À QUI PERD GAGNE

Au cinéma ce mercredi 7 novembre, « Un homme pressé », l’histoire d’un homme d’affaires respecté qui court après le temps et qui voit sa course se stopper brusquement quand il est victime d’un accident cérébral. Un récit puisé dans la véritable histoire de Christian Streiff, qui a été le grand patron de Peugeot et dont il a fait un livre (« J’étais un homme pressé », éd. Cherche Midi). Humour et émotion au programme, en équilibre sur un fil tendu, avec Fabrice Luchini en funambule de la tchatche pris dans une bourrasque de la vie et face à la caméra bienveillante de Hervé Mimran.

Alain est un homme d’affaire respecté et un orateur brillant. Il court après le temps. Dans sa vie, il n’y a aucune place pour les loisirs ou la famille. Un jour, il est victime d’un accident cérébral qui le stoppe dans sa course et entraîne chez lui de profonds troubles de la parole et de la mémoire. Sa rééducation est prise en charge par Jeanne, une jeune orthophoniste. À force de travail et de patience, Jeanne et Alain vont apprendre à se connaître et chacun, à sa manière, va enfin tenter de se reconstruire et prendre le temps de vivre.

 

En résumé, Un homme pressé est un feelgood movie qui raconte la trajectoire d’un homme qui, au travers de l’épreuve, apprend à dire  « merci » à ceux qui travaillent pour lui et à accorder un peu d’attention à ceux qui l’entourent. Dit comme cela, certains pourront penser : « à quoi bon ?… » Et pourtant, au travers d’une approche extrêmement simple du réalisateur, dans le genre comédie romantique, et avec un lot de comédiens hyper talentueux, ce qui pourrait être « too much » devient une vraie belle histoire qui accroche le spectateur et l’emporte avec elle jusqu’au générique de fin… et même après dans la réflexion qu’elle peut engendrer.

La fragilité de la vie, de l’être humain, apparait dans le parcours de cet homme puissant et sûr de lui. Être un jour au sommet et le lendemain, plus rien… c’est ce que va expérimenter Alain Wapler. Homme d’affaire hyperactif et égocentrique, cette vie à cent à l’heure s’arrête à cause d’un accident vasculo-cérébral. Un rôle fait sur mesure pour le génial Fabrice Luchini. Lui dont on connaît l’immense amour pour les mots, les belles phrases, mais aussi les envolées tchatcheuses aux allures mégalos, se retrouve à assurer une performance incroyable où la majeure partie de ses dialogues conduit son verbiage à devenir bafouille et à manifester une extrême dyslexie phonologique. On passe alors sans cesse très habilement du rire à l’émotion, parce que si la performance est parfois ubuesque, elle ne manque pas d’émouvoir grâce à un très joli scénario et des scènes magnifiques. On ajoutera de plus les excellentes prestations aux côtés de Luchini, d’une Leïla Bekhti toujours aussi remarquable et juste, ainsi qu’Igor Gotesman dans un très chouette rôle d’infirmier fantasque, bourré d’humanité.

 

Enfin, pour apporter une note d’espérance supplémentaire, je me suis régalé avec cette fin, magnifique, qui se déroule dans les paysages somptueux des Pyrénées, sur le chemin de Compostelle. Une marche pour Alain qui permettra une restauration intérieure nécessaire où, pour paraphraser l’écrivaine Margareth Lee Runbeck, le bonheur ne sera pas une destination mais une façon de voyager, et de pouvoir continuer à le faire une fois la destination atteinte.

DES ARBRES ET UNE MÈRE

Les films américains étant rares cette année en compétition, le nouveau Gus Van Sant était donc très attendu. « The Sea of Trees » (la forêt des songes en version française) était présenté à la presse hier soir. Côté italien, une autre grande attente de cette matinée, le nouveau Nanni Morreti « Mia Madre ».

J’attends toujours avec impatience le premier coup de cœur personnel lors d’un festival. Je dis bien personnel, car il ne reflète pas forcément l’avis des critiques intellos qu’un festival se doit évidemment d’accueillir. Cette expérience fut celle d’un coup double à quelques heures d’intervalle. Hier soir d’abord, lors d’une séance tardive de cette mystique « forêt des songes ». L’histoire d’un américain joué par Matthew McConaughey qui se rend dans une gigantesque forêt japonaise au pied du mont Fujiyama pour mettre fin à ses jours. Son projet va se retrouver chamboulé par un japonais (Ken Watanabe) venu, semble-t-il, pour les même raisons mais qu’il va tenter de secourir lui donnant alors l’occasion de réfléchir à sa propre histoire lié à son épousé (Naomi Watts). Puis ce matin, avec « Mia Madre » dans un style totalement différent, plein d’émotions et d’humour… l’histoire d’une réalisatrice (Margherita Buy) en train de tourner son nouveau film avec un acteur américain (John Turturro) qui a visiblement quelques problèmes de mémoire et de pratique de l’italien, et vivant dans le même temps une séparation sentimentale et l’accompagnement dans ses derniers jours de sa mère, lui donnant ainsi l’occasion de se confronter à son identité et à ses relations humaines.

Le point commun se trouve déjà sans doute dans la qualité de jeu des différents acteurs cités. Beaucoup de justesse, de profondeur… un trio parfait dans la forêt des songes, éblouissant dans les « face à face » nombreux et souvent torturés, un Turturro purement jouissif, qui n’est pas sans rappeler parfois Roberto Benigni, face à une très belle et touchante Margherita pour le Morreti. Le second point commun est plus dans la compréhension des enjeux de chaque histoire. D’un côté comme de l’autre, les deux héros se retrouvent contraints d’une certaines façon à repenser leurs vies. Je dis bien contraints, car rien n’est souhaité mais les événements, rencontres, épreuves conduisent naturellement à cela. Il en est souvent ainsi dans la vraie vie, cette réalité criée par Turturro dans un aveu d’impasse au milieu d’un scène du tournage de Magherita. Les plus grandes épreuves, et en particulier celles qui nous font côtoyer la mort, sont instigatrices de regard sur soi-même, sur son passé et, éventuellement, un avenir plus ou moins envisageable.

 

Mais si des points communs sont évidents, ces deux œuvres sont, malgré tout, à des kilomètres l’une de l’autre.

Gus van Sant nous offre un film que l’on pourrait qualifier très facilement de mystique. Beaucoup de symbolismes, de réflexions sur Dieu et l’au-delà, et un final qui augmente encore plus ce sentiment. Cet aspect du film en rebutera plus d’un, il est vrai (et en particulier ces fameux critiques évoqués en début d’article souvent allergiques à ce type de démonstration). Et on pourra regretter sans doute, il est vrai, que le réalisateur nous livre trop les choses. Un peu plus de retenue aurait sans doute était plus intéressant. Mais, néanmoins, ce film est porteur d’une grande espérance, de l’importance à donner aux choses essentielles de l’existence, des valeurs relationnelles et du don de soi. Alors comment ne pas y être sensible ?

De son côté, un cinéma plus léger, à l’italienne que sait si bien faire Morreti et qui me réjouit toujours autant. On part d’une histoire forte et difficile pour constamment alterner entre sensibilité et éclats de rire, l’un et l’autre se répondant, permettant de traverser cette histoire paisiblement, et invitant naturellement à accompagner Margherita à la fois dans une réflexion plus profonde sur sa vie (sur nos vies ?) et globalement sur le cinéma.