Malcolm & Marie… tout simplement : merci !

Structuré comme un match de boxe et raconté avec brio, Malcolm & Marie est le nouveau petit bijou du scénariste-réalisateur Sam Levinson. Proposé depuis le 5 février sur Netflix. Un huis clos à la beauté éclatante, construit autour de dialogues pointus et une parfaite alchimie entre Zendaya et John David Washington qui nous emportent délicieusement au cœur du tourbillon de leurs sentiments.

Après la projection en avant-première de son dernier film, un cinéaste rentre chez lui avec sa petite amie. Alors qu’il est certain que son film rencontrera un succès critique et commercial, la soirée prend une tournure inattendue : les deux amoureux doivent affronter certaines vérités sur leur couple qui mettent à l’épreuve la force de leurs sentiments.

C’est le premier long métrage hollywoodien entièrement conçu et réalisé pendant la pandémie de grippe Covid-19. Tourné en 15 jours l’été dernier à Monterey, en Californie avec une équipe réduite au strict minimum, Malcolm & Marie se dévoile sur petit écran en temps réel et nous transforme, à la façon d’une petite souris qui se serait installée dans cette luxueuse villa, en spectateur voyeur. Ce sentiment étrange, dérangeant mais aussi excitant, d’être en train de regarder et d’écouter ce que nous ne devrions pas… témoin d’un moment intime et privé mais duquel on ne détourne pas le regard.

Sam Levinson transforme chaque pièce en une sorte de ring d’un combat narratif haletant et extrêmement sensuel. Chaque round conversationnel est séparé par une fabuleuse bande-son extatique faite en partie de grands classiques de la soul, sous la direction de Jen Malone et soutenue par une partition subtile de Labrinth. Ce qui commence avec « Down & Out in New York City » de James Brown, s’amplifie avec John Coltrane ou « Get Rid of Him » de Dionne Warwick pour se terminer avec « Liberation » d’Outkast. Plus qu’une ambiance musicale, ces intermèdes musicaux ont un rôle clé dans le récit, en rythmant le flux et en offrant des respirations bienvenues entre les rafales verbales. Chaque temps de dialogue propose un gagnant assez clair où le spectateur peut se transformer en juge de boxe qui marque des points en attendant un knockout technique dans ce combat psychologique conjugal.

Esthétiquement, le tournage en noir et blanc sur du papier Kodak Double X 16 mm – connu pour le contraste qu’il offre – donne un film granuleux qui ressemble à une très artistique publicité pour du Chanel No. 5. Avec ce procédé, la caméra épouse les rapports de force et bat la mesure des échanges et Zendaya crève alors évidemment l’écran par sa beauté brute et son regard extrêmement troublant. Mais la beauté est en fait partout. Elle irradie littéralement dans chaque plan, chaque choix d’angle de caméra. Chez Washington aussi, dans l’atmosphère de la villa aux murs de verre, en passant par les paysages époustouflants qui illuminent l’obscurité de la nuit, et enfin même dans un insignifiant bol de Mac N Cheese préparé par Marie qui, grâce au directeur de la photographie Marcell Rév (complice fidèle de Levinson), ressemble à une revisite de l’ex futur gagnant du prochain Top Chef, d’un plat de bistrot pour la carte d’un gastro à la mode. Cette élégance de l’image est sans doute une autre clé du film et nullement un artifice Bobo, car c’est par là notamment l’expression d’un paradoxe redoutable entre le classieux qui entoure le couple et la laideur qui peut, par moment, sortir de leurs bouches.

Alors venons-en forcément maintenant à la teneur de cette joute verbale jubilatoire qui peut être comparée aux scènes de combat de Raging Bull, occupant l’essentiel de ces 106 minutes et qui s’ouvre quasiment avec cette réplique cinglante de Marie à Malcolm : « Rien de productif ne sera dit ce soir ». Elle n’a d’ailleurs peut-être pas tort, soit dit en passant, comme cela pourrait être aussi le constat final d’une majorité de conflits verbeux de n’importe quel couple. Mais ne dévoilons rien qui pourrait atténuer l’intérêt de se jeter à attention perdue dans l’écoute et le regard de Malcolm & Marie. Parce que clairement il en est dit des choses et Levinson le sait et choisi bien les mots et les thématiques. Car derrière les deux protagonistes c’est bien lui qui se tapie dans l’ombre de la tchatche. À bien des égards, Malcolm et Marie sont à voir comme deux facettes de la personnalité du réalisateur : le côté masculin à forte teneur en égo, qui a été salué comme une nouvelle voix audacieuse dans le cinéma américain après la sortie d’Assassination Nation, puis d’Euphoria ; et le côté féminin, celui qu’il aimerait sans doute pouvoir exploiter avec plus de passion, lorsqu’il raconte des histoires de femmes. Pour chaque point que Levinson développe par le biais de ses personnages – sur le cinéma, la vie ou l’amour – il y a l’autre présent comme contrepoint.

Sa plume intransigeante transperce autant le spectateur que les personnages. C’est l’histoire d’un couple qui est en jeu, comme une lecture intrinsèque d’une relation, au gré de multiples questionnements. Mais tout cela devient surtout prétexte pour développer une profonde réflexion sur le cinéma, la création, l’inspiration, la difficulté d’accepter les critiques et les critiques eux-mêmes (qui se prennent au passage de jolies décharges, plutôt bien vues et drôles, en particulier personnifiés dans un troisième personnage de l’histoire « la blanche du LA Times »). Il y a, par exemple, ce dialogue flamboyant qui aborde la manière dont un cinéaste noir est directement mis dans la case « film politique » ou « film sur le racisme ». Ce sont le rôle et les intentions qu’on prête plus particulièrement systématiquement aux artistes noirs qui est plus largement sous-entendu.

Dans les propos sur le sujet, quelques phrases restent en mémoire. « Le cinéma n’a pas besoin de véhiculer un message il a besoin d’avoir un cœur et du jus ! ». Plusieurs minutes aussi sur la question du réalisme dans le cinéma qui se cristallise autour du mot « authenticité » sont bouleversantes (avec une conclusion de cette scène par l’exemple qui pourrait devenir une véritable scène culte) : « Authenticité c’est le mot du jour. Tu sais pourquoi les gens adorent ce mot ? Parce qu’ils ne savent pas pourquoi un film est beau. C’est le seul mot alors pour ceux qui ne connaissent rien au cinéma et qui n’ont que ça à servir. L’important c’est ton interprétation de la réalité… ta perspective. L’émotion que tu transmets. » ou bien encore ce constat : « Il n’y a rien de plus vendeur que l’indignation ».

Vous l’aurez compris, j’ai trouvé Malcolm & Marie sublime de bout en bout. Les mots sont des armes et les prestations de John David Washington et Zendaya sont carrément magistrales alternant entre impétuosité et vulnérabilité. Washington poursuit sa série de grands films comme BlacKkKlansman ou Tenet, tandis que Zendaya livre une performance incroyable, digne d’un Oscar qui placera à jamais l’actrice sous un nouveau jour. Enfin, plus globalement, Levinson sort là un film brillant sur tant d’aspects et c’est l’amour qui en ressort. Je terminerai donc en reprenant le fondement de l’amertume du soir de Marie exprimée en ces mots « Pourquoi tu as oublié de me remercier ce soir ?… Tout ce que je voulais ce soir c’était un merci ». Eh bien moi je le dis ici et maintenant : Messieurs Levinson, Rév, Washington… mesdames Zendaya et Malone… tout simplement… MERCI !

 

CHANGEMENT DE CLIMAT À CANNES

Changement de climat à Cannes en ce troisième jour de Festival. Mais ne regardez pas vers le ciel, ou votre Miss Météo… c’est sur les écrans que ça se passe ! 

C’est en effet dans une ambiance plus stressante que cette journée commence. Cannes ouvre ses sélections (officielle et « Un certain regard ») à deux films qui nous transportent dans l’univers policier. Enlèvement, suspense, réseau pédophile pour Captive, un film canadien d’Atom Egoyan et l’adaptation d’un Siménon, la chambre bleue, pour le dernier Mathieu Almaric où une liaison adultère se transforme en double meurtres (ou pas…). Deux films rondement menés de façons très différentes et avec des conclusions très opposées.

 

Captives nous plonge au cœur d’une enquête où huit ans après la disparition de Cassandra, quelques indices troublants semblent indiquer qu’elle est toujours vivante. La police, ses parents et Cassandra elle-même, vont essayer d’élucider le mystère de sa disparition. L’histoire mélange alors ces moments de dénouement au récit même de l’histoire et au drame psychologique que vivent les deux parents. On découvre progressivement l’horreur des faits, la perversité innommable des personnes impliquées et les difficultés que rencontrent les enquêteurs.

On se laisse facilement prendre par l’histoire magnifiquement ficelée avec minutie par Atom Egoyan et surtout par le jeu remarquable de Ryan Reynolds. Intéressant, par ailleurs, de retrouver cet ex-super héro des productions hollywoodiennes dans le rôle de ce père de famille totalement laminé par la perte de sa fille, sans aucun supers pouvoirs en l’occurence mais n’abdiquant pourtant jamais. Et pour une fois, apprécions que les histoires ne finissent pas toujours mal (comme c’est désormais si souvent le cas sur les écrans), même si certaines « critiques » le préfèrent néanmoins et ont alors une fâcheuse tendance à conspuer ce qui redonne un peu d’espoir dans ce monde un peu trop souvent sombre.

Pour La chambre bleue, c’est avec l’enquête du juge d’instruction que nous suivons l’affaire : Un homme et une femme s’aiment en secret dans une chambre, se désirent, se veulent, se mordent même. Puis s’échangent quelques mots anodins après l’amour. Du moins l’homme semble le croire. Car aujourd’hui arrêté, face aux questions des gendarmes et du juge d’instruction, Julien cherche les mots. « La vie est différente quand on la vit et quand on l’épluche après-coup ». Que s’est-il passé, de quoi est-il accusé ?

Ce polar à la française (où Poitiers se retrouve plusieurs fois citée) nous présente un homme se retrouvant emprisonné par son histoire, subissant les événements, une sorte de victime consentante (ou coupable ?…), filmé de surcroit au format 1/33, ce qui ne fait qu’ajouter une sensation d’enfermement et d’isolement au déroulement du récit. Une histoire d’amour, de tromperie, de peur où finalement tout reste flou et abstrait et où chacun peut se faire son idée, même si certains indicateurs sont là possibles à décrypter. Un bien joli film parfaitement maitrisé par un Mathieu Almaric toujours aussi habile.

Et puis enfin, j’évoquerai le film autrichien du jour dans la sélection « Un certain regard », Amour fou de Jessica Hausner, une « comédie romantique » librement inspirée du suicide du poète Heinrich von Kleist en 1811. Ce qui peut ressembler à une sorte de farce tragique entre théâtre et cinéma devient une sorte d’essai cinématographique et nous donne l’occasion de philosopher sur le sens de l’amour, de la vie, ou de la mort, de la liberté… et même des impôts.

« On croit vouloir vivre alors qu’en fait on veut mourir » est l’une des répliques cinglantes de ce jeune poète tragique Heinrich qui souhaite dépasser le côté inéluctable de la mort grâce à l’amour. Il tente alors de convaincre sa cousine Marie, qui lui est proche, de contrer le destin en déterminant ensemble leur suicide, mais Marie, malgré son insistance, reste sceptique. Heinrich est déprimé par le manque de sensibilité de sa cousine, alors qu’Henriette, une jeune épouse qu’Heinrich avait également approchée, semble soudainement tentée par la proposition lorsqu’elle apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable.

Intéressant et original sujet au cœur de ce festival, surtout quand Jessica Hausner explique ce qui l’a motivé à travaillé ce thème : « C’est pour moi paradoxal de penser qu’on peut mourir à deux. On est irrémédiablement seul face à la mort, puisque son essence même est de couper nos liens avec les autres. C’est ce paradoxe qui m’intéressait. » et d’ajouter «  Ce film se veut un essai sur l’ambivalence du sentiment amoureux : on peut se sentir très proche l’un de l’autre à un moment précis et remarquer tout de suite après que c’était un malentendu ; ou encore éprouver des émotions contradictoires pour une personne qu’on n’aime en fait plus depuis longtemps. » La force de ce film réside finalement sans doute dans le fait d’aborder ces questions particulièrement difficiles au travers de l’absurde et de la dérision… mais toujours avec subtilité et élégance.