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Les deux Papes… pour un grand face à face

Adapté de la pièce The Pope en 2017 écrite par Anthony McCarten qui signe aussi le scénario, Les deux Papes diffusé actuellement sur Netflix, est un vrai face à face écrit comme une sorte de regard imaginatif sur un moment charnière de l’histoire moderne de l’Église catholique. Deux papes pour deux interprétations magistrales, par un duo d’acteurs « upper-class » : Anthony Hopkins & Jonathan Pryce.

Synopsis : 2012. Frustré par la direction de l’Église, le cardinal Bergoglio demande au pape Benoît XVI la permission de démissionner. Au lieu de cela, Benoît XVI convoque son plus sévère critique et futur successeur à Rome afin de lui révéler son intention de quitter ses fonctions. Derrière les murs du Vatican, les deux hommes affrontent leurs valeurs afin de trouver un terrain d’entente pour plus d’un milliard d’adeptes dans le monde.

Le film commence en fait en 2005 lors du conclave papal qui a suivi la mort du pape Jean-Paul II. Bergoglio (Jonathan Pryce) se place en deuxième position derrière le cardinal Ratzinger (Anthony Hopkins) dans une série de quatre scrutins successifs exigeant une majorité des deux tiers des électeurs pour choisir le nouveau pape. Ratzinger accède à la papauté, prenant le nom pontifical de Benoît XVI. C’est à partir de là que le scénario prend sa licence de création pour construire sa vision des choses : plusieurs années après le début de la papauté, l’Église catholique de Benoît XVI est en proie à des scandales et Bergoglio – critique féroce de la direction de Benoît – est sur le point de prendre sa retraite. Lorsque le pontife convoque Bergoglio sous prétexte d’interroger le raisonnement qui sous-tend le désir du cardinal de raccrocher sa robe, il s’avère au contraire que Benoît lui aussi est sur le point de renoncer à son poste. Benoît et son futur successeur entreprennent alors une série de controverses philosophiques et dogmatiques sur la nature de la foi et du pardon, et sur la direction d’une Église qui lutte pour conserver sa pertinence dans le monde moderne.

Le scénario de McCarten équilibre efficacement les moments de légèreté et de tension, tandis que le réalisateur Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardener) conduit talentueusement le film à travers une série de flashbacks sur le passé ministériel de Bergoglio. Mais clairement, Les deux Papes repose sur ses deux héros qui se retrouvent étonnamment positionnés comme les acteurs d’une comédie « de copains mal assortis ». Pryce en particulier offre une performance pleine de charme, faisant apparaître un esprit taquin et incisif qui fonctionne bien au regard de la méfiance stoïque d’Hopkins. Pour sa part, Hopkins transmet à mes yeux (de protestant, je précise là) un portrait très touchant de Benoît XVI qui le rend davantage sympathique par rapport à son image habituelle pour le grand public. Un caractère qui évolue au fur et à mesure du récit, laissant s’exprimer un certain regret de ne jamais s’être vraiment réellement ouvert au monde extérieur (à l’Église), ce qui l’humanise et mine alors les murs émotionnels conservateurs qu’il a construits au fil des décennies.

Il faut évoquer le rapport du scénario à la vérité historique qui a été décriée par certains (et notamment des catholiques, souvent attachés à Ratzinger). McCarten, qui a lui-même écrit le scénario, est un habitué de cette manière d’écrire. En observant ses œuvres précédentes adaptées sur grand écran, comme Bohemian Rhapsody, Les heures sombres ou Une merveilleuse histoire du temps, on peut voir que, dans chacun d’eux, il a offert une révision fonctionnelle des événements réels, en accordant plus d’attention au travail de ses protagonistes, et non pas seulement pour les laisser dans leur gloire personnelle. Dans Les deux Papes, nous retrouvons encore une fois la même chose, avec ici, sans doute, un ton plus léger qu’à son habitude nécessaire dans l’équilibre des instants racontés. C’est aussi, finalement, une possible façon de combler la distance qu’une partie importante de l’audience peut ressentir envers les figures de Benoît XVI et de François, en choisissant de centrer l’axe de l’histoire sur la seconde idéologie, plus progressiste. L’importance d’ailleurs n’est pas ici dans l’exactitude historique, mais plus dans la profondeur et la compréhension du moment historique et, sur ce point, McCarten et Meirelles réussissent parfaitement. Et quand Ratzinger apparaît comme une possible caricature de lui-même (aux dires de spécialistes), c’est parce que c’est bel et bien la perception qu’a de lui l’immense majorité du public. Mais encore une fois, le film libère malgré tout Benoit XVI de la caricature en cheminant dans le scénario avec une vraie délicatesse cinématographique.

Les excellents dialogues et performances d’Hopkins et de Pryce sont les principaux éléments qui sous-tendent le film. Les amateurs de thèmes religieux trouveront sûrement intéressant le contraste entre les deux visions et les raisons pour lesquelles les personnages ont décidé de se consacrer au sacerdoce, ainsi que la façon dont Dieu les a appelés. Et alors que ces hommes très différents échangent, s’affrontent et se pardonnent mutuellement – tour à tour dans un comportement pointilleux ou rusés, opaquement divins et, tout en même temps, tellement ordinaires – le réalisateur parvient avec esprit et humour à démystifier gentiment ce qui demeure, que l’on soit catholique ou non, peut-être le poste le plus puissant et le plus insulaire au monde.

Tous ensemble, Hopkins, Pryce, Meirelles et McCarten élèvent Les deux Papes au-dessus du patchwork de monologues, de flashbacks et de jugements personnels, pour laisser le film descendre jusqu’au plus profond de sa véritable racine : l’évocation du mystère qui rend tous les hommes, même les plus apparemment insaisissables ou sacro-saints, comme de simples et merveilleux humains. 

 

Mon top Ciné 2019

Comme chaque année à cette même période, je vous propose mon « top ciné » de l’année. 2019 restera une bonne année avec d’excellents moments de cinéma. En voilà 10… ou plutôt 11 très précisément, car je n’ai pu départager les deux qui se trouvent sur la première marche. Beaucoup sont déjà disponibles en VOD ou DVD, alors si jamais, pour ceux que avez manqués, il n’est pas trop tard ! Bonnes toiles et que 2020 soit maintenant au moins à la hauteur…

 

Sur la 1ère marche donc, on a ex aequo :

Parasite

réalisé par Joon-ho Bong

Bong Joon-ho est de retour avec un fabuleux drame familial en forme de thriller socio-politique, ou encore de satire sociale noire, pointue et parfois hilarante. L’histoire d’une famille pauvre sud-coréenne qui se fraie un chemin (avec la filouterie la plus tordue qui soit) pour travailler pour un couple riche est tout simplement faite pour le grand écran. Superbement scénarisé et tourné, le jeu des acteurs est en plus vraiment excellent.

Joker

réalisé par Todd Phillips

Todd Phillips raconte les origines du méchant le plus barré de Gotham City. Joker est un immense film politique sous influence scorsesienne assumée, porté par l’interprétation démente de Joaquin Phoenix.

2 – Une vie cachée

réalisé par Terrence Malick

Une vie cachée est vraiment une œuvre immense qui élève l’âme et qui touche au cœur comme un souffle de vie et d’espérance bienfaisant.

3 – Amazing Grace

réalisé par Alan Elliott et Sydney Pollack

L’enregistrement en direct de l’album gospel d’Aretha Franklin est l’un des plus grands documentaires musicaux qui soit. Mais c’est aussi une expérience unique à vivre !

4 – Ad astra

réalisé par James Gray

Le titre du nouveau film de James Gray, Ad Astra, est tiré d’une locution latine « Sic itur ad astra » signifiant « C’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles ». L’idéal finalement pour n’importe quelle histoire de science-fiction ou plus précisément d’odyssée spatiale… mais ici, ce sens prend une orientation encore plus particulièrement appropriée et savoureuse avec cet excellent film parabolique qui est, de surcroit, l’un des plus intéressants de l’année d’un point de vue théologique.

5 – Compañeros

réalisé par Alvaro Brechner

Une œuvre puissante du réalisateur uruguayen Alvaro Brechner inspiré de l’ouvrage Memorias del calabozo de Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernández Huidobro. Un livre lui-même basé sur la mise à l’isolement total, les sévices en tous genres qu’endurèrent trois prisonniers politiques du mouvement Tupamaros sous la dictature militaire dans laquelle bascula l’Uruguay en 1973.

 

6 – The Irishman

réalisé par Martin Scorsese

Une sublime fresque sombre, comme un bouleversant adieu de Martin Scorsese à la mafia qui, dans ce sursaut doucereux et languissant, ne s’était jamais montré aussi mélancolique. L’affect de l’âge, peut-être, mais The Irishman reste d’une fraîcheur et d’une vivacité rare.

7 – La Favorite

réalisé par Yórgos Lánthimos

Avec La favorite, le réalisateur grec Yórgos Lánthimos ose une fois de plus en s’attaquant à un genre que l’on n’imaginait pas dans sa filmographie, une reconstitution historique, mais toujours à sa façon, avec insolence, irrévérence et génie. Un film puissant, cruel, un peu barré et surtout d’une intelligence rare. Une pure jubilation !

8 – Si Beale street pouvait parler

réalisé par Barry Jenkins

Quand l’écriture de James Baldwin rencontre la sensibilité et la mise en image de Barry Jenkins on peut clairement atteindre des sommets. Si Beale Street pouvait parler ne déçoit pas… Mieux que ça, il atteint une certaine perfection rare. C’est ainsi qu’un grand roman devient, devant nos yeux attendris, un grand film !

9 – Le traitre

réalisé par Marco Bellocchio

Au cœur d’une carrière efficace et dynamique depuis six décennies, Bellocchio offre ici une autre réalisation magistrale. Il efface l’éclat et le glamour de la vie de la mafia pour réaliser un film juste, brillant, révélateur et éclairant.

10 – Portrait de la jeune fille en feu

par Céline Sciamma

Un film d’une grande beauté et d’une éblouissante sensualité qui se construit dans la pudeur plutôt que dans l’exhibition. Plaisir garanti !

 

Jésus revient à Noël… à Nagano

Quand le mercredi tombe un 25 décembre, comment ne pas choisir de sortir un film qui s’appelle Jésus ce jour-là ? En tout-cas le distributeur Eurozoom n’a pas hésité. Mais attention, n’imaginez pas allez voir un récit péplumesque des Évangiles supplémentaire… Ici, direction le Japon et une proposition pleine d’originalité et d’humour, faite de poésie, de douceur et de bienveillance, pour parler d’enfance et de foi d’une manière totalement décalée sans jamais être blasphématoire.

Un vieil homme fait des trous dans une fenêtre en papier pour voir dehors. Plus tard, son petit-fils préadolescent fera de même pour, sans doute, se souvenir de la période de sa vie où il était le plus heureux. Entre les deux, nous sommes témoins d’une belle histoire édifiante, émouvante et drôle… celle de Yura (Yura Sato ), un garçon qui déménage avec sa famille dans la maison de son défunt grand-père pour repartir à zéro dans un endroit où il ne connaît personne. Venant de Tokyo, il fera face au choc culturel que représente notamment l’entrée dans une école chrétienne. Il y découvre le catéchisme, la prière. Dans cet établissement scolaire, tout le monde prie et demande des choses à Jésus. « Tout est possible à Dieu » lui apprend-t-on d’ailleurs… il fera donc de même, et comme par miracle, Jésus lui apparaîtra alors en miniature. Grâce à ce qu’il interprètera comme une intervention divine, Yura se lie d’amitié avec l’enfant le plus populaire de la classe, Kazuma (Riki Okuma), la star du football de l’école, et sa vie prendra ainsi un tournant bien meilleur. Avec l’appui de son nouvel ami et ses prières qui semblent exaucées, Yura sortira de sa timidité et, pendant un certain temps au moins, semblera vraiment heureux. Mais qu’est-ce que la foi si elle n’est pas mise à l’épreuve ? La tragédie finira par frapper, et Yuma se retrouvera à remettre en question le rôle du « petit Jésus ». Un Jésus devenu familier et proche qui disparaît, précisément au moment où on en a le plus besoin, de quoi ouvrit à une réflexion sur la vie, la foi et la mort.

Jésus, le premier long métrage du Japonais Hiroshi Okuyama, à peine âgé de 23 ans, qui lui a valu le prix de Nouveau Réalisateur au Festival du Film de San Sebastian, est une jolie fable sur la foi et le désenchantement. Un goût exquis et délicat imprègne cette histoire dans laquelle se mêle surréalisme, comédie et réflexion spirituelle pour composer une allégorie imaginative sur la douleur et la perte. Okuyama met en scène un drame sensible et subtil sur l’enfance, en pointant la perception particulière du monde et des événements qui se produisent dans leurs vies.

La lenteur du montage semble s’adapter au cadre rural et enneigé de Nagano, où personne ne semble pressé, à part les écoliers qui vont au culte et un certain chauffeur de camion… On se situe entre le doux sentiment d’un film de Naomi Kawase et les tendances loufoques de Sion Sono. Okuyama dit aussi adorer les œuvres de Hayao Miyazaki et son rapport à la nature. Il évoque également une inspiration puisée dans la trilogie de Roy Andersson et en termes de mise en scène, celle d’Hirokazu Kore-Eda, dont il a étudié le travail à l’université. Pas surprenant ! Cette typique bienveillance du regard sur l’enfance est là-aussi particulièrement visible. C’est aussi une certaine façon de filmer les moments intimes en famille, ces instants de convivialité en toute simplicité et efficacité. Le jeune acteur Yura Sato est de plus très convaincant dans le rôle exigeant de cet enfant.

Beaucoup d’audace également de la part d’Okuyama car il est difficile d’imaginer qu’il puisse exister de nombreux films qui montrent un Messie d’à peine vingt centimètres de haut à cheval, faisant du sumo ou sur le fameux canard en caoutchouc qui sert de jouet pour le bain, ou bien encore qui présente une version de Gloria In Excelsis Deo qui semble avoir été enregistrée par une chorale de petits écureuils ! Jésus est donc un début très prometteur pour Hiroshi Okuyama, et il serait intéressant de le revoir avec un plus gros budget explorer les thèmes dont il a gratté la surface ici de manière plus analytique, en particulier autour de cette question du christianisme et ce rapport entre foi, croyance et doute ou sensation de trahison.

Si l’on perd aujourd’hui si souvent la pensée initiale que Noël n’est pas simplement le jour des cadeaux, mais celui de la célébration de l’incarnation divine, la naissance du Christ, voici une façon extrêmement originale d’y revenir autrement. Très clairement, comme l’a souligné Kore-eda qui, heureux hasard du calendrier, sort lui aussi son premier film français La Vérité ce même 25 décembre 2019, Jésus est un film « novateur et nostalgique, douloureux et indéniablement drôle ».

 

 

 

Remarquable Emma Peeters

Face à la déferlante Star Wars IX, une autre option s’offre généreusement à ceux qui veulent se faire une bonne toile en cette fin d’année : Emma Peeters, deuxième long métrage de la cinéaste belgo-américaine Nicole Palo, ce mercredi 18 décembre. Un charmant feelgood movie qui se construit paradoxalement sur le mal de vivre, à mi-chemin entre les Deschiens et Amelie Poulain. Un portrait décalé d’une jeune femme en quête de sa place dans le monde.

Emma Peeters va avoir 35 ans. Après des années de galère à Paris à essayer de devenir actrice, elle décide de se suicider pour réussir quelque chose dans sa vie. Elle fixe la date à la semaine suivante, le jour de son anniversaire. Pour le meilleur et pour le pire, elle rencontre Alex Bodart, un employé de pompes funèbres un peu bizarre qui va proposer de l’aider…

Emma Peeters est une comédie noire rafraîchissante qui mêle frivolité et astringence, réussissant le pari compliqué d’être une comédie vraiment charmante sur des thèmes très sombres. Une réussite qui s’appuie notamment sur un parfait et talentueux duo d’acteurs composé de Monia Chokri (l’une des comédiennes québécoises les plus en vue de ces dernières années découverte chez Denys Arcand puis Xavier Dolan), qui se glisse parfaitement dans ce personnage décalé évoluant ainsi dans un registre complètement différent des films d’auteur habituels. Et, face à elle, dans le rôle de l’amoureux naïf, le touchant Fabrice Adde (découvert par Bouli Lanners en 2008 dans Eldorado). Pari gagné parce qu’aussi la scénariste et réalisatrice Nicole Palo produit ici un excellent travail s’apparentant parfois à celui d’une agile funambule. Car on est là clairement face à un sujet potentiellement traître qui nécessite d’avancer sur la pointe des pieds pour éviter d’être grossière ou même de banaliser le sujet grave du suicide. Savoureux usage de dialogues à double sens, d’humour noir et d’une réalisation elle aussi décalée lui permettent de progresser sur cette corde raide. C’est ainsi que les quiproquos entre Emma et ses parents provinciaux, sur ses réelles intentions de « partir », par exemple, sont goûteux. On pense naturellement aussi aux scènes avec Bernadette interprétée par Andréa Ferréol, une vieille actrice timbrée qui a connu son heure de gloire (je parle de Bernadette bien sûr), à qui Emma rend visite. C’est elle qui prononcera cette délicieuse phrase : « Rien ne sert d’arroser une plante morte, mieux vaut planter de nouvelles graines… ». C’est d’ailleurs sans doute là qu’il faut trouver la clé de l’histoire sur ce sujet gardé trop souvent comme tabou. Ou aussi dans cette cynique signature qui accompagne le titre sur l’affiche : « Dans sa vie, elle n’a rien fait de remarquable… ». Car Emma ne compte pas aller jusqu’à 50 ans pour regarder son poignet et voir quelle montre y est accrochée. C’est bien à 34 ans et des poussières que l’évaluation sera faite. Et c’est là que le film est aussi inversement remarquable en nous donnant de réfléchir nous-même à ce qui donne sens à nos existences, et à constater par là-même que le temps se raccourcit vite dans les générations actuelles pour décider d’établir un constat qui se pose bien trop vite et bien trop mal…  

L’écriture est magistrale, il faut le dire, pour trouver le juste équilibre et ne jamais se moquer de quelqu’un en situation d’échec suicidaire, sans approfondir non plus outrageusement les raisons inutiles, dans ce genre d’exercice, pour lesquelles Emma se sent si désespérée au point de vouloir mourir. « Ce projet a germé il y a sept ans déjà, explique Nicole Palo, à une période de ma vie où je n’aboutissais à rien. Après mon premier long métrage, les choses ne se sont pas du tout enchaînées naturellement, au point que j’avais l’impression de ne pas exister. Et j’ai imaginé ce personnage qui envoyait tout balader à cause de la frustration. Ce film, je l’ai d’abord pensé comme un exutoire : maltraiter mon personnage avec ironie et lui faire subir plein de choses m’a fait un bien fou. Je ne l’ai pas écrit que pour moi cependant, mais en me disant aussi qu’il pourrait servir de pilule thérapeutique pour tous ceux n’ayant pas eu la vie dont ils avaient rêvé. Et j’ai voulu traiter ce sujet comme une comédie parlant de l’idée du suicide plutôt que du suicide. Que se passe-t-il si l’on sait que l’on va mourir le lendemain ? On se sent libéré, en fait. Emma Peeters est plus un film sur le lâcher-prise que réellement sur le suicide. »

Les gens compareront facilement sans doute ce film, avec raison, au Fabuleux destin d’Amélie Poulain pour le côté précisément décalé du scénario et pour ses séquences de fantaisie tangentielle qui rendent hommage ici à Bergman, au cinéma muet ou encore à la Nouvelle Vague. La réalisatrice précise à ce sujet qu’« Il y avait quelques idées de références au cinéma dans le scénario, mais nous en avons rajouté au montage pour créer l’impression qu’Emma fantasme sa vie. Cela contribuait à ce qu’on ne prenne pas l’idée de suicide trop au sérieux. Nous avons décidé de construire tout un parcours d’images de films dans le film ». Le Paris idéalisé dans lequel vit Emma rappelle également celui d’Amélie. Seule notre héroïne est beaucoup plus sombre que le personnage principal joué par Audrey Tautou. 

Audace et finesse donc de la part de la réalisatrice, dont l’intelligence est d’avoir inséré le suicide dans ce qui reste aussi une vraie comédie romantique. Emma Peeters est pétri d’une énergie qui ne lui fait connaître aucun temps mort même quand la mort justement se tapisse dans l’ombre constante de l’héroïne. On sourit, on rit, on est ému… on se laisse prendre au jeu de la dérision douce, et on avale allègrement cette « pillule thérapeutique » qu’évoque Nicole Palo dans sa note d’intention. Difficile alors de ne pas être totalement charmé par ce petit monde d’Emma Peeters

 

Que l’humilité soit avec toi !

Étonnant parcours que celui d’Anthony Daniels. Véritable star internationale du cinéma, peu connaissent pourtant son nom et son visage. Depuis 42 ans, il interprète le célèbre robot doré C-3PO dans Star Wars, dont l’ultime épisode sort ce mercredi 18 décembre en France.

Lundi 28 janvier 2019, la nouvelle tombe : Anthony Daniels, l’acteur derrière la face inexpressive du droïde de protocole C-3PO vient officiellement d’annoncer qu’il en avait terminé avec le tournage de Star Wars, épisode IX : L’Ascension de Skywalker. Un grand moment d’émotion pour le seul acteur qui est présent dans chacun des films des trois trilogies Star Wars depuis 1977 ; il joue également dans les deux spin-off de la saga, à savoir Rogue One et Solo — dans ce dernier film, il incarne non pas C-3PO mais le personnage humain Tak. Il participe également à Star Wars in concert, où il fait office de narrateur et guide le public à travers l’univers Star Wars, tout au long des deux heures de concert.

Ce destin extraordinaire ne semblait pourtant pas être écrit à l’avance. Né le 21 février 1946 à Salisbury en Angleterre, Anthony Daniels entame des études de droit sous l’influence de ses parents. Son réel désir est néanmoins depuis toujours d’être comédien. Il quitte donc l’université deux ans plus tard pour rejoindre Londres et l’école d’arts dramatiques Rose Bruford College, où il apprend l’art du mime et la radio auprès d’excellents professeurs qui l’inspirent particulièrement. Une fois son diplôme en poche, il décroche un BBC Radio Award et rejoint ainsi l’entreprise publique britannique pour laquelle il participe à des centaines de productions. Il rejoint ensuite le National Theatre of Great Britain et se représente en tournée ainsi qu’à Londres. C’est là qu’il reçoit un appel afin de rencontrer George Lucas au sujet d’un film de science-fiction. Ce domaine ne l’intéresse pas le moins du monde, lui qui a demandé à être remboursé après être allé voir 2001, L’Odyssée de l’Espace (1968). Il décline donc l’invitation avant de changer d’avis devant l’insistance de son agent. Lors de sa rencontre avec le réalisateur américain, le script le laisse de marbre mais il est happé par un concept du droïde doré dessiné par l’illustrateur Ralph McQuarrie. C’est donc avec joie qu’il accepte finalement ce rôle pour lequel son talent de mime le destinait. Car ce sont bien sa silhouette svelte et ses talents de mime qui lui ont assuré le rôle, dès que Lucas l’a aperçu. Finalement, en plus d’être à l’intérieur du costume brillant, il prêtera sa voix, dont le timbre est unique, une fois de plus svelte et épuré. Il qualifie lui-même cette voix comme étant celle d’un majordome britannique zélé. S’il parle couramment français, la version française de la saga optera pour un doublage réalisé par le talentueux Roger Carel puis Jean-Claude Donda. Une aventure qu’il n’aurait jamais pensé continuer si longtemps, raconte le comédien britannique de soixante-treize ans, qui a publié fin octobre son autobiographie : I am C-3PO – The Inside story (Je suis C-3PO – Les coulisses de l’histoire).

Robot polyglotte et loquace, programmé pour respecter l’étiquette et le protocole, à la démarche mécanique et aux manières guindées, C-3PO aura notamment contribué avec son inséparable compagnon roulant R2-D2 à amener une touche d’humour aux films de science-fiction. Et justement cet ultime épisode voit C-3PO revenir sur le devant de la scène. S’il n’avait pas grand chose à faire dans les films les plus récents, Daniels s’amusant à le comparer à une “décoration de Noël”, il fait ici partie de l’équipe des héros. Il est en effet toujours au cœur de l’action et dans les scènes à effets spéciaux. 

Ne pas être connu alors que son personnage était une star mondiale « a été difficile au début », souligne-t-il. Dès sa sortie sur grand écran, Star Wars est un immense succès critique et public. « Personne ne s’attendait à un tel phénomène. Mais contrairement aux autres acteurs, la presse ne mentionnait jamais mon nom. Ils parlaient de C-3PO, mais jamais d’Anthony Daniels. Cela m’a énormément blessé, je me sentais exclu », se remémore le comédien. Malgré tout, il décide de reprendre son rôle dans les épisodes suivants – avec un salaire un peu plus conséquent – et enchaîne les apparitions dans le monde entier pour promouvoir un personnage qui se comporte comme un enfant. Et donc, « maintenant, beaucoup de gens me connaissent », se réjouit-il, se consolant de ne pas être davantage sur le devant de la scène. « Etre vraiment célèbre peut être un peu bizarre, un peu lourd à porter ».

Une histoire où les paroles du livre des Proverbes (La Bible – Prov. 15.33) « La crainte de l’Eternel enseigne la sagesse, Et l’humilité précède la gloire » semblent prendre corps et nous dire des choses pour aujourd’hui encore. Une vie qui résonne à mon goût comme une parabole que Jésus aurait pu aisément raconter à ceux qui venaient l’écouter, faisant route avec lui, en leurs stipulant avec une certaine espièglerie : « Que celui qui a des oreilles pour entendre… ».

 

Les deux Papes… pour un grand face à face

Adapté de la pièce The Pope en 2017 écrite par Anthony McCarten qui signe aussi le scénario, Les deux Papes diffusé actuellement sur Netflix, est un vrai face à face écrit comme une sorte de regard imaginatif sur un moment charnière de l’histoire moderne de l’Église catholique. Deux papes pour deux interprétations magistrales, par un duo d’acteurs « upper-class » : Anthony Hopkins & Jonathan Pryce.

Synopsis : 2012. Frustré par la direction de l’Église, le cardinal Bergoglio demande au pape Benoît XVI la permission de démissionner. Au lieu de cela, Benoît XVI convoque son plus sévère critique et futur successeur à Rome afin de lui révéler son intention de quitter ses fonctions. Derrière les murs du Vatican, les deux hommes affrontent leurs valeurs afin de trouver un terrain d’entente pour plus d’un milliard d’adeptes dans le monde.

Le film commence en fait en 2005 lors du conclave papal qui a suivi la mort du pape Jean-Paul II. Bergoglio (Jonathan Pryce) se place en deuxième position derrière le cardinal Ratzinger (Anthony Hopkins) dans une série de quatre scrutins successifs exigeant une majorité des deux tiers des électeurs pour choisir le nouveau pape. Ratzinger accède à la papauté, prenant le nom pontifical de Benoît XVI. C’est à partir de là que le scénario prend sa licence de création pour construire sa vision des choses : plusieurs années après le début de la papauté, l’Église catholique de Benoît XVI est en proie à des scandales et Bergoglio – critique féroce de la direction de Benoît – est sur le point de prendre sa retraite. Lorsque le pontife convoque Bergoglio sous prétexte d’interroger le raisonnement qui sous-tend le désir du cardinal de raccrocher sa robe, il s’avère au contraire que Benoît lui aussi est sur le point de renoncer à son poste. Benoît et son futur successeur entreprennent alors une série de controverses philosophiques et dogmatiques sur la nature de la foi et du pardon, et sur la direction d’une Église qui lutte pour conserver sa pertinence dans le monde moderne.

Le scénario de McCarten équilibre efficacement les moments de légèreté et de tension, tandis que le réalisateur Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardener) conduit talentueusement le film à travers une série de flashbacks sur le passé ministériel de Bergoglio. Mais clairement, Les deux Papes repose sur ses deux héros qui se retrouvent étonnamment positionnés comme les acteurs d’une comédie « de copains mal assortis ». Pryce en particulier offre une performance pleine de charme, faisant apparaître un esprit taquin et incisif qui fonctionne bien au regard de la méfiance stoïque d’Hopkins. Pour sa part, Hopkins transmet à mes yeux (de protestant, je précise là) un portrait très touchant de Benoît XVI qui le rend davantage sympathique par rapport à son image habituelle pour le grand public. Un caractère qui évolue au fur et à mesure du récit, laissant s’exprimer un certain regret de ne jamais s’être vraiment réellement ouvert au monde extérieur (à l’Église), ce qui l’humanise et mine alors les murs émotionnels conservateurs qu’il a construits au fil des décennies.

Il faut évoquer le rapport du scénario à la vérité historique qui a été décriée par certains (et notamment des catholiques, souvent attachés à Ratzinger). McCarten, qui a lui-même écrit le scénario, est un habitué de cette manière d’écrire. En observant ses œuvres précédentes adaptées sur grand écran, comme Bohemian Rhapsody, Les heures sombres ou Une merveilleuse histoire du temps, on peut voir que, dans chacun d’eux, il a offert une révision fonctionnelle des événements réels, en accordant plus d’attention au travail de ses protagonistes, et non pas seulement pour les laisser dans leur gloire personnelle. Dans Les deux Papes, nous retrouvons encore une fois la même chose, avec ici, sans doute, un ton plus léger qu’à son habitude nécessaire dans l’équilibre des instants racontés. C’est aussi, finalement, une possible façon de combler la distance qu’une partie importante de l’audience peut ressentir envers les figures de Benoît XVI et de François, en choisissant de centrer l’axe de l’histoire sur la seconde idéologie, plus progressiste. L’importance d’ailleurs n’est pas ici dans l’exactitude historique, mais plus dans la profondeur et la compréhension du moment historique et, sur ce point, McCarten et Meirelles réussissent parfaitement. Et quand Ratzinger apparaît comme une possible caricature de lui-même (aux dires de spécialistes), c’est parce que c’est bel et bien la perception qu’a de lui l’immense majorité du public. Mais encore une fois, le film libère malgré tout Benoit XVI de la caricature en cheminant dans le scénario avec une vraie délicatesse cinématographique.

Les excellents dialogues et performances d’Hopkins et de Pryce sont les principaux éléments qui sous-tendent le film. Les amateurs de thèmes religieux trouveront sûrement intéressant le contraste entre les deux visions et les raisons pour lesquelles les personnages ont décidé de se consacrer au sacerdoce, ainsi que la façon dont Dieu les a appelés. Et alors que ces hommes très différents échangent, s’affrontent et se pardonnent mutuellement – tour à tour dans un comportement pointilleux ou rusés, opaquement divins et, tout en même temps, tellement ordinaires – le réalisateur parvient avec esprit et humour à démystifier gentiment ce qui demeure, que l’on soit catholique ou non, peut-être le poste le plus puissant et le plus insulaire au monde.

Tous ensemble, Hopkins, Pryce, Meirelles et McCarten élèvent Les deux Papes au-dessus du patchwork de monologues, de flashbacks et de jugements personnels, pour laisser le film descendre jusqu’au plus profond de sa véritable racine : l’évocation du mystère qui rend tous les hommes, même les plus apparemment insaisissables ou sacro-saints, comme de simples et merveilleux humains. 

 

Mon top Ciné 2019

Comme chaque année à cette même période, je vous propose mon « top ciné » de l’année. 2019 restera une bonne année avec d’excellents moments de cinéma. En voilà 10… ou plutôt 11 très précisément, car je n’ai pu départager les deux qui se trouvent sur la première marche. Beaucoup sont déjà disponibles en VOD ou DVD, alors si jamais, pour ceux que avez manqués, il n’est pas trop tard ! Bonnes toiles et que 2020 soit maintenant au moins à la hauteur…

 

Sur la 1ère marche donc, on a ex aequo :

Parasite

réalisé par Joon-ho Bong

Bong Joon-ho est de retour avec un fabuleux drame familial en forme de thriller socio-politique, ou encore de satire sociale noire, pointue et parfois hilarante. L’histoire d’une famille pauvre sud-coréenne qui se fraie un chemin (avec la filouterie la plus tordue qui soit) pour travailler pour un couple riche est tout simplement faite pour le grand écran. Superbement scénarisé et tourné, le jeu des acteurs est en plus vraiment excellent.

Joker

réalisé par Todd Phillips

Todd Phillips raconte les origines du méchant le plus barré de Gotham City. Joker est un immense film politique sous influence scorsesienne assumée, porté par l’interprétation démente de Joaquin Phoenix.

2 – Une vie cachée

réalisé par Terrence Malick

Une vie cachée est vraiment une œuvre immense qui élève l’âme et qui touche au cœur comme un souffle de vie et d’espérance bienfaisant.

3 – Amazing Grace

réalisé par Alan Elliott et Sydney Pollack

L’enregistrement en direct de l’album gospel d’Aretha Franklin est l’un des plus grands documentaires musicaux qui soit. Mais c’est aussi une expérience unique à vivre !

4 – Ad astra

réalisé par James Gray

Le titre du nouveau film de James Gray, Ad Astra, est tiré d’une locution latine « Sic itur ad astra » signifiant « C’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles ». L’idéal finalement pour n’importe quelle histoire de science-fiction ou plus précisément d’odyssée spatiale… mais ici, ce sens prend une orientation encore plus particulièrement appropriée et savoureuse avec cet excellent film parabolique qui est, de surcroit, l’un des plus intéressants de l’année d’un point de vue théologique.

5 – Compañeros

réalisé par Alvaro Brechner

Une œuvre puissante du réalisateur uruguayen Alvaro Brechner inspiré de l’ouvrage Memorias del calabozo de Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernández Huidobro. Un livre lui-même basé sur la mise à l’isolement total, les sévices en tous genres qu’endurèrent trois prisonniers politiques du mouvement Tupamaros sous la dictature militaire dans laquelle bascula l’Uruguay en 1973.

 

6 – The Irishman

réalisé par Martin Scorsese

Une sublime fresque sombre, comme un bouleversant adieu de Martin Scorsese à la mafia qui, dans ce sursaut doucereux et languissant, ne s’était jamais montré aussi mélancolique. L’affect de l’âge, peut-être, mais The Irishman reste d’une fraîcheur et d’une vivacité rare.

7 – La Favorite

réalisé par Yórgos Lánthimos

Avec La favorite, le réalisateur grec Yórgos Lánthimos ose une fois de plus en s’attaquant à un genre que l’on n’imaginait pas dans sa filmographie, une reconstitution historique, mais toujours à sa façon, avec insolence, irrévérence et génie. Un film puissant, cruel, un peu barré et surtout d’une intelligence rare. Une pure jubilation !

8 – Si Beale street pouvait parler

réalisé par Barry Jenkins

Quand l’écriture de James Baldwin rencontre la sensibilité et la mise en image de Barry Jenkins on peut clairement atteindre des sommets. Si Beale Street pouvait parler ne déçoit pas… Mieux que ça, il atteint une certaine perfection rare. C’est ainsi qu’un grand roman devient, devant nos yeux attendris, un grand film !

9 – Le traitre

réalisé par Marco Bellocchio

Au cœur d’une carrière efficace et dynamique depuis six décennies, Bellocchio offre ici une autre réalisation magistrale. Il efface l’éclat et le glamour de la vie de la mafia pour réaliser un film juste, brillant, révélateur et éclairant.

10 – Portrait de la jeune fille en feu

par Céline Sciamma

Un film d’une grande beauté et d’une éblouissante sensualité qui se construit dans la pudeur plutôt que dans l’exhibition. Plaisir garanti !

 

Jésus revient à Noël… à Nagano

Quand le mercredi tombe un 25 décembre, comment ne pas choisir de sortir un film qui s’appelle Jésus ce jour-là ? En tout-cas le distributeur Eurozoom n’a pas hésité. Mais attention, n’imaginez pas allez voir un récit péplumesque des Évangiles supplémentaire… Ici, direction le Japon et une proposition pleine d’originalité et d’humour, faite de poésie, de douceur et de bienveillance, pour parler d’enfance et de foi d’une manière totalement décalée sans jamais être blasphématoire.

Un vieil homme fait des trous dans une fenêtre en papier pour voir dehors. Plus tard, son petit-fils préadolescent fera de même pour, sans doute, se souvenir de la période de sa vie où il était le plus heureux. Entre les deux, nous sommes témoins d’une belle histoire édifiante, émouvante et drôle… celle de Yura (Yura Sato ), un garçon qui déménage avec sa famille dans la maison de son défunt grand-père pour repartir à zéro dans un endroit où il ne connaît personne. Venant de Tokyo, il fera face au choc culturel que représente notamment l’entrée dans une école chrétienne. Il y découvre le catéchisme, la prière. Dans cet établissement scolaire, tout le monde prie et demande des choses à Jésus. « Tout est possible à Dieu » lui apprend-t-on d’ailleurs… il fera donc de même, et comme par miracle, Jésus lui apparaîtra alors en miniature. Grâce à ce qu’il interprètera comme une intervention divine, Yura se lie d’amitié avec l’enfant le plus populaire de la classe, Kazuma (Riki Okuma), la star du football de l’école, et sa vie prendra ainsi un tournant bien meilleur. Avec l’appui de son nouvel ami et ses prières qui semblent exaucées, Yura sortira de sa timidité et, pendant un certain temps au moins, semblera vraiment heureux. Mais qu’est-ce que la foi si elle n’est pas mise à l’épreuve ? La tragédie finira par frapper, et Yuma se retrouvera à remettre en question le rôle du « petit Jésus ». Un Jésus devenu familier et proche qui disparaît, précisément au moment où on en a le plus besoin, de quoi ouvrit à une réflexion sur la vie, la foi et la mort.

Jésus, le premier long métrage du Japonais Hiroshi Okuyama, à peine âgé de 23 ans, qui lui a valu le prix de Nouveau Réalisateur au Festival du Film de San Sebastian, est une jolie fable sur la foi et le désenchantement. Un goût exquis et délicat imprègne cette histoire dans laquelle se mêle surréalisme, comédie et réflexion spirituelle pour composer une allégorie imaginative sur la douleur et la perte. Okuyama met en scène un drame sensible et subtil sur l’enfance, en pointant la perception particulière du monde et des événements qui se produisent dans leurs vies.

La lenteur du montage semble s’adapter au cadre rural et enneigé de Nagano, où personne ne semble pressé, à part les écoliers qui vont au culte et un certain chauffeur de camion… On se situe entre le doux sentiment d’un film de Naomi Kawase et les tendances loufoques de Sion Sono. Okuyama dit aussi adorer les œuvres de Hayao Miyazaki et son rapport à la nature. Il évoque également une inspiration puisée dans la trilogie de Roy Andersson et en termes de mise en scène, celle d’Hirokazu Kore-Eda, dont il a étudié le travail à l’université. Pas surprenant ! Cette typique bienveillance du regard sur l’enfance est là-aussi particulièrement visible. C’est aussi une certaine façon de filmer les moments intimes en famille, ces instants de convivialité en toute simplicité et efficacité. Le jeune acteur Yura Sato est de plus très convaincant dans le rôle exigeant de cet enfant.

Beaucoup d’audace également de la part d’Okuyama car il est difficile d’imaginer qu’il puisse exister de nombreux films qui montrent un Messie d’à peine vingt centimètres de haut à cheval, faisant du sumo ou sur le fameux canard en caoutchouc qui sert de jouet pour le bain, ou bien encore qui présente une version de Gloria In Excelsis Deo qui semble avoir été enregistrée par une chorale de petits écureuils ! Jésus est donc un début très prometteur pour Hiroshi Okuyama, et il serait intéressant de le revoir avec un plus gros budget explorer les thèmes dont il a gratté la surface ici de manière plus analytique, en particulier autour de cette question du christianisme et ce rapport entre foi, croyance et doute ou sensation de trahison.

Si l’on perd aujourd’hui si souvent la pensée initiale que Noël n’est pas simplement le jour des cadeaux, mais celui de la célébration de l’incarnation divine, la naissance du Christ, voici une façon extrêmement originale d’y revenir autrement. Très clairement, comme l’a souligné Kore-eda qui, heureux hasard du calendrier, sort lui aussi son premier film français La Vérité ce même 25 décembre 2019, Jésus est un film « novateur et nostalgique, douloureux et indéniablement drôle ».

 

 

 

Remarquable Emma Peeters

Face à la déferlante Star Wars IX, une autre option s’offre généreusement à ceux qui veulent se faire une bonne toile en cette fin d’année : Emma Peeters, deuxième long métrage de la cinéaste belgo-américaine Nicole Palo, ce mercredi 18 décembre. Un charmant feelgood movie qui se construit paradoxalement sur le mal de vivre, à mi-chemin entre les Deschiens et Amelie Poulain. Un portrait décalé d’une jeune femme en quête de sa place dans le monde.

Emma Peeters va avoir 35 ans. Après des années de galère à Paris à essayer de devenir actrice, elle décide de se suicider pour réussir quelque chose dans sa vie. Elle fixe la date à la semaine suivante, le jour de son anniversaire. Pour le meilleur et pour le pire, elle rencontre Alex Bodart, un employé de pompes funèbres un peu bizarre qui va proposer de l’aider…

Emma Peeters est une comédie noire rafraîchissante qui mêle frivolité et astringence, réussissant le pari compliqué d’être une comédie vraiment charmante sur des thèmes très sombres. Une réussite qui s’appuie notamment sur un parfait et talentueux duo d’acteurs composé de Monia Chokri (l’une des comédiennes québécoises les plus en vue de ces dernières années découverte chez Denys Arcand puis Xavier Dolan), qui se glisse parfaitement dans ce personnage décalé évoluant ainsi dans un registre complètement différent des films d’auteur habituels. Et, face à elle, dans le rôle de l’amoureux naïf, le touchant Fabrice Adde (découvert par Bouli Lanners en 2008 dans Eldorado). Pari gagné parce qu’aussi la scénariste et réalisatrice Nicole Palo produit ici un excellent travail s’apparentant parfois à celui d’une agile funambule. Car on est là clairement face à un sujet potentiellement traître qui nécessite d’avancer sur la pointe des pieds pour éviter d’être grossière ou même de banaliser le sujet grave du suicide. Savoureux usage de dialogues à double sens, d’humour noir et d’une réalisation elle aussi décalée lui permettent de progresser sur cette corde raide. C’est ainsi que les quiproquos entre Emma et ses parents provinciaux, sur ses réelles intentions de « partir », par exemple, sont goûteux. On pense naturellement aussi aux scènes avec Bernadette interprétée par Andréa Ferréol, une vieille actrice timbrée qui a connu son heure de gloire (je parle de Bernadette bien sûr), à qui Emma rend visite. C’est elle qui prononcera cette délicieuse phrase : « Rien ne sert d’arroser une plante morte, mieux vaut planter de nouvelles graines… ». C’est d’ailleurs sans doute là qu’il faut trouver la clé de l’histoire sur ce sujet gardé trop souvent comme tabou. Ou aussi dans cette cynique signature qui accompagne le titre sur l’affiche : « Dans sa vie, elle n’a rien fait de remarquable… ». Car Emma ne compte pas aller jusqu’à 50 ans pour regarder son poignet et voir quelle montre y est accrochée. C’est bien à 34 ans et des poussières que l’évaluation sera faite. Et c’est là que le film est aussi inversement remarquable en nous donnant de réfléchir nous-même à ce qui donne sens à nos existences, et à constater par là-même que le temps se raccourcit vite dans les générations actuelles pour décider d’établir un constat qui se pose bien trop vite et bien trop mal…  

L’écriture est magistrale, il faut le dire, pour trouver le juste équilibre et ne jamais se moquer de quelqu’un en situation d’échec suicidaire, sans approfondir non plus outrageusement les raisons inutiles, dans ce genre d’exercice, pour lesquelles Emma se sent si désespérée au point de vouloir mourir. « Ce projet a germé il y a sept ans déjà, explique Nicole Palo, à une période de ma vie où je n’aboutissais à rien. Après mon premier long métrage, les choses ne se sont pas du tout enchaînées naturellement, au point que j’avais l’impression de ne pas exister. Et j’ai imaginé ce personnage qui envoyait tout balader à cause de la frustration. Ce film, je l’ai d’abord pensé comme un exutoire : maltraiter mon personnage avec ironie et lui faire subir plein de choses m’a fait un bien fou. Je ne l’ai pas écrit que pour moi cependant, mais en me disant aussi qu’il pourrait servir de pilule thérapeutique pour tous ceux n’ayant pas eu la vie dont ils avaient rêvé. Et j’ai voulu traiter ce sujet comme une comédie parlant de l’idée du suicide plutôt que du suicide. Que se passe-t-il si l’on sait que l’on va mourir le lendemain ? On se sent libéré, en fait. Emma Peeters est plus un film sur le lâcher-prise que réellement sur le suicide. »

Les gens compareront facilement sans doute ce film, avec raison, au Fabuleux destin d’Amélie Poulain pour le côté précisément décalé du scénario et pour ses séquences de fantaisie tangentielle qui rendent hommage ici à Bergman, au cinéma muet ou encore à la Nouvelle Vague. La réalisatrice précise à ce sujet qu’« Il y avait quelques idées de références au cinéma dans le scénario, mais nous en avons rajouté au montage pour créer l’impression qu’Emma fantasme sa vie. Cela contribuait à ce qu’on ne prenne pas l’idée de suicide trop au sérieux. Nous avons décidé de construire tout un parcours d’images de films dans le film ». Le Paris idéalisé dans lequel vit Emma rappelle également celui d’Amélie. Seule notre héroïne est beaucoup plus sombre que le personnage principal joué par Audrey Tautou. 

Audace et finesse donc de la part de la réalisatrice, dont l’intelligence est d’avoir inséré le suicide dans ce qui reste aussi une vraie comédie romantique. Emma Peeters est pétri d’une énergie qui ne lui fait connaître aucun temps mort même quand la mort justement se tapisse dans l’ombre constante de l’héroïne. On sourit, on rit, on est ému… on se laisse prendre au jeu de la dérision douce, et on avale allègrement cette « pillule thérapeutique » qu’évoque Nicole Palo dans sa note d’intention. Difficile alors de ne pas être totalement charmé par ce petit monde d’Emma Peeters

 

Que l’humilité soit avec toi !

Étonnant parcours que celui d’Anthony Daniels. Véritable star internationale du cinéma, peu connaissent pourtant son nom et son visage. Depuis 42 ans, il interprète le célèbre robot doré C-3PO dans Star Wars, dont l’ultime épisode sort ce mercredi 18 décembre en France.

Lundi 28 janvier 2019, la nouvelle tombe : Anthony Daniels, l’acteur derrière la face inexpressive du droïde de protocole C-3PO vient officiellement d’annoncer qu’il en avait terminé avec le tournage de Star Wars, épisode IX : L’Ascension de Skywalker. Un grand moment d’émotion pour le seul acteur qui est présent dans chacun des films des trois trilogies Star Wars depuis 1977 ; il joue également dans les deux spin-off de la saga, à savoir Rogue One et Solo — dans ce dernier film, il incarne non pas C-3PO mais le personnage humain Tak. Il participe également à Star Wars in concert, où il fait office de narrateur et guide le public à travers l’univers Star Wars, tout au long des deux heures de concert.

Ce destin extraordinaire ne semblait pourtant pas être écrit à l’avance. Né le 21 février 1946 à Salisbury en Angleterre, Anthony Daniels entame des études de droit sous l’influence de ses parents. Son réel désir est néanmoins depuis toujours d’être comédien. Il quitte donc l’université deux ans plus tard pour rejoindre Londres et l’école d’arts dramatiques Rose Bruford College, où il apprend l’art du mime et la radio auprès d’excellents professeurs qui l’inspirent particulièrement. Une fois son diplôme en poche, il décroche un BBC Radio Award et rejoint ainsi l’entreprise publique britannique pour laquelle il participe à des centaines de productions. Il rejoint ensuite le National Theatre of Great Britain et se représente en tournée ainsi qu’à Londres. C’est là qu’il reçoit un appel afin de rencontrer George Lucas au sujet d’un film de science-fiction. Ce domaine ne l’intéresse pas le moins du monde, lui qui a demandé à être remboursé après être allé voir 2001, L’Odyssée de l’Espace (1968). Il décline donc l’invitation avant de changer d’avis devant l’insistance de son agent. Lors de sa rencontre avec le réalisateur américain, le script le laisse de marbre mais il est happé par un concept du droïde doré dessiné par l’illustrateur Ralph McQuarrie. C’est donc avec joie qu’il accepte finalement ce rôle pour lequel son talent de mime le destinait. Car ce sont bien sa silhouette svelte et ses talents de mime qui lui ont assuré le rôle, dès que Lucas l’a aperçu. Finalement, en plus d’être à l’intérieur du costume brillant, il prêtera sa voix, dont le timbre est unique, une fois de plus svelte et épuré. Il qualifie lui-même cette voix comme étant celle d’un majordome britannique zélé. S’il parle couramment français, la version française de la saga optera pour un doublage réalisé par le talentueux Roger Carel puis Jean-Claude Donda. Une aventure qu’il n’aurait jamais pensé continuer si longtemps, raconte le comédien britannique de soixante-treize ans, qui a publié fin octobre son autobiographie : I am C-3PO – The Inside story (Je suis C-3PO – Les coulisses de l’histoire).

Robot polyglotte et loquace, programmé pour respecter l’étiquette et le protocole, à la démarche mécanique et aux manières guindées, C-3PO aura notamment contribué avec son inséparable compagnon roulant R2-D2 à amener une touche d’humour aux films de science-fiction. Et justement cet ultime épisode voit C-3PO revenir sur le devant de la scène. S’il n’avait pas grand chose à faire dans les films les plus récents, Daniels s’amusant à le comparer à une “décoration de Noël”, il fait ici partie de l’équipe des héros. Il est en effet toujours au cœur de l’action et dans les scènes à effets spéciaux. 

Ne pas être connu alors que son personnage était une star mondiale « a été difficile au début », souligne-t-il. Dès sa sortie sur grand écran, Star Wars est un immense succès critique et public. « Personne ne s’attendait à un tel phénomène. Mais contrairement aux autres acteurs, la presse ne mentionnait jamais mon nom. Ils parlaient de C-3PO, mais jamais d’Anthony Daniels. Cela m’a énormément blessé, je me sentais exclu », se remémore le comédien. Malgré tout, il décide de reprendre son rôle dans les épisodes suivants – avec un salaire un peu plus conséquent – et enchaîne les apparitions dans le monde entier pour promouvoir un personnage qui se comporte comme un enfant. Et donc, « maintenant, beaucoup de gens me connaissent », se réjouit-il, se consolant de ne pas être davantage sur le devant de la scène. « Etre vraiment célèbre peut être un peu bizarre, un peu lourd à porter ».

Une histoire où les paroles du livre des Proverbes (La Bible – Prov. 15.33) « La crainte de l’Eternel enseigne la sagesse, Et l’humilité précède la gloire » semblent prendre corps et nous dire des choses pour aujourd’hui encore. Une vie qui résonne à mon goût comme une parabole que Jésus aurait pu aisément raconter à ceux qui venaient l’écouter, faisant route avec lui, en leurs stipulant avec une certaine espièglerie : « Que celui qui a des oreilles pour entendre… ».

 

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