La Première Tentation du Christ, moyen métrage de 46 minutes, mis en ligne par Netflix le 3 décembre au Brésil, et depuis ajouté sur la plateforme aussi en France en vost, a déclenché un tollé, notamment chez certains évangéliques et catholiques. Le siège du collectif d’humoristes à l’origine de cette production a même été visé par des lanceurs de cocktails Molotov.

Sur change.org, une pétition réunit plus de deux millions de signatures, qui pour l’immense majorité n’ont certainement pas regardé le film, pour s’opposer à sa diffusion. Elle demande la suppression de celui-ci sur Netflix et précise qu’il s’agit d’une « grave offense » à l’égard des chrétiens. L’évêque du Pernambouc, Henrique Soares da Costa allant jusqu’à déclarer que la plateforme était « possédée par une force démoniaque », qualifiant la vidéo de « blasphème vulgaire et irrespectueux ». Évidemment, comment ne pas l’imaginer, le nom de Bolsonaro apparait dans l’affaire puisque Eduardo, fils du président en exercice, s’est aussi attaqué virulemment au film le qualifiant pour sa part de véritable « poubelle ».

La Première Tentation du Christ raconte en fait de façon décalée l’histoire de Jésus-Christ qui revient, après 40 jours de voyage dans le désert, dans sa famille et reçoit une fête surprise pour ses 30 ans pendant laquelle il sera amenée à accepter le fait d’être fils de Dieu et, d’afficher ses préférences sexuelles. Le film incriminé est réalisé par un célèbre collectif d’humoristes brésiliens, Porta dos Fundos, qui crée des vidéos satiriques qu’ils publient sur YouTube depuis 2012. Ils abordent des sujets très divers comme par exemple la religion, l’usage de drogues, la politique, la sexualité, la corruption, ou les frustrations de la vie de tous les jours. Au bout d’un an seulement, la chaine YouTube de Porta dos Fundos comptait plus de cinq millions d’abonnés, ce qui en faisait la cinquième chaine YouTube la plus vue du monde dans la catégorie humour, et la première chaîne YouTube toute catégorie confondue au Brésil. Aujourd’hui, ce sont près de 20 millions d’abonnés qui suivent les aventures humoristiques et décalées du collectif. Il faut savoir que c’est la deuxième année consécutive que Netflix offre un « spécial Noël » à Porta dos Fundos. En 2018, l’épisode intitulé La dernière gueule de bois a d’ailleurs remporté l’Emmy de la meilleure comédie. Il montrait les apôtres avec une gueule de bois importante après une nuit d’ivresse, en essayant de retrouver Jésus qui avait disparu. Cet épisode n’avait pas fait l’objet de protestations d’égale ampleur… sans doute parce que, pour ses détracteurs, l’alcoolisme n’est pas bien méchant par rapport à l’homosexualité (!).

La Première Tentation du Christ est totalement dans l’esprit habituel du collectif, corrosif et satirique. Il s’amuse là non seulement autour du christianisme, mais aussi (ce qui n’est que rarement dit) plus largement de l’ensemble des religions et même des croyance extra-terrestres. Dans le même temps, comme toute œuvre artistique, le film ouvre malgré tout à certaines réflexions très intéressantes et pertinentes même du point de vue de la foi chrétienne comme, par exemple, la possible difficile acceptation pour Jésus de sa divinité. Alors oui, Porta dos Fundos ne fait pas dans la dentelle, et ce type d’humour n’est sans doute pas du goût de tous… mais avec ses 20 millions d’abonnés sur YouTube (le bruit autour du film de Netflix ne faisant d’ailleurs qu’augmenter leur célébrité), il correspond tout de même à celui de pas mal de monde et, je dois avouer, me fait aussi bien rigoler personnellement.

Rien de bien révolutionnaire non plus, reconnaissons-le… bien avant cette joyeuse bande de boute-en-train made in Brazil, nombreux ont été les humoristes à s’ »attaquer » artistiquement et librement aux textes bibliques. Mel Brooks et sa Folle Histoire du monde, La vie de Brian des Monty Python, La Bible ne fait pas le moine de Marty Feldman, Jean Yanne et Deux Heures moins le quart avant Jésus-Christ, ou plus récemment encore l’excellent film belge Le tout nouveau testament réalisé par Jaco van Dormael avec Benoît Poelvoorde et Yolande Moreau, n’en sont que quelques exemples – plutôt réussis – et pour n’en rester qu’uniquement à l’univers du cinéma.

Tout cela est à mon avis bien rassurant d’ailleurs et rafraîchissant. Quand précisément cette liberté tente à disparaitre, un signe bien dangereux de disfonctionnement de la société apparait avec force. Il est vrai que la période actuelle semble pourtant, dans tant de domaines, se diriger dans ce sens de l’interdit et de la censure. Et bien je refuse pour ma part d’aller dans le sens du courant et cela, notamment, au nom de ma foi en un Dieu qui a choisi depuis le commencement la liberté comme base de son fonctionnement. Comportement sans doute amplifié par l’attitude du Christ lui-même qui ne semble que se préoccuper et pointer du doigt les attitudes de jugement, et souvent d’hypocrisie, de ceux qui se réclament précisément de son Père.

Qui serions-nous d’ailleurs pour imaginer devoir défendre l’honneur du Seigneur… n’est-il pas suffisamment puissant pour s’en occuper lui-même si cela était nécessaire ? Jésus n’a t-il pas ainsi dit à ses disciples, d’après le récit de l’évangile de Luc, « Laissez faire, arrêtez ! » et guérit même l’oreille coupée par l’un d’eux qui justement cherchait à le protéger lors de l’échauffourée liée à son arrestation ? Nous pouvons ranger nos épées nous aussi, et rengainer nos fusils ! Nous avons bien mieux à faire et surtout commencer par pratiquer la vraie justice qui n’est certainement pas dans ces comportements à la fois futiles, caricaturaux mais aussi dangereux et contraires à la pensée évangélique…

N’oublions pas non plus que l’art a cette capacité à interpeller, questionner, remuer… qu’il n’est jamais figé, enfermé dans une unique interprétation… qu’il est l’expression de la vie… qu’il peut être aimé ou détesté… et que jamais rien ne nous oblige à regarder.