L’un des grands bonheurs du festivalier que je suis est de pouvoir découvrir d’autres cinémas, s’ouvrir à d’autres regards… Ce 74e Festival de Cannes nous a offert ainsi un détour rare par le Bangladesh, avec Rehana maryam noor d’Abdullah Mohammad Saad dans la section « Un certain regard ». Rare est un mot faible puisqu’il s’agit du premier film bangladais à avoir été officiellement sélectionné au prestigieux festival.

Professeur adjointe dans un hôpital universitaire, Rehana s’efforce de maintenir l’équilibre entre son travail et sa famille, jonglant entre ses responsabilités de professeur, médecin, sœur, fille et mère. Sa vie dérape un soir lorsqu’elle voit l’une de ses étudiantes sortir en pleurs du bureau d’un collègue. Profondément marquée, Rehana s’engouffre dans une quête obsessive de justice pour son élève, au moment même où elle reçoit une plainte de l’école concernant le comportement de sa fille de six ans… Tout en se débattant avec son ego, son éthique et sa colère refoulée, Rehana refuse d’accepter la folie de cette société et se lance dans un périlleux voyage pour rendre justice à son élève et à sa fille.

Au travers de cette proposition, c’est l’occasion de réaliser que les mêmes questions universelles traversent les cultures, et c’est ainsi qu’ici le viol et le silence qui l’entoure sont abordés, mais encore la notion de justice, de corruption, d’éducation ou la place de la femme. Des sujets éminemment complexes auxquels s’attaque Abdullah Mohammad Saad. Bien évidemment, les aspects culturels entrent en jeu et c’est ainsi l’occasion de découvrir certaines particularités mais aussi de voir que quelques soient nos différences les besoins humains fondamentaux restent les mêmes. Une question intéressante traverse également l’histoire de cette femme courageuse : Jusqu’où peut-on aller pour manifester la justice ? Jusqu’à malmener la vérité pour protéger ? Mais alors, la justice fait-elle encore sens ?

Dans sa manière d’aborder ces thématiques, le réalisateur entre dans une démarche extrêmement pertinente de parallèles entre la quête de Rehana, et son rôle au sein de sa propre famille. Empêtrée dans des complexités administratives, la jeune maman se retrouve à gérer un problème avec l’école de sa petite fille qui a mordu un camarade. Cet acte plus ou moins anodin, qu’elle condamne naturellement en premier lieu, se révèle finalement autrement quand elle comprend qu’il est la réponse défensive à des pincements incessants de ce garçon sur sa fille. Comment alors demander à son enfant de s’excuser injustement ? Métaphoriquement divers aspects majeurs des violences faites aux femmes apparaissent, et notamment ce qui peut être transmis aux générations suivantes, dès l’enfance. Et si tel est le cas, comment alors espérer mettre un terme à cette culture du silence et de la condamnation ?

Malgré quelques défauts, Abdullah Mohammad Saad peut défendre son film avec fierté. Cette sélection est en plus extrêmement significative, comme l’a souligné le délégué général du Festival Thierry Frémaux, pour un pays qui fête ses 50 ans d’indépendance. C’est en tout cas ce que disent de nombreux cinéphiles bangladais qui voient là, dans cette sélection de Rehana Maryam Noor, un véritable exploit historique. Tous les regards seront désormais tournés vers le 16 juillet, date de la cérémonie de remise des prix de la section Un certain regard, où ce film bengali a clairement toutes ses chances.