Promising Young Woman… Elle aussi

En route vers les Oscars 2021 !

Après l’engouement suscité à Sundance l’année dernière, et deux récentes récompenses aux BAFTAs avec le prix du meilleur scénario original et celui du meilleur film britannique de l’année, Promising Young Woman est sans conteste l’un des films outsiders pour les Oscars. Une comédie noire, façon thriller, d’Emerald Fennell, qui regorge d’assurance faisant étinceler la Cassie de Carey Mulligan qui n’est clairement pas une héroïne comme les autres.

Tous disaient que Cassie (Carey Mulligan) était une jeune femme pleine de promesses… jusqu’à ce qu’un mystérieux incident change brutalement sa destinée. Mais les apparences sont trompeuses : elle est incroyablement intelligente, captivante, rusée, et elle mène une double vie la nuit venue. Mais une rencontre inattendue donne à Cassie la chance de rectifier ses erreurs du passé dans cette histoire palpitante et captivante.

Le sous-genre du thriller « viol et vengeance » est un classique cinéma. Généralement, le crime dont il est question sert de catalyseur à la reproduction d’une violence tout aussi brutale pour le reste de l’histoire, que ce soit aux mains de la victime originale ou de quelqu’un de son entourage. Mais si, au lieu d’entrer dans ce processus de représentation, le public ne savait pas ce qu’il est advient de chaque antagoniste rencontré par le protagoniste et que le film adoptait une approche plus destructrice sur le plan psychologique pour les mettre à terre ? C’est ce chemin original que privilégie la scénariste et réalisatrice Emerald Fennell (Killing Eve), et cela s’avère être, à mon goût, l’une des décisions les plus intelligentes qu’un film du genre ait prises.

Carey Mulligan (Orgueil et Préjugés, Une éducation, Drive, Shame, Gatsby le Magnifique, Inside Llewyn Davis, Mudbound, The Dig…)offre une performance exceptionnelle dans le rôle de Cassandra, cette « jeune femme prometteuse », pour paraphraser le titre original du film, qui a abandonné ses études de médecine après la mort de sa meilleure amie Nina. Les détails entourant sa mort restent mystérieux jusqu’à la fin, il est donc préférable d’y aller sans trop en savoir sur son destin. Ce que l’on sait, c’est que des hommes y sont pour quelque chose, et Cassandra s’est fixé pour objectif de faire réfléchir le plus grand nombre d’entre eux à leurs actes. Elle passe donc ses journées à travailler dans un café et se fait passer, la nuit venue, pour une femme ivre dans les bars, attendant que les hommes essaient de profiter d’elle pour leur donner une leçon. Encore une fois, restons vague pour maximiser le suspense de l’histoire.

Le film est extrêmement puissant, et s’inscrit dans une thématique forte de notre époque, avec toutes les questions liées aux violences faites aux femmes, à de multiples niveaux. Le film analyse certains aspects de la situation, sans jamais donner l’impression d’être là pour faire la morale. La façon dont Fennell a élaboré le scénario est magistrale, nous donnant des personnages tout aussi fascinants et divertissants les uns que les autres, sans jamais cesser de nous mettre mal à l’aise de bout en bout. En divisant l’histoire en plusieurs chapitres, il nous est permis, non seulement d’avoir un grand nombre de révélations, notamment sur le passé et les motivations de Cassie pour ses actions, mais cela permet également de garder le processus d’évolution en douceur et d’éviter que les transitions de genre ne soient trop brusques. Passer en effet du focus sur ces hommes pervers aux apparences de gentils tourmentés par la méchante Cassie à une romance qui se construit lentement entre elle et son ancien camarade de classe Ryan (Bo Burnham) jusqu’à la révélation pure et simple de son traumatisme peut sembler une tâche impossible et casse-gueule, pourtant, grâce à une écriture habile qui insuffle un esprit sombre dans un écrin sympathique, Fennell s’en sort avec aisance.

Il s’agit d’un film à la narration rapide et profondément cinématographique, avec des rebondissements et des surprises. La réussite du projet tient au sens de la mise en scène de Fennell, remarquablement élégant, utilisant néanmoins des couleurs vibrantes dans les décors et les costumes qui font de chaque plan du film une œuvre d’art visuelle. Pour accompagner l’écriture et la mise en scène au scalpel de Fennell, la photographie de Benjamin Kračun est en effet excellente et aide vraiment à donner vie aux lieux parfois oniriques. Les roses et les bleus ressortent magnifiquement de l’écran comme dans un rêve façon chamallow et se juxtaposent parfaitement aux styles plus mornes de la maison des parents. Promising Young Woman est un régal pour les yeux à tous égards. Fennell fait également un excellent travail en choisissant de ne pas montrer certaines des choses que les spectateurs auront sans doute naturellement le plus envie de voir, mais en les abandonnant plutôt à leur imagination et en gardant l’objectif sur ses personnages.

Et alors justement, venons-en à l’interprétation. On aurait du mal à trouver une mauvaise performance sur le CV de Carey Mulligan au cours des 16 dernières années, mais son interprétation ici est digne d’un Oscar et constitue le meilleur de sa carrière. Elle apporte un charme réel et une imposante présence à Cassandra, cette femme à la fois intrigante, effrayante, déterminée et vulnérable. Son interprétation renforce encore l’histoire et l’envie du public de l’encourager alors qu’elle cherche à exposer la nature méchante de ces hommes, un par un, et qu’elle passe de la confiance à la lutte pour se relever sans effort. S’il est évident que Cassie est immensément séduisante, le film se donne néanmoins beaucoup de mal pour montrer qu’il n’est pas nécessaire d’être la femme la plus sexy de la pièce pour attirer l’attention de ces sales types. Aux côtés de Mulligan, les autres acteurs sont d’ailleurs tous remarquables, avec notamment Bo Burnham qui s’avère être un solide acteur romantique sans oublier tous ces fameux « gentils » qui tirent le meilleur parti de leur court temps d’écran en dévorant chaque morceau de dialogue et de décor possible.

Enfin, l’une des meilleures choses du film, qui ne manquera pas de susciter des débats et des conversations sans fin, est sa fin démente. À un moment donné, je pensais avoir percé tous les indices potentiels, j’étais persuadé d’avoir démêlé les mystères, en assemblant intelligemment les morceaux jetés pour créer le rebondissement évident, mais j’ai été ravi de constater que j’avais tout faux, ce qui a rendu le troisième acte encore plus percutant qu’il ne l’était déjà. Mais ne vous inquiétez pas, aucun spoiler ne sortira de mon clavier, mais avec une histoire qui s’avère déjà très imprévisible jusqu’au dernier acte, les spectateurs ne verront sûrement pas venir, eux aussi, ce final génial, émouvant et… angoissant.

Grâce à sa nature merveilleusement subversive, à l’humour noir et à l’actualité beaucoup trop authentique de son histoire et de ses personnages, à la performance exceptionnelle de Mulligan, à l’écriture phénoménale et à la réalisation élégante de Fennell pour ses débuts dans le cinéma, Promising Young Woman est clairement un film brillant du début à la fin. Une histoire qui nous rappelle aussi l’importance fondamentale, dans nos relations humaines, du respect et de la dignité.

 

Minari… trouver ma source

En route vers les Oscars 2021

Minari interroge le rêve américain dans une histoire simple et différente de ce que le cinéma nous a livré sur le sujet, transpirant d’authenticité sans en faire un récit banal, mais au contraire en y apportant une dimension universelle particulièrement touchante. Ce drame familial, Grand Prix du jury et Prix du public à Sundance cette année, est nommé pour six Oscars – film, réalisateur, acteur, second rôle, scénario, musique – et mérite vraiment sa place d’outsider face aux gros morceaux de choix également présents.

Le film semi-autobiographique de Lee Isaac Chung se déroule dans l’Arkansas des années 1980, où un couple de Sud-Coréens, Jacob (Steve Yuen) et Monica (Yeri Han), et leurs enfants David (Alan S Kim) et Anne (Noel Cho), tentent littéralement de s’enraciner. Après avoir travaillé pendant des années comme sexeurs de poulets dans un couvoir californien, Jacob et Monica Yi achètent 50 acres en Arkansas dans l’espoir de cultiver et de vendre leurs propres produits. La détermination de Jacob est énorme, mais la liste des problèmes est tout aussi longue. La maison familiale change complètement avec l’arrivée de Soon-ja (Yuh-jung Youn), la grand-mère retorse, grossière, mais excessivement aimante. Entre l’instabilité et les défis qu’offrent cette nouvelle vie dans les monts Ozarks, la famille va faire preuve d’une incroyable résilience et apprendra ce que signifie vraiment « être chez soi ».

Tout semble offrir les plus belles perspectives possibles à cette jolie famille coréenne, quand ils se retrouvent devant cette terre vaste et ensoleillée. Mais c’est là que Monica hausse les sourcils et pose cette question : « C’était ton rêve ? ». C’est la première note de discorde, certes subtile, mais elle amorce ce qui va sous-tendre constamment l’histoire de Minari. David entend les inquiétudes de sa mère concernant leur nouvelle maison située à une heure de l’hôpital, ses murmures trahissant la maladie cardiaque de son fils. Il s’agit en fait de la dynamique universelle d’une famille qui se bat pour survivre en osant vouloir s’épanouir, mais avec des priorités diverses et un sens de la réalisation personnelle different suivant les personnages.

Minari, cette fable sociale et familiale du scénariste et réalisateur Lee Isaac Chung est un film semi-autobiographique, basé sur des parties de son enfance. Ce qui explique certainement la manière dont sont approchées les scènes de vie familiale. Une certaine légèreté qui ressemble à de la tendresse, celle que l’on retrouve dans les souvenirs les plus tenaces. Ce sont des souvenirs d’amour finement dessinés, en particulier dans l’évolution de la relation entre David et sa grand-mère. Mais aussi ceux qui sont plus douloureux – les enfants envoyant des avions en papier avec « ne vous battez pas » griffonnés dessus au milieu d’une dispute particulièrement bruyante et cruelle. Et c’est cela qui intéresse Chung, plutôt que l’histoire plus classique d’une famille d’immigrants qui se battent pour réussir, ce qui lui permet d’éviter de succomber aux clichés du choc des cultures entre Coréens et Américains. Il ne cherche pas ici à parler de l’expérience coréo-américaine dans son ensemble, ni de prétendre qu’une telle chose existe. Le « racisme » par exemple, lorsqu’il est rencontré, l’est uniquement dans le questionnement naïf d’un enfant qui demande à David pourquoi son visage est « plat » (pour finalement devenir son meilleur copain). L’arc narratif est ailleurs, au cœur du modèle familial. Le film préfère donc explorer les conflits latents dans le couple et entre le garçon et la grand-mère. Ce choix permet d’aborder délicatement, par touches évocatrices, des situations socio-culturelles complexes qui tiennent notamment au contexte de l’immigration coréenne aux États-Unis, mais la proposition s’élargit en rejoignant tous les spectateurs. Car c’est cette dynamique universelle d’une famille qui se bat simplement pour exister, demeurer qui se joue devant nos yeux… De ce qui arrive aux hommes, aux pères, quand ils sentent qu’ils doivent réussir au détriment de tout le reste, y compris de la famille pour laquelle ils prétendent le faire. Mais aussi sur les racines : comment elles sont enfoncées et peuvent être rapidement arrachées si on ne s’en occupe pas. Une histoire de transmission et de culture à la façon de celle qui permet au Minari, ce céleri d’eau (ou cresson de fontaine) asiatique, de pousser plus ou moins n’importe où… mais d’autant plus quand il se trouve au bon endroit, près d’une source ! L’importance de trouver la source est d’ailleurs une sorte de fil rouge, parfois amusant, mais surtout métaphoriquement extrêmement parlant, amplifiée aussi par la question religieuse et le sens profond de la foi qui reviennent régulièrement et de multiples façons dans le récit. Quelle est ma source ? Celle qui pourra m’offrir la possibilité de grandir et de traverser l’épreuve même du feu destructeur…

Produit entre autres par Brad Pitt et écrit avec beaucoup de sensibilité et magnifiquement interprété, Minari est le genre de film qui vous accompagne longtemps après le générique de fin. Sa description méticuleuse des tâches quotidiennes et des troubles intérieurs n’est pas sans rappeler les récits ruraux de Kelly Reichardt mais il peut aussi faire penser à des œuvres comme Badlands de Terrence Malick (1973) pour la façon de traiter les paysages bucoliques et intemporels de l’Arkansas. Un rythme doux, tranquillement rythmé déroule l’histoire, avec une véritable audace du réalisateur de faire confiance à l’absence totale de manipulation émotionnelle et dramatique. Le flux et le reflux naturels du drame, tirés et relâchés par une partition mélancolique se suffit pour nous parler et nous toucher.

La force de Minari réside dans la simplicité de son histoire et dans la façon dont ses personnages interagissent les uns avec les autres. C’est une grande leçon d’humanisme et d’élégance, un film plein de cœur, de chaleur et d’honnêteté. Un véritable régal du début à la fin qui nous rappelle aussi, en substance, que parfois, malgré ce qui pourrait détruire toute espérance, l’amour demeure une véritable puissance de vie et le sens même de l’existence.

 

 

Judas and the Black Messiah… racisme et trahison

En route pour les Oscars 2021

Deux jours avant la cérémonie des Oscars où il est l’un des favoris, le film Judas and the Black Messiah, zappe une sortie classique en salles pour une première diffusion exclusive directement sur Canal+ Cinéma. Un premier long-métrage pour Shaka King qui dirige Daniel Kaluuya, Lakeith Stanfield et Martin Sheen, pour revisiter une page d’histoire américaine, en relatant notamment l’histoire de Fred Hampton, leader des Black Panthers.

Informateur pour le FBI, William O’Neal (Lakeith Stanfield) infiltre les Black Panthers de l’Illinois. Sa mission : surveiller le leader charismatique du Parti, le président Fred Hampton (Daniel Kaluuya). Voleur professionnel, O’Neal se délecte à manipuler à la fois ses camarades et son supérieur, l’agent spécial Roy Mitchell (Jesse Plemons). Tandis que Hampton affûte son talent pour la politique, il tombe amoureux de sa camarade révolutionnaire Deborah Johnson (Dominique Fishback). De son côté, O’Neal doit affronter un vrai dilemme : se rallier à une cause juste et intègre ou neutraliser Hampton et ses alliés par n’importe quels moyens, comme l’exige le patron du FBI, J. Edgar Hoover (Martin Sheen).

Six fois nommé comme meilleur film, meilleur acteur dans un second rôle pour Daniel Kaluuya et LaKeith Stanfield, meilleur scénario original, meilleure chanson originale et meilleure photographie, Judas and the Black Messiah est un film audacieux et sans complaisance qu’il faut absolument regarder. L’intensité de Judas and the Black Messiah tient principalement au fait que le réalisateur Shaka King a choisi de nous privilégier en nous donnant un aperçu de ce qui se passe des deux côtés de la barrière. Il y a déjà trois ans, avec BlacKkKlansman, Spike Lee avait livré l’une des histoires de police « sous couverture » les plus exaltantes et les plus élégantes, basée sur une histoire vraie du mouvement des droits civiques. Aujourd’hui, Shaka King se penche à son tour sur une histoire similaire, mais en choisissant, d’une certaine manière, l’envers de la médaille comme angle de vue, avec un résultat tout aussi puissant. Centré sur William O’Neal alors qu’il est enrôlé par le FBI pour infiltrer le Black Panther Party et faire tomber son président, Fred Hampton, le film adopte une approche beaucoup plus centrée sur les personnages pour raconter son histoire et se démarque alors aussi en choisissant de mettre l’accent sur le bien que Hampton cherchait à apporter à la communauté noire et sur l’ampleur de la trahison d’O’Neal envers le révolutionnaire. Mais plutôt que de traiter O’Neal comme le grand méchant de l’histoire, une voie que certains cinéastes auraient sans doute pu facilement emprunter, King et le coscénariste Will Berson s’assurent de montrer la réalité d’un homme acculé qui a essayé de s’en tenir à sa morale en soutenant les messages positifs des Black Panthers, même s’il est constamment rabaissé par ses supérieurs, offrant ainsi un brillant équilibre avec leur représentation sanctifiée de Hampton.

Le film est évidemment porté par les performances tout à fait exceptionnelles de Daniel Kaluuya et Lakeith Stanfield. Judas and the Black Messiah leurs sert de retrouvailles, puisque ce duo était déjà à l’affiche de Get Out, ce film horrifique phénomène réalisé par Jordan Peele en 2017. Si les deux comédiens se retrouvent dans la possibilité de remporter l’Oscar du meilleur acteur secondaire, Lakeith Stanfield domine littéralement toutes les scènes dans lesquelles il joue. Il se révèle comme un acteur incroyable dans cette interprétation d’O’Neal, avec tous les niveaux de duplicité, de paranoïa et de charme que son personnage devait apporter à son travail d’informateur. Car la tâche était éminemment délicate et vraisemblablement émotionnellement épuisante pour réussir à dépeindre un homme autant pétri de traumatismes et de luttes internes. La performance de Stanfield est pour moi époustouflante, car il se met complètement à nu en se présentant dans la plus forte vulnérabilité qui soit. Face à lui, Daniel Kaluuya entre dans la peau de Fred Hampton avec une énergie ardente, humaine et chaleureuse. « Vous pouvez assassiner un combat pour la liberté, mais vous ne pouvez pas assassiner la liberté ». Ce sont les mots prononcés dans l’un des discours émouvants d’Hampton, et cette même intensité se retrouve dans les actions et le regard de Kaluuya. C’est le contraste entre sa vie familiale et ses rencontres charismatiques, d’une part, et l’intensité pure et la colère contre ceux qui oppriment, d’autre part, qui fait de Kaluuya un formidable talent digne lui aussi d’un Oscar.

En fin de compte, Shaka King fait un travail formidable en livrant une histoire bien ficelée et bien racontée, soutenu par deux acteurs remarquables. Le film est audacieux, impitoyable et inoubliable, et doit être vu par tous. Le fait de mettre en lumière un « Judas » avec un brin de compassion, sans jamais minimiser l’énormité de ses actes, est une brillante approche de ce biopic.

Judas and the Black Messiah sera diffusé le samedi 24 avril 2021 à 20h30 sur Canal+ Cinéma, puis rediffusé sur Canal+ le mardi 27 avril 2021 à 21h, et également disponible sur la plateforme MyCanal. Dès le 28 avril 2021, le film se sera plus seulement réservé aux abonnés Canal+ puisqu’à cette date il est mis en vente en digital.