THE DEAD DON’T DIE

Jim Jarmusch ouvre ce 72ème Festival de Cannes avec un film de zombies qui surtout dresse un portrait sombre de notre existence de morts-vivants.

Synopsis : Dans la sereine petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. Mais personne ne pouvait prévoir l’évènement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur Centerville : THE DEAD DON’T DIE – les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir. La bataille pour la survie commence pour les habitants de la ville.  

C’est donc avec le nouveau Jim Jarmusch The Dead Don’t Die que s’ouvre cette quinzaine. Film festif dans sa forme mais apocalyptique dans son message, il combine les éléments clés de ces deux genres respectifs en y mêlant une certaine autoparodie et quelques savoureux clins d’œil cinématographiques et musicaux. 

Si l’on rit beaucoup, c’est malgré tout un sentiment de pessimisme et encore plus de résignation amère qui imprègne l’histoire. Jim Jarmusch ne semble pas, en effet, trouver grand-chose au monde qui mérite d’être sauvé, et c’est un violent direct qu’il assène contre le matérialisme, l’Amérique de Trump et notre apathie collective. Dans cette approche scénaristique un hommage est rendu à des pionniers du genre comme George A. Romero, qui avait compris depuis longtemps que les zombies pouvaient être des métaphores efficaces pour de nombreux malheurs sociaux, comme aujourd’hui, par exemple, ce réchauffement de la planète et la négation de certains refusant malhonnêtement de l’entendre.

Sans doute moins accompli et moins réfléchi que ses films récents, comme Only Lovers Left Alive et le sublime et poétique Paterson, Jarmusch cherche clairement à provoquer. Il  ne s’évertue pas être subtil dans son regard sur les pires aspects du monde moderne, surtout quand les légions réanimées commencent à avoir envie des vices qu’elles aimaient quand elles étaient vivantes, y compris les téléphones portables, du Chardonnay, Internet ou encore du café. Jarmusch exprime expressément son dédain pour notre époque distraite et consumériste, et bien que sa critique ne soit, une fois encore, ni nuancée ni originale, il la complète avec des observations intéressantes sur la façon dont nous sommes devenus habitués à notre réalité de plus en plus dysfonctionnelle et dangereuse. Et là où The Dead Don’t Die est le plus tranchant, c’est précisément quand il montre à quel point les vivants peuvent être blasés autour de ces créatures affamées. Dans notre monde moderne, les zombies ne sont qu’une terreur de plus que nous avons appris à normaliser.

 

Et puis, il y a bien évidemment ce casting de luxe… Outre les sublimes Bill Murray et Adam Driver, Chloë Sevigny, Tom Waits, Steve Buscemi, Danny Glover, Selena Gomez, Rosie Perez, RZA, Iggy Pop et Tilda Swinton sont de la fête ! Petite mention spéciale et personnelle à l’ermite, Tom Waits, un sans-abri rebelle qui agira comme observateur et narrateur hors écran de toute cette fable tragicomique avec cet humour à la fois ordonné et absurde qui est la marque de Jarmusch.

Mais « Cela ne va pas bien se terminer », comme le murmure inlassablement le policier joué par Adam Driver, privilégié initié au script du réalisateur… comme pourrait-on peut-être le dire aussi, avec une lecture « chrétienne » des événements et à la lumière d’un script biblique. Un texte qui, lui, apporte aussi de l’espérance au « scénario » et surtout nous invite justement à ne pas nous installer dans une « fatalité d’observation » mais à nous relever les manches et nous engager coûte que coûte pour un monde meilleur.  

POÉTIQUEMENT VÔTRE… PATERSON

Des pépites qui passent parfois trop ou totalement inaperçues… il en existe plein au cinéma. Que Paterson, le dernier Jim Jarmusch n’en soit pas un de plus, par pitié ! Car, dans cette fin d’année, si vous voulez vous faire juste du bien tout simplement, c’est bien ce film qu’il faut aller voir !

Paterson vit à Paterson, New Jersey, cette ville des poètes, de William Carlos Williams à Allen Ginsberg, aujourd’hui en décrépitude. Chauffeur de bus d’une trentaine d’années, il mène une vie réglée aux côtés de Laura, qui multiplie projets et expériences avec enthousiasme et de Marvin, bouledogue anglais. Chaque jour, Paterson écrit des poèmes sur un carnet secret qui ne le quitte pas…

En parlant avec un ami cinéphile il y a juste quelques jours, nous nous disions qu’il est assez amusant d’entendre dire d’un film qu’il est poétique. En général, ce qualificatif sous entend que la personne s’est un peu ennuyée, peut être même endormie, ou alors n’a rien compris à l’histoire. Alors n’allez surtout pas croire cela de Paterson… car il s’agit bien d’un film poétique… d’une poésie intense, envoutante et omniprésente jusqu’à imprégner l’écran au sens propre comme au sens figuré. Tout parle de poésie… Elle se dit, elle s’écrit, elle se voit, elle se vit… et Jarmusch nous emporte donc poétiquement à la rencontre de Paterson et son univers fait de presque rien et de peu de monde. Il y a tout de même quelques personnages qui gravitent autours et sa compagne, la tendre et très fofolle Laura et enfin surtout l’autre star du film… Marvin le bouledogue anglais facétieux et têtu.

Jim Jarmusch nous offre une fois encore le fruit d’un talent immense qui va jusqu’à la composition de la musique qui colle à merveille à l’image. Et il y a aussi celui qui incarne Paterson. Le troublant et ténébreux Adam Driver qui est un peu la main qui pénètre délicatement un gant fait pour lui… pour la première fois… comme une seconde peau qui vient s’ajuster au contours de ses doigts (note : Je viens juste aussi de voir « American Pastoral »… on en reparle la semaine prochaine… et quand vous l’aurez vu, vous comprendrez mieux cette question de mains, de gants…).

Donc pas d’hésitation, Paterson est beau, est bon. Une dégustation obligée en cette période de fêtes ! Juste un grand dommage… qu’il soit reparti du Festival de Cannes dernier (comme beaucoup d’autres méritant) sans la moindre récompense. Mais c’est souvent le cas de la poésie finalement… et bien tant pis… moi j’aime j’aime j’aime !