PORTRAIT D’ALAIN LE GOANVIC

Diplômé de l’École supérieure de Commerce, cinéphile passionné, Alain Le Goanvic a créé plusieurs ciné-clubs et lancé en 2007, à Vitrolles (France), un festival « Cinéma et Aviation ». Membre de Pro-Fil depuis 2000, il en a été le Président de 2010 à 2014, et demeure membre du comité de rédaction de Vu de Pro-Fil, et rédacteur sur le Site Pro-Fil et celui du Jury œcuménique du festival de Cannes. A été juré à Mannheim-Heidelberg en 2004 et 2014, membre du jury des « Très courts métrages » à La Rochelle et du Jury interreligieux au Festival Visions du Réel à Nyon en 2012.

Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?
Je viens avec le plaisir de la découverte, car ce Jury très international va débattre de films d’une sélection très élaborée, comme chaque année. J’ai envie d’échanger et de confronter mes impressions et avis avec mes collègues, dans une ambiance ouverte au dialogue.
 
Comment le cinéma est entré dans votre vie ?
J’étais tout petit enfant quand mes parents m’ont mené au cinéma. Je me souviens de ma rencontre avec un monde magique, cet émerveillement premier ne m’a pas quitté.
 
Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ? (Et en quelques mots, pourquoi ?)
Le Mariusdes années 50 avec Raimu et Pierre Fresnay –
L’année dernière à Marienbad(Alain Resnais)
2001 Odyssée de l’espace(Kubrick) J’ai le souvenir d’un choc émotif et visuel, je n’en n’oublierai jamais les images, la musique, les sons.
 
De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur » ?
Oui, bien que le choix soit difficile, je choisis Godard !

 
Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?
Un film qui, avec les moyens du cinéma : la technique des plans, des mouvements de caméra, le montage – est servi par le scénario (un récit, des dialogues solides) et évidemment par de bons acteurs.
 
De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?
Il y a des films qui semblent habités par la Grâce qui nous montre un monde non pas « sans » Dieu mais « avec » Dieu. Il y a des films qui disent oui aux valeurs de solidarité et de souci de l’Autre. Je citerai Babel, Des hommes et des dieux, Eurêka,  secrets and lies…
 
Autre chose à ajouter ?
Merci d’avoir posé ces questions, car elles m’ont permis d’expliciter mes pensées.

LETO… TELLEMENT BEAU

Après l’émotion de « Yomeddine » le coup de cœur de ce début de Festival sera pour moi « Leto » du réalisateur russe Kirill Serebrennikov. Un film qui m’a tenu en haleine du début à la fin, les yeux et les oreilles grand ouverts en regardant cette naissance du rock underground dans l’URSS de la Perestroïka.

Il était venu présenter à Cannes son premier film « Le disciple », mais là avec son deuxième long-métrage, le cinéaste Kirill Serebrennikov se voit privé de vivre la magnifique ovation du public et de la presse, et peut-être même de recevoir un prix dans quelques jours, assigné à résidence à Moscou.

Nous sommes à Leningrad, au début des années 1980. es disques de Lou Reed et de David Bowie s’échangent en contrebande, et une scène rock émerge. Zoopark, groupe mené par Mike Naumenko, est sur la scène du club rock de la ville. Mike chante une vie quotidienne sous fond de grisaille sociale et humaine. Dans la salle, les jeunes sont enthousiastes bien que surveillés avec attention par le personnel du club qui les empêche de se lever ou même de se trémousser sur leur chaise. Le cadre est donné… Mike et sa femme, la belle Natacha, rencontrent le jeune Viktor Tsoï. Entourés d’une nouvelle génération de musiciens, ils vont changer le cours du rock’n’roll en Union Soviétique.

 

Bientôt Zoopark verra naitre Kino, un autre groupe avec Victor Tsoi à la voix et la guitare. C’est cette histoire qui nous est racontée, avec l’amour en toile de fond. Un amour d’une grande pureté se révélant aussi dans une soif de créativité quelque peu naïve mais aussi militante, portée par des références constantes… Lou Reed, T-Rex, Marc Bolan, Bowie, les Sex Pistols, les Beattles et compagnie… même Blondie est de la partie.

 

Un film d’une immense beauté avec un travail de caméra et de photo léchée comme il faut, offrant un noir et blanc enjolivé ponctuellement d’effets graphiques ou de couleurs qui accompagnent des sortes d’interludes façon clips vidéo où réalité et fiction se mélangent et où le fantasme prend le dessus sur l’existant. Car si Leto raconte une histoire de quelques héros romantiques ou punks, le film s’élargit généreusement et reflète plus généralement une jeunesse éprise de rock et surtout de liberté, qui n’aspirent qu’à créer et s’aimer.

Finalement, je pense que Leto est un film à vivre tout simplement… et qui, certainement, aura envoyé une énergie folle dans ce début de quinzaine. Espérons que le Jury y aura été sensible en s’en souviendra… dans une semaine. Enfin, sachez quand même que l’histoire nous apprend hélas que Viktor Tsoi est mort en 1990 d’un accident de voiture tandis que Mike Naumenko a succombé à une crise cardiaque l’année suivante. Mais leurs noms restent et cette histoire leur rend un bel hommage.

 

Leto est prévu dans les salles le 5 décembre 2018. Cochez la date !

YOMEDDINE… EN QUÊTE DES SIENS

Quand l’histoire d’un lépreux vient toucher les émotions et faire du bien… c’est ce qui s’est produit en ce début de Festival de Cannes avec le premier film de l’égyptien Abu Bakr Shawky, Yomeddine.

Après la mort de sa femme, Beshay, lépreux guéri mais défiguré par les stigmates de la maladie, décide de quitter sa léproserie de toujours pour rechercher sa famille qui l’a abandonné quand il était jeune enfant. Commence alors pour lui, une longue route parsemée de rencontres, d’embuches, de toutes sortes de situations joyeuses ou difficiles, où il ne sera pas seul mais devra se confronter aux choses enfouies au plus profond de lui, en quête d’une famille, d’un foyer, d’un peu d’humanité…

 

Si les premières minutes m’ont laissé un peu perplexe quant à ce que je pourrai apprécier de ce film, très vite les doutes furent chassés et je me suis retrouvé embarqué dans cette histoire d’une grande beauté. Mais ici la beauté n’est jamais apparente… elle se découvre dans l’épaisseur des personnages, derrière les blessures physiques, derrière les détritus qui peuvent devenir une montagne, derrière des histoires pétries de souffrance et d’accidents de la vie. C’est au plus profond de l’âme que se dévoilera la force de ce petit bonhomme, d’Obama son jeune compagnon, et de quelques autres éclopés rencontrés par hasard.

 

Abu Bakr Shawky a su trouver la justesse en touchant les cœurs mais sans tomber dans le pathos. Il filme sans complaisance, et propose là une sorte de road trip initiatique. Je dis « une sorte » car n’imaginais pas le road trip à l’américaine… ici pas de voiture emblématique mais une charrette tirée par un âne qui laissera place à toutes sortes d’autre engins sur des chemins rudes et secs.

Un film qui fait du bien disais-je, qui montre encore que le cinéma peut parfois se permettre de vous toucher, vous faire réfléchir, jouer ainsi l’un de ses rôles primordiaux à l’égard du spectateur, sans grands moyens, sans stars patentées, et même avec quelques faiblesses cinématographiques. Alors, un grand merci M. Frémaux d’avoir osé faire ce choix au détriment naturellement d’un grand nom du cinéma et de nous avoir offert cet instant de grâce qui pourrait tout à fait toucher un Jury où les valeurs humaines sont de mise.

 

 

PORTRAIT ROBERT K. JOHNSTON

Robert K. Johnston, professeur de théologie et de culture au Séminaire théologique Fuller à Passadena (Californie), est co-directeur de l’Institut du Fuller’s Reel Spirituality. Il est l’auteur ou l’éditeur d’une quinzaine de livres et également le co-éditeur des collections Engaging Culture and Exegeting Culture auprès de Baker Academic Books. Président honoraire de la Société américaine de théologie et bénéficiaire de deux bourses de recherche majeures de la Fondation Luce, Robert Johnston est un ministre de l’Evangelical Covenant Church. Membre du jury œcuménique à Locarno en 2017.

Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?

Jusqu’à l’année dernière, je n’avais jamais eu le privilège de faire partie d’un Jury œcuménique, jusqu’à participer à celui de Locarno. En regardant les films de la compétition lors de ce festival, avec mes collègues du Jury œcuménique, j’ai appris à quel point il est intéressant de voir et de discuter de deux douzaines de films avec des personnes qui aiment à la fois le cinéma et Jésus. C’est avec ces deux mêmes amours que je viens à Cannes, désireux d’avoir ma compréhension de la vie élargie à la fois par les histoires des films qui seront projetés et par les idées de mes collègues qui m’accompagnent. J’espère aussi que par nos choix de Jury, nous pourrons aider à ce que le ou les films choisis parlent aux esprits de chacun, leur offre d’approfondir leur foi, espoirs et amours.

Comment le cinéma a pris de l’importance dans votre vie ?

Les films me permettent de faire l’expérience de ce que j’appelle une « coupe transversale » plus large de la vie que je ne serais autrement capable de voir. Comme les histoires sur l’écran croisent mon histoire et l’histoire de Dieu, je suis plus à même de comprendre la vérité, la beauté et la bonté de la vie (ou son manque tragique). Et peut-être plus en capacité de le ressentir.

Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ?

Quand j’étais à l’université, je suis allé voir Becket, avec Richard Burton et Peter O’Toole. En voyant l’ancien buveur du roi, Thomas a’Becket, prendre au sérieux sa nouvelle responsabilité d’archevêque dans l’obéissance à Dieu, j’ai reconnu que Dieu me demandait aussi de répondre à son appel comme ministre protestant. Je n’avais pas d’abord besoin de devenir une personne exemplaire; J’avais seulement besoin d’être disposé à obéir à l’appel de Dieu. Quand j’ai vu La vie est belle, mes filles avaient grandi. L’amour inconditionnel du père pour son fils (il ferait n’importe quoi pour Joshua), m’a aidé à comprendre personnellement ce que devrait être un « père », ce que j’aurais mieux aimé être en tant que père et être encore. Et même si la vie personnelle de Kevin Spacey a rendu la re-vision d’American Beauty difficile, voire impossible, mes premières projections multiples de ce film avec ses thèmes similaires au livre de l’Ecclésiaste ont profondément creusé mon âme. Le sens de ma vie ne vient pas de ce que je peux accomplir. Après tout, nous allons tous mourir. Mais le don de la vie et les relations qu’elle apporte sont précieux et pleins d’émerveillement.

Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?

Au cinéma, l’histoire règne en maître. L’excellence technique est évidemment une condition préalable, mais cela ne suffit pas. L’histoire d’un film doit être en mesure de se connecter avec les histoires de ses spectateurs. Un bon film doit être intellectuellement satisfaisant (il doit en quelque sorte être fidèle à la vie, même si c’est un fantasme), émotionnel (le spectateur doit se soucier des personnages à l’écran) et être visiblement accrocheur. Quand la tête, le cœur et les tripes d’un spectateur sont touchés par une histoire à l’écran, alors ce film est réussi.

De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?

Le tournant post-séculaire de l’Occident au cours des vingt dernières années a conduit à un nombre croissant de films explicitement spirituels dans l’intrigue ou le thème. Et certains d’entre eux sont même explicitement « chrétiens ». Mais si ces films sont peut-être les plus évidents pour évoquer des films qui invitent au dialogue religieux, un tel dialogue ne se limite pas à ces films thématiques. Tout film qui parle à l’esprit humain – tout film, c’est-à-dire qui égratigne la vérité, la beauté et la bonté de la vie, ou son absence – est un film qui invite les spectateurs à converser en tant qu’êtres spirituels. Un tel dialogue peut être fait d’une perspective explicitement théologique, la théologie chrétienne étant la lentille à travers laquelle une histoire est comprise. Ou cela peut être fait à partir d’une perspective spirituelle plus générale, alors que les histoires poussent vers l’extérieur pour transcender leurs particularités.

 

EVERYBODY KNOWS… BUT

Après avoir, en 2013, offert le prix d’interprétation féminine à Bérénice Béjo avec son film  » Le passé « et en 2016, de retour en compétition, décroché le Prix du Scénario pour « Le Client », le réalisateur iranien revient sur la Croisette et se voir attribué déjà l’ouverture du 71ème Festival de Cannes. Premier film en compétition, le nouveau Asghar Farhadi « Everybody Knows », ou plutôt « Todos lo Saben » son titre original, s’offre un casting de rêve avec notamment le couple star et glamour Penelope Cruz et Javier Bardem.

Laura (Penelope Cruz), qui a épousé un Argentin (Ricardo Darin) et s’est installée de l’autre côté de l’Atlantique, revient en Espagne avec ses deux enfants dans son village natal, pour participer au mariage de sa sœur. La joie des retrouvailles avec sa famille et l’ambiance de la fête sont rapidement ternies par un évènement angoissant : la fille aînée de Laura est kidnappée à la faveur d’une coupure d’électricité et ses ravisseurs réclament une rançon de 300.000 euros. Alors que son mari est resté en Argentine, Laura se tourne vers Paco (Javier Bardem), son ancien amoureux devenu propriétaire d’une belle exploitation viticole qui suscite les jalousies de sa famille. Paco va prendre l’affaire très à cœur, trop pour certains…

L’un des mérites de Todos lo Saben est de démontrer sans doute que, suivant la façon de regarder un film, l’appréciation peut être très différente. En effet si, en l’occurrence, l’aspect policier, suspense est ce qui retient l’attention, je dois avouer alors qu’une certaine déception peut être alors hélas au rendez-vous. On a sans doute connu Farhadi un brun plus subtil car son intrigue peut paraître quelque peu cousue de fil blanc. Quelques ficelles mélodramatiques assez artificielles et convenues n’apportent guère. Et cette dimension policière de son récit finit par laisser passer quelques grosses invraisemblances.

Mais c’est justement parce que Farhadi ne réalise pas là véritablement un film d’enquête. L’intérêt est bien ailleurs et c’est avec d’autres lunettes qu’il faut se plonger dans l’histoire.  Celles qui nous permettent d’explorer avec lui la dimension beaucoup plus psychologique d’un drame familial et sociétal et d’observer des personnages filmés de près afin de dévoiler leur intimité, leur complexité, leur fragilité. Le cinéaste les approche avec bienveillance et véritable tendresse, sans les juger, et finalement sans les condamner.

Parmi les thématiques qui alors apparaissent, trois plus particulièrement m’ont interpellé :

– Une fois encore avec Farhadi la dimension du secret, et plus spécifiquement de ceux qui atteignent la cellule familiale comme un cancer qui ronge et détruit, est au cœur de son scénario. Un secret qui ici semble d’ailleurs aussi se communiquer et prendre des formes différentes mais toujours avec des conséquences terribles

– J’ai beaucoup apprécié aussi la question de l’appartenance qui ici est abordée de double manières. L’appartenance de la terre, du vignoble… (je resterai sommaire pour ne pas spoiler quoi que ce soit) mais aussi naturellement l’appartenance de l’être, de l’enfant. Qu’est ce qui nous donne droit ? Et puis-je vraiment perdre ce qui m’appartient ?

– Et avec tout cela, pour permettre d’ailleurs à ces deux thèmes de trouver sens, vient se greffer la notion du temps… ce temps qui passe inexorablement et qui peut à la fois permettre l’heureuse transformation, tel celui qui donne au jus de raisin de devenir vin, ou qui permet à un dépendance de se vaincre (un temps qui peut être alors aussi utilisé par Dieu comme un miracle s’y l’on se réfère à Alejandro, le mari de Laura). Mais qui peut devenir dangereux, risqué à la manière de cette horloge au verre brisé dans le clocher là ou la jeune Irène s’amuse et pourrait se blesser tandis que les oiseaux eux y trouvent un passage vers la liberté.

Enfin, comment ne pas souligner l’autre grande réussite de ce film avec le choix des acteurs. Les deux rôles principaux bien entendu, écrits pour le couple phare du cinéma espagnol et hollywoodien : Penelope Cruz et Javier Bardem, mais globalement l’ensemble du casting qui apporte un éclat remarquable et une vraie chaleur, au risque, quand même, de devenir parfois un tantinet exubérant.

En conclusion, Todos lo Saben n’est pour moi pas le meilleur film du réalisateur iranien, mais il est tout de même plein de qualités avec cette possibilité de l’aborder autrement, en se fixant sur ce qui n’est pas forcément le plus visible mais qui est, sans nul doute, le plus intéressant.