THE MEYEROWITZ STORIES, une affaire de famille

The Meyerowitz Stories, films du réalisateur américain Noah Baumbach. est disponible depuis ce vendredi sur la plateforme Netflix. Casting impressionnant avec Ben Stiller, Adam Sandler, Elizabeth Marvel, Emma Thompson, et un Dustin Hoffman remarquable.

Fraîchement séparé, Danny Meyerowitz (Adam Sandler) vient s’installer à Brooklyn chez son père Harold (Dustin Hoffman), un sculpteur raté qui a refait sa vie avec l’excentrique Maureen (Emma Thompson). Un événement inattendu va l’obliger à aplanir ses différends avec Matthew (Ben Stiller), son demi-frère businessman, et Jean (Elizabeth Marvel), sa demi-sœur dépressive…

Chronique familiale new-yorkaise à la Woody Allen (le papa spirituel de Noah Baumbach), The Meyerowitz Stories nous plonge dans le récit intergénérationnel d’une fratrie en conflit rassemblée autour de leur père vieillissant, joué avec son talent habituel par le classieux Dustin Hoffman. Il faut le dire… le cinéma, c’est aussi parfois, juste prendre un bon moment, sourire, se détendre et se laisser prendre par une belle histoire, bien jouée, bien ficelée. Et c’est vraiment le cas ici et même le point fort de Noah Baumbach dans cette dernière œuvre.

Et puis justement, Dustin Hoffman… 80 ans, et une pêche incroyable lui donnant de nous proposer un véritable one man show. Dans le rôle de ce sculpteur intello extrêmement désagréable, surtout préoccupé par la postérité de son œuvre, bien plus que par les tourments intimes de ses enfants, il arrive néanmoins à développer un mélange de tendresse et de folie douce. Ainsi, c’est l’ensemble du film qui se voit touché de cette grâce et l’histoire parvient à procurer de l’émotion dans les dialogues pleins d’humour, mais aussi de la légèreté dans les scènes plus dures.

    

On pourra toujours y voir aussi un peu plus en s’attachant aux ressorts du scénario. Et puisque 2017 est marquée par la thématique de la fraternité et de la réconciliation pour le protestantisme français dans cette année de commémoration des 500 ans de la Réforme, alors c’est un film qui peut faire sens et servir pour discuter et réfléchir ensemble. Car dans l’histoire, rien ne va plus vraiment dans cette famille recomposée où non dits, blessures du passé, frustrations, et plein d’autres choses encore ont laissé des cicatrices toujours ouvertes. Et pourtant… la réconciliation ou restauration est peut-être encore possible, le pardon offert… et tout ça dans une certaine bonne humeur et fraicheur new-yorkaise d’un milieu bourgeois-culturel assez « folklorique ». 

The Meyerowitz Stories… un excellent divertissement, de qualité, et ouvrant à plus si on le veut.

LE LION ET LA BARRIÈRE

Si ce titre d’article sonne comme une fable, ce n’est surtout pas une affaire de morale qui lie ses deux sorties cinéma ce 22 février. FENCES et LION ont en commun l’émotion et la vie. Des histoires d’existences et de famille nous sont là racontées avec maestria. Ce qui, par contre, les différencie fondamentalement se situent dans le décor et les mouvements de caméra. D’un côté un quasi huit-clos, marqué par le théâtre, où la caméra est plantée pour l’essentiel dans la cour d’une maison des quartiers ouvriers de Pittsburgh dans les années 50 et de l’autre une sorte de road-trip dans les vastes étendues de l’Inde et de l’Australie avec des travellings plongeants et une histoire faite de voyage et de mouvements.

FENCES, film réalisé et interprété par Denzel Washington avec à ses côté l’extraordinaire Viola Davis, est adapté de la pièce de théâtre éponyme d’August Wilson. Aucune pièce n’a eu autant de retentissement et de succès que FENCES, qui a été montée pour la première fois en 1985. Ce drame familial a été joué 525 fois à Broadway, plus que toute autre œuvre de son auteur, et a remporté les trois récompenses les plus prestigieuses : le Pulitzer, le Tony Award et le New York Drama Critics’ Circle Award.

C’est l’histoire bouleversante d’une famille où chacun lutte pour exister et être fidèle à ses rêves, dans une Amérique en pleine évolution. Troy Maxson aspirait à devenir sportif professionnel mais il a dû renoncer et se résigner à devenir employé municipal pour faire vivre sa femme et son fils. Son rêve déchu continue à le ronger de l’intérieur et l’équilibre fragile de sa famille va être mis en péril par un choix lourd de conséquences…

Pour évoquer ce film, ce qui me vient en premier lieu, c’est la puissance des mots. Rarement on aura vu un film aussi bavard mais surtout sans jamais être le moins du monde ennuyant. Une force des dialogues étonnante, évidemment liée à l’origine théâtrale, mais qui est là exceptionnellement frappante. Denzel Washington est phénoménal dans la restitution proposée, digne des plus grands tchatcheur, rappeurs ou autres maîtres du verbe. Face à lui, Viola Davis, une fois de plus, confirme une dimension artistique tout aussi exceptionnelle. Une capacité à incarner un personnage en lui apportant profondeur et authenticité qui scotchent le spectateur dans son fauteuil. Et autour de ce duo, dans un environnement réduit et où une barrière se construit lentement mais surement, conférant évidemment une métaphore de poids à l’histoire, quelques acteurs tous juste parfaits dans le jeu, la présence et la restitution d’une histoire pleine d’émotions et de sentiments.

Une histoire qui nous parlent surtout de rêves d’un homme qui restent enfermés par cette fameuse barrière (Fences, en anglais) de la propriété, évoquant surtout une certaine figure patriarcale nourrie à la frustration, fragilisée par l’amertume de sa vie conjugale et verticalement raide dans un rapport à ses fils fait d’arrogance et d’harcèlement psychologique pour se protéger lui-même.

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Si le père est le point initial de FENCES, une autre histoire familiale se raconte dans LION, mais cette fois-ci en partant du fils et dans l’absence de père. Et puis là, c’est la réalité qui conduit au scénario puisqu’il s’agit d’un biopic totalement incroyable placé sous le signe de l’émotion.

À 5 ans, Saroo se retrouve seul dans un train traversant l’Inde qui l’emmène malgré lui à des milliers de kilomètres de sa famille. Perdu, le petit garçon doit apprendre à survivre seul dans l’immense ville de Calcutta. Après des mois d’errance, il est recueilli dans un orphelinat et adopté par un couple d’Australiens. 25 ans plus tard, Saroo est devenu un véritable Australien, mais il pense toujours à sa famille en Inde. Mais peut-on imaginer retrouver une simple famille dans un pays d’un milliard d’habitants ?

Road-movie ou odyssée… LION nous invite à la fois à la beauté et l’émerveillement du voyage mais aussi à une déterritorialisation non voulue, non choisie et brutale. Cette perte et recherche de repères nous est racontée précisément en deux temps : un premier qui se joue dans les décors de l’Inde et notamment d’une Calcutta effrayante pour un gamin innocent et fragile de 5 ans, et le second dans les majestueux paysages australiens. Afin de donner d’avantage d’authenticité à ce long-métrage, la décision a été prise de tourner sur les lieux précis de l’histoire et on s’en réjouit car le voyage auquel nous invite le réalisateur Garth Davis se trouve autant dans le décor que dans les sens.

Sans révéler le contenu du film, on pourra dire que LION vient toucher l’âme du spectateur avec larmes et bonheur, mais sans tomber dans le piège du pathos ou de la mièvrerie mais plutôt comme une ode à la vie et paradoxalement autant aussi à la résilience qu’au souvenir comme si, là, les deux éléments étaient les deux faces d’une même pièce. Une sorte de parabole du fils prodigue destructurée qui serait parti non par décision personnelle mais par la force des choses… et qui ne revient pas parce qu’il a tout perdu mais au contraire riche d’une nouvelle vie mais pauvre d’une identité semblant perdue.

Comme dans FENCES, LION est servi par un casting classieux et terriblement efficace. Alors il y a bien sûr le trio de la seconde partie composé de Dev Patel (le Jamal de Slumdog Millionnaire) dans la peau d’un Saroo adulte étonnant d’expressivité et de force de persuasion dans le regard et l’attitude, d’une Nicole Kidman dépouillée de strass et de paillettes mais tellement bouleversante dans ce rôle de mère adoptive tourmentée et enfin la très belle Rooney Mara qui apporte une certaine légèreté bienfaisante tant aux personnages qu’à l’histoire elle-même. Mais il ne faudrait pas oublier cette tendre bouille qui est d’une redoutable efficacité tout au long de la première partie. Je parle là de Sunny Pawar, ce jeune indien au prénom ensolleillé comme son sourire mais aussi déchirant quand il lance son regard hagard ou se met à hurler le nom de son grand frère, hélas héros malgré lui de ce drame qui se joue devant nos yeux.

Alors cette semaine ou les suivantes, s’il vous plait… ne manquez pas ces deux grands et magnifiques films dont on ne ressort forcément pas indemne que ce soient dans nos émotions comme dans notre réflexion. Et souhaitons leur le meilleur aux Oscars 2017 dans quelques jours (dans la nuit de dimanche à lundi plus précisément), même si, cette année, les trophées seront chers face à LA LA LAND, ARRIVAL, MANCHESTER BY THE SEA ou HACKSAW RIDGE et SILENCE.

 

 

LA PUB QUI DÉRAPE

Billet d’humeur enregistré dans la matinale de Phare FM le vendredi 10 février 2017.

Phare FM : Bonjour Jean-Luc Gadreau ! Alors, qu’est-ce qui vous dérange ?

Chroniqueur : Oui. Alors je veux  d’abord préciser que je suis un vrai publivore, et ce depuis longtemps… ! Au point où il m’arrive très régulièrement d’en utiliser dans des interventions, conférences et même prédications dans des églises ! Je suis souvent épaté par la créativité, l’intelligence de ces réalisateurs qui en 30’’ arrivent à délivrer un message percutant et parfois avec un immense talent. Alors oui, il en y a aussi, que l’on pourrait gentiment qualifier de « daubes ». La daube c’est bon en cuisine, mais pas top à la tv ou au cinéma. Et puis parfois il y a, comme c’est le cas en ce moment, une publicité qui vous déclenche une crise d’urticaire, qui vous met de mauvaise humeur… ou plus simplement qui vous fait faire un Grain de Poivre sur Phare FM.

Phare FM : De quelle publicité s’agit-il ?

Chroniqueur : Je ne donnerai pas la marque, pas envie de leur faire de la pub… mais tout ceux qui regardent un peu la tv comprendront, et sinon vous la retrouverez facilement sur internet avec son titre : « Transférer rapidement de l’argent à vos proches ». Avec cet intitulé, à priori, on part sur un terrain plutôt positif, utile, intéressant… non ? Il s’agit donc d’un établissement bancaire qui développe une application smartphone pour permettre des virements rapides, directs avec, par exemple, des membres de la famille. Et là, tout part en vrille. Alors avec humour, ok… mais l’histoire qui nous est  racontée, le tableau qui se peint devant nous… donne une image désastreuse d’un rapport entre parents et enfant. On découvre un père et une mère qui, pour arriver à faire obéir leur ado de fils, branché métal et percings – d’ailleurs entre parenthèse, la caricature est assez ridicule je trouve – pour lui faire faire donc la vaisselle ou simplement baisser ou changer de musique, passent par un virement d’euros en direct de smartphone à smartphone. 

Phare FM : Ah oui, on croit voir de quelle publicité il s’agit… Et c’est pas très moral selon vous !

Chroniqueur : Oui, c’est le moins que l’on puisse dire. Et je trouve cette pub dangereuse d’un point de vue éducatif. Je ne suis absolument pas contre le fait d’encourager des enfants d’une façon ou d’une autre de temps en temps… comme pour une institutrice, de donner un bon point ou une image comme ça se pratiquait dans ma jeunesse par exemple … Mais là ça va beaucoup plus loin ! La chose qui m’a fait un peu plaisir, c’est de voir que sur la vidéo sur youtube, en commentaires, il y avait aussi pas mal de personnes qui réagissaient en disant en substance : « Scandaleux cette pub … Comment responsabiliser les jeunes aux tâches familiales en passant par l’argent ? » ou encore « Pub idiote ! Ce n’est pas comme ça que l’on arme les jeunes pour la vie ! Sans compter que pour les couvrir de ridicule vous vous y entendez ! »

Les relations humaines, la vie en société, ne doivent pas être seulement une affaire de tractation, de donnant-donnant… C’est la pire des choses je crois que d’instaurer en éducation ce système comme une règle de base. Il y a tout un texte dans la Bible qui évoque spécialement les relations humaines en appelant au respect, à l’amour, à la patience, au pardon et tout cela dans la réciprocité. Et il est frappant de voir que ce même texte  se prolonge en évoquant les relations familiales mari femme… parents enfants… avec toujours cette même réciprocité d’ailleurs et cette base de respect, d’amour et même d’autorité – saine et aimante évidemment. Et alors pour le petit plus qui nous intéresse… la fin du passage évoque une récompense… mais pas d’euros, de dollars ou de shekels : il s’agit plutôt d’un héritage fait de justice et de joie de vivre notamment ! Et tout ça me semble bien plus intéressant …!  Qu’on se le dise messieurs les publicistes !

 

Pour écouter la version audio c’est ici

 

L’ENFANT PRODIG(U)E CANADIEN

« Juste la fin du monde », la dernière réalisation du petit génie cinéaste canadien Xavier Dolan, sort demain sur les écrans français, couronné du Grand Prix du Jury mais aussi de celui du Jury œcuménique remis tous les deux lors du dernier Festival de Cannes.

Si la première récompense a suscité quelques critiques de journalistes accrédités, la seconde a d’avantage surpris. Ce fut, en tout premier lieu, l’environnement immédiat du Jury œcuménique, mais ensuite le public présent lors de la cérémonie de remise du prix, l’équipe du Festival dont Thierry Frémaux s’est fait l’écho et enfin l’intéressé lui même, Xavier Dolan exprimant son grand étonnement mais surtout son immense joie pleine d’émotions. Il est vrai que « Juste la fin du monde » n’est pas dans le schéma habituel des prix œcuméniques, et l’espérance n’est pas un élément visible du long métrage… mais… un autre regard peut être porté sur cette histoire familiale douloureuse ouvrant alors à des perspectives très intéressantes. En tout cas, une chose est certaine, « Juste la fin du monde » est encore un excellent film de Xavier Dolan, qui s’est entouré pour l’occasion d’un cinq majeur remarquable au travers de Vincent Cassel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Marion Cotillard et Gaspard Ulliel.

L’histoire : Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancœurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

Adaptée de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce, écrite en 1990, cinq ans avant que l’auteur ne succombe aux effets du sida, cette histoire nous plonge au cœur d’une famille en folie, totalement dysfonctionnelle, où l’excès devient la norme. Une outrance qui passe d’abord par les mots, le volume sonore même ou, à l’inverse parfois, un silence brutal et, lui aussi, tout autant étourdissant. Il y a aussi les attitudes, les regards… Et on voit se dévoiler bien vite derrière tout ça les blessures, les cicatrices toujours à vif malgré le temps qui passe ou plutôt à cause du temps qui passe…

Les acteurs, souvent dans un sur-jeu évident et clairement voulu, font des prouesses. Ils captivent le regard, nous font entrer dans leur folie, nous font parfois sourire mais aussi nous font serrer les dents tant la violence verbale peut parfois être intense. Face à Martine (Nathalie Baye), la mère hystérique et peinturlurée, Antoine (Vincent Cassel), le frère amer, brutal, grossier et Suzanne (Lea Seydoux), la sœur paumée à tout niveau et camée par dessus tout, Catherine (Marion Cotillard), l’épouse d’Antoine demeure extrêmement émouvante. Pleine de tendresse et en rupture visible avec les excès de part et d’autre, elle s’englue dans une impossibilité à exprimer ce qui semble bouillonner au fond d’elle et accepte son rôle de souffre-douleur. Et puis il y a Louis (Gaspard Ulliel), l’enfant prodigue, l’homosexuel sophistiqué et brillant, au regard d’une douceur frappante, qui devient une sorte d’observateur aimé et malmené… mais hélas silencieux alors que pourtant il est venu dire… bloqué par ce qu’il confesse à un moment : « J’ai peur d’eux ! ».

  

Car finalement c’est le « non-dit » qui est l’ombre planante et constante. Que ce soit dans le passé, le présent ou le futur, l’incommunicabilité l’emporte et détruit tout sur son passage. Xavier Dolan désigne ainsi là clairement l’ennemi qui ronge les relations et la famille en particulier. Toutes ces choses qu’il ne faut pas verbaliser mais qui empêchent d’aimer. Car finalement, on se demande où est l’amour ? Y en a-t-il d’ailleurs dans tout ce capharnaüm grotesque ? Peut-être, quand même, le voit-on apparaître dans les quelques éclairs de lumière subtils et éphémères qui se manifestent parfois, telle qu’une scène improbable faite de souvenirs des dimanches en famille et d’une chorégraphie sur le tube d’Ozone « Dragostea Din Tei », ou une étreinte mère-fils qui vient après cette affirmation de Martine à Louis « Je ne te comprends pas, mais je t’aime… et ça personne ne pourra me l’enlever » ou apparaît alors un autre visage de la mère. Comprendre et plus encore, connaître… un mot qui revient comme un leit-motiv régulier tout au long de l’histoire dans la bouche des uns et des autres. Car finalement qui se connaît dans cette famille, et qu’est ce connaître l’autre ?

Et puis, il faut le préciser, Juste la fin du monde est un véritable huis clos, au sens propre et figuré. Bien-sûr il y a cette sublime scène de voiture où les deux frères s’échappent de la maison pour « prendre l’air » et pour pouvoir parler. Mais c’est pour mieux s’enfermer encore dans un autre espace clos et étouffant et dans une impossibilité de communiquer. D’ailleurs Antoine le crie à son frère tout en conduisant : « Les gens qui disent rien, on pense qu’ils aiment écouter. Moi j’aime pas parler. J’aime pas écouter… J’veux qu’on m’foutte la paix ! ». Cet enfermement qui va jusqu’au bout, jusqu’à la fin… jusqu’à la dernière scène où, dans une magnifique métaphore, l’oiseau cherche à s’échapper lui aussi… mais…

Et tout ça est réalisé par un Xavier Dolan qui confirme à chaque film sa dimension artistique énormissime. Il y a un talent fou qui s’exprime dans sa façon de filmer, suivre les acteurs aux plus près, jouant avec les mises au point, les angles de vue… et utiliser une lumière qui colle parfaitement à l’histoire de ce huis clos terrifiant. Et la musique enfin, du maître Gabriel Yared (dont je suis archi fan faut il le préciser ?) et de quelques morceaux aux accents de clip, vient, telle une pierre précieuse, habiller, voire déshabiller l’histoire. Il y a du rythme, des cassures, de la rapidité et en même temps une certaine lenteur désinvolte. Paradoxal me direz-vous ?… Oui évidemment. À l’image de Xavier Dolan sans doute et de son œuvre d’une beauté rare mais pas toujours suffisamment comprise.

 

 

 

JE SUIS TON PÈRE !

Mercredi 20 avril sort sur les écrans « Le fils de Joseph », le nouveau Eugène Green dans la tradition de son approche cinématographique unique en son genre. Comme le titre le sous entend, c’est la paternité qui est au cœur de l’histoire, en y mêlant humour, gravité et spiritualité.

Vincent, un adolescent de quinze ans, a été élevé avec amour par sa mère, Marie. Celle-ci a toujours refusé de lui révéler le nom de son père. Vincent découvre qu’il s’agit d’un éditeur parisien égoïste et cynique, Oscar Pormenor. Le jeune homme met au point un projet violent de vengeance, mais, alors qu’il renonce à cet acte, sa rencontre avec Joseph, le frère d’Oscar, un homme un peu marginal, va changer sa vie, ainsi que celle de sa mère.

Revenons tout d’abord sur le cinéma d’Eugène Green que j’évoquais dans le chapeau de cet article. Un réalisateur qui vient du théâtre baroque et dont il a gardé, entre autre, une approche du dialogue particulière où toutes les liaisons sont effectuées sans exception, ne laissant ainsi place à aucune muette. Un phrasé donc très étonnant, déroutant même quand on n’y est pas habitué mais qui, en même temps, donne un vrai style, provoque une écoute différente et, parfois même, déclenche le sourire. Il y a donc le son mais aussi le visuel qui est unique chez Eugène Green. La façon d’utiliser la caméra lui est également propre, choisissant de la placer généralement en face à face avec l’acteur qui parle. Le spectateur se positionne ainsi dans les yeux de l’acteur à qui l’on s’adresse. Il entre avec intensité dans le dialogue concrètement et n’est pas simple observateur. Enfin, le jeu des acteurs est aussi marqué de l’empreinte du réalisateur. Peu d’émotions dans le verbiage. Une certaine neutralité l’emporte pour donner paradoxalement plus de force aux mots et laisser faire… « Le fils de Joseph » ne fait pas exception à la règle Green et c’est tant mieux.

Eugène Green dans le rôle d’un réceptionniste, face à Vincent

Qui est mon père ? Se demande Vincent. C’est l’histoire de sa vie… une absence, des non-dits malgré l’amour et l’attention de sa mère. Et comme face à tout secret, il y a un jour la découverte avec ses conséquences. Un père que l’on ne veut pas, que l’on n’aurait peut-être finalement préféré ne pas connaître… mais qui sans le vouloir va offrir au fils un autre père. Derrière les faits, une interrogation sur ce qui établit la paternité, sur ce qui nous permet d’être famille et de construire un avenir.

Eugène Green nous livre alors une métaphore remarquable pour appuyer le questionnement de Vincent, s’appuyant sur plusieurs scènes bibliques. Cinq tableaux pourraient-on dire, où chapitres partant de l’Ancien Testament pour finir avec la famille de Jésus. C’est la reproduction photographique du tableau du Caravage qui décore sa chambre qui sera le point de départ : « Le sacrifice d’Abraham ».

Puis passage par « le veau d’or ». Argumentaire satyrique et caricatural extrêmement efficace et drôle pour découvrir le père biologique englué dans l’univers de l’édition où l’argent serait roi, mais aussi où l’hypocrisie, l’amour de soi et l’apparence règnent en maître.

« Le Sacrifice d’Isaac » permet d’avancer dans l’histoire alors que Vincent met à exécution son plan qui consiste à sacrifier son père dans une sorte de renversement du récit originel. Son bras est aussi retenu donnant ainsi une sentence de grâce sur le géniteur.

Vincent rencontrera alors Joseph dans la quatrième partie intitulée « le charpentier ». Ce Joseph qui deviendra père adoptif au travers de la rencontre, de l’expérience, des sentiments conduisant à une relation filiale non fondée sur le sang.

Et si vous avez fait attention au pitch du film, la mère de Vincent s’appelle justement Marie. Alors comment ne devaient-ils pas se rencontrer ? Joseph, Marie… et Vincent qui deviennent famille mais qui, également, sont conduit à fuir. S’échapper de la capitale pour une aventure en Normandie pleine de péripéties burlesques mais comme toujours symboliques et constructives. Un épisode qui ne pouvait s’appeler autrement que « la fuite en Egypte ».

 

Un vrai coup de foudre personnel que ce fils de Joseph. Un film différent qui apporte de la fraicheur tout en abordant avec beaucoup de profondeur des thématiques existentielles essentielles. Osez le dépaysement, dépassez les préjugés… et découvrez un autre cinéma vraiment intéressant.