AU NOM DE L’AMOUR

Boy Erased, l’autobiographie percutante de Garrard Conley a inspiré un film du même nom qui vient de sortir en France le 27 mars. Un récit que l’auteur décrit lui-même comme « l’histoire d’une famille qui a fait quelque chose de terrible par amour ».

 

Synopsis : Au début des années 2000, l’histoire de Jared, fils d’un pasteur baptiste dans une petite ville américaine de l’Arkansas, dont l’homosexualité est dévoilée à ses parents à l’âge de 19 ans. Jared fait face à un dilemme : suivre un programme de thérapie de conversion – ou être rejeté par sa famille, ses amis et sa communauté protestante. « Boy erased » est l’histoire vraie du combat d’un jeune homme pour se construire alors que tous les aspects de son identité sont remis en question.

Boy Erased, de l’acteur et cinéaste Joel Edgerton (The Gift), inspiré des mémoires du journaliste et auteur Garred Conley, propose une lecture sobre mais forte d’une problématique familiale et religieuse, avec une abondance d’acteurs accomplis comme Nicole Kidman, Russel Crowe ou Xavier Dolan, mais aussi l’excellente Cherry Jones jouant un médecin, dans un cameo résumant à lui seul l’absurdité de la situation.

Jared (comme Garred est ici nommé) possède la chance d’être incarné par Lucas Hedges, lui dont la sensibilité fait, depuis un certain temps, partout merveille (de Manchester by the Sea à Mid90s en passant par3 Billboards, Lady Bird ou Ben is back), et plus encore dans ce drame qui propose de multiples tiraillements. On observe ainsi une oscillation constante entre désir (ou besoin) de conformité et pulsions sexuelles, amour profond (entre parents et enfant mais tout autant avec Dieu) et « aveuglement idéologique » au sein d’une paroisse protestante conservatrice.

 

Alors qu’il vient de subir un viol dont il n’a pu encore parler, et sur les accusations même de son propre violeur auprès de ses parents, cet adolescent se retrouve contraint de suivre une « thérapie de conversion », que l’on appelle aussi « thérapies de réorientation sexuelle », vouées à guérir l’homosexualité. Parce qu’il l’aime, et parce qu’il estime faire face à un « problème », son père estime aussi devoir proposer une solution et celle qu’il a trouvée est d’envoyer son fils suivre cette thérapie onéreuse sur les conseils de deux amis. Ici, tous les coups sont permis, au propre comme au figuré. Jared se verra donc infligé une véritable torture mentale pour le forcer à changer et corriger sa prétendue déviance. Le jeune homme perdu dans tout ce qui lui arrive mais aussi face à ses pensées, y côtoie des gens de son âge tout aussi abasourdis devant les méthodes utilisées, chacun développant alors des stratégies différentes pour survivre. Certains d’ailleurs n’y parviendront pas…

 

 

Dans un récit à la structure classique, les flashbacks sont soigneusement calibrés pour permettre de comprendre ce qui a mené ce fils de pasteur et fier vendeur de voitures, à se retrouver dans ce centre aux allures de prison (malgré l’apparence spirituelle qui y est attachée), sous les assauts d’un thérapeute aux compétences plus que douteuses, interprété brillamment par le réalisateur Joel Edgerton dans une performance dont il a le secret.

Plusieurs personnages, comme la mère et le père, de façons différentes, incarnent avec force le conflit intérieur qui apparaît entre convictions chrétiennes (on pourrait sans doute même utiliser le terme de « culture ») et réalité toute humaine, entre dogme et amour, tradition et filiation… Car si ces parents semblent portés par des sentiments sincères pour leur enfant, ils n’en sont pas moins guidés, voire empêtrés, dans des principes moraux qui ont façonné leurs croyances et leur manière de vivre. À leur grand étonnement et bien malgré eux, ils s’engageront eux aussi dans un profond et compliqué processus de remise en question.

 

Dans un écrin le plus souvent pudique, où les artifices de la mise en scène s’avèrent minimalistes, Boy Eraseddresse un troublant constat qui interpelle et émeut sans jamais tomber, à mes yeux, dans le jugement caricatural à l’emporte-pièce. Car, si pour beaucoup de critiques le film est une simple dénonciation d’un puritanisme religieux, la réalité va beaucoup plus loin et avec une vraie délicatesse. Bien sûr, ce qui est présenté comme des « thérapies de conversion » sont là franchement révoltantes et les informations livrées au moment du générique final ne peuvent qu’accroitre ce sentiment. Mais en fait, Garred Conley comme Joel Edgerton ont su aussi présenter cette histoire comme celle d’une famille qui fait quelque chose de terrible par amour. Et c’est bel et bien la famille qui devient le centre du récit avec la thérapie de conversion juste comme arrière-plan. On peut alors réfléchir à la complexité de telles situations, quand tout un paradigme construit et bien établit s’écroule soudainement. Le jugement extérieur est toujours facile mais quand on se retrouve au cœur de la situation, les choses prennent alors souvent une toute autre perspective, et Boy erased le montre vraiment très bien, en choisissant notamment d’emprunter la voie de la compassion, montrant une évolution réaliste chez ses personnages.

Un film beau, intense et juste sur un sujet important, très bien traité et donc à ne pas rater…

 

 

COMPAÑEROS, JUSQU’AU BOUT DE L’ENFER

Sur les écrans ce mercredi 27 mars, « Campañeros », une œuvre puissante du réalisateur uruguayen Alvaro Brechner. Goya 2019 de la meilleure adaptation en Espagne, et tout fraichement couronné des Prix du Jury œcuménique et du public au 33 èmeFestival International de Films de Fribourg mais aussi du Grand prix du Jury, ce film est inspiré de l’ouvrage « Memorias del calabozo » de Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernández Huidobro. Un livre lui-même basé sur la mise à l’isolement total, les sévices en tous genres qu’endurèrent trois prisonniers politiques du mouvement Tupamaros sous la dictature militaire dans laquelle bascula l’Uruguay en 1973. 

COMPAÑEROS

  Synopsis : En 1973, les trois activistes du mouvement d’opposition clandestin Tupamaros, José Mujica, Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernandez Huidobro, sont arrêtés par la police militaire. Emprisonnés dans des cellules de plus en plus austères et privés de quelque contact humain que ce soit, ils subissent de plein fouet le traitement spécial de leurs geôliers. Leur calvaire durera pendant douze longues années.   Ayant eu le privilège de présider le Jury œcuménique au Festival de Fribourg il y a quelques jours, et d’y décerner notre prix à Compañeros, je ne peux évidemment que dire là tout le bien que j’ai eu à découvrir cette œuvre magistrale d’Alvaro Brechner. Je voudrai d’ailleurs commencer ici avec l’argumentation de notre jury que j’ai lu au moment de divulguer notre décision lors de cérémonie de clôture : Avec Campañeros, nous avons choisi une histoire qui raconte un combat psychologique rythmé par des signes d’espérance et de solidarité qui donnent la force de survivre. Tiré d’une histoire vraie, ce film nous plonge au cœur d’un voyage existentiel dans les ténèbres de l’enfermement et de la dictature. Une œuvre qui ne cesse de croire à la lumière !

COMPAÑEROS, JUSQU'AU BOUT DE L'ENFER

Ce choix de croire à la lumière, de s’accrocher à une espérance impossible, mais aussi d’apporter régulièrement ce qui ressemble à des bouffées d’oxygène, des déclencheurs subtiles de sourires, est sans doute le point de force du travail d’Alvaro Brechner dans la réalisation de Campañeros. Il faut en effet l’avouer, raconter 12 années de tortures, d’enfermement… plonger le spectateur au cœur de l’horreur, de l’injustice, de la bassesse humaine peut devenir vite insupportable. Mais ici précisément l’enfer n’est pas la fin. Il se traverse, lentement, douloureusement mais sûrement… Car l’approche du réalisateur est plus psychologique que véritablement politique. Il questionne, au travers de cette histoire, la capacité de l’être humain à résister et rester intègre, à s’accrocher au-delà de l’imaginable en faisant précisément fonctionner l’imaginaire.    Alvaro Bechner explique que ce qui l’attirait, c’était d’explorer un univers où quelqu’un est vraiment en difficulté, où tout à coup, un individu devient cobaye dans une expérience où tout ce qu’il sait du monde ne lui sert à rien. Il dit : « Je voulais voir comment, dans la solitude de l’enfermement, cet homme doit se réinventer pour être capable de s’opposer à un plan créé pour annihiler les dernières traces de résistance au plus profond de lui. Je voulais vraiment me plonger dans un défi esthétique et sensoriel dans ce nouveau monde, où cet homme échafaude un plan de combat afin de se préserver en tant que tel ». Il lui a donc fallu rendre compte de cet état confus d’anxiété, d’hallucination, de colère, de peur, de cauchemar, de résistance et d’espoir par lequel les protagonistes devaient naturellement passer. Ce fut sans doute l’un des défis majeurs dans la mise en scène visuelle et sonore. Alvaro Brechner fait preuve d’une grande maîtrise dans sa mise en scène et le montage témoigne d’une grande intelligence. On appréciera comment sont rendues réalité, folie et imaginaire, cet état proche de la démence dont ont pu faire l’expérience ces hommes pendant leur cruelle captivité. Réalisme et expressionnisme se conjuguent alors pour dessiner un cauchemar de lumière et d’ombres, de bruits et de silences. COMPAÑEROS, JUSQU'AU BOUT DE L'ENFER Coup de chapeau aux acteurs qui offrent des performances remarquables et justes. Chino Darín, Alfonso Tort (déjà à l’affiche du premier film de Brechner, Sale temps pour les pêcheurs) et Antonio de la Torre incarnent les trois héros, accompagnés de Silvia Pérez Cruz, Soledad Villamil et César Troncoso dans les principaux rôles secondaires. Les acteurs reconnaissent avoir enduré des conditions de tournage extrêmement difficiles, dans des lieux exigus, privés de la lumière du jour et surtout de s’être pliés à un régime drastique pour rendre crédible le lent dépérissement des prisonniers. Et le résultat est à la hauteur de leur investissement.   À noter aussi la géniale reprise de la chanson de Simon and Garfunkel, The Sound of Silence, interprétée par la grande Silvia Pérez Cruz, d’une force émotionnelle rare. Et ce qui devient aussi le refrain final sur le générique de fin, un poème écrit par Mauricio Rosencof, l’un des trois prisonniers : « Si ce devait être mon dernier poème, insoumis et triste, détruit mais inflexible, je n’écrirais qu’un seul mot. Compañero ». Alvaro Brechner & Jean-Luc Gadreau lors du Festival de Fribourg

Alvaro Brechner et Jean-Luc Gadreau

 

ROSIE DAVIS, MÈRE COURAGE

Après avoir porté le regard de sa caméra à Cuba, en 2016, avec le film « Viva », le réalisateur irlandais Paddy Breathnach se fixe chez lui, en Irlande, et à Dublin en particulier, pour tourner « Rosie Davis » qui sort ce 13 mars sur les écrans français. Un film intense, difficile à cataloguer, à la fois drame familial authentique, étude de personnages ou encore road movie social rejoignant là une certaine tradition cinématographique française.

Synopsis : Rosie Davis et son mari forment avec leurs quatre jeunes enfants une famille modeste mais heureuse. Le jour où leur propriétaire décide de vendre leur maison, leur vie bascule dans la précarité. Trouver une chambre à Dublin, même pour une nuit, est un défi quotidien. Les parents affrontent cette épreuve avec courage en tentant de préserver leurs enfants.

Le récit suit Rosie (Sarah Greene) et son compagnon John Paul (Moe Dunford) alors qu’ils se retrouvent soudainement sans abri et dans une lutte désespérée pour trouver un endroit sûr pour eux et leurs quatre enfants. On découvre ainsi les personnages alors qu’ils essaient coûte que coûte de continuer à mener leur vie quotidienne tout en vivant dans leur voiture. John Paul subit une certaine pression au travail et revient donc à Rosie la charge de jongler avec la garde des enfants pendant la journée tout en essayant de trouver des lits pour la nuit, résoudre les tracas du quotidien et tenter de gérer les blessures du passé non réglées. Le couple se retrouve en proie à un terrible paradoxe. Ils cherchent désespérément à cacher les dures réalités de leur situation aux gens qui les entourent, terrifiés par ce qu’ils vont penser, et leur besoin de rester invisibles entre alors en conflit avec leur désir de faire ce qui est le mieux pour leur famille.

Si l’Irlande semble s’être remise de ses difficultés et connaître une prospérité nouvelle, la crise du logement est pourtant plus terrible que jamais. Évidemment, ce sont ces ravages causés par cette crise du logement, qui dépassent d’ailleurs les frontières des classes sociales, qui sont au cœur du récit. Le film remet en question certaines images stéréotypées en se fixant sur l’itinérance provoquée, avec aussi ces hôtels vacants qui sont rapidement remplies de familles déplacées à la recherche d’un abri. Le scénario de Roddy Doyle est à la hauteur du stigmate qui accompagne l’étiquette « sans-abri ». On ressent la colère qui supporte l’écriture… il déclare par ailleurs avoir honte, en tant que citoyen irlandais, de cette situation dans son pays. Doyle a commencé à écrire le film après avoir entendu une interview à la radio. C’était une jeune femme sans-abri qui expliquait les difficultés qu’elle rencontrait chaque nuit pour trouver un endroit où dormir avec sa famille. L’écrivain irlandais fut fasciné par son éloquence et choqué d’apprendre qu’elle n’avait pas de logement alors que son mari avait un travail stable. Et c’est précisément cette dichotomie qui est maintenue délibérément en évidence tout au long de l’histoire.

Sarah Greene est magnétique dans le rôle principal, portant sur ses épaules une grande partie du poids émotionnel du film. L’intensité de la vie de Rosie, entassée dans des espaces clos avec sa famille, fait qu’elle est à peine capable de trouver un moment d’intimité pour elle-même. Elle porte constamment un visage courageux, essayant de rester inébranlable et optimiste devant les enfants, tandis qu’une vague de désespoir silencieux monte juste sous la surface. La performance de Greene est subtile mais très émouvante – un lent soupir ou une légère mimique des lèvres peut suffire pour en dire long sur l’état de Rosie et sur son caractère. Le duo formé avec son époux John Paul, qu’incarne Moe Dunford, touche à la perfection, grâce aussi à l’interprétation de Dunford qui imprègne habilement son personnage d’une tendresse et d’une fragilité qui vont à l’encontre de son apparence inébranlable. Bravo également aux solides performances des jeunes acteurs qui, pour la plupart jouent là pour la première fois. Darragh McKenzie brille dans le rôle d’Alfie, le fils de Rosie, avec une scène particulièrement turbulente, où l’enfant joue dans un trampoline et refuse d’obéir à sa mère, laissant une impression durable au spectateur. Dans le dossier de presse, Sarah Greene reconnait d’ailleurs cette alchimie qui s’est construite : ​« Nous étions une famille. Ce sont des enfants incroyablement talentueux. J’ai adoré travailler avec eux ».

La direction de Breathnach est solide et assurée. Il a une maîtrise parfaite de l’histoire et guide avec compétence le spectateur à travers l’utilisation d’un cadrage soigné. Les scènes à l’intérieur de la voiture contribuent à transmettre l’inquiétude croissante de ses habitants. En revanche, les prises de vue extérieures sont souvent larges et vides, ce qui crée un sentiment tangible de désespoir. Rosie est le point de mire du film et l’objectif se fixe parfois intimement sur son visage d’une manière qui aurait pu être invasive dans les mains d’un cinéaste moins accompli, mais qui là prend sens tout naturellement. Visuellement, Breathnach maîtrise parfaitement l’image et le symbolisme, utilisant aussi la répétition comme effet d’entraînement.

Rosie Davis est empreint de réalisme et le monde à l’écran est absolument authentique. Tourné dans les rues de Dublin, son approche sans fioritures contribue à faire en sorte que le drame se présente parfois presque comme un documentaire. La partition est minimaliste mais utilisée avec beaucoup d’efficacité. On pense évidemment avec raison à Ken Loach ou aux frères Dardenne avec ce thriller social, générant beaucoup d’empathie, mais sans complaisance ou effets lacrymaux. Juste une admirable leçon de vie, de dignité et de combativité.

Rosie Davis est un magnifique film qui ne manquera pas de mettre le public dans une « juste colère » mais, sous un autre angle de vue, pourra devenir un exemple de ténacité et d’amour, un hymne à la résistance et à l’espérance se fondant sur l’unité de la cellule familiale.

 

UN VENT BIENFAISANT SUR NETFLIX

En nouveauté sur Netflix depuis le 1ermars, le premier film de Chiwetel Ejiofor, consacré en 2013 par sa magnifique interprétation dans « Twelve Years a Slave ». Pour passer derrière la caméra, avec « Le garçon qui dompta le vent », il choisit d’adapter un livre éponyme publié en France en 2010 qui raconte l’histoire vraie et extrêmement touchante d’un adolescent malawien inventif qui a sauvé son village de la famine.

  

Synopsis : William Kamkwamba, un jeune garçon de 13 ans est renvoyé de son école quand sa famille ne peut plus en payer les frais. Après s’être introduit en secret dans la bibliothèque de l’école, et en utilisant les débris de la bicyclette de son père Trywell, William trouve le moyen de construire un moulin à vent qui sauve son village malawien de la famine. Autour d’un voyage émotionnel entre un père et son fils prodige, l’histoire de William illustre l’incroyable détermination d’un garçon dont l’esprit curieux a surmonté tous les obstacles qui ont entravé son chemin.

Quand le générique de fin défile, après quelques informations et images sur la réalité du récit et sa suite, un profond sentiment positif et de bien-être s’est installé chez le téléspectateur (on rappelle que le film est diffusé par Netflix). Le garçon qui dompta le vent est clairement à classer dans la catégorie « feel-good movie ». Mais on le sait, dans cette catégorie se côtoient le pire et le meilleur, et là c’est vers le haut du panier qu’il faut se positionner. Chiwetel Ejiofor, acteur anglais d’origine nigériane, qui fait ses débuts en tant qu’auteur et réalisateur et joue aussi le rôle du père de l’adolescent, nous offre du beau et du bon. Tout d’abord, c’est une très belle réalisation qu’il faut noter, portée par une splendide photo. Le directeur de la photographie Dick Pope rend pleinement justice à la beauté des paysages africains. Il y a par exemple des scènes colorées de rituels villageois impliquant des échassiers et des masques tout simplement somptueuses. Mais ce sont aussi les personnages et les situations qui sont mis en valeurs, avec des plans qui accrochent, qui fixent le spectateur, qui parfois même, à eux seuls, suffisent à exprimer des sentiments très puissants.

Ensuite c’est la performance des acteurs qui est à la hauteur avec, au premier plan, le jeune acteur kenyan Maxwell Simba, totalement convaincant dans le rôle de William Kamkwamba. À ses côtés, son père Trywell (Ejiofor) n’est pas un mauvais père, ni un homme méchant. Mais au fur et à mesure que sa famille a de plus en plus faim, sa rage envers son gouvernement, qui était censé l’aider à prospérer, remonte à la surface. La mère de William, Agnes (interprétée par la sublime actrice française d’origine sénégalaise Aïssa Maïga) est une figure plus calme et plus stable, mais sa fierté est aussi blessée. Dans une touchante scène, elle évoque ainsi ne jamais vouloir être la famille stéréotypée qui « prie pour la pluie », comme l’ont fait ses ancêtres, et désespère que la stratégie de son mari pour sauver la ferme finisse presque exactement comme cela.

Un film qui est bien plus qu’un récit triomphaliste sur un enfant intelligent qui aide sa communauté à se sortir d’un bourbier. Ejiofor s’intéresse autant aux relations entre les membres de la famille qu’aux expériences de William avec les câblages, les aimants et les vieux vélos. Et il passe même la majeure partie de son temps à dépeindre la communauté de son héros et évite avec succès beaucoup des tropes nuisibles qui tendent à accompagner les représentations populaires et culturelles de la pauvreté ou des conflits dans les pays africains. Cette approche nuancée est ce qui rend le film beaucoup plus captivant que d’autres films du genre. Chiwetel Ejiofor attire l’attention sur l’histoire de Kamkwamba, mais il se concentre tout autant sur la description de la vie familiale du garçon et des difficultés de l’agriculture au début des années 2000 au Malawi. La famine n’est pas seulement une chose qui arrive aux Kamkwamba. C’est le résultat d’une série de catastrophes imprévisibles qui s’abattent sur ce petit village et laissent ses habitants lutter pour cultiver et vendre de la nourriture. En examinant les nombreuses raisons structurelles de la crise du village, Ejiofor fait en sorte que le triomphe de Kamkwamba fasse encore plus sens sur le plan narratif.

Le film dépeint une Afrique où il n’y a pas d’égalité des chances et où des communautés entières sont simplement abandonnées par les politiciens. Dans une scène très choquante, l’aîné du village est brutalement battu simplement parce qu’il s’est exprimé en public et a demandé au gouvernement d’intervenir pour fournir une aide d’urgence en cas de famine. Et l’arrivée de cette famine arrive comme un accident de voiture au ralenti. Tout le monde sait que cela va se produire, mais ils sont impuissants pour y mettre fin.

Alors oui, à un moment, on peut commencer à se demander s’il n’est pas temps pour le garçon de commencer à « dompter » ce vent ? Mais Ejiofor ne veut visiblement pas que l’exploit de William ait l’air facile. Non seulement William doit rassembler le matériel pratique nécessaire à la construction d’un moulin à vent dans un village presque abandonnée, mais il doit aussi remettre en question le scepticisme de son père et le persuader de renoncer aux quelques biens qu’il possède encore, dont un vélo, pour créer quelque chose qui peut sembler impossible ou utopique. Se jouent là aussi des aspects psychologiques considérables quant à la place du père, ses choix, la question de l’éducation et les traditions. Il est frappant, profondément triste, mais aussi tellement interpellant vis-à-vis de nos sociétés contemporaines, de considérer que la seule chose qui empêchait le village de William de mourir de faim était une énergie éolienne rudimentaire. Mais si tout cela peut sembler très sombre, le film ne dépeint jamais ses personnages comme des victimes passives. William est un personnage à la Huckleberry Finn avec un côté aventureux et espiègle. Il est aussi particulièrement résilient.

 

Le garçon qui dompta le vent aurait pu rester un récit conventionnel de désespoir et de rédemption, mais dans les mains d’Ejiofor, il devient rempli d’une force réaliste et politique qui développe richement plusieurs angles à cette histoire et parvient ainsi à être une adaptation gagnante. Et lorsque s’écrit sur l’écran cette magnifique phrase « : « Dieu est comme le vent. Il touche tout ce qui existe. », on peut se dire alors que ce film a du divin en lui.

Le film a été présenté fin janvier au Festival de Sundance où il a remporté un prix, et à celui de Berlin le mois dernier.

QUE CELUI QUI À DES OREILLES…

Audacieux… c’est sans doute le terme qui qualifie le mieux « Le Chant du Loup » qui arrive en salles ce 20 février. Un film français d’action et de suspense au casting 4 étoiles, première réalisation d’Antonin Baudry qui passe de la diplomatie au cinéma sur un long métrage qui ressemble plus à un défi ou un miracle qu’à un projet cinématographique classique.

Synopsis : Un jeune homme a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. A bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur lui, l’Oreille d’Or. Réputé infaillible, il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique. Dans le monde de la dissuasion nucléaire et de la désinformation, ils se retrouvent tous pris au piège d’un engrenage incontrôlable. 

Un film rare dans la typologie habituelle du cinéma français… car Le chant du loup a tout d’un Blockbuster hollywoodien, mais avec ce trait particulier d’aborder les personnages avec une humanité particulière et beaucoup de psychologie. Et justement ces héros de l’histoire (au double sens filmique et sociétal) sont fondamentaux dans le récit. Alors il fallait un casting 4 étoiles disais-je… François Civil, Omar Sy, Matthieu Kassovitz, Reda Kateb et Paula Beer se partagent ainsi l’affiche, et parviennent à se valoriser mutuellement. Ils excellent et insufflent cette humanité que j’évoquais, chacun à sa manière, à des personnages qui, il faut le reconnaître, par ce qu’ils représentent naturellement dans l’ordre militaire établi, pourraient en manquer terriblement.

Coup de chapeau donc à Antonin Baudry, qui n’emprunte pas le chemin le plus facile pour réaliser un premier film. Étonnamment, rien dans son parcours ne semblait l’y prédestiner. Ce passage à la mise en scène ressemble en effet à un sacré défi pour ce diplomate et conseiller politique. Seule réelle incartade jusque-là le sortant de cet univers particulier et un peu obscur, l’écriture du scénario des deux tomes de la Bande Dessinée Quai d’Orsay (2010), se nourrissant de son expérience auprès de Dominique de Villepin, alors ministre des affaires étrangères. Puis, dans l’élan de ce scénario, la présidence d’un jury au 43ème festival international de la bande dessinée d’Angoulême, en 2016.

Bon, parlons de l’histoire. Une histoire militaire au cœur de la marine française et des sous-marins nucléaires en particulier. Beaucoup de suspense avoir un scénario plutôt bien mené. On baigne (c’est le mot qui convient) dans un vrai jeu de stratégie, tel une bataille navale avec toute une tactique à mettre en place avant chaque décision. Il en ressort notamment un souci strict du moindre détail, qui rend l’histoire captivante. L’ambiance à l’intérieur de ces monstres de ferraille et de technologie est aussi remarquablement restituée avec la mise en relief de toute la promiscuité des lieux et la sensation d’étouffement qui s’y ajoute.

On pourra regretter les sous intrigues inutiles, romances superflues, sans doute voulues pour alléger le scénario mais, clairement, le film excelle dans le cœur de l’action, dans sa capacité à générer une vraie tension palpable. Il faut dire que le pari de faire que le héros soit un simple membre d’équipage est extrêmement payant. Un choix à contre courant de ce que l’on connaît habituellement dans les films du  genre comme « A la Poursuite d’Octobre Rouge » (John McTiernan, 1995), « Crimson Tide » (Tony Scott, 1995), ou encore « K19 » (2002), où le récit repose sur la figure charismatique et imposante du commandant. Ici, le héros s’appelle Chantraide (interprété par Francois Civil). C’est une « oreille d’or » comme on les appelle. Nom donné dans la marine nationale aux spécialistes de l’analyse acoustique qui embarquent à bord des sous-marins pour analyser et compléter les enregistrements du sonar. Et avec ce parti pris narratif, le son devient aussi l’élément fondamental de scénario. Quelle belle trouvaille quand on se situe sous l’océan et dans ce genre de navire où l’on sait que tout bruit prend une teneur différente par rapport à n’importe où ailleurs.

Un film qui permet également d’aborder les relations humaines au prisme de la confiance, de la fraternité, confrontées aux doutes et aux remises en question que l’échec peut générer. Les enjeux de sacrifice et de devoirs sont aussi présents et donnent de l’épaisseur au scénario.

Alors avec tout ça, comment hésiter encore, à moins de détester ce genre de cinéma. Avec un cocorico en prime, car c’est plutôt réjouissant de voir le cinéma français se hasarder dans ces horizons et de bien le faire, ce qui ne gâche rien. Alors que le chant du loup puisse, on l’espère, résonner agréablement dans les salles obscures et si possible, assez longtemps.