The Father… Ô temps, suspends ton vol !

En route vers les Oscars 2021

Après avoir vu sa pièce de théâtre, Le Père, de multiple fois récompensée (dont 3 Molières pour la France en 2014), Florian Zeller fait des débuts plus que prometteurs au cinéma en l’adaptant sur grand écran. The Father est un portrait profondément compatissant et troublant d’un homme souffrant de démence et perdant pied avec la réalité sous l’œil impuissant de sa fille. La machine à empathie du cinéma a rarement été utilisée de manière aussi bouleversante et l’industrie du cinéma ne s’y trompe pas puisque le film se retrouve avec six nominations pour la prochaine cérémonie des Oscars, le 26 avril, à Los Angeles, après avoir raflé deux prix ce dimanche passé lors de la 74e édition des Bafta, les César britanniques : ceux du meilleur scénario adapté et du meilleur acteur pour Anthony Hopkins.

Anthony a bientôt 80 ans. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer… Mais alors, qui est cet étranger sur lequel Anthony tombe dans son salon, et qui prétend être marié avec Anne depuis plus de dix ans ? Et pourquoi affirme-t-il avec conviction qu’ils sont chez eux, et non chez lui ? Anthony est-il en train de perdre la raison ? Pourtant, il reconnaît les lieux : il s’agit bien de son appartement, et la veille encore, Anne lui rappelait qu’elle avait divorcé… Et n’a-t-elle pas justement prévu de partir vivre à Paris ? Alors pourquoi affirme-t-elle maintenant qu’il n’en a jamais été question ? Quelque chose semble se tramer autour de lui, comme si le monde, par instant, avait cessé d’être logique. À moins que sa fille, et son nouveau compagnon, tentent de le faire passer pour un fou ? Ont-ils pour objectif de lui prendre son appartement ? Veulent-ils se débarrasser de lui ? Et où est Lucy, son autre fille ? Égaré dans un labyrinthe de questions sans réponse, Anthony tente désespérément de comprendre ce qui se passe autour de lui.

Les dernières années ont été marquées par des représentations cinématographiques poignantes de maladies liées à la vieillesse – Still Alice, l’Échapée belle, Nebraska, Amour,  sont peut-être les plus mémorables – mais aucune n’a, à mes yeux, atteint la beauté tragique de The Father qui raconte une histoire fascinante et illusoire sur les symptômes désorientants du vieillissement. Car ici, Florian Zeller trouve le moyen de nous immerger dans la perspective unique de cet homme, Anthony, qui perd tous ses repères. Sa confusion et son désespoir deviennent alors les nôtres. L’espace de quelques instants où la ligne temporelle devient elle-même confuse, nous vivons au rythme de sa paranoïa et de ses peurs qui sa confusion qui atteignent des niveaux hitchcockiens. Tout comme il est impossible de revenir en arrière, il est également impossible d’aller de l’avant. Anthony cherche sans cesse sa montre, la perd puis la retrouve, insistant sur son besoin de connaître l’heure. C’est une bizarrerie et un trait de caractère qui souligne notre confusion au fur et à mesure que l’histoire se déroule devant nos yeux, nous montrant Anthony se débattre avec les sables mouvants du temps et des souvenirs.

Le scénariste Christopher Hampton (Les Liaisons dangereuses, Reviens-moi) a été chargé de traduire la pièce de théâtre en un scénario en langue anglaise. Le résultat est un drame de la scène à l’écran qui se refuse à fonctionner selon une chronologie traditionnelle. Florian Zeller n’est pas seulement un superbe directeur de comédiens, mais il fait preuve d’un talent intrinsèque pour savoir comment raconter une histoire visuellement grâce à une utilisation sophistiquée des mouvements de caméra, du montage, du design sonore et de l’éclairage. Zeller est si malin qu’il fait en sorte que l’appartement du protagoniste devienne un personnage en soi, dans la mesure où l’on essaie de comprendre ce qu’il a de différent d’une scène à l’autre. Et, au final, nous sommes face à un chef-d’œuvre de structure, de narration et de performance. Le merveilleux montage – réalisé par Yorgos Lamprinos (Jusqu’à la garde, Un divan à Tunis, Avant que de tout perdre), modifie en un instant les paramètres physiques du monde d’Anthony. La proximité de la caméra et la photographie, signée par Ben Smithard (Downton Abbey, Le Dernier Vice-Roi des Indes, L’homme qui inventa Noël), nous plongent dans la perplexité et la rage du visage de Hopkins avec une incroyable force émotionnelle.

À 83 ans et après une carrière exceptionnelle, sir Anthony Hopkins a reconnu que ce film est « la plus belle aventure professionnelle qui lui soit arrivée ». Il est évidemment incontestable de reconnaitre ses multiples performances on ne peut plus brillantes sur scène, à l’écran et à la télévision, mais il n’est pas excessif de penser qu’il a fourni là peut-être son meilleur travail. Toujours à l’écran, on le voit et l’accompagne dans son effondrement, petit à petit, nuance par nuance, et c’est un exploit que peu d’acteurs pourraient réaliser. Par moments, il entre dans la pièce comme un Roi Lear écumant, et à d’autres instants, il trébuche comme un enfant à la recherche de son doudou. Il y a des moments d’euphorie, des moments de lucidité perspicace, des touches d’humour méchant, des accès de désespoir et des éclairs de colère profonde. Il est utile d’observer que l’acteur est aussi vieux que l’homme qu’il incarne. Dans une scène dans le cabinet d’un médecin, on demande à Anthony de confirmer sa date de naissance. « 31 décembre 1937 », répond-il. C’est la date de naissance réelle de Hopkins. Tous les seconds rôles sont également formidables, avec en particulier la grande Olivia Colman qui fait preuve d’une chaleur attachante.

Piégé dans un labyrinthe de miroirs déformants, The Father raconte le déclin d’un homme et en fait, par là-même, la définition d’une véritable descente aux enfers. À la fois mystère psychologique, drame déchirant et voyage émotionnel éprouvant, c’est une formidable étude de caractère, une dissertation émouvante sur le vieillissement et, à sa manière, un thriller parfaitement ficelé. Rendez-vous donc ce 26 avril pour la remise des statuettes mais surtout dans les salles au plus vite pour le voir ou le revoir à nouveau.

 

Les deux Papes… pour un grand face à face

Adapté de la pièce The Pope en 2017 écrite par Anthony McCarten qui signe aussi le scénario, Les deux Papes diffusé actuellement sur Netflix, est un vrai face à face écrit comme une sorte de regard imaginatif sur un moment charnière de l’histoire moderne de l’Église catholique. Deux papes pour deux interprétations magistrales, par un duo d’acteurs « upper-class » : Anthony Hopkins & Jonathan Pryce.

Synopsis : 2012. Frustré par la direction de l’Église, le cardinal Bergoglio demande au pape Benoît XVI la permission de démissionner. Au lieu de cela, Benoît XVI convoque son plus sévère critique et futur successeur à Rome afin de lui révéler son intention de quitter ses fonctions. Derrière les murs du Vatican, les deux hommes affrontent leurs valeurs afin de trouver un terrain d’entente pour plus d’un milliard d’adeptes dans le monde.

Le film commence en fait en 2005 lors du conclave papal qui a suivi la mort du pape Jean-Paul II. Bergoglio (Jonathan Pryce) se place en deuxième position derrière le cardinal Ratzinger (Anthony Hopkins) dans une série de quatre scrutins successifs exigeant une majorité des deux tiers des électeurs pour choisir le nouveau pape. Ratzinger accède à la papauté, prenant le nom pontifical de Benoît XVI. C’est à partir de là que le scénario prend sa licence de création pour construire sa vision des choses : plusieurs années après le début de la papauté, l’Église catholique de Benoît XVI est en proie à des scandales et Bergoglio – critique féroce de la direction de Benoît – est sur le point de prendre sa retraite. Lorsque le pontife convoque Bergoglio sous prétexte d’interroger le raisonnement qui sous-tend le désir du cardinal de raccrocher sa robe, il s’avère au contraire que Benoît lui aussi est sur le point de renoncer à son poste. Benoît et son futur successeur entreprennent alors une série de controverses philosophiques et dogmatiques sur la nature de la foi et du pardon, et sur la direction d’une Église qui lutte pour conserver sa pertinence dans le monde moderne.

Le scénario de McCarten équilibre efficacement les moments de légèreté et de tension, tandis que le réalisateur Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardener) conduit talentueusement le film à travers une série de flashbacks sur le passé ministériel de Bergoglio. Mais clairement, Les deux Papes repose sur ses deux héros qui se retrouvent étonnamment positionnés comme les acteurs d’une comédie « de copains mal assortis ». Pryce en particulier offre une performance pleine de charme, faisant apparaître un esprit taquin et incisif qui fonctionne bien au regard de la méfiance stoïque d’Hopkins. Pour sa part, Hopkins transmet à mes yeux (de protestant, je précise là) un portrait très touchant de Benoît XVI qui le rend davantage sympathique par rapport à son image habituelle pour le grand public. Un caractère qui évolue au fur et à mesure du récit, laissant s’exprimer un certain regret de ne jamais s’être vraiment réellement ouvert au monde extérieur (à l’Église), ce qui l’humanise et mine alors les murs émotionnels conservateurs qu’il a construits au fil des décennies.

Il faut évoquer le rapport du scénario à la vérité historique qui a été décriée par certains (et notamment des catholiques, souvent attachés à Ratzinger). McCarten, qui a lui-même écrit le scénario, est un habitué de cette manière d’écrire. En observant ses œuvres précédentes adaptées sur grand écran, comme Bohemian Rhapsody, Les heures sombres ou Une merveilleuse histoire du temps, on peut voir que, dans chacun d’eux, il a offert une révision fonctionnelle des événements réels, en accordant plus d’attention au travail de ses protagonistes, et non pas seulement pour les laisser dans leur gloire personnelle. Dans Les deux Papes, nous retrouvons encore une fois la même chose, avec ici, sans doute, un ton plus léger qu’à son habitude nécessaire dans l’équilibre des instants racontés. C’est aussi, finalement, une possible façon de combler la distance qu’une partie importante de l’audience peut ressentir envers les figures de Benoît XVI et de François, en choisissant de centrer l’axe de l’histoire sur la seconde idéologie, plus progressiste. L’importance d’ailleurs n’est pas ici dans l’exactitude historique, mais plus dans la profondeur et la compréhension du moment historique et, sur ce point, McCarten et Meirelles réussissent parfaitement. Et quand Ratzinger apparaît comme une possible caricature de lui-même (aux dires de spécialistes), c’est parce que c’est bel et bien la perception qu’a de lui l’immense majorité du public. Mais encore une fois, le film libère malgré tout Benoit XVI de la caricature en cheminant dans le scénario avec une vraie délicatesse cinématographique.

Les excellents dialogues et performances d’Hopkins et de Pryce sont les principaux éléments qui sous-tendent le film. Les amateurs de thèmes religieux trouveront sûrement intéressant le contraste entre les deux visions et les raisons pour lesquelles les personnages ont décidé de se consacrer au sacerdoce, ainsi que la façon dont Dieu les a appelés. Et alors que ces hommes très différents échangent, s’affrontent et se pardonnent mutuellement – tour à tour dans un comportement pointilleux ou rusés, opaquement divins et, tout en même temps, tellement ordinaires – le réalisateur parvient avec esprit et humour à démystifier gentiment ce qui demeure, que l’on soit catholique ou non, peut-être le poste le plus puissant et le plus insulaire au monde.

Tous ensemble, Hopkins, Pryce, Meirelles et McCarten élèvent Les deux Papes au-dessus du patchwork de monologues, de flashbacks et de jugements personnels, pour laisser le film descendre jusqu’au plus profond de sa véritable racine : l’évocation du mystère qui rend tous les hommes, même les plus apparemment insaisissables ou sacro-saints, comme de simples et merveilleux humains.