UN CHOCOLAT QUI SE DÉGUSTE

Il est des héros qui parfois tombent dans l’oubli. Le réalisateur Roschdy Zem permet aujourd’hui d’en faire ressurgir un du passé, en la personne du clown Chocolat, afin de lui rendre hommage et nous faire découvrir une histoire remarquable.

Inspiré d’un ouvrage biographique signé de l’historien Gérard Noiriel, le film s’ouvre à la Belle Époque au moment où Rafael Padilla, né esclave à Cuba et devenu le « roi nègre cannibale » d’un petit cirque de province, fait la rencontre de George Footit, célèbre clown blanc et acrobate mais en perte de vitesse, qui lui propose de former un duo comique. Le succès de leur numéro – inédit – les conduit rapidement à la capitale jusqu’au Nouveau Cirque parisien, où Chocolat voit sa vie basculer, entre célébrité, rencontre amoureuse et discriminations.

Du cirque au théâtre, de l’anonymat à la gloire, Roshdy Zem nous raconte avec grâce et finesse l’incroyable destin du clown Chocolat, premier artiste noir de la scène française. Sans trop dévoiler ce parcours exceptionnel, Chocolat nous fait passer du rire aux larmes, de la joie à la colère. Le scénario se focalise en fait surtout sur l’évolution de la relation qu’entretiennent les deux personnages complexes joués admirablement par Omar Sy et James Thierrée, sur la piste, bien entendu, mais aussi en dehors. L’amitié qui se tisse rapidement dans la mise en place du duo se retrouve mise à mal quand Chocolat réalise, au travers d’une tierce personne, qu’il sera tous les soirs le souffre-douleur, « le nègre à qui on botte les fesses », et qu’il veut s’émanciper et suivre sa propre voie artistique. S’ajoutent les tentations naturelles liées à l’argent, à la gloire subite…

C’est une histoire qui nous est racontée de la plus belle des manières. La photo est d’une grande élégance, nous permettant ainsi de plonger dans ce Paris de la Belle époque reconstitué avec allant l’atmosphère culturelle et artistique. La musique de l’immense Gabriel Yared est juste parfaite (un peu comme toujours avec lui). Et bien sûr, comment ne pas appuyer sur le remarquable jeu des acteurs dans leur totalité. Evidemment, Omar Sy et James Thierrée sont exceptionnels et collent incroyablement à leurs personnages touchants et torturés à la fois. Ce Chocolat semble être un parent éloigné d’Omar qui d’ailleurs, dans son parcours personnel à des points communs étonnant avec lui. Quand au petit fils de Chaplin, là aussi le choix devient une évidence et permet au grand public, qui ne l’aurait pas encore remarqué, de découvrir ce génie de la scène. Mais les seconds rôles sont aussi très forts avec des personnalités qui émergent constamment grâce aux comédiens et à la mise en scène : Delvaux (Frédéric Pierrot), Oller (Olivier Gourmet), Marie (Clotilde Hesme) et plusieurs enfants qui passent sur le chemin de Chocolat n’en sont que quelques exemples.

Un film d’une rare puissance émotionnelle qui fait beaucoup de bien dans la production cinématographique française et réussi le challenge de concilier œuvre populaire et film engagé. Car oui, il y du film d’auteur dans Chocolat et matière copieuse à réfléchir ou échanger.

 

> Pour rejoindre la réalité de Rafael Padilla, il est à noter que le clown Chocolat, contrairement à l’idée véhiculée, n’est pas enterré dans la fosse commune mais au cimetière protestant de Bordeaux. Une cérémonie officielle est organisée au cimetière protestant de Bordeaux en présence du pasteur Valérie Mali de l’Eglise protestante Unie,  des élus municipaux, de nombreuses associations citoyennes, culturelles et antiracistes, le samedi 6 février à 11h rue Judaïque.

 

QUAND LE PROPHÈTE INTERPELLE CANNES

Il y a parfois des moments rares à vivre au Festival de Cannes. Ce soir, ce fut le cas, avec une soirée spéciale présentant en avant première mondiale des portions d’un film d’animation en cours de réalisation… L’adaptation d’un livre pas comme les autres : LE PROPHÈTE.

Le Prophète est un livre du poète libanais Khalil Gibran (1883-1931) publié en 1923 en anglais et qui est devenu un immense succès international traduit dans plus de quarante langues. L’ouvrage combine les sources orientales et occidentales du mysticisme et présente sous une forme poétique questions et réponses sur les thèmes les plus divers posées à un sage. L’amour, le mariage, les enfants, le travail, la joie, la souffrance, la prière, le plaisir, la mort sont ainsi quelques uns des sujets abordés de façon poétique, philosophique et spirituelle.

Quel magnifique matériel donc mais également aussi, naturellement, quel défi pour envisager de mettre en images un tel texte. Salma Hayek s’est jetée dans l’aventure et le choix de le faire sous forme de film d’animation s’est alors imposé. Elle a su s’entourer de quelques uns des maitres en la matière qui ont, eux aussi, été séduit par cette aventure si particulière. Roger Allers (Les rebelles de la forêt), les frères Brizzi (Astérix et la surprise de César), Joann Sfar (Le chat du rabbin), John C. Gratz (Oscarisée en 93 pour Mona Lisa descending a Staircas), Tomm Moore (Brenda et le secret de Kells) Nina Paley (Sita chante le blues), Bill Plymton (Les amants électriques), Michel Socha (Laska) en sont quelques uns, chacun participant dans son style, avec sa couleur propre pour livrer au final un long métrage à la fois uni mais aussi monté un peu comme un film à sketchs (chaque chapitre étant illustré par un artiste et le tout s’unissant au travers d’une seule histoire et dans un style unique).

 

  

 

 

 

 

 

Si, nous n’avons eu l’occasion de ne voir que quelques uns des ces chapitres et des extraits de l’histoire centrale… on est déjà conscient d’être là face à une petite pépite à venir. Un films à part, collant à un ouvrage unique, et conçu avec une constante recherche d’élégance, de beauté et d’émotions.

 

   

 

 

 

 

 

La cerise sur le gâteau fut bien sur en plus de vivre ces moments en compagnie des artistes eux mêmes… les illustrateurs, Gabriel Yared (qui signe magistralement une partie de la Bande originale) et surtout Salma Hayek en personne comme maitresse de cérémonie. A ceux-là ajoutez quelques stars invitées comme Gérard Depardieu et Julie Gayet (pour deux instants de lecture du Prophète), Mika (en tant qu’artiste libanais), Zoé Saldana (amie de Salma) et de nombreuses personnalités tel le ministre de la culture du Liban… et vous avez là les éléments d’une soirée très spéciale au cœur de ce Festival 2014.

Un étonnant moment à Cannes hier soir… à la fois par l’originalité du concept même de ce genre de soirée (présentant un film en cours de réalisation et y mêlant des interventions artistiques et des explications techniques), que par les sujets mêmes abordés où Dieu et la spiritualité sont toujours là présents. Personnellement… des moments comme ceux-là, j’en redemande !