RÉDEMPTION PASTORALE

Bien dommage que Sur le chemin de la rédemption ou First Reformed dans son titre original, le nouveau film de Paul Schrader, ne sorte en France qu’en format DVD à bas prix, sans passer par la case « Salles de Cinéma »… Remarqué pourtant dans de nombreux festivals et encensé par la critique internationale, le film ne bénéficiera donc pas d’une sortie nationale. Pourtant nous sommes bel et bien là devant, sans doute, l’un des grands films d’auteurs de cette année.

 

Toller, un ancien aumônier militaire, ravagé par la mort de son fils en Irak, conseille une jeune paroissienne, Mary et son mari, un écologiste radical. Cette nouvelle mission lui permet de redonner un sens à sa vie et lui donne l’espoir de pouvoir réparer les erreurs du passé.

 

Paul Schrader (scénariste notamment de Taxi Driver et Raging Bull) revient à la réalisation en optant pour un film tournée en 4/3 avec une approche sobre et dépouillée de tout artifice, en misant sur une certaine pureté des plans, et en se concentrant sur l’expérience mystique éprouvée par son personnage principal. Le film a ainsi certaines ressemblances flagrantes avec les œuvres de Robert Bresson, Ingmar Bergman ou encore de Tarkovski. Ressemblances revendiquées par le cinéaste puisque ces noms sont ses modèles avoués. Et par son approche scénaristique, Sur le chemin de la rédemption sera sans doute à rapprocher de l’excellent Silence de Martin Scorsese.

 

Si la mise en place peut sembler un peu longue, elle permet pourtant une montée en puissance exponentielle de la tension et du suspens. La trame du scénario se déroule alors en offrant une profondeur universelle à cette histoire atypique. Très clairement, le cinéaste nous gratifie là d’un message puissant qui colle avec son temps tout en évitant l’écueil du manichéisme. Son discours est riche, car aussi pétri de contradictions et donc d’interrogations qui ne peuvent qu’interpeller, que l’on soit croyant ou non. Schrader questionne ici la position de l’Église concernant plusieurs grands enjeux contemporains mais aussi face à des questions qui touchent à l’intime, et de façon équilibrée.

 

 

 

 

 

 

Un mot enfin sur le casting duquel ressort le très juste duo composé d’Ethan Hawke qui incarne le révérend Ernst Stoller en proie à la dépression et à de profonds questionnements et la paroissienne qui lui demandera de l’aide jouée par Amanda Seyfried, sans doute dans l’un de ses plus beaux rôles, et que l’on a aussi pu voir récemment dans un autre genre avec le deuxième opus de Mamma Mia.

 

Crise de foi, remise en question, dépression, suicide… mais aussi résilience, amour, optimisme, éthique… des mots qui résonne aussi puissamment que le film est fort, complexe, touchant et tout simplement beau… de riches arguments pour au moins acheter le dvd à moins de 10€ me semble-t-il.

BLACKKKLANSMAN

La bombe BlacKkKlansman de Spike Lee a enfin explosé dans les salles du Festival de Cannes… explosion de rires, de colère, d’engagement politique et de sublime cinéma. Ce retour du réalisateur américain était fortement attendu et il ne m’a pas déçu mais au contraire percuté au cœur et ravi. Je vous raconte…

BlacKkKlansman c’est l’histoire vraie et surprenante qui se déroule dans les années 70 de Ron Stallworth qui fut le premier officier de police afro-américain de Colorado Springs à s’être infiltré dans l’organisation du Ku Klux Klan. Étonnamment, l’inspecteur Stallworth et son partenaire Flip Zimmerman ont infiltré le KKK à son plus haut niveau afin d’empêcher le groupe de prendre le contrôle de la ville.

Disons le tout de suite, ce stupéfiant fait divers est une perle précieuse offerte à Spike Lee pour affirmer ses positions politiques et, une fois de plus, combattre le racisme face à face et, plus largement, tout ce qui divise des populations. Mais pour s’y employer le cinéaste mixe avec talent l’humour et la militance.

Humour qui devient parfois ironie ou caricature permettant ainsi de ridiculiser les idées racistes du Ku Klux Klan. Qui se gratifie de « private joke » nombreux ou clins d’œil bien repérables. Mais aussi cette démarche directement politique et militante dopée par une rythmique percussive et redoutablement efficace. On passe de l’éclat de rire au silence profond, des larmes joyeuses à la boule au ventre. Et, par ce biais, ce juste équilibre, l’histoire se déroule naturellement comme cela se produit d’ailleurs dans la vraie vie.

Des séquences viennent aussi s’incruster façon « storytelling » et amplifier la dramaturgie en nous plongeant face à la réalité abjecte de la haine. Je pense notamment là, par exemple, à ce moment où ce vieil homme (incarné par Harry Belafonte, le premier acteur noir à avoir lutté pour les Droits Civiques) raconte à une assemblée de jeunes activistes noirs le lynchage de Jesse Washington, martyr de l’histoire afro-américaine, qui fut émasculé, carbonisé, et pendu à un arbre. Les photos de son corps calciné furent même imprimées et vendues comme cartes postales. Séquence montée admirablement en parallèle avec le discours glacial de David Duke, grand maître du Klan, à ses adeptes établissant un parallèle évident entre cette idéologie (« rendre sa grandeur à l’Amérique », « America first »), et les slogans de campagne présidentielle de Donald Trump façon « Make America Great Again ». Sans spoiler plus qu’il n’en faut, la fin est à ce titre aussi exemplaire avec des images récentes du rassemblement de toutes les factions racistes et suprémacistes américaines à Charlottesville, le 12 août 2017 que précisément Donald Trump n’a que trop honteusement validé.

Très appréciable aussi le questionnement proposé régulièrement autour de  personnage principal, l’inspecteur Stallworth, policier et noir, ce qui paraissait antinomique à l’époque. Comment conçoit-il sa participation à la cause noire. Et d’ailleurs, en suspend, qu’est-ce qu’être noir et américain aux USA ? Tout n’est pas si simple et Stallworth reconnaitra ainsi trouver génial une partie du discours du leader afro-américain Kwame Ture tout en se sentant en profond désaccord sur certains points.

Parlons aussi cinéma… Nous sommes à Cannes ! Et Spike Lee nous prouve encore qu’il demeure un immense réalisateur qui ose encore et toujours. Une cadence incroyable, une maitrise de la caméra et du montage et des acteurs formidables. Adam Driver évidemment (ce n’est pas nouveau !) mais aussi un vrai coup de chapeau au duo composé par John David Washington (le papa Denzel peut être fier !) et la magnifique Laura Harrier. J’aimerai évoquer aussi « la bande d’affreux ». Jouer le méchant n’est pas toujours simple, surtout quand la bêtise humaine (le mot est faible) en est son ADN… Jasper Pääkkönen, Topher Grace, Paul Walter Hauser, Ashlie Atkinson sont tous parfaits dans leurs rôles respectifs. Et puis, Spike Lee oblige, la bande son est aussi immense signée notamment par le trompettiste, compositeur et arrangeur de jazz américain Terence Blanchard.

Vous l’aurez compris, BlacKkKlansman m’a percuté de plein fouet et s’ajoute aux deux coups de cœur de cette première semaine cannoise, Leto et Une affaire de famille (et à un niveau différent Yommedine).

 

HARVEY IRMA… LE JUGEMENT DE DIEU ?

Je vous propose ici l’article-témoignage de Kerry Lee sur son blog http://bitesizedexegesis.com et dans la revue américaine RELEVANT.

Article traduit et publié avec la permission de l’auteur.

———————————————————————————-

Les ouragans Harvey et Irma sont-ils le jugement de Dieu ? Pas forcément de la façon dont nous l’imaginons…

Au cours des dernières semaines, les tempêtes ont ravagé des parties du Texas, de la Floride, du Sud-Est des État-Unis, des Antilles… Chaque fois que de telles catastrophes naturelles se produisent, les questions sur Dieu et sa nature apparaissent invariablement.

Lorsque l’ouragan Katrina a frappé la Nouvelle-Orléans en août 2005, j’ai vu deux messages très différents sortir de la bouche des leaders chrétiens. Tout d’abord, il y avait ceux qui ont dit : « Katrina est le jugement de Dieu pour les péchés de la Nouvelle-Orléans. » Deuxièmement, il y avait ceux qui ont répondu : « Non, c’est faux ! Dieu ne fait pas ça. » Honnêtement, je n’ai pas aimé ces deux points de vue. Je n’ai pas aimé le premier parce qu’il avait une forme d’auto-justification condamnante… Dieu les juge parce qu’ils sont pécheurs, contrairement à nous. Instinctivement, j’ai été choqué par cette idée. En même temps, cependant, je n’étais pas satisfait de la réponse habituelle mais simpliste : « Katrina n’est pas le jugement de Dieu sur la Nouvelle-Orléans parce que Dieu ne fait pas cela. Dieu aime les gens. » Pouvons-nous exclure automatiquement tout lien entre les catastrophes naturelles et le jugement de Dieu envers l’humanité ?

Du début de la Bible jusqu’à la fin, les catastrophes naturelles sont en fait l’une des façons dont le jugement de Dieu sur l’humanité se manifeste. Du Déluge au temps de Noé aux fléaux d’Égypte, mais en pensant aussi aux prédictions prophétiques de la lune qui prend la couleur rouge sang ou du soleil qui s’obscurcit (et toutes sortes d’autres phénomènes naturels catastrophiques), les auteurs de la Bible ont compris que Dieu pouvait utiliser les phénomènes naturels (en plus de phénomènes sociologiques, économiques et politiques) afin de juger l’humanité. Éliminer de manière simpliste toute connexion possible entre une catastrophe naturelle et une intention de jugement de la part de Dieu conduit à ignorer beaucoup de passages bibliques.

Alors, qu’en est-il dans notre situation présente ? Peut-on donc voir en l’ouragan Katrina le jugement de Dieu ou non ? Et quid de Harvey ou Irma ?

1.   NATURE ET JUGEMENT DIVIN

Les deux réponses aux ouragans avaient, à la base, une compréhension particulière du jugement de Dieu, à savoir que le jugement de Dieu est essentiellement ce que Dieu fait quand il est tellement fatigué du péché humain qu’il ne peut plus le supporter. L’image d’un dieu qui a de la patience, mais qui, avec le temps, commence à serrer sa mâchoire, son visage commence à devenir rouge et il développe alors des signes de nervosité manifestes. Enfin, il lève les mains en l’air et, avec un cri affreux et une rage incontrôlée, frappe d’un coup de fouet les créatures terrestres qui l’ont offensé et les punit d’un cyclone, tremblement de terre, tsunami, tornade ou toute autre chose du même acabit.

Mais ce n’est pas l’image biblique du jugement divin. Tout d’abord et surtout, nous devons comprendre que lorsque Dieu juge, il y a toujours un but constructif. Dieu ne juge jamais juste parce qu’il est submergé par la rage face au péché, perdant tout contrôle. En fait, un tel acte de punition ne serait même pas réellement qualifié de « jugement » au sens biblique. Le jugement n’est pas identique à la punition ou à la condamnation. Il peut inclure le châtiment, mais le jugement biblique est un concept beaucoup plus grand et, j’oserai dire, beaucoup plus glorieux.

Alors, qu’est ce que le « jugement » au sens biblique ?

Le jugement est un discernement. C’est la séparation et la distinction : la séparation ou la distinction de la lumière de l’obscurité, le jour de la nuit, le bien du mal, les moutons des chèvres, le blé de l’ivraie. Il y a une volonté initiale divine de mettre de l’ordre au milieu du chaos et donc par là même, un prolongement de l’acte de création (Dieu a séparé les ténèbres de la lumière, Il a séparé les eaux ci-dessus des eaux situées ci-dessous, Il a séparé les terres sèches des mers).

C’est aussi un acte d’investigation, mettant en évidence les choses qui sont cachées afin que le mal soit clairement vu comme mal et le bien soit clairement bien. C’est la purification… ce qui peut être racheté de ce qui doit disparaître. En fin de compte, une fois que tout est rendu clair par le jugement de Dieu, la justice de Dieu contre l’injustice du monde devient manifestement et indéniablement évidente, alors que ce qui ne peut ou ne sera pas racheté pour son but est détruit. La façon précise de régler ces choses n’est finalement pas tellement intéressante, mais la Bible en parle dans un langage fort et avec des images terrifiantes. Et contrairement à ce que de nombreux enseignants chrétiens populaires pourraient penser, l’intention principale de ce langage fort et de ces images terrifiantes n’est pas de vous conduire à vous repentir. C’est pour vous réconforter et pour exprimer cette conviction que Dieu est un dieu juste qui, quoique inimaginablement patient, ne laissera pas le mal persister indéfiniment. Dieu s’occupera du mal non pas parce qu’il est un Dieu fâché et vindicatif, mais précisément parce qu’il est un Dieu bon et aimant.

La bonne version de notre question originale serait donc la suivante : Au travers des catastrophes naturelles, Dieu est-il en train de juger l’humanité ?

Absolument, parce qu’il est toujours en train de juger l’humanité, si on entend par « juger » ce sens précis et biblique. Le péché qui est caché dans nos cœurs ne peut être traité tant qu’il reste caché sous des couches de rationalisation et d’illusion. Donc, Dieu utilise des choses comme les ouragans Harvey et Irma pour nous juger, déterrer ces sentiments, préjugés et idées malsaines que nous avons enterrés profondément en nous afin que nous puissions les affronter et nous repentir. Si nous sommes brisés devant Dieu et réceptifs à ce processus, il s’avère que le jugement de Dieu est réellement pour notre bénéfice.

2.   DEUX MANIÈRES QUE DIEU UTILISE POUR ME JUGER AU-TRAVERS D’HARVEY

Nous sommes juste après le passage d’Harvey, et je me trouve face à cette question : Dieu nous a-t-il jugé au travers de la tempête ? En un sens, oui. Pas nécessairement pour nous punir donc, pas pour nous condamner, mais pour nous juger. Comme quelqu’un qui a vécu Harvey dans la région de Houston, permettez-moi d’illustrer cela en décrivant comment je pense que Dieu m’a jugé en utilisant la tempête.

a- Ce sentiment d’avoir été confronté à mon attachement aux biens matériels

Au fur et à mesure que la tempête approchait, nous ne savions pas si nous serions inondés ici à Crosby et, si oui, alors à quel point ? Ensuite, nous avons commencé à voir des rapports d’inondations importantes dans les régions ouest et sud-ouest de Houston, plusieurs mètres d’eau qui ruineraient tout le bas d’un bâtiment (au moins). Et j’ai commencé à essayer de déterminer la quantité de choses que je pourrais mettre dans ma voiture si nous devions évacuer.

Les principales choses que je possède et que je considère comme extrêmement utiles, sont mes livres et les données sur mes ordinateurs. En ce qui concerne les livres, je ne parle pas seulement d’un tas de romans de poche que vous pourriez remplacer pour un euro chacun chez un bouquiniste. Je parle de livres qui pourraient valoir beaucoup plus, voire des livres irremplaçables. Et essayer alors de comprendre comment je pourrais les sauver m’a causé beaucoup de stress.

Honnêtement, j’aurais été tenté de faire quelque chose de stupide, de trouver des excuses pour risquer ma vie, afin de préserver ces choses matérielles que j’apprécie tellement. Je ne dis pas que posséder ces livres soit un péché ou qu’ils forment une barrière entre moi et Dieu. Mais à travers la tempête, je me suis rendu compte de l’attachement auquel j’étais vraiment confronté, et je dois me demander si ce n’est pas excessif.

b- Ce sentiment d’avoir été confronté à ma faible capacité à aimer les gens.

Ce que je veux dire ici c’est que la dévastation et la souffrance que j’ai pu observer par lesquelles les gens passaient et allaient passer au cours des prochaines semaines mois m’avait très vite accablé. Je pense qu’en tant que chrétien, je suis appelé à souffrir avec le monde et à proclamer l’Évangile de Jésus-Christ dans cette souffrance.

Mais pendant la tempête, alors que j’ai essayé de saisir la portée de cette dévastation et de cette souffrance, je me suis retrouvé à la limite de ma capacité à étendre mes préoccupations aux gens beaucoup plus rapidement que j’aurais aimé, et dans ces moments je me suis retrouvé réfléchissant vers l’arrière et cherchant à me distraire par d’autres choses : un livre, un jeu vidéo, un autre passe-temps, juste pour m’empêcher de me préoccuper trop de cette souffrance. Je n’envisageais pas de moyens de sortir pour aider les gens une fois que la tempête serait finie. J’étais reconnaissant de ne pas être touché.

Si vous réfléchissez aux événements de ces dernières semaines, avec les Ouragans Harvey, Irma et Maria, avec le tremblement de terre au Mexique, les incendies au Montana, à Washington, en Oregon et en Californie, je suis sûr que vous pouvez observer comment ces événements vous ont confronté à vos faiblesses et à vos limites, que vous viviez dans une zone touchée ou non. Ce n’est pas une condamnation télévisée de la morale de cette ville ou de telle chose en particulier, mais c’est une autre sorte de jugement. Car oui, c’est bien Dieu qui nous juge différemment au-travers de ces catastrophes naturelles.

La bonne nouvelle dans tout ça c’est que ce jugement n’est pas une condamnation. Ce n’est pas un châtiment. C’est une opportunité. Dieu nous a jugé afin que nous puissions, d’une manière nouvelle et excitante, connaître son cœur et le nôtre.

 

KERRY LEE

pasteur adjoint d’une petite Église dans la région du Grand Houston, professeur adjoint en ligne d’Ancien Testament avec Fuller Theological Seminary, et spécialiste de l’Ancien Testament

http://bitesizedexegesis.com

DAVID REINHARDT… DE DJANGO À JÉSUS

Rencontre avec David Reinhardt, guitariste de jazz et petit-fils de Django Reinhardt, le vendredi 21 avril 2017, à quelques jours de la sortie du film Django, réalisé par Etienne Comar.

Jean-Luc Gadreau et David Reinhardt

Une présentation rapide David

Je suis donc David Reinhardt. Mon père s’appelait Jean-Jacques Reinhardt ou Babik. Il était guitariste, compositeur. C’était l’un des fils de Django.

Comment avez-vous été en lien avec la production de Django ?

Etienne Comar, le réalisateur du film m’a contacté pour m’expliquer la vision de son film. L’idée étant de se consacrer uniquement à deux années de son histoire. Ce fut d’abord une vraie surprise pour moi. J’avais toujours imaginé un biopic sur l’ensemble de sa vie, sans besoin de romancer tellement son histoire et son destin ont été incroyables, hors du commun. Etienne Commar souhaitait d’ailleurs s’inspirer d’un roman Folles de Django. Nous en avons parlé avec mes frères et sœurs en réalisant qu’il n’y avait jamais rien eu au cinéma sur mon grand père. Il y avait eu certes de beaux documentaires, également des projets de long métrage, dont un avec Andy Garcia pour jouer le rôle de Django, mais ils avaient tous avortés. Donc là, on s’est dit que ça valait la peine, ce qui n’empêche d’ailleurs pas qu’un jour un vrai biopic puisse être réalisé.

Que pensez-vous alors du film Django ?

Je l’aime beaucoup globalement. Au départ, j’ai été étonné par l’idée d’Etienne Comar de vouloir travailler avec de vrais Manouches. Pour moi, être acteur c’est un métier et je ne voyais pas comment cela pouvait fonctionner. Mais il était sûr de lui. Et finalement, en regardant le film, je trouve qu’ils sont aussi bons que les acteurs professionnels. Ils sont naturel et physiquement ils ont évidemment la gueule de Manouches, les attitudes, le parlé, l’accent et ça fait obligatoirement vrai ! Je pense que c’est l’un des seuls films où l’on voit des gitans qui ne sont pas des caricatures façon les démons de Jésus. Donc, je suis très content à ce niveau là.

Extrait scène Django dans le camp Manouche

Vous êtes intervenu sur le film ?

Je les ai conseillé sur des aspects culturels. J’ai participé au scénario et je les ai mis en contact avec Alain Antonietto qui est un passionné de la musique de mon grand-père, du peuple Tzigane et du jazz en général, et qui connaît ma famille depuis cinquante ans. À nous deux, on a essayé de gérer cet aspect conseil. J’aime beaucoup plein de choses dans le film. Il y a de belles images et puis mon arrière grand mère, Negros, qui est magnifique. Ce qui me plait aussi énormément, c’est ce choix de mettre en toile de fond la Seconde guerre mondiale et les persécutions des nomades en France. Il y avait eu Liberté de Tony Gatlif mais là on va encore un peu plus loin et je suis content de ça.

Qu’avez-vous pensé de la musique dans le film, étant vous-même guitariste ?

On avait abordé cette question avec Etienne Comar et il m’a expliqué la nécessité de réenregistrer la musique pour des questions techniques et de rendu sonore. Mais il fallait retrouver le même jeu et les mêmes solos que Django. Alors je lui ai présenté les trois meilleurs, qui se rapprochent le plus de la technique de mon grand père, et finalement on a délibéré sur le hollandais Stochelo Rosenberg. J’étais content que ce soit lui car je l’apprécie énormément tant musicalement qu’humainement. Il a du apprendre précisément les solos de Django et a donc réenregistré la musique. Et c’est vraiment pas mal du tout. Et puis il y a le final avec la direction de cette Messe. Je trouve que cette scène de fin est magnifique. Il faut savoir que Django a véritablement dirigé ce requiem dans cette salle là, l’institut des jeunes aveugles, en 1945, et avec le même costume que porte Reda Kateb. Sauf que l’on a juste retrouvé un fragment de la partition qui a été égarée. Donc le compositeur Warren Ellis a du s’inspirer de ce fragment et développer une œuvre très belle, très forte. Cette scène de fin m’a bouleversé avec en plus ces images des internés dans les camps. C’est vraiment très fort ! Il faut savoir aussi que Django était passionné par le classique, le baroque de Bach. Il a eu contact et travaillé avec des guitaristes classiques comme Ségovia, Lagoya ou Ida Presti. Il a plus tard beaucoup écouté Ravel, Debussy, Gabriel Fauré et même après, vers la fin, a découvert Bartok. Il était très attiré par tout ça.

Django Reinhardt

Vous avez peut-être aussi quelques distances sur certaines choses dans le film ?

Oui, quelques retenues en fait, surtout sur les parties romancées. Django, c’est mon grand père et je connais bien son histoire. Je sais qu’elle était tellement remplie que l’on n’avait pas forcément besoin d’en ajouter, mais après c’est la vision du réalisateur et je la respecte. Il fallait une petite histoire romantique… Sinon aussi, Reda Kateb, même si sa performance d’acteur est très bonne, physiquement il ne ressemble pas du tout à mon grand père. Pour le grand public qui ne le connait pas trop c’est pas vraiment gênant mais pour moi, c’est pas pareil. Et puis dans la façon de parler, il a un langage d’aujourd’hui et je trouve que ça décale un peu. On est dans les années 40 et ça fait bizarre. Mais sinon, pour moi, ça va.

Et alors pour vous, comment cet héritage musical a été vécu ?

Mon grand père a eu plusieurs périodes dans sa vie. Il a évolué et a toujours cherché à être à la pointe, à l’affut de ce qui se passait artistiquement. Donc après sa tournée avec Duke Ellington aux Etats-Unis, où il a écouté Dizzy Gillespie, Charly Parker, la naissance du Be-bop, il s’est mis un peu en retrait à Samois-sur-Seine. Il s’est mis à la peinture, il pêchait, il jouait au billard, le temps en fait que ce qu’il avait entendu fasse son chemin en lui. Quand il revient en 1947-48-49, on voit l’évolution jusqu’en 1953, où là il joue vraiment du Be-bop et ça flirte avec le Jazz cool et même aux portes du Hard-bop. Mais cette année-là il meurt hélas précipitamment à quarante deux ans d’une congestion cérébrale.

Django et Babik

Mon père a neuf ans à l’époque et il reprendra la guitare à quinze ans. On est fin des années 50 et le swing est devenu ringard et c’était le Be-bop qui était dans le coup, ce que les jeunes voulaient jouer. C’était le jazz américain… à la guitare, Wes Montgomery, Joe Pass, Tal Farlow, Jimmy Raney. En fait, c’était la continuité de Django 53, et toute la génération de mon père avait logiquement suivi… des guitaristes comme Christian Escoudé, René Mailhes et d’ailleurs aussi Joseph Reinhardt, Nin-nin, le frère de Django, mais aussi Lousson le demi-frère de mon père. Ils avaient tous le regard porté vers les Etats-Unis et ce qui se passait musicalement. On ne jouait plus non plus sur des guitares acoustiques mais ce qui était dans le coup c’était des Harchtop, des électro-acoustiques jazz Gibson. Et mon père s’est lancé là-dedans, avec ses influences Reinhardt.

Babik Reinhardt

Moi, j’ai grandi avec tout ça, avec des tas de musiciens chez nous. Nous vivions en maison et partions sur les routes en caravane juste les mois d’été. J’ai grandi en écoutant à la fois la musique de Django mais aussi tous ces nouveaux styles. Au plus loin que je me souvienne, deux ans, deux ans et demi j’ai toujours eu une guitare dans les mains et je voulais imiter mon père. J’étais attiré par la musique alors que mes frères et sœurs ne l’étaient pas. Et vers l’âge de 12 ans j’ai compris que c’était mon rêve mais qu’il fallait travailler et alors je m’y suis mis. J’ai pris des cours avec le guitariste Frédéric Sylvestre, un très bon musicien et pédagogue qui avait entre autre joué avec Eddy Louiss. Et puis j’ai fait quelques mois de cours à l’école de jazz le CIM, à Paris. J’ai aussi appris avec mon père mais il n’était pas très pédagogue mais il m’a par contre fait écouté beaucoup de musique. Il m’a expliqué la musique en fait. Il est mort un mois avant mes quinze ans. J’étais encore débutant mais on m’a demandé de rendre hommage à mon père et grand-père et je me suis retrouvé très vite sur les plus grandes scènes de jazz dans le monde entier avec des fabuleux musiciens.

David Reinhardt jeune

Ca a été une formation atypique, difficile mais très bonne aussi. J’avais mon trio et on a enregistré plusieurs CD et j’ai fait aussi un DVD pédagogique de guitare manouche.

Et puis un jour vous allez vivre une expérience qui va changer pas mal de chose ?

Fin 2009, je me suis marié avec Lady. Et début 2010, c’était le 100ème anniversaire de la naissance de mon grand père et donc j’ai énormément joué. Je n’étais jamais chez moi, toujours sur la route et en plus j’étais très égoïste avec une vie de musicien et tout ce qui va avec… Ma femme le vivait très mal. Ça a duré deux ans comme ça. Lady avait grandi dans un foyer chrétien. Son père était prédicateur. Elle s’était faite baptisée à l’âge de quinze ans puis s’était éloignée de Dieu. Et c’est là que nous nous étions rencontrés. Mais sa foi était toujours là, en elle.

Lady et David

Et du côté Reinhardt, la foi a-t-elle eu une place auparavant dans la famille ?

En fait ma grand-mère, que je n’ai pas connue non plus, après la mort de Django, a rencontré le Seigneur et s’est faite baptiser. De son côté Django avait la foi mais c’était plus un simple héritage catholique. Par contre, il avait du respect pour ces choses-là.

Et donc c’est compliqué dans votre couple ?

Oui. Lady le vit très mal. Elle frôle la dépression, anorexie, boulimie… elle pleure beaucoup. Et un jour elle se souvient de ce verset de la Bible qui dit que « quand un malheureux crie, l’Éternel le délivre de toutes ses détresses ». Alors, c’est ce qu’elle a fait. Elle est retournée ainsi à l’Église et moi, en un rien de temps, j’ai découvert une autre personne. Elle me parlait beaucoup de tout ça. Moi je vivais à deux cent à l’heure et je ne m’étais jamais préoccupé de Dieu véritablement, de l’éternité. J’y croyais plus ou moins, à ma façon. Il y eu alors curieusement une période où j’ai eu moins de concerts, plus de temps à moi. Je voulais voir où elle allait quand même. Et donc je suis allé à l’Église et j’ai commencé à m’interroger. Et je me suis rendu compte que je n’avais jamais lu la Bible. Je ne pouvais, selon moi, la critiquer que si je la connaissais, et donc j’ai commencé à la lire. Et en la lisant, tout simplement la foi a germé dans mon cœur et j’ai vraiment accepté Dieu. C’était le jour de Noël et comme d’habitude j’avais fait la fête, beaucoup bu et en rentrant chez moi je me suis mis à prier en disant « Seigneur, je ne veux plus de cette vie là ! ». Je lui ai demandé pardon… Je n’ai rien vu, rien ressenti de particulier. J’étais dans ma caravane. Je me suis couché. Et puis j’ai persévéré, fait quelques expériences… ça a duré quelques jours. Je ne comprenais pas trop que rien ne se passe. Et un dimanche je suis allé au culte et j’ai vraiment fait là une expérience formidable. J’ai ressenti que Dieu me parlait et ça a été pour moi ce que Jésus appelle la « Nouvelle naissance ».

Musicalement, ça a eu des conséquences ?

Non au départ pas vraiment. C’était mon boulot. Alors oui, j’ai changé de comportement mais je continuais tranquillement les concerts. Jusqu’au jour où j’ai senti le besoin de me rapprocher d’autres chrétiens. Je ne voulais pas obéir à un mouvement quelconque et avoir de la pression, mais naturellement Dieu, là encore, a dirigé les choses, nous a donné de vivre diverses expériences dont la joie de la naissance de nos jumeaux alors que nous n’arrivions pas à avoir d’enfants depuis cinq ans, et aujourd’hui ma musique s’accompagne de mon témoignage, du partage de ce que je crois. Je peux jouer partout mais ma façon de fonctionner est claire et donc je travaille surtout avec des communautés chrétiennes tout en continuant d’enseigner et de faire des master-class.

DESMOND DOSS SELON MEL GIBSON

Cet automne 2016 marque le grand retour de Mel Gibson derrière la caméra, avec « Tu ne tueras point » (Hacksaw ridge). Attendu au tournant pour de multiples raisons, le réalisateur choisit de raconter l’histoire vraie de Desmond Doss, premier objecteur de conscience à avoir reçu la médaille d’honneur, soit la plus haute distinction militaire des Etats-Unis.

Précisons qu’il s’agit d’une histoire vraie, le biopic de DESMOND DOSS, le premier objecteur de conscience à recevoir la Médaille d’honneur, la plus haute distinction militaire des Etats- Unis. Il s’est vu remettre cette médaille des mains du Président Harry Truman en octobre 1945, avec un éloge soulignant « son extraordinaire bravoure et sa détermination à toute épreuve face au danger ».

Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, Desmond, un jeune américain, s’est retrouvé confronté à un dilemme : comme n’importe lequel de ses compatriotes, il voulait servir son pays, mais la violence était incompatible avec ses croyances et ses principes moraux. Il s’opposait ne serait-ce qu’à tenir une arme et refusait d’autant plus de tuer. Il s’engagea tout de même dans l’infanterie comme médecin. Son refus d’infléchir ses convictions lui valut d’être rudement mené par ses camarades et sa hiérarchie, mais c’est armé de sa seule foi qu’il est entré dans l’enfer de la guerre pour en devenir l’un des plus grands héros. Lors de la bataille d’Okinawa sur l’imprenable falaise de Maeda, il a réussi à sauver des dizaines de vies seul sous le feu de l’ennemi, ramenant en sureté, du champ de bataille, un à un les soldats blessés.

Disons-le tout de suite, pour moi ce film est bouleversant, d’une force incroyable tant par l’histoire racontée, les émotions présentes que par la force d’immersion que déploie Gibson pour nous donner d’entrer au cœur du combat bien réel et plus intérieur du héro de l’histoire. Précisément sur ce dernier point, Mel Gibson ne faillit pas à sa règle d’hyper réalisme (parfois sans doute trop poussé jusqu’à l’overdose). Mais là, cette façon de faire prend sens plus particulièrement. Au-delà de la mise en scène léchée et captivante, les scènes de guerre sont à couper le souffle. La réalité de l’horreur du combat, de la mort est là tout autour de nous, le spectateur se trouvant au cœur de la bataille. Pour ces séquences, le producteur Bill Mechanic assure que Mel Gibson a fait preuve d’une vision et d’une créativité́ remarquables. « Mel a vraiment l’œil pour ce genre d’action, il va droit à l’essentiel. » dit-il. Il déclare par ailleurs : « L’objectif était de montrer aux spectateurs que cet endroit était le pire de l’enfer, tel que l’ont vécu ces hommes. » Pour aboutir à ce résultat, Mel Gibson use de mouvements de caméra et de ralentis parfaitement maîtrisés.

Mais avant d’en arriver là dans le film il y a deux autres périodes qui précèdent, car la construction du récit est aussi un élément fort de « Tu ne tueras point ». Trois parties distinctes, comme trois actes d’une pièce de théâtre. On commence avec Desmond Doss dans sa sphère familiale et amicale pour le retrouver ensuite dans sa formation militaire pour aboutir finalement au combat. Durant ces deux premiers temps, on apprend à connaître Desmond. On le voit évoluer, grandir, aimer, puis choisir, subir et tenir ferme. On comprend petit à petit ce qui sous-tend ses convictions faites d’une foi sincère en Dieu mais faites aussi de blessures intimes, profondes. L’utilisation de flashbacks qui parsèment le déroulement de l’histoire sont aussi une belle façon d’entrer dans la psychologie de Desmond. Le  film s’ouvre d’ailleurs avec cet accident où Desmond a failli tuer son frère, comme une revisite de l’histoire de Caïn et Abel. Ce qui m’amène à évoquer également les nombreuses métaphores bibliques. Celle particulièrement du Sauveur qu’incarne Desmond dans sa capacité à se donner pour les autres, un par un… comme un rappel que le salut est offert individuellement… Desmond Doss fait une prière qui revient comme un refrain dans le long processus qu’il entame à porter secours, seul sur la colline, à ceux qui y sont blessés. Il dit : « Par pitié, Seigneur, aide-moi à en sauver un de plus. Un de plus. ». Une vraie figure Christique étonnante. On appréciera pour augmenter cet effet, les plans en contre-plongée qui se chargent de donner un relief vertigineux au calvaire du protagoniste. Desmond partira au feu, tel le bon berger, à la recherche de chacune des brebis perdues, dont il pansera les blessures une par une, pour les ramener à l’abri. Chacun de ses gestes prend quasiment alors une dimension prophétique. On trouve aussi une sorte de remake de la parabole du fils prodigue mais avec une inversion des rôles. Si c’est l’enfant qui part, le retour passe ici par le père qui le rejoint pour le soutenir, le défendre et permettre à son projet de se réaliser. Une scène très forte dans un tribunal militaire qui se conclut par ces mots de Desmond à Dorothy, sa fiancée : « Quand tu rentreras, dis-lui que je l’aime ».

En fait, les thématiques sont multiples et ce film peut aussi être vu comme un véritable outil de réflexion et de débat. À noter d’ailleurs, que la société de distribution SAJE propose un dossier pédagogique pour aider à la réalisation d’un ciné-débat, agrémenté par plusieurs annexes extrêmement riches, allant d’un témoignage d’objecteur de conscience à des apports éthiques et théologiques de grandes qualités. http://www.sajedistribution.com/film/tu-ne-tueras-point.html

« Tu ne tueras point » se termine enfin avec des images d’archives, Mel Gibson ayant eu la politesse et l’intelligence de rendre hommage au vrai Desmond Doss, à sa trajectoire qui, certainement, vous laissera abasourdi en fin de séance, et à plusieurs des protagonistes de l’histoire. Riche intention qui parachève ce petit bijou de cinéma qui restera sans aucun doute comme l’un des plus beaux films de cette fin d’année… beau et bon !