Maradona… divine parabole

Diego Maradona est mort le 25 novembre 2020, à l’âge de 60 ans. Largement considéré comme le plus grand footballeur de tous les temps, avec ou sans ballon au pied, Maradona est devenu pour beaucoup le doux surnom de dieu ou le plus humain des dieux. Oui… je préfère mettre personnellement un d et laisser le D à celui qui, dans cette période de l’Avent, vient nous rejoindre et nous aimer.

Des peintures murales, dont la plupart le montrent avec une auréole derrière ou au-dessus de la tête ou « façon Jésus-Christ », ornent les rues de Buenos Aires en Argentine, et de Naples en Italie. L’un de ses buts, éminemment non conventionnel, restera gravé dans les annales du sport comme « la main de Dieu ». Cette main volontaire et assumée qui avait permis de qualifier l’Argentine lors du quart de finale de la Coupe du monde 1986, le 22 juin, dans le stade Azteca de Mexico, contre l’Angleterre. Ce qui fera dire avec finesse à l’humoriste belge Charline Vanhoenacker, ce même 25 novembre dans son émission Par Jupiter ! sur France Inter, que Maradona est maintenant « dans la main de Dieu », une façon de remettre, sans s’en rendre totalement compte peut-être, l’église au milieu du village… 

Pour Hector Enrique, qui a était l’un de ses partenaires sur le terrain « jouer avec Maradona, c’était comme dîner en famille, et tout à coup, Jésus vient manger avec vous. C’est ce que c’était d’être son coéquipier. Je peux mourir heureux d’avoir joué avec Maradona ». Un personnage qui a été vénéré véritablement par des millions de passionnés… mais même au-delà. Savez-vous ainsi qu’une Église maradonienne a même été créée le 30 octobre 1998 à l’occasion des 38 ans du footballeur ? Elle possède, actuellement encore, entre 80 000 et 100 000 adeptes dans plus de soixante pays. À la manière du Notre Père des chrétiens il existe le Diego Nuestro, qui donne en français à peu près ça :

Notre Diego – Qui est sur les terrains – Que ton pied gauche soit béni – Que ta magie ouvre nos yeux – Fais-nous souvenir de tes buts – Sur la terre comme au ciel – Donne nous aujourd’hui notre bonheur quotidien – Pardonne aux Anglais – Comme nous pardonnons à la mafia napolitaine – Ne nous laisse pas abîmer le ballon – Et délivre nous de Havelange. – Diego. 

Il est rare qu’un sportif puisse être légitimement décrit par un aussi large éventail d’adjectifs qui ont été utilisés pour Maradona. Ses compétences sur le terrain l’ont rendu captivant, talismanique, charismatique, et ont fait de lui une légende du jeu et, en même temps, son comportement en dehors et parfois même sur le terrain en ont conduit à le traiter d’insouciant, d’odieux, de honteux, de clown, etc. La dichotomie qui accompagne l’amour de Maradona se révèle extrêmement bien dans les propos de l’ancien défenseur de l’Angleterre et de Manchester United, Rio Ferdinand, après le match de la phase de groupes de l’Argentine contre le Nigeria lors de la Coupe du monde de 2018. Maradona était dans les tribunes et était au comble de sa période sombre, faisant des gestes obscènes et exagérant ses célébrations alors que Lionel Messi (et oui… encore un qui… ) et ses acolytes obtenaient une victoire cruciale. « Ce type était mon idole. Il est mon idole. Ce que cet homme a fait sur un terrain de football en fait un gouverneur. Il m’a fait croire que le football était pour tous même pour un gosse venant de Peckham. J’ai un amour fou pour cet homme et la façon dont il était sur un terrain. Mais je ne tolère pas ce qu’il a fait hier soir. Les photos que nous avons vues. Les gestes du doigt. Mais en même temps je ne tolère pas non plus que les gens se moquent de lui. J’espère juste qu’il va bien. Les photos que nous avons vues n’étaient pas géniales, mais j’espère qu’il va s’en sortir ».

« Dieu me fait bien jouer. C’est pourquoi je fais toujours le signe de la croix quand j’entre sur le terrain. J’ai l’impression que je le trahirais si je ne le faisais pas. » Diego Maradona

Né dans un bidonville de la banlieue sud de Buenos Aires le 30 octobre 1960, Maradona a fait ses débuts en tant que senior pour Argentinos Juniors à Buenos Aires, en 1976. Il a ensuite joué pour les Boca Juniors pendant la saison 1981-82. Puis s’est rendu en Europe où il a passé deux saisons tumultueuses avec Barcelone. Son mandat au sein du club catalan s’est terminé par une vilaine bagarre lors de la finale de la Copa del Rey 1984 contre l’Athletic Bilbao. Maradona fut acheté par le club italien de Naples, où il a connu la période sans doute la plus productive de sa carrière, avec deux titres de Serie A, une Coppa Italia et une Coupe de l’UEFA au cours de sept saisons. Il a ensuite passé une saison à Séville et les argentins de Newell`s Old Boys avant de terminer sa carrière en retournant chez les Boca Juniors.

Il a joué à une époque où les contrats de diffusion TV n’étaient pas au niveau d’aujourd’hui pour la plupart des ligues européennes, ce qui signifie que beaucoup n’ont eu un véritable aperçu de Maradona que lorsqu’il a participé à la Coupe du monde avec l’Argentine. Il a été immortalisé dans son pays et au-delà par sa performance lors de la Coupe du monde de 1986, notamment en quart de finale contre l’Angleterre, où il a marqué deux des buts les plus célèbres de l’histoire du tournoi. Le premier but a donc été marqué de sa main et son explication à chaud fut de dire qu’il avait fait contact avec le ballon « un peu avec sa tête, et un peu avec la main de Dieu ». Quatre minutes plus tard, Maradona a effectué une course de plus de 50 mètres avec le ballon, dribblé six joueurs anglais et terminé le mouvement par une feinte qui laissa le gardien Peter Shilton au sol et lui permis de marquer ce qui a été considéré comme « le but du siècle ».

17 années de carrière internationale (comme joueur) qui se concluront amèrement lorsqu’il sera renvoyé chez lui pendant la Coupe du monde de 1994 après avoir échoué à un test de dépistage de drogue. Il n’a disputé que deux matches dans le cadre de ce tournoi. Une fin qui n’a rien de surprenant. Les fans avaient depuis longtemps accepté que ses démons fassent partie du lot… Je passerai sur la suite, la prison, le retour comme entraineur et ses luttes constantes contre les ténèbres les plus opaques qui n’ont cessés de l’envahir.

De tous ces excès et de ce que l’on a fait de lui, on peut en rire, s’en amuser, être choqué… je préfère le voir plus simplement, et sans jugement, comme un exemple de notre facilité à nous créer des dieux à notre mesure… un divine parabole toute humaine en somme… Si le sport et toutes les belles choses que nous offre la culture dans notre monde sont estimables et indispensables même pour nous aider à mieux vivre et nous construire, nous pouvons aussi vite tomber dans certaines ornières dangereuses. Maradona m’a fait rêver, m’a aussi évidemment déçu (j’ai tout de même tendance à garder tout le bon qui a précédé) … mais il n’a jamais été et ne sera jamais mon Dieu. Désolé… la place est prise ! 

 

LE TEMPS QUI PASSE ET QUI ÉBLOUIT

Ça y est ! Le frisson qui véritablement au moment du générique de fin d’un film vous fait ressentir un immense bonheur est arrivé. Il y avait déjà eu un premier coup de cœur avec Mia Madre et plusieurs vraiment bons moments, mais, ce matin, un film fait vraiment la différence.

 

À 8h30, projection presse du nouveau long métrage de Paolo Sorrentino « Youth », avec une pléiade d’acteurs merveilleux : Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz, Paul Dano, Jane Fonda… et un certain Diego Maradona en guest star. Deux heures de plaisir immense, tant par l’histoire, l’acting, les dialogues, l’esthétique, la musique… et tous les petits détails ou clins d’œil comme Sorrentino sait si bien le faire.

« Youth » nous fait voyager en Suisse, à l’intérieur d’un bel hôtel au pied des Alpes où Fred et Mick, deux vieux amis approchant les quatre-vingts ans, profitent de leurs vacances. Fred, compositeur et chef d’orchestre désormais à la retraite, n’a aucune intention de revenir à la carrière musicale qu’il a abandonnée depuis longtemps, tandis que Mick, réalisateur, travaille toujours, s’empressant de terminer le scénario de son dernier film. Les deux amis savent que le temps leur est compté et décident de faire face à leur avenir ensemble. L’occasion aussi alors de repenser le passé jusqu’aux premiers fantasmes amoureux d’enfance et d’assumer un présent pas toujours facile à accepter, d’une prostate qui fait des siennes, aux demandes de la reine d’Angleterre ou d’une maison d’édition française ou encore un refus d’une star de cinéma.

« Youth » est un film émouvant sur le temps qui passe. C’est évidemment le thème principal porté avec brio tout particulièrement par Michael Caine et Harvey Keitel. « Accepter la vieillesse tant physique qu’intellectuelle »… thème particulièrement difficile et plutôt peu amusant. Et pourtant, et c’est là tout le talent de Sorrentino,  il l’aborde sans lourdeur mais au contraire, à l’inverse, avec une légèreté exceptionnelle, plein d’humour, de second degré, et surtout des dialogues tout à fait extraordinaires. Sorrentino est aussi magnifique dans son usage de la caméra, du cadrage, dans sa façon de filmer les visages, les regards et de nous donner la possibilité d’observer des tas de petits détails venant apporter de la saveur supplémentaire au déroulement de l’histoire.

Les personnages secondaires sont aussi autant d’éléments de plus pour sans jamais donner l’impression de trop : Une miss univers qui n’est pas pourtant pas dénuée d’intelligence et de répartie, un moine bouddhiste qui se fait attendre pour s’élever dans les airs, un apprenti violoniste gaucher, une jeune cinéphile qui n’est pas friand que de films de robots, une masseuse qui s’éclate sur Wii-dance et qui préfère toucher que parler, un alpiniste barbu est quelque peu solaire qui tombe amoureux de la belle… et la liste s’allonge et s’allonge encore mais juste pour donner sens et faire du bien.

Mais Sorrentino ne s’arrête pas là et présente, en bonus, un grand nombre d’ingrédients pour séduire, non seulement un large public, mais aussi la fratrie Coen qui préside le Jury du Festival. Décalages humoristiques comme un jonglage vertigineux de Maradona avec une balle de tennis ou du rappel de la « main de Dieu » gauche évidemment… esthétisme de scènes surréalistes comme celle où Fred se rappelle les gestes du chef d’orchestre dans une symphonie champêtre où les vaches, les cloches et les oiseaux forment l’orchestre, ou comme celle que l’on pourrait qualifier de ‘mémoire du cinéma’ façon Fellini dans « Huit et demi »… jusqu’à une allusion discrète mais claire au Festival de Cannes…

Vous l’aurez compris, « Youth » est pour moi une réussite quasi-parfaite, une leçon de cinéma qui en fait à la fois un vrai film de divertissement grand public mais aussi un film qui fait réfléchir, plein d’humanité et de profondeur d’âme qui touche, émeut et donne du bonheur et des frissons. Alors quel sera le palmarès ? En tout cas, je mise un billet sur la présence de « Youth » en bonne place… réponse dimanche ! Mais quoiqu’il en soit, « Youth » sera le film à ne pas manquer lors de sa sortie annoncée au mois de septembre, si vous aimez le grand et beau cinéma.