Lupin… un succès bien mérité !

C’est l’énorme carton télé de ce début d’année et je m’en félicite. Omar Sy et son Lupin sur Netflix est en train de pulvériser tous les records. Il séduit ici et partout… même si, à son lancement, une communauté de twittos haters (bien ancrés très très à droite pour la plupart) ont fait leurs choux gras de cette série pour se déchainer sur l’acteur bien trop foncé à leurs yeux visiblement…

Et oui, avant de déverser son fiel, il est toujours préférable de regarder. On peut tout à fait ne pas aimer un film, une série… regretter ceci ou cela, mais un brin d’honnêteté intellectuel est toujours appréciable. Lupin ce n’est bien sûr pas du Leblanc ! Car oui, en plus, le créateur du « gentleman cambrioleur » s’appelle Maurice Leblanc, rendez-vous compte. On n’est pas loin là d’une revisite du dialogue extrêmement juste du Dîner de cons… En parlant de cons d’ailleurs… enfin, bon passons.

Les adaptations de notre frenchy Robin des Bois ont été nombreuses. S’il naissait sous la plume de son géniteur en 1905, dès 1908 le grand écran lui donnait une image et pas moins d’une vingtaine de long métrage le choisiront comme héro. À la télévision, on dénombre six séries dont celle avec Georges Descrières, mais aussi Brialy ou Dunoyer. On le verra aussi sous forme d’opérette en 1930, on l’entendra en pièce radiophonique ou s’incarner au théâtre au moins trois fois. Et puis des adaptations très contemporaines également. Même les mangas, films d’animation ou autres jeux vidéo s’y sont intéressés. Car bien qu’il ne soit peut-être pas aussi connu que Sherlock Holmes ou 007, la fascination populaire mondiale pour Arsène Lupin a persisté, notamment parce que son titre de « gentleman cambrioleur » ressemble à un oxymore, et ça on aime bien, et puis parce que Lupin c’est la France, tout simplement ! Bon, mais là précisément, toute l’intelligence et l’originalité de la proposition de Georges Kay et François Uzan dans ce Lupin – Dans l’ombre d’Arsène a été de garder les raisons de sa popularité (l’oxymore et la remarquable photo de Paris, la Bretagne ou autres paysages bien de chez nous) mais en racontant une autre histoire, celle d’Assane Diop, un immigré sénégalais à Paris… Lupin devint alors l’argument simplement. Une sorte de muse, de héros passé inspirant pour un gamin qui a grandi et qui a trouvé en lui d’abord un refuge puis une certaine force, un objet de fascination, une sorte de pulsion vitale pour traverser ses blessures et un jour chercher à comprendre et à régler des comptes passés. Et au cœur d’une série très divertissante, plutôt bien réalisée et avec le casting qui convient, l’histoire se déplace sans heurts vers un territoire plus sombre et plus lourd. Vient alors se glisser la question des inégalités sociales, la quête de la justice et le rapport à l’autre tellement souvent « invisible » quand différent.

En parlant de Lupin, je pense aussi à une autre série qui vient tout juste de connaître, avec sa première saison, également un immense succès sur Netflix au top de sa forme, La Chronique des Bridgerton, produite par Shonda Rhimes (Grey’s Anatomy ou encore Scandal). Là, on mélange encore plus les genres… on se balade clairement entre Gossip Girl et Dowton Abbey. Une sorte de romance historique uchronique, notamment par le fait que la couleur de peau ne soit pas un problème. Tiens, c’est curieux de dire les choses ainsi… Et en même temps la couleur n’est pas niée, précisons-le. Je dois avouer que sur le coup, au premier épisode, je me suis dit : « Mais c’est quoi ce navet ? » (je ne suis pas un fan des navets en cuisine… et sur écran, bof, pas trop non plus). Et puis, j’ai dépassé mon impression première pour aller plus loin et m’enchainer la saison complète en quelques jours. Car finalement, plein de choses très intéressantes dans tout ça même si on peut aussi évidemment relever des faiblesses. La Chronique des Bridgerton c’est un autre choix que celui de Lupin. Je rappelle qu’on a reproché aux auteurs d’avoir choisi un acteur noir pour incarner le personnage créé par Leblanc (oui j’insiste… je sais) qui en fait ne joue précisément pas ce personnage. À la Cour anglaise façon Shonda Rhimes, pour qui la diversité à l’écran et une affaire importante, on a osé là s’affranchir des couleurs et revisiter l’histoire en partant tout de même de l’idée que la Reine Charlotte pourrait avoir des ancêtres africains d’après certains historiens. Mais qu’importe l’uchronie permet de dépasser les cadres, faire voltiger les préjugés et déclencher les tweets racistes de pseudos pour beaucoup anonymes. L’uchronie est d’ailleurs à la mode et peut tout se permettre, pas que jouer avec le noir et le blanc… elle peut ainsi donner à l’URSS la primeur de la lune (For all Mankind), aux USA la victoire au Vietnam (Watchmen) et inversement la défaite pendant la seconde guerre mondiale (The Man in the High Castle) ou bien encore la présidence américaine à l’antisémite sympathisant du régime nazi Charles Lindbergh (The Plot Against America).

La Chronique des Bridgerton

Mais Lupin n’est même pas une affaire d’uchronie, juste une histoire d’aujourd’hui. Un récit touchant qui se permet de jouer avec les codes des films d’action en ne cherchant pas toujours à coller avec le réalisme mais tout en nous donnant de réfléchir, au moins un peu, à des choses essentielles qui pourraient nous donner tout simplement de mieux vivre ensemble. Alors merci Omar Sy et vivement les cinq autres épisodes de cette première saison. Je serai présent et je te regarderai toi l’invisible qui brille tant pourtant à l’écran.

 

UN CHOCOLAT QUI SE DÉGUSTE

Il est des héros qui parfois tombent dans l’oubli. Le réalisateur Roschdy Zem permet aujourd’hui d’en faire ressurgir un du passé, en la personne du clown Chocolat, afin de lui rendre hommage et nous faire découvrir une histoire remarquable.

Inspiré d’un ouvrage biographique signé de l’historien Gérard Noiriel, le film s’ouvre à la Belle Époque au moment où Rafael Padilla, né esclave à Cuba et devenu le « roi nègre cannibale » d’un petit cirque de province, fait la rencontre de George Footit, célèbre clown blanc et acrobate mais en perte de vitesse, qui lui propose de former un duo comique. Le succès de leur numéro – inédit – les conduit rapidement à la capitale jusqu’au Nouveau Cirque parisien, où Chocolat voit sa vie basculer, entre célébrité, rencontre amoureuse et discriminations.

Du cirque au théâtre, de l’anonymat à la gloire, Roshdy Zem nous raconte avec grâce et finesse l’incroyable destin du clown Chocolat, premier artiste noir de la scène française. Sans trop dévoiler ce parcours exceptionnel, Chocolat nous fait passer du rire aux larmes, de la joie à la colère. Le scénario se focalise en fait surtout sur l’évolution de la relation qu’entretiennent les deux personnages complexes joués admirablement par Omar Sy et James Thierrée, sur la piste, bien entendu, mais aussi en dehors. L’amitié qui se tisse rapidement dans la mise en place du duo se retrouve mise à mal quand Chocolat réalise, au travers d’une tierce personne, qu’il sera tous les soirs le souffre-douleur, « le nègre à qui on botte les fesses », et qu’il veut s’émanciper et suivre sa propre voie artistique. S’ajoutent les tentations naturelles liées à l’argent, à la gloire subite…

C’est une histoire qui nous est racontée de la plus belle des manières. La photo est d’une grande élégance, nous permettant ainsi de plonger dans ce Paris de la Belle époque reconstitué avec allant l’atmosphère culturelle et artistique. La musique de l’immense Gabriel Yared est juste parfaite (un peu comme toujours avec lui). Et bien sûr, comment ne pas appuyer sur le remarquable jeu des acteurs dans leur totalité. Evidemment, Omar Sy et James Thierrée sont exceptionnels et collent incroyablement à leurs personnages touchants et torturés à la fois. Ce Chocolat semble être un parent éloigné d’Omar qui d’ailleurs, dans son parcours personnel à des points communs étonnant avec lui. Quand au petit fils de Chaplin, là aussi le choix devient une évidence et permet au grand public, qui ne l’aurait pas encore remarqué, de découvrir ce génie de la scène. Mais les seconds rôles sont aussi très forts avec des personnalités qui émergent constamment grâce aux comédiens et à la mise en scène : Delvaux (Frédéric Pierrot), Oller (Olivier Gourmet), Marie (Clotilde Hesme) et plusieurs enfants qui passent sur le chemin de Chocolat n’en sont que quelques exemples.

Un film d’une rare puissance émotionnelle qui fait beaucoup de bien dans la production cinématographique française et réussi le challenge de concilier œuvre populaire et film engagé. Car oui, il y du film d’auteur dans Chocolat et matière copieuse à réfléchir ou échanger.

 

> Pour rejoindre la réalité de Rafael Padilla, il est à noter que le clown Chocolat, contrairement à l’idée véhiculée, n’est pas enterré dans la fosse commune mais au cimetière protestant de Bordeaux. Une cérémonie officielle est organisée au cimetière protestant de Bordeaux en présence du pasteur Valérie Mali de l’Eglise protestante Unie,  des élus municipaux, de nombreuses associations citoyennes, culturelles et antiracistes, le samedi 6 février à 11h rue Judaïque.