifique des personnages de Loach). On entre dans sa réalité, dans le cercle infernal qui est en train de se mettre en place socialement suite à une crise cardiaque qui l’oblige à ne plus travailler pour un temps. Face à la folie de l’administration, l’entraide et l’amitié vont surgir, se mêler, se donner et se rendre. Les personnages sont extrêmement attachants du plus jeune au plus âgé et on ne voit pas le temps passer. Plusieurs scènes en particulier nous clouent au fauteuil. Le silence dans la salle est palpable et nous fait entendre quelques reniflements pour chercher à contenir les larmes qui viennent facilement. À noter la qualité du scénario signé Paul Laverty, toujours fidèle au poste aux côtés de Loach, qui est d’une efficacité redoutable même dans les moments les plus évidents.

Au final donc, c’est un film magistral qui nous est offert où la beauté artistique se dévoile autrement, sous la forme d’un cri de colère contre une société où, pour paraphraser une formule biblique, à celui qui n’a pas on ôte encore pourtant ce qu’il a. Un constat qui n’est pas nouveau mais, comme le rappelle le cinéaste britannique, qu’on ne doit jamais admettre comme immuable.  Plus encore, une réalité qui ne doit jamais nous conduire à être blasé. Alors au moins juste pour ces deux raisons, Moi, Daniel Blake est le film à ne pas manquer cette semaine.

AND MY WINNER IS…

Arrivant au terme de ce  68ème Festival de Cannes, et dans l’attente des différents palmarès dont celui du Jury œcuménique aujourd’hui à 17h, le temps m’est donné pour oser vous partager « mon palmarès » tout à fait subjectif. Il n’y a rien à gagner, rien à perdre non plus… juste refléter un peu mes impressions.

Palme d’or : YOUTH de Paolo Sorrentino

Grand Prix : MIA MADRE de Nino Moretti

Prix de la mise en scène : Denis Villeneuve pour SICARIO

Prix du scénario : Yorgos Lanthimos pour THE LOBSTER

Prix d’interprétation féminine : Rooney Mara dans CAROLL de Tood Haynes

Prix d’interprétation masculine : Vincent Cassel dans MON ROI de Maïwenn

Prix du Jury : SAUL FIA par Laszlo Nemes

 

Alors les dés sont jetés… nous verrons bien dimanche soir quel est le véritable palmarès…