DIS-MOI CE QUE TU CRÉES…

Au cours des derniers mois, des personnes travaillant dans les médias, les arts et le spectacle et accusées d’inconduite sexuelle ont été licenciées ou ont vu leurs projets actuels et anciens suspendus, avant même d’ailleurs que la justice ne soit rendue. Ces événements repose une vieille question philosophique autour de l’œuvre et de l’artiste. Sont-ils inséparables ou non ? En élargissant, on pourra aussi réfléchir à la particularité de l’artiste chrétien, ce qui conduira aussi naturellement à s’interroger sur l’attitude attendue du chrétien vis à vis de la culture.

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On dit souvent d’une œuvre d’art qu’elle a un auteur et qu’elle appartient ainsi à un ensemble constituant l’œuvre d’un artiste. Celui-ci est alors considéré comme possédant des dons techniques et un talent lui permettant de donner forme à ses inspirations. Une sorte de supériorité par rapport au commun des mortels tient précisément à cette faculté d’imposer à un support la forme qu’il souhaite pour créer une œuvre inédite, représentant ses aspirations. Par ces différents aspects, l’artiste s’apparente à un maître, et c’est aussi de la sorte que Dieu lui-même devient le Maître par excellence, l’Artiste parmi les artistes. Mais la maîtrise technique ne constitue pas le seul aspect de la relation à l’œuvre, sinon l’artiste ne se distinguerait pas réellement de l’artisan. Se demander si l’artiste est le maître de son œuvre revient donc à interroger la spécificité de la notion d’auteur et à voir si elle s’apparente à une relation de maîtrise, entendue aussi comme contrôle et possession de quelque chose.

Or, si l’artiste est bien un maître dans son domaine, il ne va pas de soi qu’il soit le maître de son œuvre dans la mesure où elle lui échappe de plusieurs manières et c’est, justement, en cela que réside la particularité de la définition de l’artiste. En premier lieu, l’œuvre n’appartient pas à l’artiste car celui-ci n’en contrôle pas absolument le processus d’élaboration. En second lieu, l’artiste ne maîtrise pas la réception dont son œuvre fait l’objet.

 

Auteur mais pas maître pour autant

Une œuvre d’art est une création. Elle suppose donc l’existence d’un créateur et s’apparente à une forme de production.  L’artiste crée en fonction d’une inspiration, d’un besoin. Même si on lui passe commande, il demeure relativement libre de faire comme il l’entend. Sinon le peintre ne serait, par exemple, qu’une sorte de décorateur et ce n’est pas le cas. L’artiste est donc bien l’auteur de son œuvre et l’on identifie souvent l’un par l’autre, l’un et l’autre. On dit, par exemple, un Rembrandt, un Picasso (le prénom s’effaçant même discrètement) comme si la personne du peintre s’incarnait dans ses toiles par la grâce d’un style, d’un talent, voire d’un génie singulier qui lui sont propres.

Ici s’établit la différence entre l’artiste et l’artisan (ou l’ouvrier) : tous produisent mais l’artisan agit selon des plans et des objectifs souvent préétablis par d’autres. Il doit alors respecter des contraintes techniques beaucoup plus importantes liées à la finalité pratique de ses réalisations. Il ne peut donc pas faire ce qu’il veut et n’est donc pas totalement le maître de sa production.

Pour autant, il n’est pas aisément possible d’assimiler la notion d’auteur à celle de maître. La relation de maîtrise de ou sur quelque chose implique l’idée d’un contrôle total ou celle d’une possession parfaite de cette chose (dans la lignée d’une relation maître/esclave). Or, être l’auteur d’une œuvre n’implique pas qu’on la possède de la sorte. En effet, lorsqu’il crée, l’artiste ne sait pas toujours où il va, ni ce qu’il fait. Au début d’un poème ou d’une chanson, un auteur choisit des mots pour évoquer les images ou les sentiments qu’il porte en lui mais, très vite, le processus peut s’inverser : les sonorités des mots font surgir de nouvelles images, les mots appellent les mots qui appellent d’autres images et ainsi de suite. Le poète devient presque le spectateur de l’accomplissement de son poème. Il se laisse aller à l’inspiration de son génie. C’est la raison pour laquelle on a souvent identifié le génie de l’artiste à un don divin : à travers lui se tisserait une sorte de relation avec une puissance divine qui nous parlerait par son entremise. L’artiste se trouve alors possédé par son inspiration. Il nous enchante car il est enchanté par les Muses, c’est-à-dire sous le charme et donc comme possédé…

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De plus, l’artiste n’est pas le propriétaire de son œuvre au sens où chaque spectateur ou auditeur est libre d’interpréter et de vivre librement sa relation avec elle. Une musique est recréée à chaque écoute, des significations nouvelles surgissent à chaque lecture d’un texte. Nous sommes libres d’interpréter un tableau comme bon nous semble en nous laissant guider par notre état d’âme de l’instant, par nos impressions, par notre connaissance particulière de l’histoire de l’art… Contrairement à un objet artisanal ou technique, l’œuvre d’art ne s’accompagne pas d’un mode d’emploi indiquant la façon dont il faut l’utiliser et la comprendre. Aussi, l’artiste accepte-t-il d’être dépossédé de son œuvre dès qu’il la rend accessible à autrui. Il apparaît donc que cette forme de don et cette prise de risque soit profondément incompatible avec les présupposés attachés à la notion de maîtrise. L’artiste ne maîtrise pas le destin et la réception publique de son œuvre.

C’est d’ailleurs souvent là le plus grand défi qui se présente pour l’artiste. Savoir lâcher prise… Loin de s’apparenter à une relation de maîtrise, la notion d’auteur exige, au contraire, la faculté de se détacher de son œuvre. Au cours de l’acte créateur d’abord, l’artiste doit pouvoir se laisser aller à son inspiration et se rendre disponible pour l’accueillir, quitte à abandonner en cours de route ses aspirations initiales. Une fois l’œuvre achevée, il lui faut accepter qu’elle ne lui appartienne plus, au sens où chacun devient à sa manière l’auteur de l’œuvre selon sa façon de l’interpréter, de la vivre, voire d’y être indifférent ou de ne pas l’aimer. L’histoire même de la Création en est un parfait exemple… Dieu observant par étape le processus créationnel qui, s’il vient de lui, semble aussi lui échapper, tout en constatant que les choses sont bonnes ainsi. Puis il lui faudra laisser faire… laisser vivre… l’humanité avec ses forces et ses faiblesses, avec ses propres désirs. C’est notre histoire qui se dessine.

En résumé, la maîtrise technique de son art ne signifie pas que l’artiste est le maître de son œuvre. Il faudrait plutôt dire qu’il en est seulement le maître d’œuvre.

 

Weinstein, Spacey, Cantat, Gauguin… et les autres

Il y a un an, en octobre 2017 précisément, éclate le « scandale Weinstein ». Le New York Times publie le témoignage d’une dizaine de victimes attestant avoir été harcelées et agressées sexuellement par Harvey Weinstein, personnalité influente de l’industrie du cinéma américain. Dans la foulée de ces révélations, ce sont près de 100 femmes, et surtout actrices internationales, qui ont publiquement déclaré avoir été agressées par le producteur. Au-delà de la chute précipitée de The Weinstein Compagny, l’exclusion de Weinstein de l’Académie des Oscars, le retrait de sa Légion d’honneur ou encore son divorce, la principale conséquence de l’affaire fut sans doute la libération de la parole des victimes, et les mouvements #MeToo et #Balancetonporc. Kevin Spacey, Jeffrey Tambor, Bryan Singer, John Lasseter, Brett Ratner, Gilbert Rozon… Nombres affaires de harcèlement, d’agression et de viol mettant des personnalités du show-bizness ont alors éclaté au grand jour. Mais rien de nouveau sous le soleil me direz-vous. David Hamilton, en son temps, aurait violé des modèles entre 13 et 16 ans. Mickael Jackson aurait abusé d’enfants. Bill Cosby est accusé d’agressions sexuelles par une dizaine de femmes et Polanski et W. Allen, et je pourrais aussi parler de ces enfants stars des années 80 abusés par leurs producteurs… et la liste est longue, longue, longue.

En France, en 2003, c’est le chanteur Bertrand Cantat qui avait défrayé la chronique avec la mort de l’actrice Marie Trintignant, qui succombe sous les coups de son compagnon. Après avoir purgé une peine de quatre ans de prison (8 ans à la base mais avec remise de peine pour bonne conduite), le chanteur ne parviendra jamais pleinement à revenir à son statut passé. Et le 11 juin dernier, l’ancien leader de Noir Désir a dit adieu à la scène, écourtant sa tournée de quelques mois. Devenu le symbole des violences faites aux femmes pour ses détracteurs, le chanteur a cédé sous le poids de la polémique qui lui colle à la peau depuis cette nuit de juillet 2003 à Vilnius. Récemment, Nadine Trintignant déclarait encore à propos de l’homme qui a battu sa fille jusqu’à la tuer. « Je trouve ça honteux, indécent, dégueulasse, qu’il aille sur scène » et lorsqu’une journaliste lui demande si quelqu’un qui a été condamné, qui a purgé sa peine, n’a pas le droit de reprendre son travail et de revenir dans la lumière, elle rétorque : « Pas dans ce travail-là, sûrement pas. Parce qu’il a tué. S’il veut se réaliser en tant qu’artiste, il peut écrire pour des chanteurs qui eux n’ont pas tué… »

Et puis en remontant le temps, les exemples sont aussi nombreux. Juste à titre d’exemple, Picasso était misogyne, Wagner et Céline était antisémites et tout récemment ressortait le cas Gauguin avec la sortie d’un film qui retrace une partie de la vie de l’artiste, générant une petite polémique quant à la pédophilie du peintre passée sous silence dans le film. Nous sommes en 1891, Gauguin 43 ans, alors en Polynésie, entretient une relation avec une jeune fille de 13 ans et l’épouse, avec l’accord de ses parents.

Je pourrai évidemment multiplier les exemples plus ou moins choquants, élargissant aussi au sportifs, politiques, personnes publiques plus largement… certains étant à remettre dans un contexte sociétal différent, d’autres n’ayant jamais été prouvés et beaucoup étant bel et bien avérés et même parfaitement assumés.

Il me semble voir apparaitre alors un fait. Tous ces cas évoqués (et les autres) n’ont pas engendré les mêmes conséquences. Et l’on peut avoir le sentiment qu’il y ait deux poids, deux mesures en fonctions des personnes et des situations. Tout simplement déjà quand le temps fait son œuvre… les exemples liés à des artistes des siècles passés ne posent souvent guère de problèmes aujourd’hui. On lit du Baudelaire, on se délecte de Wagner, on s’extasie devant un Picasso ou un Gauguin sans évidemment mettre en parallèle les faits qui leurs collent toujours néanmoins à leur peau. Le temps qui passe efface ou du moins estompe les blessures du passé, l’écriture de l’histoire… À l’inverse, le retour extrêmement rapide sur scène de Cantat a sans doute exacerbé les réactions et le rejet.

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Le rapport personnel que nous entretenons avec l’œuvre de l’artiste est un facteur non négligeant. C’est ainsi qu’une majorité de fans de « House of Cards », même touchés par le scandale autour de Kevin Spacey ont difficilement accepté l’arrêt de la série à succès, ce qui, pour tous ceux qui n’avaient pas une accroche forte avec elle, ne gênait bien sûr aucunement. Ajoutons-là qu’en l’occurrence, Spacey était évidemment l’acteur principal, mais, à la différence d’un chanteur, d’un peintre ou d’un auteur, n’en ait pas le maître d’œuvre unique. Autre paramètre donc à considérer… Et puis, avouons-le, la nature même du scandale joue un rôle essentiel dans ce que l’on en retient et induit une réaction plus ou moins forte. J’évoquais l’antisémitisme de Wagner ou Céline, et je pressens que pour certains d’entre nous, cela ne peut être mis au même rang qu’un harcèlement sexuel ou qu’un acte pédophile. Mais pour quelqu’un de directement touché par cette question la parole d’un artiste renommé peut devenir alors une arme terrible et provoquer une blessure saillante. Lorsque des allégations ont été faites contre Woody Allen, Hollywood les a ignorées et, à cause de cela, nous aussi. Il a été pardonné avant même d’être jugé. La mort de Marie Trintignant, actrice aimée du public français et d’une lignée d’artistes renommée, avec une filmographie étalée sur une trentaine d’années durant lesquelles elle aura tourné avec Claude Chabrol, Ettore Scola et Leos Carax, a implicitement joué un rôle important dans l’affaire Cantat. On peut spéculer que si sa compagne avait été une illustre inconnue les choses auraient été plus discrètes et son « absolution » moins compliquée. Je ne juge évidemment pas les faits mais établi une simple constatation concernant nos réactions. Les nombreux scandales mis en lumière ces derniers mois sont aussi le reflet d’une époque où les langues se délient, celles des femmes en particulier, et nous ne pouvons bien sûr que nous en réjouir, surtout quand cela permet de lutter contre le mal, contre l’abjecte. Alors finalement, peser la valeur d’un film, d’une émission de télévision, de concerts, d’un journal télévisé, d’un auteur accusé est presque impossible dans le contexte de la détresse des victimes. Il n’est pas surprenant que les émotions soient fortes. Mais… tout n’est pas simple pourtant.

 

Au banc des réseaux sociaux

Le sujet que nous abordons-là nous ramène une fois de plus aussi à pointer du doigt les réseaux sociaux. Les réponses aux scandales ont été à couper le souffle dans leur rapidité et leur détermination. Un autre homme puissant dans les médias ou le divertissement est accusé d’être un prédateur sexuel. Il l’admet ou non. Il va faire l’objet d’une enquête… Et tout à coup, son travail – peu importe combien il a plu avant – devient radioactif. La faute notamment à la vitesse de propagation de la rumeur (car tant que la chose n’a pas été prouvée, elle demeure quoi qu’il en soit une possibilité mais rien que ça). #TrialByTwitter est maintenant utilisé comme une expression pour avertir des dangers de juger des personnes en dehors de la règle de droit. Il est bon je crois d’encourager les gens à pouvoir dénoncer des faits inconvenants ou des violences subies qu’elles qu’en soient leurs natures, de pouvoir amener leurs agresseurs devant la justice mais tout en faisant attention que le peuple ne prenne pas les fourches avant la fin du spectacle. On peut légitimement s’interroger sur ces réactions de la part d’institutions hollywoodiennes, dont la peur de perdre de l’argent les oblige à annuler des spectacles et à effacer des acteurs avant même que ne soit prouvé leur culpabilité.

La vitesse exponentielle de Facebook, Twitter, Youtube et compagnie peut d’ailleurs aussi parfois se retourner très vite comme un effet boomerang dévastateur. En cet été 2018, c’est l’accusatrice qui se retrouve elle-même visée. Asia Argento, auparavant en première ligne face à Weinstein, se retrouve maintenant accusée d’avoir abusé d’un jeune acteur en 2013 avant d’acheter son silence. « Oui, l’art souffre », a déclaré l’acteur Colman Domingo. L’année dernière, son très bon film « Birth of a nation » s’est effondré au box-office après des révélations selon lesquelles son auteur-réalisateur, Nate Parker, avait été accusé d’avoir violé une femme près de 20 ans auparavant. Parker a été acquitté ; la femme s’est plus tard suicidée…

On parle là de comportement malveillants, immoraux et répréhensibles par la loi mais, vis-à-vis de la question au cœur de notre réflexion du moment, cela pourrait tout aussi s’élargir à d’autres types de comportements comme, par exemple, les convictions religieuses. Pensons à tous ces acteurs que je peux apprécier pour leur talent d’acteurs mais qui sont scientologues. Clin-d’œilà Tom Cruise, John Travolta, Juliette Lewis, Will Smith, Elisabeth Moss. Devrait-on faire une distinction entre la vie privée d’un artiste et son œuvre ? Prenons l’exemple de l’excellente série « The Handmade’s Tales », série que je vous conseille vivement, en sachant qu’elle laisse tout de même un drôle de sentiment quand on termine un épisode. Dans un futur proche, le gouvernement américain se fait renverser par une secte rigoriste qui prend le pouvoir, les femmes n’ayant plus le statut de citoyenne et toutes sortes d’odieux comportements se mettant alors en place. L’actrice principale, Elizabeth Moss est vraiment brillante. Dans le même temps, j’apprends qu’elle est scientologue… Étonnant, soit dit en passant, ce choix de l’actrice pour incarner le rôle d’une « opposante » à ce système sectaire dans la série. Vais-je donc arrêter de suivre une série parce que l’actrice est scientologue ? Pour ma part je dirai non, j’attends la troisième saison même si la seconde m’a légèrement déçue sur certains points. Dans ma réflexion je ne fais que remettre en contexte sa croyance. Si elle avait été néo-nazie je n’aurais peut-être pas tenu le même discours… enfin peut-être pas.

Malheureusement si donner son avis tranché sur tout est répandu, la remise en perspective des faits l’est beaucoup moins.

 

Culture et foi chrétienne

Ce rapport entre l’artiste et son œuvre vient interroger également « l’artiste chrétien ». S’il est rare d’entendre parler d’une personne comme d’un chauffeur de camion chrétien, d’un ouvrier d’usine chrétien, d’un pilote de ligne, d’un boulanger… ce terme « artiste chrétien » est pourtant constamment usité. Dans la vie, la plupart du temps, une personne vous dira quelle est sa profession et vous découvrirez peut-être plus tard que cette personne est également chrétienne. Mais pour l’artiste, les choses sont hélas souvent différentes car justement, implicitement, le résultat de « son travail » est attendu comme devant « obligatoirement » refléter ses convictions spirituelles. Curieux… Dans le même temps, une immense majorité de ces artistes diront ne se considérer aucunement comme des « artistes chrétiens ». Le mot chrétien étant utilisé là comme un adjectif pour décrire la personne ou le type d’art qu’une personne fait. Cette expression, « artiste chrétien », peut tout à fait donner à croire qu’ils ne peuvent être placé sur le même plan que les artistes « normaux ». Quand une personne est appelée artiste chrétien, la personne est maintenant compartimentée pour ne faire que de l’« art chrétien » (et on pourrait encore épiloguer longuement sur ce qui pourrait être considéré comme tel !). Alors, on peut néanmoins ajouter ici que son identité est bien sûr en Christ d’abord et son art reflétera sans doute naturellement ce style de vie. Raphael McManus, dans son livre « The Artisan Soul », dit que « tout art est une extension de ce que nous sommes ». Tiens… finalement alors il y a peut-être là une part de la réponse attendue ? Une extension, un reflet, une forme d’augmentation ?… Mais ce n’est pas pour autant que l’œuvre de mes mains ne puisse se cantonner exclusivement à une revendication prosélyte ou à une forme de louange bien affirmée.

Au risque de vous surprendre, j’ai pu constater que la conversion pouvait devenir un obstacle à la création pour l’artiste. C’est un paradoxe et même une forme de scandale pour moi ! Cette rencontre avec le Christ Libérateur devrait au contraire ouvrir les portes et fenêtres de notre vie, apporter un renouveau et une fraîcheur inégalée, celle de la présence de l’Esprit. Elle s’entend aussi comme un élargissement de nos horizons et par voie de conséquences, de l’inspiration créatrice. C’est également le développement de cette semence dans notre cœur de la nature même du Dieu Créateur. Alors pourquoi ce sentiment inverse ? La raison principale se trouve précisément là, dans cette idée d’enfermement spirituel. Ce simple qualificatif juxtaposé de ‘‘chrétien’’ à toute forme d’art devient réductrice et, qu’on le veuille ou non, atteint l’artiste. Avec cette désignation – ce n’est pas uniquement un problème de vocabulaire – vient s’ajouter tout un chapelet d’idées reçues où le travail de « l’artiste chrétien » doit prendre telle ou telle forme, ne pas exprimer ou dire ceci ou cela, rechercher à déclencher tel type d’émotion et éviter à tout prix telle autre, s’exprimer ici mais surtout pas là… Être toujours accompagné d’explications, de paroles bibliques (voir du nom de Jésus) pour que la compréhension du spectateur puisse se manifester. Se voir cautionner par tel ministère, affublé d’un label quelconque qui garantira à chacun la ‘‘spiritualité’’ de l’artiste et de son travail… Désolant à mes yeux mais surtout emprisonnant et tellement à l’opposé de la liberté nécessaire pour créer !

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Cette façon d’entrevoir le rapport entre un chrétien, artiste, et le fruit de ses talents a des répercussions directes beaucoup plus larges pour le chrétien lambdaet son intérêt pour les arts et, plus globalement, la culture. Je constate et je m’en désole, que pour beaucoup de fidèles évangéliques l’intérêt culturel n’est que très léger (et je ne veux pas être trop négatif). La culture… c’est le monde ! Alors oui, à la rigueur, si elle m’évoque Dieu, la Bible, la foi mais sinon, « grand Dieu » c’est perdre son temps, ou voire même se corrompre. On se pâmera donc devant un navet cinématographique où certaines valeurs chrétiennes sont mises en avant, où on jubilera à écouter le Nième titre de louange pop d’un groupe qui fait la copie ratée de celui à la mode qui tourne en ce moment, et on pourra décliner cela plus ou moins dans toutes les formes artistiques et culturelles. Un éloignement certain pouvant devenir une séparation véritable avec la culture ambiante se développe au sein de nos Églises. J’aime me redire encore et encore ce verset phare de l’évangile de Jean : « Car Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique… ». Oui Dieu a aimé, aime et aimera ce monde. Il est à son écoute. Il le connait. C’est à cause de cet amour que sa bonté, sa grâce, sa nature même peut alors s’exprimer, se donner, s’offrir gracieusement. Pour ma part, quand j’aime j’ai envie de donner, j’ai envie de me donner… La culture est précisément un cadeau qui nous est offert pour connaitre et aimer le monde. Celui des temps passés, celui d’hier, d’aujourd’hui, de demain. Je crois fortement que plus l’Église saura se plonger dans la culture de notre monde, plus elle sera en mesure d’y rayonner, d’y jouer un rôle salant et lumineux, d’y accomplir sa destinée spirituelle.

« Élargi l’espace de tente… » autrement dit, ouvre tes horizons, écoute ce que disent les artistes, ce que disent les penseurs, les philosophes… et que ta foi puisse ainsi se laisser questionner. Quel bonheur à chaque fois que je découvre un nouveau film au cinéma qui, sans avoir de visée spirituelle particulière, me questionne, m’éveille à la vie, à des thématiques humaines fondamentales et me permet souvent d’en discuter avec d’autre à la lumière, naturellement, de ce que je suis, de ce que je crois. Quel apport souvent extraordinaire pour mon expérience personnelle et pour ma compréhension de la société de lire un roman, une nouvelle, un essai, un poème… de visiter un grand musée, d’aller à une exposition d’un jeune artiste photographe, d’écouter les textes des derniers titres les plus téléchargés ou de réécouter un classique vintage de Dylan ou de Brel.

 

Que celui est debout ne prenne garde de tomber

Cette approche spirituelle de la question semble nous conduire à savoir prendre du recul entre l’œuvre et l’artiste tout en ayant conscience qu’un lien fort existe malgré tout. « Dis-moi ce que tu crées et je te dirais qui tu es ? »… Non, pas vraiment, même si ce que je suis devrais naturellement aussi apparaitre dans mes actes. C’est du moins ce que McManus semble vouloir dire. C’est aussi finalement l’un des messages de l’Évangile. Des actes conformes à notre foi. Mais la réalité parfois peut s’avérer décevante. À l’image de l’apôtre Paul, je fais parfois ce que je ne voudrais pas… et parfois encore je fais ce que je ne devrais pas… Alors il y a la grâce ! Une grâce inconditionnelle qui dépasse la compréhension humaine. Cette grâce qui vient d’en-Haut et qui se donne comme l’expérimentera l’artiste-berger devenu roi, David, cet homme selon le cœur de Dieu. Ce même homme qui par ailleurs se choisira une femme en allant jusqu’à faire tuer son mari. Tiens, rien de nouveau sous le soleil… Alors il y a les conséquences à nos actes, et je n’épiloguerai pas ici sur la douleur de David, sur certains de ses psaumes qui démontrent un sentiment profond et terrible de culpabilité, ou sur le fait que Dieu ne lui accordera pas de construire lui-même le Temple qu’il voulait édifier… Mais impossible de jeter le bébé avec l’eau du bain, de déchirer les pages qui raconte l’épopée extraordinaire de cet homme, et de supprimer cette mention qui en fait, une fois encore rappelons-le, « un homme selon le cœur de Dieu ».

Récemment, aux États-Unis, un scandale a secoué la Willow Creek Community Church, l’une des Églises « modèle » du mouvement évangélique au-travers de son pasteur Bill Hybels accusé de s’être conduit de façon inappropriée vis-à-vis de membres féminins. Il n’est ni le premier et hélas ni le dernier pasteur à vivre cela. Si le catholicisme est éclaboussé régulièrement, ne pointons pas l’index trop vite en oubliant que trois autres doigts nous regardent. Des décisions ont été prises avec, notamment, le retrait du pasteur Hybels au début de l’année puis, cet été, celui du conseil des anciens considérant n’avoir pas pris les accusations suffisamment au sérieux et en affirmant que cela permettra sans doute à l’Église de prendre un « nouveau départ ». Et la justice doit encore surement faire son travail. Mais l’œuvre construite et le témoignage rendu à la gloire de Dieu reste là et ne peut être remise en question. Moi-même, j’ai été personnellement encouragé et enseigné par son ministère et je me souviens encore de conseils donnés lors de plusieurs de ses passages en France et lors d’un repas partagé avec lui, qui m’accompagnent aujourd’hui encore dans mon propre ministère.

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Il convient d’avouer au terme de cette réflexion que ce rapport entre œuvre et artiste, avec toutes les ramifications possibles que nous n’avons ici qu’effleurées, est un vaste sujet. Quand s’y ajoutent, de plus, les questions de justice, de grâce, de pardon, de résilience, de réhabilitation… Finalement c’est l’existence même et le cœur de l’Évangile qui viennent s’y retrouver. Si des principes fondamentaux cadrent les choses, chaque situation ensuite est différente, pétrie elle-même de tant de paramètres précédemment évoqués. Un chose me semble malgré tout devoir être entendue : Ne jugeons pas trop vite ! Et ne nous laissons pas entrainer trop facilement par la meute des chiens qui hurlent à la mort. Tout en ne nous résignant pas, malgré tout, à œuvrer pour la justice et contre les maux terribles que notre société continue de porter trop souvent en son sein.

LA MORSURE DES DIEUX

S’émerveiller devant une nature si belle et généreuse pour finalement interpeller sur la terrible condition paysanne avec une histoire mêlant romantisme et réalisme, délicatesse et rudesse… Telle est « La Morsure des dieux », la nouvelle œuvre cinématographique que nous offre la réalisatrice atypique et prolifique Cheyenne Carron.

Sébastien, grand amoureux de sa terre du Pays-Basque, est seul à s’occuper de la ferme familiale alors que les soucis s’accumulent : crédits insurmontables, baisse de la production, désorganisation du milieu paysan… Sébastien se bat et cherche sa voie, qui prend un tour spirituel au contact de sa nouvelle voisine, Juliette, aussi Catholique que lui est Païen. Mais leur amour est remis en question alors que Sébastien, rattrapé par les difficultés, est sur le point de tout perdre…

Commençons par évoquer le cas Cheyenne Carron. Quand j’utilise cette expression, ce n’est nullement péjoratif, bien au contraire, plutôt avec tendresse et admiration. Cette réalisatrice française de quarante ans, qui compte une histoire personnelle faite d’épreuves et de rédemptions est une écorchée (titre de son premier long-métrage) vive volontaire et courageuse. Cette artiste entière, passionnée, assumant ses choix et refusant notamment le dictat des sociétés de production ou autres structures du cinéma, a décidée, jusque-là (elle cherche actuellement un producteur pour son prochain film déjà écrit), de travailler en étant autonome, sans apport financier de l’état ou du système habituel. Une sorte d’artisan du cinéma qui doit donc fonctionner dans une certaine sobriété technique, financière et humaine mais qui ne l’empêche en aucun cas de chercher la qualité, le sens et même la quantité. Car Cheyenne est aussi une boulimique… on sent que tout ce qui est en elle a besoin de sortir, de s’exprimer… et les histoires qu’elle nous présente en sont les fruits.

Déjà 11 films (dont 2 courts métrages) en tant que réalisatrice à son actif et depuis quelques années, un par an en moyenne. Des sujets graves et souvent faisant écho à l’actualité ou à des questions sociétales fondamentales souvent laissées-pour-compte par le cinéma (peut être trop risqué, trop compliqué). Cette fois-ci, après avoir il y a quelques mois traité du djihadisme avec La chute des hommes, elle fait le grand écart pour traiter de la détresse de la paysannerie française en y mêlant des questions de religion et, là en particulier, du paganisme en milieu rural. On pourra y voir d’ailleurs un joli parallèle à sa condition de « paysanne du cinéma » luttant aussi comme son héro pour ce en quoi elle croit et une façon de le vivre.

La Morsure des dieux c’est d’abord une vraie réussite esthétique. Les plans de paysages deviennent presque une forme d’acteur du générique. Ce pays basque est là au cœur de l’histoire et parle tout autant que les dialogues ou que cette magnifique voix off (elle aussi très « esthétique »)… les « bruits » du vent ou du silence… on est porté avec douceur même si pourtant l’histoire qui se joue devant nos yeux nous plonge dans l’horreur d’une société où la désespérance peut conduire aux pires drames. Celui, dans le cas présent, d’abdiquer face à la mondialisation, au rouleau compresseur de l’argent et des banques et des soucis qui s’en nourrissent, pour conduire au suicide. La réalisatrice a encore là puisé dans son histoire : « Le frère de mon grand-père s’est suicidé il y a 18 ans de ça. Les années passant, j’ai vu que la question du suicide touchait de plus en plus de famille dans les campagnes. Il y a environ 500 suicides recensés par an. Peu de films abordent cette question, j’ai eu envie d’écrire sur ce sujet ». Sans jamais tomber dans le pathos et la lourdeur, Cheyenne Carron fait de ce suicide social, une véritable question existentielle.

Et puis le casting de La Morsure des dieux nous séduit. Cheyenne Carron prouve une fois de plus que les stars « bankables » n’ont pas le privilège du savoir-jouer et qu’un film peut aussi être porté brillamment par des noms plus modestes mais tout autant remarquables. Et là, le duo formé par François Pouron (qui revient après avoir déjà été l’un des acteurs de La chute des hommes) dans le rôle de Sébastien, le jeune paysan convaincu et combattant, et la très belle Fleur Geffrier, jeune aide-soignante catholique qui parvient à le séduire, est tout à fait remarquable. Une justesse et un naturel qui crève l’écran et donne corps aux deux personnages. Autours d’eux d’autres acteurs excellents et des non professionnels qui apportent aussi un réalisme utile dans ce contexte particulier du scénario.

Mon seul bémol personnel se situera dans l’ajout de cette confrontation paganisme-catholicisme qui n’était peut-être pas autant nécessaire à mes yeux. Les convictions profondes de Sébastien apportent évidemment du poids dans le scénario et sont appréciables, mais l’opposition qui s’installe est parfois un peu poussée, en particulier dans le rapport au curé du village qui me laisse un peu songeur… Mais enfin, c’est un détail insignifiant et cela touche à la liberté de l’auteur que je ne saurai remettre en question !

Alors ne boudez surtout pas ce cinéma non conventionnel qui fait du bien et est tellement important. Cheyenne Caron, même si elle n’entre pas dans les codes classiques que l’on connaît, est véritablement devenue l’une des réalisatrices et scénaristes importantes du cinéma français et ça, c’est vraiment bon !

 

SILENCE DÉRANGEANT MAIS BIENFAISANT

SILENCE ! L’immense Martin Scorcese vient fièrement nous présenter son nouveau film… peut-être l’un des principaux de sa carrière cinématographique, plus simplement l’œuvre de sa vie, mijotée depuis près de trente ans. Respect et coup de chapeau pour un œuvre belle, riche, tortueuse et profondément inspirante.

Longue fresque historique de 2 h 39, Silence est adapté du roman éponyme de l’écrivain catholique japonais Shusaku Endo. Il décrit le déchirement de deux missionnaires jésuites, pris de doute dans leur foi devant le « silence de Dieu » face au martyre infligé aux convertis japonais par les Shoguns, gouverneurs militaires. Nous sommes dans le Japon du XVIIe siècle où le christianisme a été déclaré illégale suite à une évangélisation massive de l’Église catholique. Envoyés dans le Pays du soleil levant, sur les traces de leur mentor, le père Ferreira qui n’a plus donné trace de vie et dont certaines rumeurs évoquent l’apostasie, ces deux missionnaires vont devoir vivre dans la clandestinité auprès de ces « chrétiens cachés ». Tout au long de leur terrible voyage, leur foi va être soumise aux pires épreuves.

Silence peut être vu comme une sorte de voyage contemplatif à travers les méandres de la foi. Tout en nous proposant un film de grande beauté (photo, son, réalisation…) au scénario épique, Scorcese ne cherche pourtant pas à nous « épater » par une méga-production commerciale et tape-à-l’œil. Tout au contraire il nous propulse dans une lenteur mélancolique nécessaire et adéquate au climat qui s’installe au fil des minutes et du cheminement tortueux de ces hommes. Il privilégie la sobriété, le dépouillement qui sied tant aux missionnaires qu’à la situation précaire des chrétiens persécutés qui cherchent à les protéger. Il nous confronte au chaos d’une réalité qui devient un électrochoc, mais qui paradoxalement ne se vit pas dans la brièveté mais dans la longueur… fracassant progressivement des certitudes, des convictions… et, pour le spectateur, ouvre à la réflexion et à l’émotion.

Derrière cette histoire un questionnement de fond éclate avec magnificence : Faut-il accepter de se soumettre (et, peut-être éventuellement, continuer de croire en secret), ou bien faire face aux tortures en gardant sa croyance intacte jusqu’à la mort… ou pire, jusqu’à provoquer la mort de ceux qui nous entourent et que nous aimons ? Un questionnement spirituel d’une puissance implacable, mais qui devient aussi un véritable dilemme éthique qui peut dérouter, voir mettre aussi mal à l’aise dans l’observation que nous en faisons, assis confortablement dans le fauteuil de la salle ténébreuse où la lumière est là sur l’écran mais pour raconter cette histoire faite de douleurs, de passions et parfois de choix qui nous heurtent. Pour Scorcese, le vrai sujet à ses yeux, c’est l’essence de la foi. Et par « foi », il entend également la façon dont nous vivons nos vies, quelles sont nos valeurs. Le scénario de Silence conduit à questionner les fondements de la religion, parlant du doute et de son importance dans la quête de spiritualité, parlant aussi de la foi, de la manière dont chacun l’appréhende et la vit, tout en faisant face au silence divin malgré les prières et les tourments endurés au nom de Dieu.

Silence nous ramène au XVIIe siècle mais on peut pourtant y voir une vraie dimension contemporaine. Pour Scorcese justement, les changements dans le monde d’aujourd’hui nous amènent nécessairement à nous questionner sur le spirituel qui est une partie intrinsèque de nous en tant qu’êtres humains et de notre humanité profonde. L’histoire de ces missionnaires ouvre un dialogue. Elle montre à quel point la spiritualité est une partie intégrante de l’homme. Une des grandes forces du travail de Scorsese se situe aussi, sans doute, dans le fait qu’il n’en fait pas un film « religieux » mais purement universel. Il pourra parler, en y regardant de plus près, à toutes les époques, à toutes les religions, et à tous les athéismes. Pas non plus de « dictature de conscience » grâce à la complexité des personnages, et en particulier celui interprété brillamment par Andrew Garfield. Complexité (sans rien dévoiler) qui va et vient mais se prolonge jusqu’à la dernière minute. Un non manichéisme du protagoniste principal qui devient finalement l’intérêt premier de Silence.

Alors oui, Silence reste une œuvre quelque peu difficile d’accès tant par sa forme que par ses thématiques. Elle demande donc au spectateur de se concentrer et de plonger sans à priori mais confiant qu’une opportunité de réflexion intime s’offre à lui. Accepter que le Silence commence peut-être là en soi comme une nécessité bienfaisante dans un monde si bruyant et dans un intérieur qui l’est tout autant si souvent…

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MON TOP CINÉ 2016

2016 restera une année riche en matière cinématographique. Le Festival de Cannes en est un excellent reflet avec une très belle sélection qui a donné du peps à cette compétition qui, ces dernières éditions, avait un peu déçue. Certains de ses films ne sortiront qu’en 2017 et ne seront donc pas intégrés dans mon classement. Et justement, difficile donc d’en établir un, une vraie short list évidente, tant nombreux ont été ceux qui ont su captiver mon attention et me séduire.

Essayons-nous quand même à la tâche qui ne saurait être exhaustive, mais au contraire pleinement subjective et parfaitement assumée ainsi.

 

MON « TOP 5 » : 

– Premier Contact à égalité avec The revenant

Deux films impressionnants tant artistiquement que par les questions soulevées ?
Du grand spectacle, de l’émotion et du sens

– Tu ne tueras point

Dans la ligne directe des deux premiers. Un Mel Gibson exceptionnel à la réalisation, servit par un Andrew Garfield remarquable. Et quelle histoire !

– Spothlight

Enquête, investigation à l’américaine… un film qui pourrait devenir un classique du genre, avec, en plus, des questionnements spirituels intéressants.

– Tony Erdman

Mon coup de foudre cannois. Un film allemand drôle et profond avec un duo d’acteur de haut vol !

 

MON « TOP FRANCE » :

– Les innocentes

Une force compassionnelle qui se dégage de deux heures poignantes et saisissantes.

– Frantz

Un film qui fait du bien à l’âme et qui confirme, fut-il nécessaire, la qualité de François Ozon.

– Chocolat

Le clown Chocolat ressurgit du passé et permet à ce film de concilier œuvre populaire et film engagé.

– Divines

La pépite de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes qui se paye la Caméra d’Or du meilleur premier film.

 

MENTIONS SPECIALES :

– La tortue rouge

Le plus beau film d’animation de l’année indiscutablement. Une ode à la nature et à la vie.

– Lettres au Père Jacob

Instant de grâce… Un hymne à l’Amour et un plaidoyer pour le droit à la réinsertion.

 

ET SINON, ET ENCORE… MES GRANDS AUTRES BONHEURS :

– Room

– Juste la fin du monde

– Julieta

– Midnight Special

– Les délices de Tokyo

– La couleur de la victoire

– Moi Daniel Blake

– Paterson

– Polina, danser sa vie

 

ET POUR FINIR, MON CASTING DE L’ANNÉE :

ACTEURS 2016

Andrew Garfield / Adam Driver / Leonard di Caprio

ACTRICES 2016

Amy Adams / Brie Larson / Lou de Laâge

 

La plupart des films de cette liste sont disponibles en DVD, VOD… ou ne tarderont pas à l’être. Alors, ne vous privez pas ! Et quand je pense en plus, à quelques films annoncés pour 2017… dont le sublime SILENCE de Martin Scorcese, que j’ai déjà eu la joie de voir, mais qui ne sortira que le 8 février…

Franchement, le cinéma devrait être remboursé par la sécurité sociale… et si on en parlait à François Fillon ! J

POLINA… DEVENIR ARTISTE

Être artiste… une affirmation qui se transforme en questionnement philosophique qui pourrait, je vous l’accorde, devenir assez vite rébarbatif, en particulier pour tous ceux qui ne se sentent pas concernés ! Pourtant, la sortie du film « POLINA, danser sa vie » m’encourage a oser gribouiller quelques lignes sur le sujet (mais très humblement et simplement je vous rassure), tant l’approche est intéressante, propice et belle.

« POLINA, danser sa vie » nous plonge dans la Russie des années 90. Ce film raconte l’histoire de Polina, une jeune danseuse classique prometteuse, portée par la rigueur et l’exigence du professeur Bojinski. Alors qu’elle s’apprête à intégrer le prestigieux ballet du Bolchoï, elle assiste à un spectacle de danse contemporaine qui la bouleverse profondément. C’est un choc artistique qui fait vaciller tout ce en quoi elle croyait. Elle décide de tout quitter et rejoint Aix-en-Provence pour travailler avec la talentueuse chorégraphe Liria Elsaj et tenter de trouver sa propre voie.

C’est tout d’abord une émouvante histoire racontée dans ce long-métrage d’Angelin Preljocaj et de Valérie Müller, à partir du roman graphique de Bastien Vivès, succès de librairie de l’année 2011. C’est aussi une excellente interprétation proposée par les différents acteurs et actrices faite de justesse, de nuances, d’esthétisme et de force expressive des regards et des corps – mention toute particulière à l’actrice principale, la danseuse Anastasia Shevtsova dotée d’un magnétisme étonnant et d’une véritable grâce, mais aussi la magnifique Juliette Binoche qui assure vraiment sous les traits d’une chorégraphe contemporaine incisive ou encore Aleksei Guskov dans le rôle sévère et pourtant aimant du professeur Bojinski. C’est encore une bande originale composée par le collectif 79D qui participe à l’effet captivant de Polina et qui accompagne chaque instant, chaque moment de danse, et plus globalement toute la quête intérieure de la jeune artiste en devenir. C’est enfin une réalisation extrêmement soignée mêlant élans poétiques et, en même temps, un certain classicisme qui permet de suivre le cheminement de Polina naturellement, mais aussi de se laisser toucher par les magnifiques moments de danse qui sont finalement plus ou moins permanents. Un film qui danse encore et toujours pendant les cours bien évidemment ou pendant les spectacles mais aussi le soir dans bars d’Anvers, comme à la maison au son de vieux chants russes traditionnels. La nature ouvre également à la danse dans la forêt enneigée comme la nuit, après une journée d’entraînement, entre les barres d’immeubles. La réalisatrice Valérie Müller explique à ce propos : « Il y a cette idée que tout nourrit le parcours du personnage, y compris l’architecture dans laquelle elle grandit, y compris la nature. C’est pour cela, pour pouvoir inscrire les mouvements de la danse dans les décors, que nous avons choisi de travailler en scope. Pour les scènes de répétition, on filmait différemment : plus serré, à l’épaule. Pour le duo final encore autrement, avec une grue. »

En suivant le parcours de Polina fait de doutes, de désirs, d’échecs et de victoires, de rencontres diverses qui deviendront des poteaux indicateurs subtils mais indispensables, fait encore d’une histoire qui précède, de racines, d’une culture et d’inconscient… c’est toute une réflexion qui devient propice sur le sens de l’art et la nature de l’artiste. Si l’apprentissage est une base, un exercice quasi perpétuel, l’artiste doit puiser aussi au-delà. Le sens de son œuvre doit être pétri de son expérience, de son regard et plus simplement de sa vie. Car il n’y a pas d’art sans incarnation, sans comprendre que je ne crée véritablement, non dans une restitution désincarnée mais seulement dans une appropriation de mon histoire, dans une authenticité manifeste qui peut commencer à s’exprimer lorsque mes yeux s’ouvrent pleinement sur le monde autours de moi, lorsque je deviens suffisamment éponge pour absorber les moindres signes de vie qui m’entourent et qui me font finalement être moi même. Polina l’expérimente poussée par sa passion et ses désirs, mais aussi au gré des difficultés et des embuches sur son chemin. Étapes sans doutes aussi nécessaires pour forger l’artiste qui se cache au plus profond de soi, laisser le blues briser la carapace, le mouvement se libérer et ne plus être juste un pas mais le pas qui s’ancre dans la terre, qui, même dans la tendresse et la douceur, prend une forme quasi agressive car volontaire et assumée.

Car finalement, si Polina croyait qu’elle devait abandonner le classique, lui semblant faire d’elle une simple exécutante, si il lui semblait nécessaire de s’émanciper de ses parents, de son professeur et même du Bolchoï qui l’avait accepté, elle apprendra que le véritable problème n’est pas là, mais dans l’émancipation d’elle même pour se libérer pleinement, lâcher prise et accepter un parcours intérieur qui la conduira à être et danser sa vie.

Un apprentissage que chaque véritable artiste doit être amené à considérer et à vivre. Quelque soit sa forme d’expression… danse, musique, peinture, théâtre, écriture… un chemin initiatique nécessaire pour s’assouplir (à l’image du travail demandé sur le tout jeune corps de Polina) et finalement devenir plus ferme dans l’énergie et la vérité donnée aux gestes, aux notes, aux traits, aux attitudes ou aux mots.

Un film à voir si on aime la vie… car l’art c’est finalement beaucoup ça !