Si vous avez suivi le monde du cinéma indépendant au cours des dernières décennies, vous avez probablement été influencé par le travail d’Alex Garland. Entre ses scénarios pour des films comme Never Let Me Go et Dredd, et son travail d’écriture et de réalisation pour des films comme Ex Machina ou Annihilation, Garland a construit une filmographie exceptionnelle qui fait vraiment réfléchir, et qui ne vous fera probablement pas regarder l’humanité et la technologie de la même façon. Garland fait un saut inattendu, mais incroyablement bienvenu à la télévision, avec Devs, une mini-série en huit épisodes visuellement époustouflante sur la nature même de la réalité. à découvrir actuellement sur Canal +. 

La série suit Lily Chan (Sonoya Mizuno), ingénieure informaticienne chez Amaya, qui enquête sur le prétendu suicide de son petit-ami Sergueï (Karl Glusman), employé lui aussi par Amaya, et disparu le jour où il se rendait dans la mystérieuse branche de recherche Devs. Elle va se trouver confrontée au fondateur de la compagnie, Forest (Nick Offerman), et ses étranges activités.

Bien qu’il ne soit pas rare que des réalisateurs passent du long métrage à la série télé – et vice versa – il n’est pas fréquent que des auteurs de cinéma aient l’occasion d’en créer en fonction de leurs visions distinctives. Au cours des dix dernières années, seule une poignée de cinéastes ont donné leur cachet d’auteur à une saison entière ou à une mini-série. David Lynch et Mark Frost sont connus pour avoir exercé un contrôle créatif total sur Twin Peaks : The Return (2017), Cary Fukunaga a occupé le fauteuil de réalisateur pour la totalité de Maniac (2018) et la première saison de True Detective (2014), et Jane Campion a co-écrit ou réalisé (ou les deux) chaque épisode de Top of the Lake (2013-17). Alex Garland est le genre de réalisateur qui semble convenir tout naturellement à ce club relativement réduit. Le succès du cinéaste – d’abord comme romancier de la génération X, puis comme scénariste recherché, puis comme auteur de longs métrages de science-fiction à part entière – semble le mettre en bonne position pour vivre cette transition. De plus, ses deux réalisations à ce jour reflètent une approche lunatique, cérébrale et stylisée du genre qui s’accorde parfaitement avec les récents programmes de science-fiction tels que Dark, Legion, Undone ou Watchmen.

Devs – la nouvelle mini-série en huit épisodes de Garland – s’avère être exactement le genre de programme de télévision de science-fiction passionnante et surréaliste que l’on attend du cinéaste. Comme toutes les  œuvres de Garland, elle est à la fois esthétiquement captivante et philosophiquement dense. D’une part, Devs fait preuve d’un style audacieux et captivant, ce qui est quelque peu inattendu pour une proposition autour de l’informatique quantique et de manipulations entreprenariales dans la Silicon Valley. D’autre part, les ambitions thématiques de la série sont tout aussi passionnantes que son apparence et sa convivialité. À travers Devs, Garland s’engage dans une expérience de réflexion ambitieuse – et pourtant facilement digeste – sur les problèmes de certitude et de causalité, problèmes qui continuent à interpeller les philosophes jusqu’aujourd’hui encore et toujours.

Le plus frappant dans Devs, c’est qu’elle ne ressemble véritablement à aucune autre série du moment, rappelant plutôt d’autres séries idiosyncrasiques bien plus anciennes comme Hannibal (2013-15) de Brian Fuller, délicieusement dérangé, et Legion (2017-19) de Noah Hawley, dérivé psychédélique de X-Men. Garland et le directeur de la photographie de la série Rob Hardy – qui a filmé précédemment les deux longs métrages du réalisateur – rendent la Bay Area (cette région de la baie de San Francisco qui est une aire urbaine aux particularités géographiques variées) comme une sorte d’autre monde au caractère brumeux. Des lieux familiers tels que le Golden Gate, les maisons victoriennes et les séquoias imposants deviennent clairement inquiétants, baignés d’une lumière ambrée et d’un brouillard tenace. Le campus d’Amaya, quant à lui, incarne le quartier général technologique de la Silicon Valley dans une représentation quasi caricaturale mais extrêmement parlante. C’est un espace aux murs de verre, aux lignes modernes et sévères, au mobilier chic et aux espaces oppressants et « perturbateurs », le tout comme « surveillé » par une statue furieusement imposante (et vaguement effrayante) d’Amaya, la défunte fille de Forest. En bref, le cadre de Devs parvient à se positionner comme à la fois ancré et étranger, comme une version de San Francisco mais dans un univers parallèle (façon Fringe). Les points de repère et les clins d’œil au passé de la ville sont malgré tout présents, mais quelque chose semble malgré tout clairement inexplicable. Garland intercale souvent des scènes d’action avec des plans fixes de la ville alors que la partition musicale ambiante se gonfle et se dégonfle, comme si une forme d’intelligence inhumaine s’intéressait froidement aux œuvres de notre espèce à l’esprit étroit. (On y retrouve des variations de la version de Philip Kaufman de 1978 de Invasion of the Body Snatchers ou Oh I Wept, le morceau de 1970 du groupe de blues-rock britannique Free). En effet, la musique empreinte de rock progressif – qui s’inspire d’ailleurs de BO de films emblématiques comme Thief (1981) ou Blade Runner (1982) – contribue largement à renforcer la sensibilité dissociative de la série.

C’est une ambiance parfaitement appropriée pour une série qui reste absorbée par la question du libre arbitre. Il est vrai que la technologie spéculative présentée dans Devs n’est pas forcément réaliste, car elle est manifestement à la fois invraisemblable et sans rapport (à priori) avec l’informatique quantique du monde réel. Cependant, Garland utilise habilement et avec résonance les sauts imaginatifs de la série pour s’attaquer au concept d’un « déterminisme dur » : l’idée que l’univers est lié par la causalité et que le libre arbitre est donc impossible. C’est une idée stimulante que nous pouvons avoir tendance malgré tout à rejeter instinctivement. Cependant, Devs accepte le déterminisme métaphysique comme une donnée et l’utilise ensuite habilement pour sonder de manière incisive les implications qui en résultent pour la pensée, les croyances et le comportement humains. Avec cette question sous-jacente et angoissante : Que signifie pour notre espèce l’absence de libre arbitre, si chaque interaction subatomique depuis le « Commencement » a été ordonnée par une interaction antérieure ?

C’est étourdissant, je l’avoue… mais ce qui distingue Devs des autres propositions de science-fiction ayant des ambitions thématiques comparables – on peut notamment penser à Westworld – c’est la manière dont les idées sont exprimées à travers l’intrigue. Les conflits fondamentaux de la série sont peut-être enracinés dans des revendications philosophiques et des modèles de mécanique quantique, mais on a toujours l’impression que Devs reste tout de même un thriller paranoïaque à « cuisson basse température », axé sur ses personnages. C’est l’une des principales forces de Garland en tant que scénariste : il évite la déconnexion qui peut parfois ressortir des récits de science-fiction qui se complaisent dans un curieux mix entre une forme de « philosophie de comptoir » et une présentation genre « œuvre pop ». C’est au contraire le genre de série de science-fiction où, en fait, la technologie est utilisée pour mettre en lumière l’expérience humaine, bien qu’il y ait aussi pas mal d’action, de subterfuges et de drames en cours de route. 

Dans l’intrigue de Devs, alors que Lily navigue dans le labyrinthe de tromperies qui entoure le projet Devs – parfois en déjouant brillamment Forest et ses sous-fifres, et parfois en étant elle-même déjouée, avec des conséquences terrifiantes – elle se rapproche d’une confrontation inévitable avec les retombées du monde réel, issues des calculs du système, qui se chiffrent à des billions de fois. Il n’y a pas d’abstraction aérienne aux affrontements de la série : Le voyage de Lily finit par devenir un défi sanglant et angoissant, une prise de position indignée contre la froide certitude des maîtres de l’univers autoproclamés comme Forest. (Si Devs a une préoccupation secondaire, c’est sans doute également l’effrayant ego et le pouvoir des milliardaires de la technologie).

Bien que les éléments les plus remarquables de Devs soient la superbe écriture et la mise en scène de Garland et le magnifique design de production qui l’accompagne, les performances sont peut-être d’ailleurs son arme secrète. Sonoya Mizuno, actrice fétiche de Garland, est ainsi extrêmement convaincante dans sa capacité notamment à insuffler à Lily des expressions de confusion, de tristesse et de colère sous la « poker-face » qu’elle est souvent obligée de porter, en particulier à cause des circonstances de l’intrigue. Nick Offerman, face à elle, est parfait dans l’interprétation d’un Forest, antagoniste à la voix douce, qui se veut visionnaire, mais qui est désespérément embourbé dans les blessures de son passé. Jin Ha apporte une dose cruciale de souffrance humaine et d’humour pince-sans-rire qui compense le manque de fraîcheur de la série. Les seconds rôles sont tout aussi remarquables, de l’excellent Zach Grenier, toujours superbement menaçant, à Stephen McKinley Henderson et Cailee Speaney, deux ingénieurs excentriques de Devs qui entretiennent une amitié improbable. Mais c’est peut-être finalement à Alison Pill que revient la palme car, dans le rôle de Katie, elle crée un personnage à la fois distant, arrogant, passionné et tendre. C’est dans le sixième épisode essentiel de la série que Pill joue une scène mémorable, guidant Lily (et le téléspectateur) à travers les méandres et les « grands principes » de la série avec un calme effrayant et une note vitale de mélancolie. C’est l’un des meilleurs mariages d’acteur et d’écriture dans la filmographie de Garland à ce jour, et le moment où Devs passe de la chouette série à une entrée bien méritée dans le canon de la science-fiction du 21ème siècle.

Devs est une série qui mérite d’être regardée plusieurs fois (ce que je ne manquerai pas de faire), car le langage à l’écran est si dense qu’il est impossible de tout comprendre dès le premier passage. C’est aussi une histoire à plusieurs niveaux où la métaphore et le sens s’empilent à chaque nouvelle étape. Une série à digérer progressivement et sur laquelle réfléchir de manière appropriée, même si elle doit être perçue comme un véritable film de huit heures, car chaque épisode s’attache davantage à faire avancer l’histoire globale qu’à créer sa propre formule narrative structurée. Devs est en plus un complément presque parfait à Ex_Machina (qu’il peut être utile de revoir à postériori), une parabole sur le pouvoir de la raison et de l’imagination, et sur la façon dont la limite de la folie est facilement franchie.

En conclusion, j’oserai dire que Devs est l’une des expériences télévisuelles les plus intrigantes de ces dernières années. Du jeu des acteurs à l’esthétique en passant par les thèmes généraux, la mini-série crée une histoire hypnotique et autonome qui vaut absolument le temps et la réflexion qu’elle exigera des téléspectateurs. Un fantastique programme, somme toute, pour les amateurs en ces jours de confinement ?…