LE JURY ŒCUMÉNIQUE… UN REGARD DIFFÉRENT

Dernier jour de projection pour le Jury œcuménique en ce vendredi, avec encore trois films en compétition. Rien n’est donc encore joué pour le palmarès… C’est d’ailleurs demain, samedi matin, que le Jury se retrouvera une dernière fois pour échanger à nouveau autour des vingt et un films de la sélection officielle et finalement faire son choix. Rendez-vous ensuite à 16h00 précise pour la cérémonie de remise du prix du Jury œcuménique, conjointement avec celui du Jury de la presse internationale (FIPRESCI), dans le salon des ambassadeurs au cœur du Palais des Festivals.

 

 
Avant cette dernière délibération et l’annonce du prix, nous aimerions ici rappeler certaines spécificités dans les critères de choix du prix.
 
Le Jury œcuménique propose, en effet, un regard particulier sur les films. Il distingue des œuvres de qualité artistique qui sont des témoignages sur ce que le cinéma peut révéler de la profondeur de l’homme et de la complexité du monde. Il attire aussi l’attention sur des œuvres aux qualités humaines qui touchent à la dimension spirituelle de notre existence, telles que justice, dignité de tout être humain, respect de l’environnement, paix, solidarité, réconciliation… Dans ses choix, le Jury œcuménique montre une grande ouverture aux diversités culturelles, sociales ou religieuses.
 
Très précisément, les critères du Jury œcuménique peuvent être énoncés ainsi :
 
1.Grande qualité artistique 
Le Jury tient compte du talent artistique, de la maîtrise technique du réalisateur et de son équipe. Les questions abordées et la narration doivent être exprimées à travers une création adaptée, convaincante et originale.
2.Message de l’Évangile
Le Jury encourage les films qui expriment des qualités humaines positives, sensibilisent aux dimensions spirituelles de la vie, illustrent les valeurs de l’Evangile ou interpellent nos choix et nos sociétés.
3.Responsabilité chrétienne
Le jury accorde une attention particulière aux sujets qui relèvent de la responsabilité chrétienne, il récompense les films aux valeurs telles que
– respect de la dignité́ humaine et des droits de l’homme
– solidarité́ avec les minorités, les opprimés
– soutien aux processus de libération, justice, paix, réconciliation
– sauvegarde de la création et de l’environnement
4.Dimension universelle
Le Jury prime des films qui ont un impact universel, sont le reflet d’une culture particulière et permettent au public de connaître et respecter les images et la langue de cette culture.
5.Défis et espérances
Le jury choisit des films qui pourront être utilisés dans des ciné-clubs et groupes de discussion en vue de mieux comprendre et partager les défis et les espérances du monde contemporain.

 
Depuis 1974, le Jury œcuménique a attribué 46 prix et 56 mentions spéciales. Rappelons ici les cinq derniers prix :

2017 Hikari (Vers la Lumière/Radiance) de Naomi Kawase
2016 Juste la Fin du Monde de Xavier Dolan
2015 Mia Madre de Nanni Moretti
2014 Timbuktu d’Abderrahmane Sissako
2013 Le Passé (The Past) d’Asghar Farhadi

PORTRAIT PIERRE-AUGUSTE HENRY

Jeune professionnel des médias et festivalier cannois régulier aux côtés du Jury Œcuménique, il est diplômé de l’Essec en 2013 où il fut président du ciné-club. Dans ce cadre, il organise des cycles de projections thématiques en partenariat avec d’autres associations cergypontaines, et distribue en festivals le catalogue de courts-métrages produits par le ciné-club. En 2016, il est juré SIGNIS au festival Lumières d’Afrique de Besançon, puis au FilmFestival Cottbus en 2017.

Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?

Tellement heureux de rencontrer les autres membres du Jury. C’est une chance formidable de vivre un Festival de cette façon. La sélection est nettement renouvelée, et je m’attends donc à beaucoup de découvertes et de surprises. J’espère que nous aurons un large corpus de films à considérer, afin que nos discussions soient les plus enrichissantes possibles.

Comment le cinéma est entré dans votre vie ?

Je suis né à Cannes et ai passé mes 20 premières années ici avant d’aller étudier puis travailler à Paris. Mes parents étaient déjà engagés autour du Jury Œcuménique et j’avais la chance de voir quelques films chaque année, principalement au Certain Regard. La cinéphilie m’est venue comme ça. D’ailleurs, un des premiers films « cannois » dont j’ai encore un vif souvenir est un docu-fiction kazakh, Tulpan, et dont le réalisateur est réinvité 10 ans plus tard – cette fois en Compétition.

Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ?

2001 : L’Odyssée de l’espace reste, pour moi, le plus grand film de cinéma. Celui qui réunit toutes les potentialités du support au service d’une énigme fondamentale, pour un voyage total qui est propre à chaque spectateur. La projection de la pellicule originelle de 1968, restaurée en 70mm, est l’événement majeur du festival cette année.

J’ajouterai deux autres films qui n’ont que le grand écran pour corps. D’abord, Tropical Malady, un chef d’œuvre aussi singulier que toute la filmographie d’Apichatpong Weerasethakul, et qui donne au cinéma une fonction hypnothérapeutique. Puis, Les Moissons du Ciel, qui est une leçon de dramaturgie et de photographie, précurseur de tout le southern gothic américain contemporain, et qui a infusé bien au-delà du genre et des frontières.

De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur »

Beaucoup et de cinémas très différents ! Kelly Reichardt, Harmony Korine, Whit Stillman, James Gray, Miguel Gomes… mais Paul Thomas Anderson avant tout !

Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?

Il y a une multitude de façons, pour un film, d’établir une relation avec son public, et c’est tout autant de définitions d’un « bon film ». L’exigence d’écriture et la rigueur de réalisation me semblent être des éléments essentiels, que l’on choisisse de s’adresser au ventre, au cœur ou à la tête.

De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?

Je pense que la recherche de transcendance est intrinsèque au 7ème art, cela fait même partie de ce qui définit le Cinéma. C’est bien sûr visible dans les charpentes narratives en fonction de l’histoire contée, mais surtout dans la façon dont la caméra va filmer sur telle ou telle scène (la super-symétrie Kubrickienne, la caméra-stylo Malickienne). La question spirituelle vient donc assez naturellement, il me semble, lorsque l’on est face aux images. Pour ma part, j’y suis culturellement rattaché par la chrétienté, mais la question est universelle. 

PORTRAIT THOMAS SCHÜPBACH

Né en 1970, Thomas Schüpbach a effectué ses études de théologie protestante aux universités de Bâle et de Vienne, avec l’éthique comme matière principale. Passionné de cinéma, il initia de nombreux jeunes à cet art et à sa lecture. Depuis 1998, il est pasteur dans l’Église réformée en Suisse alémanique et a suivi plusieurs sessions de formations continues cinématographiques à Locarno, Francfort, Lübeck et en Islande. Membre de jurys protestants ou œcuméniques dans plusieurs festivals, il a créé un forum de formation pour adultes, incluant régulièrement des projections et des débats de films.

Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?

Je suis très impatient de profiter de l’ambiance de ce festival unique, de voir le programme prometteur et de travailler avec mes collègues du Jury. Je m’attends à voir des films intéressants et à avoir de bonnes discussions au sein de notre équipe.

Comment le cinéma est entré dans votre vie ?

Le fantastique « Le livre de la Jungle » de Walt Disney a été le premier film que j’ai vu dans un cinéma. Plus tard, pendant mes études de théologie, j’ai travaillé périodiquement dans un cinéma orienté vers la jeunesse où j’étais co-responsable du programme, de l’organisation et de la discussion. Depuis, j’ai suivi à plusieurs reprises des formations au travers des séminaires sur le cinéma à Locarno, Francfort, Lübeck et en Islande.

Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ?

« Brazil » de Terry Gilliam en 1985. J’ai vu ce film tellement de fois et je découvre encore de nouveaux détails. L’histoire me touche et je suis profondément impressionné par la musique et les images irrésistibles.

« Le tout nouveau testament » de Jaco Van Dormael en 2015. Superbe, drôle, intelligent – et en même temps si émouvant : la petite fille de Dieu cherchant de nouveaux apôtres et donnant de l’espoir aux gens.

« Still Life » d’Uberto Pasolini en 2013. Un drame sur la fin de la vie, sur la valeur de la vie, et toujours et surtout… sur l’amour.

De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur » ?

J’admire les œuvres de Krzysztof Kieślowski. Outre sa grande qualité artistique et les différents thèmes qu’il aborde, je suis particulièrement touché par l’esprit particulier qu’il crée dans ses films – surtout dans « Le Décalogue » et « Trois couleurs – bleu, blanc, rouge ».

Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?

Pour moi, il n’y a pas de mauvais films; alors, en fait, j’essaie de comprendre chaque film et de découvrir ses trésors. Il n’existe alors que des bons films pour moi et je qualifierais un film de « très bon film » lorsque son histoire peut toucher mon cœur et me faire réfléchir longtemps.

De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?

Dans mon ministère de pasteur dans les paroisses protestantes, j’utilise souvent le cinéma : les films soutiennent des leçons de cathéchisme, des cours avec des adultes mais aussi mes services de culte. Même si un film n’a pas un sujet ou un thème religieux dédié, il peut contenir et transmettre des motifs spirituels et chrétiens et avoir des valeurs éthiques. L’un des principaux sujets et tâches du Jury œcuménique est justement de le souligner.

Autre chose à ajouter ?

Il est dangereux de proposer cela à un pasteur : il pourrait commencer un long sermon… Ce que je ne ferai pas J mais juste courtement ajouter que Dieu nous encourage à ne pas abandonner quand nous devons faire face à des difficultés dans notre vie. En plus de l’Évangile, il y a aussi beaucoup de films qui reflètent la vie et donnent de nouvelles perspectives aux gens. C’est pourquoi j’aime combiner ma foi avec le cinéma.

PORTRAIT RICHARD LEONARD

Richard Leonard est Jésuite, diplômé en arts de l’éducation et en théologie. Il a obtenu un doctorat en études du cinéma à l’Université de Melbourne. Il dirige l' »Australian Catholic Office for Film & Broadcasting ». Il enseigne régulièrement à l’Université catholique de Melbourne et a été chercheur invité à la School of Theatre, Film et Television de l’Université de Los Angeles, ainsi que professeur invité à l’Université grégorienne pontificale à Rome. Membre de nombreux jurys dans les festivals (Venise, Berlin, Varsovie, Hong Kong, Montréal, Brisbane et Melbourne) et auteur de plusieurs livres sur le cinéma et la foi.

Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?
C’est ma septième expérience dans un Jury œcuménique, mais c’est ma première à Cannes. Mes expériences précédentes à Berlin, Venise, Montréal, Varsovie, Brisbane et Melbourne me rassurent. Le rassemblement de professionnels du cinéma pour regarder le travail de certains des meilleurs réalisateurs du monde est à la fois passionnant et agréable. Je me suis fait de bons amis en siégeant à des jurys et j’ai toujours trouvé que les idées et les connaissances cinématographiques de mes collègues étaient aussi très profitables. Je pense que nous verrons d’excellents films du monde entier qui me mettront au défi, et certains nous inspireront. J’espère qu’un film de haute qualité artistique émergera, avec des valeurs humaines positives, qui peuvent être lues à la lumière du message de l’Évangile.
 
Comment le cinéma a pris de l’importance dans votre vie ?
En plus d’être déjà un spectateur enthousiaste, le cinéma est entré plus précisément dans ma vie en 1995 lorsque mon supérieur provincial jésuite m’a demandé d’entreprendre des études dans les médias visuels. J’ai fait le cours de troisième cycle à la London Film School, à Covent Garden, en 1996/1997. Plus tard, on m’a demandé d’entreprendre un doctorat en études cinématographiques avec le professeur Barbara Creed à l’Université de Melbourne. Dans la dernière année de mes études de doctorat, j’étais invité comme chercheur à l’École de théâtre, cinéma et télévision de l’UCLA avec le professeur Bob Rosen. Ma thèse a été publiée sous le titre Le regard mystique du cinéma : les films de Peter Weir (MUP). J’ai été nommé directeur de l’Australian Film Office en 1998 et j’ai enseigné le cinéma et la théologie et le cinéma australien à l’Université de Melbourne, l’Australian Catholic University. J’ai été pendant plusieurs années professeur invité à l’Université Grégorienne de Rome. J’ai aussi publié Movies That Matter : Lire l’objectif de la foi.
 
Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ? (Et en quelques mots, pourquoi ?)
Citizen Kaned’Orson Wells : c’était un cinéma révolutionnaire sur tant de niveaux narratifs et cinématographiques.
Les films de Peter Weir : Picnic at Hanging Rock, Witness, Dead Poets Society etGallipoli, pour n’en nommer que quelques-uns, parce que j’ai passé tant d’heures agréables à examiner chaque image à bon escient.
Of Gods and Mende Xavier Beauvois qui a remporté le Grand Prix à Cannes en 2010. Je pense que c’est l’un des films les plus intelligents jamais réalisés sur un sujet religieux.

De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur » ?
Florian Henckel von Donnersmack dans The Lives of Others (2006).
 
Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?
Tout genre de film qui met au défi le public de répondre aux demandes sociales et de justice du monde ou reflète la culture au public d’une manière qui peut être transformatrice, ou une histoire morale qui inspire le public à faire mieux, et être meilleur.
 
De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?
Pour que j’apprécie un film à la lumière de l’Évangile, il ne doit pas nécessairement être religieux dans un langage, une focalisation ou un récit. Je parlerai plutôt de paraboles sur la condition humaine ou la situation du monde qui évoquent les meilleures réponses humaines et en particulier l’espoir et amour.
 
Autre chose à ajouter ?
J’espère que nous trouverons un film pour notre prix qui n’est peut-être pas forcément grand public, mais qui, grâce à notre prix, trouvera une plus grande distribution, un public plus large et une sensibilité accrue aux problèmes les plus importants de la famille humaine.

PORTRAIT D’ALAIN LE GOANVIC

Diplômé de l’École supérieure de Commerce, cinéphile passionné, Alain Le Goanvic a créé plusieurs ciné-clubs et lancé en 2007, à Vitrolles (France), un festival « Cinéma et Aviation ». Membre de Pro-Fil depuis 2000, il en a été le Président de 2010 à 2014, et demeure membre du comité de rédaction de Vu de Pro-Fil, et rédacteur sur le Site Pro-Fil et celui du Jury œcuménique du festival de Cannes. A été juré à Mannheim-Heidelberg en 2004 et 2014, membre du jury des « Très courts métrages » à La Rochelle et du Jury interreligieux au Festival Visions du Réel à Nyon en 2012.

Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?
Je viens avec le plaisir de la découverte, car ce Jury très international va débattre de films d’une sélection très élaborée, comme chaque année. J’ai envie d’échanger et de confronter mes impressions et avis avec mes collègues, dans une ambiance ouverte au dialogue.
 
Comment le cinéma est entré dans votre vie ?
J’étais tout petit enfant quand mes parents m’ont mené au cinéma. Je me souviens de ma rencontre avec un monde magique, cet émerveillement premier ne m’a pas quitté.
 
Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ? (Et en quelques mots, pourquoi ?)
Le Mariusdes années 50 avec Raimu et Pierre Fresnay –
L’année dernière à Marienbad(Alain Resnais)
2001 Odyssée de l’espace(Kubrick) J’ai le souvenir d’un choc émotif et visuel, je n’en n’oublierai jamais les images, la musique, les sons.
 
De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur » ?
Oui, bien que le choix soit difficile, je choisis Godard !

 
Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?
Un film qui, avec les moyens du cinéma : la technique des plans, des mouvements de caméra, le montage – est servi par le scénario (un récit, des dialogues solides) et évidemment par de bons acteurs.
 
De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?
Il y a des films qui semblent habités par la Grâce qui nous montre un monde non pas « sans » Dieu mais « avec » Dieu. Il y a des films qui disent oui aux valeurs de solidarité et de souci de l’Autre. Je citerai Babel, Des hommes et des dieux, Eurêka,  secrets and lies…
 
Autre chose à ajouter ?
Merci d’avoir posé ces questions, car elles m’ont permis d’expliciter mes pensées.