BLACKKKLANSMAN

La bombe BlacKkKlansman de Spike Lee a enfin explosé dans les salles du Festival de Cannes… explosion de rires, de colère, d’engagement politique et de sublime cinéma. Ce retour du réalisateur américain était fortement attendu et il ne m’a pas déçu mais au contraire percuté au cœur et ravi. Je vous raconte…

BlacKkKlansman c’est l’histoire vraie et surprenante qui se déroule dans les années 70 de Ron Stallworth qui fut le premier officier de police afro-américain de Colorado Springs à s’être infiltré dans l’organisation du Ku Klux Klan. Étonnamment, l’inspecteur Stallworth et son partenaire Flip Zimmerman ont infiltré le KKK à son plus haut niveau afin d’empêcher le groupe de prendre le contrôle de la ville.

Disons le tout de suite, ce stupéfiant fait divers est une perle précieuse offerte à Spike Lee pour affirmer ses positions politiques et, une fois de plus, combattre le racisme face à face et, plus largement, tout ce qui divise des populations. Mais pour s’y employer le cinéaste mixe avec talent l’humour et la militance.

Humour qui devient parfois ironie ou caricature permettant ainsi de ridiculiser les idées racistes du Ku Klux Klan. Qui se gratifie de « private joke » nombreux ou clins d’œil bien repérables. Mais aussi cette démarche directement politique et militante dopée par une rythmique percussive et redoutablement efficace. On passe de l’éclat de rire au silence profond, des larmes joyeuses à la boule au ventre. Et, par ce biais, ce juste équilibre, l’histoire se déroule naturellement comme cela se produit d’ailleurs dans la vraie vie.

Des séquences viennent aussi s’incruster façon « storytelling » et amplifier la dramaturgie en nous plongeant face à la réalité abjecte de la haine. Je pense notamment là, par exemple, à ce moment où ce vieil homme (incarné par Harry Belafonte, le premier acteur noir à avoir lutté pour les Droits Civiques) raconte à une assemblée de jeunes activistes noirs le lynchage de Jesse Washington, martyr de l’histoire afro-américaine, qui fut émasculé, carbonisé, et pendu à un arbre. Les photos de son corps calciné furent même imprimées et vendues comme cartes postales. Séquence montée admirablement en parallèle avec le discours glacial de David Duke, grand maître du Klan, à ses adeptes établissant un parallèle évident entre cette idéologie (« rendre sa grandeur à l’Amérique », « America first »), et les slogans de campagne présidentielle de Donald Trump façon « Make America Great Again ». Sans spoiler plus qu’il n’en faut, la fin est à ce titre aussi exemplaire avec des images récentes du rassemblement de toutes les factions racistes et suprémacistes américaines à Charlottesville, le 12 août 2017 que précisément Donald Trump n’a que trop honteusement validé.

Très appréciable aussi le questionnement proposé régulièrement autour de  personnage principal, l’inspecteur Stallworth, policier et noir, ce qui paraissait antinomique à l’époque. Comment conçoit-il sa participation à la cause noire. Et d’ailleurs, en suspend, qu’est-ce qu’être noir et américain aux USA ? Tout n’est pas si simple et Stallworth reconnaitra ainsi trouver génial une partie du discours du leader afro-américain Kwame Ture tout en se sentant en profond désaccord sur certains points.

Parlons aussi cinéma… Nous sommes à Cannes ! Et Spike Lee nous prouve encore qu’il demeure un immense réalisateur qui ose encore et toujours. Une cadence incroyable, une maitrise de la caméra et du montage et des acteurs formidables. Adam Driver évidemment (ce n’est pas nouveau !) mais aussi un vrai coup de chapeau au duo composé par John David Washington (le papa Denzel peut être fier !) et la magnifique Laura Harrier. J’aimerai évoquer aussi « la bande d’affreux ». Jouer le méchant n’est pas toujours simple, surtout quand la bêtise humaine (le mot est faible) en est son ADN… Jasper Pääkkönen, Topher Grace, Paul Walter Hauser, Ashlie Atkinson sont tous parfaits dans leurs rôles respectifs. Et puis, Spike Lee oblige, la bande son est aussi immense signée notamment par le trompettiste, compositeur et arrangeur de jazz américain Terence Blanchard.

Vous l’aurez compris, BlacKkKlansman m’a percuté de plein fouet et s’ajoute aux deux coups de cœur de cette première semaine cannoise, Leto et Une affaire de famille (et à un niveau différent Yommedine).

 

UNE JOURNÉE DE CONTRASTES CANNOIS

Comme chaque année, il y a des jours marqués par les contrastes lors d’un Festival de Cannes. Il y en a constamment de toutes sortes, mais dans la programmation aussi peuvent s’enchainer des genres, des émotions, des cultures qui peuvent vous donner l’impression de perdre vos repères. Ce fut un peu le cas pour moi aujourd’hui…

Tout commence à 8h30 avec la première projection presse du jour dans le Grand Théâtre Lumière. Un événement qui a fait le buzz depuis de nombreuses semaines : La présentation du nouveau « Mad Max Fury Road ». Une affiche qui annonce la couleur « Seuls les fous survivent ». Vous aviez peut-être imaginé, fantasmé sur la folie possible de Miller dans ce nouvel et quatrième opus… et bien, c’est gagné, version plus, plus, plus ! Une course haletante du début à la fin faite de personnages déjantés et improbables, des explosions et un son dont la puissance n’a d’égale que le rythme du film (qui ne tarde pas puisqu’il vous faudra prendre votre souffle car la première demi-heure risque sinon de vous achever !). Alors bien entendu, il faut aimer le genre, mais une chose est sûre Miller s’est appliqué, s’est fait plaisir et ravira un grand nombre de spectateurs, comme d’ailleurs les applaudissements de fin de séance l’ont déjà démontré.

Bon, mais après 2h de « Mad Max », on se dit qu’il risque d’être difficile d’enchainer… surtout quand la séance suivante démarre pile 30 minutes après. Séance d’ouverture de la sélection « Un certain Regard » dans la salle Debussy avec « An », un film japonais de Naomi Kawase. Et alors, quel bonheur de se trouver apaisé par la douceur, la poésie et un certain humour grâce à cette histoire de pâtisseries mais aussi de relations humaines, d’image de soi, de maladie, de vieillesse et de sagesse. Ce ne sera sans doute pas LE film du Festival, mais l’avoir découvert au sortir du précédent était véritablement délicieux.

La journée se poursuit avec des rendez-vous, des rencontres et également une initiative bien sympathique sur le stand du Jury œcuménique au Marché du Film, l’organisation de mini-conférences dont la première était donnée par le pasteur et théologien protestant Serge Molla sur le rapport entre Bible et Cinéma.

Le temps passe et déjà l’heure de se diriger à nouveau vers la salle Debussy pour un nouveau film en compétition. Un film qui s’annonce difficile, loin de la folie post-apocalyptique et des déserts de « Mad Max », mais grandement aussi loin des cerisiers en fleurs de « An ». « Le fils de Saul », première œuvre du réalisateur hongrois László Nemes, est une plongée au cœur de l’horreur d’Auschwitz. Et comme attendu, c’est un sentiment profond d’oppression qui en ressort. À cause, évidemment, de l’ignominie des massacres, de la haine mais aussi par le rendu du format carré réduisant l’espace visuel et surtout par le choix d’utiliser la caméra en une sorte de corps à corps continuel avec Saul, le héro de l’histoire, engagé dans une quête impossible, celle de tenter de sauver le corps de son enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture. Un film sombre et dur mais ô combien utile et bon de retrouver au milieu des toutes ces paillettes cannoises.

Après tout ça, quelques minutes de marche et de réflexion s’impose avant de prendre mon repas du jour suivi d’une bonne douche, l’écriture de cet article… et un peu de repos, car demain, et bien… on continue !