Réflexion théologique… vers les étoiles

Le titre du nouveau film de James Gray, « Ad Astra », est tiré d’une locution latine « Sic itur ad astra » signifiant « C’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles ». L’idéal finalement pour n’importe quelle histoire de science-fiction ou plus précisément d’odyssée spatiale… mais ici, ce sens prend une orientation encore plus particulièrement appropriée et savoureuse avec cet excellent film parabolique qui est, de surcroit, l’un des plus intéressants de l’année d’un point de vue théologique.

Si la gravité nous pousse littéralement toujours vers la Terre, les humains ont toujours visé les étoiles, insatiablement curieux de savoir ce qui (et qui) se trouve tout là-haut. Pour illustrer cette réalité, il y a quelques années, une compagnie hollandaise a fait paraître une annonce pour une mission à sens unique vers Mars. Ceux qui se sont inscrits devaient être prêts à abandonner leur famille, leurs amis et leurs animaux de compagnie. Ils devaient également accepter de passer 521 jours dans un véhicule spatial à l’étroit. Combien de personnes, selon vous, se sont inscrites ? Ce projet a reçu 78.000 candidatures…

Ad Astra s’intéresse à la façon dont cette orientation toute humaine crée des tensions : entre le haut et le bas, le lointain et le juste ici, l’attrait de l’exploration et la gratitude pour la maison Terre. James Gray s’était déjà penché sur cette tension dans son précédent film, Lost City of Z en 2017, mais avec Ad Astra, elle prend une dimension spirituelle bien plus manifeste. Depuis que l’homme, à Babel, a désiré la verticalité, il cherche à transcender les limites de la gravité et travailler un chemin vers la divinité. Et le film s’ouvre précisément sur une séquence fascinante qui se déroule, dans un « futur proche », sur une « antenne spatiale » Babel-esque qui s’étend de la surface de la Terre vers l’espace. L’image est frappante, mais surtout interpelle quand on voit la petite taille de l’homme (le personnage de Brad Pitt, Roy McBride) grimper dessus et en tomber, s’élançant vers la Terre depuis une hauteur ahurissante. La gravité gagne toujours ! C’est une ouverture appropriée, car Ad Astra est aussi une histoire de « lâcher prise ». Il s’agit autant d’un voyage vers l’intérieur que d’un voyage vers les étoiles. D’un point de vue poétique, les images extérieures de l’exploration spatiale peuvent être interprétées comme une métaphore du voyage spirituel interne de Roy McBride, à la recherche de la paix et d’une certaine compréhension de lui-même.

Cette scène d’introduction signale aussi, en y réfléchissant bien, la question profondément théologique du film : Pourquoi l’homme est-il si avide de quitter la belle planète qui lui a été donnée pour explorer l’infini et au-delà ? Aucune autre créature terrestre ne fait cela. Les animaux n’essaient pas de fuir leur planète. Seuls les humains ont ce besoin effronté de repousser les limites pour voir et expérimenter ce qui semble hors de portée. Le film reflète ainsi la célèbre phrase de Robert Browning explicitement citée d’ailleurs dans Lost City of Z : « Il faut vouloir saisir plus qu’on ne peut étreindre, – Sinon, pourquoi le Ciel ? »

Atteindre ce qui est au-delà de nos limites, braver l’interdit, entretenir une insatisfaction permanente… c’est en partie ce qui a défini l’humanité depuis le jardin d’Éden. D’après le texte biblique, la recherche du fruit défendu par Adam et Ève a ainsi conduit à la chute de l’humanité. Ils n’étaient pas satisfaits du monde qui leur avait été donné. Ils en voulaient plus. Il est alors intéressant de noter, pour l’anecdote, que le personnage de Brad Pitt est le mari séparé d’une femme qui se prénomme Ève (Liv Tyler), et le fils d’un père (Tommy Lee Jones) dont l’absence est une blessure béante.

Clifford McBride a quitté la maison lorsque son fils Roy n’avait que 16 ans. Il est allé dans les étoiles, devenant un héros de la NASA et le premier homme à visiter Saturne et Jupiter. Il n’a jamais regardé en arrière et a fini par disparaître. Ad Astra suit Roy alors qu’il cherche à localiser un signal de détresse provenant du navire que son père a commandé près de Neptune. Son père pourrait-il être encore en vie ? Pourraient-ils être réunis après toutes ces années ? Pour Roy, la recherche est chargée de tension émotionnelle (« Je ne sais pas si j’espère le trouver, ou finalement me libérer de lui ») parallèlement à celle spirituelle susmentionnée entre « ici-bas » et « en haut ».

Si la structure narrative du film est d’abord géographique – dans un voyage à travers le système solaire, de la Terre à Neptune, avec des arrêts entre les deux, chacun comportant son lot d’aventures –  la vraie trajectoire est émotionnelle, se situant au cœur de l’expérience humaine – trouver un sens à la vie et s’attaquer au fait d’être laissé pour compte. Cette dernière trajectoire passe visuellement de scènes d’action palpitantes (dont une mémorable poursuite et fusillade à la surface de la Lune) à la contemplation progressivement plus calme vers la fin. Le spectateur remarquera aussi comment la structure du film passe d’un environnement peuplé d’humains à celui de l’isolement, de sorte que plus Roy s’éloigne de la Terre, plus sa solitude rejaillit. Ce que l’homme gagne en émerveillement et en aventure, en voyageant plus loin, il le perd en humanité…

Il est intéressant de noter que les astronautes du film sont les personnages les plus religieux. Clifford, dans un message vidéo, affirme être « submergé de voir et de sentir de si près la présence de Dieu » quand il est dans l’espace. Il décrit sa mission comme « l’œuvre de Dieu ». D’autres astronautes dans le film sont priants, bénissant un camarade tombé au champ d’honneur avec ces mots « Puisses-tu rencontrer ton Rédempteur face à face et jouir de la vision de Dieu pour toujours. » Du point de vue de Roy, c’est la frustration et la blessure qui semblent plus fortes. Son père l’a quitté, lui et sa mère, parce qu’il était plus intéressé par « monter vers Dieu ». La Terre n’avait rien d’intéressant pour lui. Le ciel l’aurait appelé. Le Visage invisible était plus séduisant que les visages connus de son propre fils et de sa propre femme… Cette pseudo-religiosité n’est pas décrite ici de la meilleure des façons laissant comprendre le risque que certaines personnes soient si spirituelles qu’elles ne sont pas ou plus de bonnes personnes terrestres. Ce tragique défaut de Clifford et d’autres comme lui est qu’ils sont davantage dans une pulsion permanente « vers les étoiles », cherchant à dépasser le visible, que par un désir de « goûter et voir » (Ps 34.9) la bonté de Dieu qui s’exprime dans ce monde. N’est-ce pas finalement une critique globale d’un défaut tout humain… Combien de fois notre désir insatiable pour ce que nous n’avons pas nous amène-t-il à abandonner, à ignorer ou à déprécier les bons cadeaux que nous possédons ? Combien de fois nos yeux errants trahissent-ils notre capacité à voir ce que nous avons, à en être reconnaissants et à louer Dieu pour cela ? C’est ainsi souvent le point d’origine du péché : l’ingratitude, la curiosité ou l’envie plus que le contentement. L’agitation sur la fidélité. Le fait que Clifford croit que la Terre « n’a rien pour moi » révèle combien il vit la réalité de Romains 1.19-21 – ayant rejeté ce que l’on peut connaître de Dieu à travers ce qui est manifestement là, dans la création, il s’égare dans sa pensée, son cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Il est devenu aveugle à ce qu’il pourrait voir de Dieu juste devant lui.

James Gray nous rappelle que n’avons pas besoin d’aller tout en haut pour trouver la solution (et nous ne le pourrions pas). C’est Dieu qui est descendu pour nous sauver. Notre espérance n’est pas dans une mission de l’homme « vers les étoiles » pour rejoindre Dieu, mais dans la mission de Dieu « vers la terre » pour être avec l’homme. Quand nous levons les yeux vers les étoiles, émerveillés, notre question instinctive est souvent : « Y a-t-il quelqu’un d’autre au-delà de tout ça ? Sommes-nous seuls dans l’univers ? » Mais nous devrions plutôt et surtout réfléchir à la magnifique vérité que Dieu est venu jusqu’ici. Il est avec nous. Nous ne sommes, en effet, pas seuls dans l’univers. Et finalement, notre question ne devrait-elle pas plutôt ressembler à celle de David (Ps 8.4), qui regardait les étoiles et demandait : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? Qu’est-ce qu’un être humain pour que tu prennes soin de lui ? ».

 

PORTRAIT PIERRE-AUGUSTE HENRY

Jeune professionnel des médias et festivalier cannois régulier aux côtés du Jury Œcuménique, il est diplômé de l’Essec en 2013 où il fut président du ciné-club. Dans ce cadre, il organise des cycles de projections thématiques en partenariat avec d’autres associations cergypontaines, et distribue en festivals le catalogue de courts-métrages produits par le ciné-club. En 2016, il est juré SIGNIS au festival Lumières d’Afrique de Besançon, puis au FilmFestival Cottbus en 2017.

Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?

Tellement heureux de rencontrer les autres membres du Jury. C’est une chance formidable de vivre un Festival de cette façon. La sélection est nettement renouvelée, et je m’attends donc à beaucoup de découvertes et de surprises. J’espère que nous aurons un large corpus de films à considérer, afin que nos discussions soient les plus enrichissantes possibles.

Comment le cinéma est entré dans votre vie ?

Je suis né à Cannes et ai passé mes 20 premières années ici avant d’aller étudier puis travailler à Paris. Mes parents étaient déjà engagés autour du Jury Œcuménique et j’avais la chance de voir quelques films chaque année, principalement au Certain Regard. La cinéphilie m’est venue comme ça. D’ailleurs, un des premiers films « cannois » dont j’ai encore un vif souvenir est un docu-fiction kazakh, Tulpan, et dont le réalisateur est réinvité 10 ans plus tard – cette fois en Compétition.

Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ?

2001 : L’Odyssée de l’espace reste, pour moi, le plus grand film de cinéma. Celui qui réunit toutes les potentialités du support au service d’une énigme fondamentale, pour un voyage total qui est propre à chaque spectateur. La projection de la pellicule originelle de 1968, restaurée en 70mm, est l’événement majeur du festival cette année.

J’ajouterai deux autres films qui n’ont que le grand écran pour corps. D’abord, Tropical Malady, un chef d’œuvre aussi singulier que toute la filmographie d’Apichatpong Weerasethakul, et qui donne au cinéma une fonction hypnothérapeutique. Puis, Les Moissons du Ciel, qui est une leçon de dramaturgie et de photographie, précurseur de tout le southern gothic américain contemporain, et qui a infusé bien au-delà du genre et des frontières.

De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur »

Beaucoup et de cinémas très différents ! Kelly Reichardt, Harmony Korine, Whit Stillman, James Gray, Miguel Gomes… mais Paul Thomas Anderson avant tout !

Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?

Il y a une multitude de façons, pour un film, d’établir une relation avec son public, et c’est tout autant de définitions d’un « bon film ». L’exigence d’écriture et la rigueur de réalisation me semblent être des éléments essentiels, que l’on choisisse de s’adresser au ventre, au cœur ou à la tête.

De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?

Je pense que la recherche de transcendance est intrinsèque au 7ème art, cela fait même partie de ce qui définit le Cinéma. C’est bien sûr visible dans les charpentes narratives en fonction de l’histoire contée, mais surtout dans la façon dont la caméra va filmer sur telle ou telle scène (la super-symétrie Kubrickienne, la caméra-stylo Malickienne). La question spirituelle vient donc assez naturellement, il me semble, lorsque l’on est face aux images. Pour ma part, j’y suis culturellement rattaché par la chrétienté, mais la question est universelle.