Roubaix, une lumière… pour questionner la vérité

Roubaix, une lumière, d’Arnaud Desplechin, en compétition au 72ème festival de Cannes, est sorti aujourd’hui. Il s’inscrit dans une ambiance policière « à la française », retraçant une sordide histoire vraie dans une des villes de France où le taux de pauvreté est le plus élevé. On y suit ainsi un commissaire de police joué par un excellent Roschdy Zem et deux jeunes femmes à la dérive, jouées par Léa Seydoux et Sara Forestier, elles aussi remarquables dans leurs interprétations. Tout cela donne un polar sombre, captivant, avec des soubassements particulièrement intéressants, notamment dans son exploration des méandres de l’âme humaine et du questionnement de la vérité.

Roubaix, une nuit de Noël. Le commissaire Daoud sillonne la ville qui l’a vu grandir. La routine : des voitures brûlées et des altercations. Au commissariat, vient d’arriver Louis Coterelle, fraîchement diplômé. Daoud et Louis vont faire face au meurtre d’une vieille dame. Deux jeunes femmes sont interrogées, Claude et Marie. Des voisines démunies, toxicomanes, alcooliques et amantes.

      

Arnaud Desplechin, après avoir créé différents alter ego et traversé diverses forêts narratives liées à ses propres fictions, décide de représenter sa ville natale. Sur fond musical, une voix off parle de Roubaix, de ses rues, de ses habitants et de son passé industriel ; jusqu’à ce que la caméra atterrisse sur une autre rue, celle d’un village algérien, dessinée sur une petite place suspendue à la maison du capitaine de police incarné par Roschdy Zem. La dualité de la famille immigrante est présentée ici dans le portrait de deux lieux. Dans Roubaix, une lumière, Arnaud Desplechin filme sa ville comme il ne l’avait jamais fait auparavant ; d’abord, parce que dans son dernier film la localité devient le protagoniste, au moins, de la première partie. Il s’immerge ici dans le tourbillon strictement physique et presque documentaire du travail quotidien d’un groupe de policiers de cette ville. À la recherche du réel et des faits, de la matière première fournie par la réalité physique, le cinéaste dépeint solidement l’état des choses dans les tâches quotidiennes de cette police et dans le pouls de la rue et des délinquants dans de nombreux quartiers de la ville jusqu’à ce que, peu à peu, toute l’attention de l’histoire converge dans l’enquête du meurtre d’une pauvre vieille femme.

Ici, les crimes évoqués sont réels, lit-on au début du film. La question de la vérité se posera d’ailleurs au fur et à mesure que le film plongera dans le récit de ce conte sordide, une affaire criminelle qui a eu lieu en 2002. Les interrogatoires de cet acte criminel ont d’ailleurs été filmés par Mosco Boucault et mis en scène dans un documentaire télévisé, dont s’inspire toute la partie centrale du film. Le regard du commissaire Daoud confronte celui de deux femmes dans ce qui constitue le sommet le plus intéressant de la proposition : le choc entre un archétype filmique bien défini (un policier laconique et sec, introverti et silencieux) et deux assassines qui, petit à petit, révèlent une complexité humaine sous-jacente. Desplechin ne les juge pas. Aucun manichéisme facile dans son œuvre. Ce qui l’intéresse, c’est exactement le contraire : questionner la vérité intérieure qui cache le mal, plonger dans l’énigme de cette inquiétante dualité. C’est pourquoi le film ne montre pas non plus le crime, mais sa reconstitution sous l’œil attentif des policiers. Roubaix, une lumière, c’est d’ailleurs exactement cela : la représentation d’une reconstruction, des abîmes et des vertiges qui peuvent s’ouvrir sous le plancher d’un meurtrier quand il se reconnaît comme tel et fait face à l’horreur de ses actions. Sous le genre policier, Desplechin déploie la plus passionnante de ses obsessions, au travers de cette représentation de la reconstruction, qu’elle soit de mémoire, de passé ou de fiction ; d’un incendie ou d’un meurtre. Ici, l’interrogation sert à tester l’histoire, qui sera définie et accommodée, jusqu’à une sorte de mise en scène, à la manière de Death by Hanging (La pendaison) de Nagisa Oshima.

Nous ne saurons jamais vraiment ce qui s’est réellement passé. L’important est ailleurs… Ce qui compte, c’est la façon dont l’histoire peut configurer et façonner les limites d’une reconstruction. D’une certaine manière, Desplechin nous parle de la différence entre la narration orale -la diégèse- et la narration représentée -la mimésis- et comment le cinéaste est prisonnier d’un langage avec lequel il doit reconstruire quelque chose qui finira toujours par différer de la réalité et la vérité du monde. Il s’agit d’un dispositif théorique qui a toujours préoccupé Desplechin et qui était déjà à la base d’œuvres précédentes, comme Esther Khan et Jimmy P.

Au final, et grâce à une brillante mise en scène de la misère sociale et une enquête haletante, Roubaix, une lumière se révèle un film puissant, illuminé par la prestation de Roschdy Zem.

 

 

 

UNE OUVERTURE DÉROUTANTE

Pour sa première soirée, sur les vingt-quatre marches du tapis rouge du 70ème Festival de Cannes, et sous les projecteurs, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard ou encore Alba Rohrwacher… Les fantômes d’Ismaël, le nouveau film d’Arnaud Desplechin, qui sort d’ailleurs aujourd’hui aussi sur les écrans français, ouvre les festivités, hors compétition !

Souvent c’est avec légèreté que le rideau s’ouvre sur la Quinzaine Cannoise. Cette année, choix différent avec une certaine folie et un film assez déroutant. Déroutant n’étant pas synonyme de ratage. Mais il faut le reconnaître, Arnaud Desplechin nous propose, avec Les fantômes d’Ismaël, une histoire quelque peu compliquée, aux entrées diverses façons poupées russes et dans un style non conformiste.

Si le synopsis peut s’avérer on ne plus condensé genre : À la veille du tournage de son nouveau film, la vie d’un cinéaste est chamboulée par la réapparition d’un amour disparu… la réalité du scénario est toute autre. Comme le souligne d’ailleurs le réalisateur dans une note d’intention, Les fantômes d’Ismaël c’est cinq films compressés en un seul. S’y côtoient ainsi plusieurs histoires et genres… triptyque amoureux atypique tout d’abord composé d’un homme (Mathieu Almaric) et de deux femmes, l’une (Marion Cotillard) étant l’ex épouse disparue depuis vingt ans et qui revient comme d’entre les morts, l’autre (Charlotte Gainsbourg) étant la nouvelle compagne qui a redonné goût à l’existence au mari sombrant dans l’incompréhension et une certaine folie (on pourrait même y ajouter un quatrième élément avec un père particulier qui joue un rôle important dans l’histoire). Film d’espionnage aussi fait de réalité et de fiction sans toujours savoir où commence l’une et où finit l’autre… Comédie rafraichissante ou encore film d’auteur où certaines punchlines percutent et pourraient devenir sujets de la prochaine épreuve du bac philo ! Tout cela peut attirer, surprendre, émerveiller mais aussi dérouter ou frustrer… ce qui me semble être, en quelque sorte, les ressentis possibles à la sortie de la séance, et pas forcément par plusieurs personnes mais, à l’image du film, tout ça compressé aussi chez le même spectateur.

Une chose est sûre néanmoins, la qualité des acteurs en fait un film à voir. Le duo face-à-face Cotillard – Gainsbourg est tout simplement magnifique et Mathieu Almaric éblouit par sa folie et sa prestance. Filmés avec une certaine sensualité et sans doute beaucoup d’amour, les comédiens dégagent charme et vérité. Car il y a aussi et bien sûr la patte Desplechin qui est là et qui donne à son film une vraie charge émotionnelle… celle sans doute que l’on retrouve chez une beauté au physique différent, pas tout à fait comme les autres mais qui bel et bien accroche l’œil et même souvent les sentiments.

UN AUTRE REGARD SUR LE FESTIVAL DE CANNES

Du 11 au 22 mai, le monde de la culture tournera ses regards vers le sud de la France, et plus précisément Cannes et son 69ème festival du cinéma. Depuis 1974, SIGNIS & INTERFILM, deux associations respectivement catholique et protestante, y organisent le  Jury œcuménique, comme dans de nombreux festivals du monde entier, tels que Berlin, Locarno, Montréal, Karlovy Vary, Mannheim, Fribourg…

Invité par le Festival, comme le Jury officiel et celui de la Presse, le Jury œcuménique remettra un prix à un film de la compétition officielle, le samedi 21 mai à 17h, dans le magnifique salon des ambassadeurs du Palais des festivals. D’autres récompenses, sous forme de mentions pourront être aussi données à des films de la compétition officielle, comme aussi de l’excellente sélection « Un certain regard ».

Chaque année, les six jurés internationaux sont renouvelés et choisis en fonction de leurs compétences en matière de cinéma mais aussi de leur appartenance à l’une des Églises chrétiennes et leur ouverture au dialogue interreligieux. Le 43ème Jury œcuménique aura la particularité d’être exceptionnellement très féminin, avec un seul homme au milieu de cinq femmes, ce qui ne manquera pas, sans nul doute, d’apporter un caractère singulier et agréable aux choix qui seront faits. Sa présidence est confiée à la française Cindy Mollaret, qui sera entourée de sa compatriote Nicole Vercueil, et venant du Canada Karin Achtelstetter, des États-Unis Gabriella Lettini, des Philippines Teresa Tunay, et de Côte d’Ivoire, l’homme en question, Ernest Kouakou.

Le Jury œcuménique n’est pas tout à fait comme les autres jurys. Il propose naturellement un regard particulier sur les films. Il distingue des œuvres de qualité artistique qui sont des témoignages sur ce que le cinéma peut révéler de la profondeur de l’homme et de la complexité du monde. Les valeurs de l’Évangile, la dimension spirituelle de notre existence sont des facteurs qui interviennent dans ses critères. Un bel équilibre recherché entre art et sens, maîtrise technique et attention particulière aux questions qui relèvent de la responsabilité chrétienne dans la société contemporaine.

Et puis, le Jury œcuménique à Cannes, c’est aussi toute une organisation, des bénévoles et de nombreux événements autours de son action. Un stand sur le marché international du film dans le Palais des festivals, un site internet « bouillonnant » tout au long des jours de festival, différents moments officiels (rencontre à l’hôtel de ville, dans des événements organisés par des pavillons internationaux, avec la presse, les autorités civiles…) plusieurs célébrations religieuses (messe, culte, célébration œcuménique), une montée des marches officielle avec de nombreux invités, une grosse équipe de cinéphiles qui écrit des fiches sur les films présentés dans le festival. Beaucoup de vitalité et d’enthousiasme qui donnent aussi un caractère particulièrement sympathique à cette organisation.

Enfin, comment ne pas évoquer également cette 69ème édition du Festival. Une sélection qui s’annonce d’ailleurs très intéressante pour le Jury œcuménique avec des thématiques fortes dans de nombreux films et des réalisateurs ayant l’habitude de traiter des sujets de société répondant aisément aux questionnements énoncés précédemment : Asghar Farhadi, les frères Dardenne, Xavier Dolan, Ken Loach, Jim Jarmush, Jeff Nichols, Sean Penn… pour n’en citer que quelques-uns. Également un jury officiel hyper compétent et chic, qui sera mené par le grand Georges Miller, avec autour de lui  Arnaud Desplechin, Kirsten Dunst, Valeria Golino, Mads Mikkelsen, George Miller, László Nemes, Vanessa Paradis, Katayoon Shahabi, et Donald Sutherland.

Une quinzaine cannoise qui s’annonce donc sous les meilleurs auspices et pendant laquelle je vous invite à me suivre sur ce blog avec des articles journaliers.