Belle mais pas que…

À l’occasion des Rencontres « Cinéma & Réconciliation » de La Salette, du 31 octobre au 02 novembre 2019, où j’aurai le plaisir de présenter le film Belle (2014), retour par écrit sur ce somptueux drame costumé basé sur l’histoire vraie de Dido Elizabeth Belle. Une héritière du XVIIIe siècle à la lignée unique : fille illégitime et bi-raciale d’un officier de marine britannique et d’une esclave africaine. L’actrice britannique Gugu Mbatha Raw (elle-même la fille métisse d’un médecin sud-africain noir et d’une infirmière anglaise blanche) joue brillamment entre fragilité et audace dans le rôle-titre. La réalisatrice Amma Asante s’attaque ici de front à un triptyque de séparation, « race, sexe et classe », n’hésitant pas à faire coïncider la vie de Belle avec le massacre de Zong qui fut au cœur de la question de l’esclavage. Divers enjeux dramatiques sont alors soulevés avec cette dramatique affaire judiciaire.

Un tableau de 1779, qui n’est pas signé mais qui serait de l’artiste allemand Johann Zoffany, toujours visible au Scone Palace en Ecosse, représente une jeune femme noire avec un turban, tenant un fruit, debout aux côtés d’une jeune femme blanche. La femme noire, c’est Dido Elizabeth Belle, la fille illégitime d’un amiral de la Royal Navy du XVIIIème siècle, et l’autre à ses côtés n’est autre que sa cousine Elizabeth. Le portrait est surprenant, non seulement parce qu’il capture sans effort l’affection évidente entre les deux femmes, mais aussi parce qu’il dépeint l’égalité entre elles dans leur relation malgré leur différence de couleur de peau. Quelque chose d’inouï pour l’époque ! Les deux filles ont été élevées ensemble par leur grand-oncle William Murray et son épouse, un aristocrate, Lord Mansfield, Lord Chef de la Justice d’Angleterre, après la mort en mer du père de Dido. Bien que sa position dans la société ne soit pas remise en question, la couleur de sa peau l’empêche de jouir de certains privilèges. Alors qu’elle devient une jeune adulte consciente que les préjugés à son égard peuvent l’empêcher de se marier, la société qui l’entoure est le témoin des grondements du changement. Car alors que Lord Mansfield se prépare à présider un procès qui pourrait mener à l’abolition de l’esclavage, le fils d’un jeune pasteur qui se lie d’amitié avec Dido s’y retrouve aussi impliqué.

Le tableau original

Inspirée par ce tableau, Belle raconte l’histoire de cette incroyable jeune femme. Le film, réalisé par Amma Asante d’après un scénario de Misan Sagay, a tous les attributs d’un grand film historique de costume. Mais c’est aussi un passionnant regard qui est posé sur une histoire fascinante. En 1781, 142 esclaves africains à bord du navire négrier Zong furent jetés à la mer par-dessus bord jusqu’à leur mort par l’équipage du navire. Lorsque l’assureur du navire refusa de payer 30 livres par esclaves morts (alors considérés par la loi uniquement comme des biens), les propriétaires intentèrent une action en justice contre l’assureur, ouvrant ainsi un dossier qui allait faire date dans l’histoire de l’esclavage en Angleterre. Le scénario expose parfaitement le contexte de l’histoire, mettant en lumière les atrocités auxquelles sont confrontés les esclaves, telles que vues par les quelques personnes compatissantes de la haute société qui ont pris conscience de leur responsabilité d’agir contre elle, même si la fin de l’esclavage menaçait la stabilité économique dans l’ensemble du pays. Le film présente ainsi un sens moral fort qu’il est difficile d’ignorer sans avoir recours à des histoires émotionnelles inutiles, se concentrant plutôt sur les personnages.

Dido et John Davinier

Relativement inconnue, la comédienne Gugu Mbatha-Raw donne vie à Dido dans une performance qui est à la fois faite de vulnérabilité et de force intérieure. L’actrice capture les complexités d’une femme déchirée entre deux mondes, auxquels elle appartient à juste titre. À côté d’elle, Tom Wilkinson apporte la sagesse et la gravité attendues dans le rôle de Lord Mansfield. Un père de famille aimant qui se bat constamment entre les attentes de la société et ses devoirs de tuteur d’une jeune femme qu’il aime comme si elle était sa propre fille. La distribution est excellemment complétée par Emily Watson dans le rôle de Lady Mansfield, Penelope Wilton de Downton Abbey dans le rôle de Lady Mary Murray, la très belle et talentueuse canadienne Sarah Gadon (qui illumine notamment la série 22.11.63 et pas mal de films de David Cronenberg) dans le rôle de la cousine Elizabeth et Sam Reid dans celui du jeune pasteur idéaliste John Davinier. La photo somptueuse et les dialogues intelligents de Belle sont aussi finement travaillés que dans une épopée de Jane Austen.

Finalement, un film à voir ou revoir… qui est un exemple frappant de ce qui peut se produire lorsque le drame d’époque creuse un peu plus profondément.

 

THE BIRTH OF A NATION

Cette année 2017 commence brillamment cinématographiquement avec la sortie sur les écrans français de « The Birth of a Nation » qui a reçu deux récompenses (grand prix du Jury et prix du public) à l’excellent Festival de Sundance. Il s’annonce d’ailleurs comme un candidat sérieux aux prochains oscars. Ce biopic racontant la courte vie de Nat Turner, trente ans avant la guerre de Sécession, nous plonge avec intensité et spiritualité au cœur de l’horreur de l’esclavage.

Repéré pour ses capacités à lire, le jeune esclave Nat Turner va bénéficier d’une éducation qui fera de lui un prédicateur. Pour faire face aux difficultés financières de la propriété après la mort du patriarche, son nouveau maître Samuel Turner va accepter de prêter Nat aux autres esclavagistes de la région pour qu’il prêche la bonne parole à ses frères esclaves. Mais poussé à bout par la découverte des horreurs que subissent ses camarades, Nate va échafauder les prémices d’une révolte.

Si ce film raconte un combat, il en est lui-même un résultat direct puisque l’acteur noir américain Nate Parker, qui signe là sa première réalisation, s’est véritablement battu pendant sept années pour réussir à tourner son film qu’il a du finalement lui même financer en partie. On peut se réjouir de sa victoire car si The Birth of a Nation peut au départ nous donner l’impression de voir un film de plus sur le sujet de l’esclavage (avec notamment quelques mastodons comme 12 years a slave ou Django unchained qui le précèdent) il n’en est pas tout à fait ainsi. The Birth of a Nation peut en effet être vu comme une sorte de manifeste, fondé sur l’histoire et non sa manipulation pure et simple comme l’avait été un autre film du même nom (sorti en 1915 et immensément raciste faisant du Klux Klux Klan de véritables héros). La vision héroïque de cette révolte sanglante mais tragique qui nous est présentée par Nate Parker nous permet de comprendre que dans cette page d’histoire se trouve certainement une référence fondatrice dans la lutte pour l’émancipation.

C’est donc un récit extrêmement fort qui en plus pose plusieurs problématiques venant amplifier l’histoire et nous conduire à réfléchir. Il est question tout d’abord de spiritualité. Nat Turner devient prédicateur et les versets de la Bible coulent dans sa bouche avec une facilité déroutante procurant un impact reconnu de tous et surtout de la part des esclavagistes qui y voient là un outil de manipulation pratique (mais honteux). On se rend alors compte comment une parole religieuse, même si elle se veut à la base positive, peut aussi devenir une arme perverse en fonction de son utilisation… On notera que dans notre réalité d’aujourd’hui cette problématique est toujours présente et dévastatrice. Nat le réalisera vite avec amertume et douleur, en se confrontant à l’horreur de la situation (une précision sans doute nécessaire justement concerne des scènes de torture particulièrement violentes, nécessaires mais difficilement supportables). Ses larmes sur son visage parleront alors plus que ses mots. Sa prière de bénédiction pour un repas festif des tyrans blancs raisonnera alors avec une force spirituelle extraordinaire…

Se pose aussi le problème de la soumission ou, à l’inverse, de la rébellion contre le mal. Et si le combat semble la seule issue, doit-il nécessairement passer par la violence et les armes ou rester comme Martin Luther King, une autre figure majeure de l’histoire afro-américaine, le préconisera plus tard, pacifique et non-violent. Qu’est ce qui peut, d’ailleurs, faire basculer d’une position à une autre ? Quid aussi, évidemment, des conséquences de cette violence ?

Dans cette histoire, un autre personnage est particulièrement important. Il s’agit du maître de Nat qui nous apparaît avec une certaine compassion et bienveillance… même si il demeure un esclavagiste patenté. Quelle part d’humanité peut-il se trouver au cœur du mal ? Et jusqu’où la bienveillance s’arrête-elle alors ?

On sait que la réussite d’un film passe prioritairement par une histoire. Elle est donc brillamment présente, vous l’aurez compris. Mais d’autres aspects sont à considérer… acteurs, musique, photo, montage… et alors, pour une première réalisation, Nate Parker peut nous étonner par son grand professionnalisme sur tous les points. Et en particulier dans sa prouesse de jouer le rôle du prêcheur esclave avec un talent incroyable. Autour de lui, le reste du casting est excellent, jusque dans la « caricature » de certains affreux personnages, comme Jackie Earle Haley qui incarne un chasseur d’esclaves à faire vomir ! Armie Hammer le maître de Nat est d’une grande et belle justesse et puis il y a la magnifique Aja Naomi King qui joue le rôle de celle qui deviendra l’épouse de Nat.

Enfin, pour conclure et peut-être comme dernier argument pour vous convaincre de ne pas bouder ce long métrage, The Birth of a Nation est en plus une superbe histoire d’amour. Et comme MLK l’a dit… si la haine obscurcit la vie, l’amour la rend lumineuse ! Alors, ne vous privez pas. Entrez dans l’obscurité et que la lumière soit…