UN SEUL ÊTRE VOUS MANQUE…

Présenté dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs lors du dernier Festival de Cannes, « Mon cher enfant », deuxième long métrage de Mohamed Ben Attia, nous plonge dans la relation entre un père approchant de la retraite et son fils unique en mal avec son avenir. En toile de fond, la Tunisie d’aujourd’hui et DAESH mais dans une approche loin de tout manichéisme imposant naturellement un autre regard sur la question, avec délicatesse et simplicité.

« Mon cher enfant » au cinéma ce mercredi 14 novembre.

Riadh s’apprête à prendre sa retraite de cariste au port de Tunis. Avec Nazli, il forme un couple uni autour de Sami, leur fils unique qui s’apprête à passer le bac. Les migraines répétées de Sami inquiètent ses parents. Au moment où Riadh pense que son fils va mieux, celui-ci disparaît.

 

Finalement, une histoire assez simple, presque banale et évidemment bouleversante à la fois qui se dévoile devant nous. Un jeune tunisien choisi de tout abandonner sans alertes préalables… études, carrière, parents, amis, pour partir pour le djihad en Syrie, au grand drame de son père et de sa mère, totalement détruits par cette décision. Une histoire simple mais qui présente tout de même un élargissement possible et nécessaire sous la caméra du réalisateur Mohamed Ben Attia, récompensé, avec son précédent film Hedi, un vent de liberté d’un Ours d’argent de l’interprétation masculine et prix du meilleur premier film à Berlin en 2016. C’est tout d’abord un véritable portrait d’une famille tunisienne avec ce qui s’apparente au décor, cette Tunisie contemporaine pétrie d’un mélange de tradition et de modernité. C’est aussi un regard sans jugement sur des relations humaines… celle tout d’abord d’un père aimant et protecteur avec son fils adolescent mettant en exergue un décalage générationnel immense amplifié par la réalité d’un vide existentiel interpellant.

C’est celle aussi d’un mari et de son épouse approchant du temps de la retraite dans des conditions sociales compliquées. Et puis c’est l’absence qui devient alors l’un des acteurs majeurs de cette histoire… l’absence de l’être aimé qui se vit différemment et qui provoque des comportements qui ne s’expliquent pas toujours…

 

 

 

 

 

 

 

 

Autour de ces aspects familiaux surgit la question de l’engagement idéologique avec une volonté de ne pas tomber dans la facilité simpliste souvent présentée dans les reportages tv à sensation. Mohamed Ben Attia questionne au contraire, tout en subtilité, cette société qui crée ces « soldats », un environnement plein de superficialité où finalement les idéaux manquent, où la surprotection parentale peut devenir étouffante et où sans doute le besoin de trouver une raison de vivre apparait. Cette même raison de vivre, cette raison d’être qui, précisément dans le même temps, disparait progressivement au sein du couple vieillissant. C’est le bonheur qui est aussi un enjeu… mais quel bonheur… celui de l’autre ou finalement un bonheur plus égoïste mais non avoué… Enfin, on observera le commerce qui s’est installé autour du passage des djihadistes de Turquie en Syrie. Là encore, la façon d’opérer du cinéaste ne tend pas à pointer du doigt quoi que ce soit. Il regarde et montre… des gens comme vous et moi dans des contextes de vie différents, et sans forcément d’idéologie particulière… un système qui se met en place, presque naturellement !

 

Mon cher enfant est un film à voir pour mieux comprendre notre monde. Un film qui touche non par des grands effets cinématographiques mais juste par ses personnages et son récit. Un film profondément intelligent et bourré de sensibilité !

 

TIMBUKTU… DÉNONCER L’HORREUR AVEC POÉSIE

Le Festival de Cannes est l’occasion de découvrir chaque année un certain nombre de films issus de pays et traditions peu présents habituellement dans nos cinémas. Pourtant, en 2007, Abderrahmane Sissako, cinéaste franco-mauritanien, membre du jury présidé cette année là par Stephen Frears profitait de cette tribune pour fustiger la faible présence du cinéma africain dans le circuit festivalier. Cette année, honneur lui ait rendu avec Timbuktu, son deuxième long métrage, présenté dans la compétition officielle. 

Timbuktu, c’est le récit d’une ville du Nord Mali qui tombe sous le joug des extrémistes religieux. Non loin de là, Kidane mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme Satima, sa fille Toya et de Issan, son petit berger âgé de 12 ans. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris en otage leur foi. La musique ne doit plus être entendue, les rires, les cigarettes et même le football sont désormais interdits… Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques. Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou le pêcheur qui s’en est pris à GPS sa vache préférée. Il doit alors faire face aux nouvelles lois de ces occupants venus d’ailleurs…

Premier choc émotionnel dès cette première journée de festival ! Abderrahmane Sissako frappe très fort en effet, avec un film plein d’émotion, de poésie, de couleurs et paysages sublimes pour dénoncer pourtant avec force la brutalité et la perversité d’un intégrisme religieux odieux. Et c’est justement ce qui fait tout le charme de ce long métrage qui marque les esprits.

Là où le sang coule, là où les pierres tuent, là où la liberté est séquestrée, là où les coup de feu génèrent la peur avant même de conduire peut-être à la mort, là où les mots ne peuvent plus dire l’horreur… alors la poésie des gestes où l’invisible devient visible (quelle beauté ce match de football filmé au cœur de l’histoire… mais où le ballon n’existe plus mais se rêve, s’imagine simplement…), la poésie des images qui apportent lumière et bien-être (quelles soient celles de cette famille ensemble sous la tente, ou celles des couleurs de cette femme et de son coq ouvrant au sourire du spectateur), la poésie d’une voix de femme qui chante malgré tout sur son lit avant d’hurler sous les coups de fouet… alors cette poésie nous vient droit au cœur et devient plus forte que tout !

Si Cannes est là pour nous faire souvent rêver, il est bon de pouvoir aussi y être interpellé, sans tomber pour autant dans des clichés qui auraient pu tout gâcher !