NEVADA

« Nevada », un remarquable drame contemporain émouvant sur la recherche de la rédemption. Un hymne aux thérapies réparatrices en prison et à la justice restaurative qui s’écrit ici dans le contraste entre une forme de poésie, de tendresse et de pureté et la dureté, la violence et l’exiguïté de la prison et de l’environnement désertique environnant.

Synopsis : Incarcéré dans une prison du Nevada, Roman n’a plus de contact avec l’extérieur ni avec sa fille… Pour tenter de le sortir de son mutisme et de sa violence, on lui propose d’intégrer un programme de réhabilitation sociale grâce au dressage de chevaux sauvages.

Pour la plupart des criminels d’une prison isolée du désert du Nevada, l’Ouest américain n’est pas le pays des promesses et des grands espaces. Il ressemble à l’inverse à un cul-de-sac, en particulier pour un délinquant violent joué par Matthias Schoenaerts (De rouille er d’os, Bullhead, Red sparrow…), souvent en isolement cellulaire pour des problèmes de « gestion de la colère ». Mais la psy de la prison (Connie Britton) et un vieux cow-boy « brut de décoffrage » (Bruce Dern), responsable d’un programme de travail avec des détenus, voient quelque chose en lui et l’intègre dans l’équipe pour apprivoiser des mustangs sauvages, afin de les vendre aux enchères quelques semaines plus tard.

Nevada, premier film comme réalisatrice pour l’actrice française Laure de Clermont-Tonnerre, est une étude de personnage, un conte de rédemption construit à la frontière entre le genre western et un « film de prison ». C’est une immersion au cœur d’une expérience de thérapie animale adossée à un programme de justice restaurative. Mais c’est aussi plus largement une exploration captivante de la dualité liberté-enfermement,ou encore pardon-ressentiment. Le film excelle en particulier précisément lorsqu’il se fixe dans les zones grises entre ces dualités.

Roman Coleman n’est pas un homme à qui il est facile de parler, de se lier d’amitié ou d’aimer. Il parle à peine. Son visage ne se détache jamais d’une expression de vide qui ressemble à un masque – ou qui trahit la simple et profonde réalité d’un homme détruit de l’intérieur. Sa respiration reste souvent la chose la plus bruyante. Il purge sa peine une minute à la fois, une heure à la fois, un jour à la fois, une méthode qui l’a maintenu en isolement pendant la plupart des 12 années où il a été incarcéré. C’est ainsi que Nevada démêle la vie et les émotions de Coleman à un rythme lent mais régulier, permettant aux rares relations avec d’autres personnes – et avec Marquis, le superbe mustang de l’histoire – de parler à sa place, ne semblant lui-même pouvoir le faire… Et il y a une intentionnalité évidente dans la façon dont la réalisatrice et les co-scénaristes dévoilent tout cela, comme si chaque élément d’information était une pièce de puzzle qu’ils déposaient sur le tableau au moment précis où vous pensiez que le jeu ne peut pas aller plus loin.

L’histoire se déroule donc dans une prison dans le désert du Nevada. Barbelés et murs de béton au cœur d’un pays sans arbres, un décor de sable et de poussière. Tant de poussière… Les images du directeur de la photographie, Ruben Impens, sont vivantes au point d’être oppressantes. Vous pouvez pratiquement sentir le sable au fond de votre gorge. Il joue également habilement avec les ombres et la lumière pour livrer une image magnifique et envoûtante. En évoquant précédemment le genre western, on remarquera certains codes assez typiques utilisés ici, avec une alternance de plans larges et de plans serrés, des espaces clos, le contraste vertigineux entre l’intérieur et l’extérieur. Mais, à l’inverse, et pour rejoindre le genre « film de prison » et le sens profond du scénario pas de format panorama mais la préférence donnée au format 1:66 beaucoup plus cubique et claustrophobique. Et ça le fait !

Le casting est en plus excellent avec un Matthias Schoenaerts une nouvelle fois incroyable d’intensité. On peut voir sa rage s’accumuler dans tous ses muscles, surtout quand il refuse de parler ou dans certains face à face avec Marquis. La clé du succès, dit un codétenu à Roman, c’est : « Si tu veux contrôler ton cheval, tu dois te contrôler toi-même. » Et ce n’est visiblement pas une chose facile à faire pour lui. Lorsque l’histoire de son crime est révélée, sa tendance à la violence se révèle également autrement et nous livre d’autres aspects du personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Quelle bonne idée d’avoir aussi choisi Bruce Dern dans le rôle de ce cow-boy irascible, coordinateur du programme de rééducation. C’est un véritable régal à le regarder, prouvant encore et encore son talent exceptionnel. Enfin, Jason Mitchell, comme détenu qui se lie d’amitié avec Roman, apporte une vraie fraicheur à l’ensemble.

Bon à savoir… Nevada a été réalisé avec le soutien du laboratoire de l’Institut de Sundance, qui permet d’offrir à des jeunes cinéastes un environnement artistique à l’abri des studios. Une structure directement rattachée à Robert Redford qui a voulu accompagner le film et le parrainer, car le sujet était proche de ses convictions, de ses valeurs. Laure de Clermont-Tonnerre fait ici un très impressionnant début comme réalisatrice de long métrage, en nous offrant un récit rigoureux d’une lutte pour la rédemption et il n’y a pas de mauvais moment dans cet excellent film.

 

 

NEBRASKA

Imaginez un membre âgé de votre famille vous annoncer qu’il vient de gagner le gros lot à la loterie de son catalogue de VPC favori, et qu’il part donc chercher son lot de l’autre côté du pays. Voilà le pitch de Nebraska, le dernier film d’Alexander Payne, présenté et vu pour moi à Cannes le 23 mai 2013. Et je dois vous avouer, ce fut mon véritable coup de cœur de ce dernier festival. Voici donc le moment, à l’occasion de sa sortie en salles, de vous en dire quelques mots.

Voici l’argument du film : Un vieil homme, persuadé qu’il a gagné le gros lot à un improbable tirage au sort par correspondance, cherche à rejoindre le Nebraska pour y recevoir son gain… Sa famille, inquiète de ce qu’elle perçoit comme le début d’une démence sénile, envisage de le placer en maison de retraite, mais un de ses deux fils se décide finalement à emmener son père en voiture chercher ce chèque auquel personne ne croit. Pendant le voyage, le vieillard se blesse et l’équipée fait une étape forcée dans une petite ville en déclin du Nebraska. C’est là que le père est né. Épaulé par son fils, le vieil homme retrace les souvenirs de son enfance.

Je dois vous avouer que, lors des première minutes du film, je suis resté un peu dubitatif… en attente. Je n’avais rien lu sur le film, et je venais donc tout frais, sans à priori quelconque. Et tout commence donc avec la découverte de ce personnage joué par Bruce Dern. Une « gueule »… un papi désagréable et paraissant tout proche d’un début de sénilité. Le temps risquait d’être un peu long pour moi… ça arrive parfois dans les festivals. Mais que nenni  !  Bien au contraire… avec lui commence alors un vrai voyage. Bien réel sur la route en direction du Nebraska, mais aussi, de façon subtile et plein de tendresse, dans la vie de ce personnage, son histoire et dans celle d’une relation père-fils ayant fortement besoin d’être restaurée. Sur cette route en Noir et Blanc, d’autres personnages sont croisés, des histoires du passé remontent à la surface, des ressentiments apparaissent, des choses se règlent, des noeuds se dénouent… la vie passe.

Si le point de départ de l’histoire semble assez peu porteur et si un risque d’approche larmoyante, voire pathos existe forcément avec ce genre de scénario, Alexander Payne ne tombe pas dans le panneau. Il manie avec justesse les astuces du scénario. Il choisit l’élégance du N&B et offre une photo remarquable. Et par-dessus tout, à la tendresse des personnages il y ajoute une bonne dose d’humour du début à la fin, et même dans les moments les plus improbables de l’histoire. L’ensemble forme alors un délicieux objet cinématographique qui ne se tarira pas au fil des années et qui risque même de se bonifier comme un bon vin, j’ose prendre le pari !

Et puis comment ne pas évoquer aussi tout ce qui se joue humainement tout au long de ce road movie, qui devient petit à petit une vraie parabole pour aujourd’hui. J’évoquais la restauration d’une relation père-fils malmenée jusqu’à ce jour. C’est manifestement l’un des grands thèmes de ce film. Et c’est en étant en route ensemble que Woody Grant et son fils cadet vont enfin apprendre à se connaitre et peut-être même à se comprendre. Les apparences sont en effet souvent trompeuses mais le vernis s’est parfois tellement incrusté sur plusieurs couches que ce qui est en-dessous a bien du mal à réapparaitre… surtout si, en plus, les autres autours en rajoutent en vous figeant dans des stéréotypes dégradants… Et puis, faut-il encore profiter des occasions qui se présentent à nous, ces portes qui s’ouvrent soudainement nous permettant de changer l’histoire, c’est ce que David Grant saura faire… seul contre tous les autres et peut-être même contre lui-même. Et enfin, même s’il ne figure pas au générique, il y a aussi un autre « acteur » immuablement présent tout au long de ce récit. C’est le temps… ce temps qui s’écoule inexorablement et qui nous conduit, nous pousse à faire des choix et à subir ou traverser les conséquences qui en découlent. On parle parfois de « feel-good movie »., de façon un peu péjorative… Nebraska aura été pour moi un « feel-very-good movie »… et ça c’est drôlement bien, et ça vaut tout les gros lots du monde !

Un (vieux) père (un peu fêlé)  avait deux fils (et une femme peu engageante). Un jour il voulut prendre la route (vers le Nebraska, coute que coute)… et son fils cadet fit ce chemin avec lui…