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Minari… trouver ma source

En route vers les Oscars 2021

Minari interroge le rêve américain dans une histoire simple et différente de ce que le cinéma nous a livré sur le sujet, transpirant d’authenticité sans en faire un récit banal, mais au contraire en y apportant une dimension universelle particulièrement touchante. Ce drame familial, Grand Prix du jury et Prix du public à Sundance cette année, est nommé pour six Oscars – film, réalisateur, acteur, second rôle, scénario, musique – et mérite vraiment sa place d’outsider face aux gros morceaux de choix également présents.

Le film semi-autobiographique de Lee Isaac Chung se déroule dans l’Arkansas des années 1980, où un couple de Sud-Coréens, Jacob (Steve Yuen) et Monica (Yeri Han), et leurs enfants David (Alan S Kim) et Anne (Noel Cho), tentent littéralement de s’enraciner. Après avoir travaillé pendant des années comme sexeurs de poulets dans un couvoir californien, Jacob et Monica Yi achètent 50 acres en Arkansas dans l’espoir de cultiver et de vendre leurs propres produits. La détermination de Jacob est énorme, mais la liste des problèmes est tout aussi longue. La maison familiale change complètement avec l’arrivée de Soon-ja (Yuh-jung Youn), la grand-mère retorse, grossière, mais excessivement aimante. Entre l’instabilité et les défis qu’offrent cette nouvelle vie dans les monts Ozarks, la famille va faire preuve d’une incroyable résilience et apprendra ce que signifie vraiment « être chez soi ».

Tout semble offrir les plus belles perspectives possibles à cette jolie famille coréenne, quand ils se retrouvent devant cette terre vaste et ensoleillée. Mais c’est là que Monica hausse les sourcils et pose cette question : « C’était ton rêve ? ». C’est la première note de discorde, certes subtile, mais elle amorce ce qui va sous-tendre constamment l’histoire de Minari. David entend les inquiétudes de sa mère concernant leur nouvelle maison située à une heure de l’hôpital, ses murmures trahissant la maladie cardiaque de son fils. Il s’agit en fait de la dynamique universelle d’une famille qui se bat pour survivre en osant vouloir s’épanouir, mais avec des priorités diverses et un sens de la réalisation personnelle different suivant les personnages.

Minari, cette fable sociale et familiale du scénariste et réalisateur Lee Isaac Chung est un film semi-autobiographique, basé sur des parties de son enfance. Ce qui explique certainement la manière dont sont approchées les scènes de vie familiale. Une certaine légèreté qui ressemble à de la tendresse, celle que l’on retrouve dans les souvenirs les plus tenaces. Ce sont des souvenirs d’amour finement dessinés, en particulier dans l’évolution de la relation entre David et sa grand-mère. Mais aussi ceux qui sont plus douloureux – les enfants envoyant des avions en papier avec « ne vous battez pas » griffonnés dessus au milieu d’une dispute particulièrement bruyante et cruelle. Et c’est cela qui intéresse Chung, plutôt que l’histoire plus classique d’une famille d’immigrants qui se battent pour réussir, ce qui lui permet d’éviter de succomber aux clichés du choc des cultures entre Coréens et Américains. Il ne cherche pas ici à parler de l’expérience coréo-américaine dans son ensemble, ni de prétendre qu’une telle chose existe. Le « racisme » par exemple, lorsqu’il est rencontré, l’est uniquement dans le questionnement naïf d’un enfant qui demande à David pourquoi son visage est « plat » (pour finalement devenir son meilleur copain). L’arc narratif est ailleurs, au cœur du modèle familial. Le film préfère donc explorer les conflits latents dans le couple et entre le garçon et la grand-mère. Ce choix permet d’aborder délicatement, par touches évocatrices, des situations socio-culturelles complexes qui tiennent notamment au contexte de l’immigration coréenne aux États-Unis, mais la proposition s’élargit en rejoignant tous les spectateurs. Car c’est cette dynamique universelle d’une famille qui se bat simplement pour exister, demeurer qui se joue devant nos yeux… De ce qui arrive aux hommes, aux pères, quand ils sentent qu’ils doivent réussir au détriment de tout le reste, y compris de la famille pour laquelle ils prétendent le faire. Mais aussi sur les racines : comment elles sont enfoncées et peuvent être rapidement arrachées si on ne s’en occupe pas. Une histoire de transmission et de culture à la façon de celle qui permet au Minari, ce céleri d’eau (ou cresson de fontaine) asiatique, de pousser plus ou moins n’importe où… mais d’autant plus quand il se trouve au bon endroit, près d’une source ! L’importance de trouver la source est d’ailleurs une sorte de fil rouge, parfois amusant, mais surtout métaphoriquement extrêmement parlant, amplifiée aussi par la question religieuse et le sens profond de la foi qui reviennent régulièrement et de multiples façons dans le récit. Quelle est ma source ? Celle qui pourra m’offrir la possibilité de grandir et de traverser l’épreuve même du feu destructeur…

Produit entre autres par Brad Pitt et écrit avec beaucoup de sensibilité et magnifiquement interprété, Minari est le genre de film qui vous accompagne longtemps après le générique de fin. Sa description méticuleuse des tâches quotidiennes et des troubles intérieurs n’est pas sans rappeler les récits ruraux de Kelly Reichardt mais il peut aussi faire penser à des œuvres comme Badlands de Terrence Malick (1973) pour la façon de traiter les paysages bucoliques et intemporels de l’Arkansas. Un rythme doux, tranquillement rythmé déroule l’histoire, avec une véritable audace du réalisateur de faire confiance à l’absence totale de manipulation émotionnelle et dramatique. Le flux et le reflux naturels du drame, tirés et relâchés par une partition mélancolique se suffit pour nous parler et nous toucher.

La force de Minari réside dans la simplicité de son histoire et dans la façon dont ses personnages interagissent les uns avec les autres. C’est une grande leçon d’humanisme et d’élégance, un film plein de cœur, de chaleur et d’honnêteté. Un véritable régal du début à la fin qui nous rappelle aussi, en substance, que parfois, malgré ce qui pourrait détruire toute espérance, l’amour demeure une véritable puissance de vie et le sens même de l’existence.

 

 

Judas and the Black Messiah… racisme et trahison

En route pour les Oscars 2021

Deux jours avant la cérémonie des Oscars où il est l’un des favoris, le film Judas and the Black Messiah, zappe une sortie classique en salles pour une première diffusion exclusive directement sur Canal+ Cinéma. Un premier long-métrage pour Shaka King qui dirige Daniel Kaluuya, Lakeith Stanfield et Martin Sheen, pour revisiter une page d’histoire américaine, en relatant notamment l’histoire de Fred Hampton, leader des Black Panthers.

Informateur pour le FBI, William O’Neal (Lakeith Stanfield) infiltre les Black Panthers de l’Illinois. Sa mission : surveiller le leader charismatique du Parti, le président Fred Hampton (Daniel Kaluuya). Voleur professionnel, O’Neal se délecte à manipuler à la fois ses camarades et son supérieur, l’agent spécial Roy Mitchell (Jesse Plemons). Tandis que Hampton affûte son talent pour la politique, il tombe amoureux de sa camarade révolutionnaire Deborah Johnson (Dominique Fishback). De son côté, O’Neal doit affronter un vrai dilemme : se rallier à une cause juste et intègre ou neutraliser Hampton et ses alliés par n’importe quels moyens, comme l’exige le patron du FBI, J. Edgar Hoover (Martin Sheen).

Six fois nommé comme meilleur film, meilleur acteur dans un second rôle pour Daniel Kaluuya et LaKeith Stanfield, meilleur scénario original, meilleure chanson originale et meilleure photographie, Judas and the Black Messiah est un film audacieux et sans complaisance qu’il faut absolument regarder. L’intensité de Judas and the Black Messiah tient principalement au fait que le réalisateur Shaka King a choisi de nous privilégier en nous donnant un aperçu de ce qui se passe des deux côtés de la barrière. Il y a déjà trois ans, avec BlacKkKlansman, Spike Lee avait livré l’une des histoires de police « sous couverture » les plus exaltantes et les plus élégantes, basée sur une histoire vraie du mouvement des droits civiques. Aujourd’hui, Shaka King se penche à son tour sur une histoire similaire, mais en choisissant, d’une certaine manière, l’envers de la médaille comme angle de vue, avec un résultat tout aussi puissant. Centré sur William O’Neal alors qu’il est enrôlé par le FBI pour infiltrer le Black Panther Party et faire tomber son président, Fred Hampton, le film adopte une approche beaucoup plus centrée sur les personnages pour raconter son histoire et se démarque alors aussi en choisissant de mettre l’accent sur le bien que Hampton cherchait à apporter à la communauté noire et sur l’ampleur de la trahison d’O’Neal envers le révolutionnaire. Mais plutôt que de traiter O’Neal comme le grand méchant de l’histoire, une voie que certains cinéastes auraient sans doute pu facilement emprunter, King et le coscénariste Will Berson s’assurent de montrer la réalité d’un homme acculé qui a essayé de s’en tenir à sa morale en soutenant les messages positifs des Black Panthers, même s’il est constamment rabaissé par ses supérieurs, offrant ainsi un brillant équilibre avec leur représentation sanctifiée de Hampton.

Le film est évidemment porté par les performances tout à fait exceptionnelles de Daniel Kaluuya et Lakeith Stanfield. Judas and the Black Messiah leurs sert de retrouvailles, puisque ce duo était déjà à l’affiche de Get Out, ce film horrifique phénomène réalisé par Jordan Peele en 2017. Si les deux comédiens se retrouvent dans la possibilité de remporter l’Oscar du meilleur acteur secondaire, Lakeith Stanfield domine littéralement toutes les scènes dans lesquelles il joue. Il se révèle comme un acteur incroyable dans cette interprétation d’O’Neal, avec tous les niveaux de duplicité, de paranoïa et de charme que son personnage devait apporter à son travail d’informateur. Car la tâche était éminemment délicate et vraisemblablement émotionnellement épuisante pour réussir à dépeindre un homme autant pétri de traumatismes et de luttes internes. La performance de Stanfield est pour moi époustouflante, car il se met complètement à nu en se présentant dans la plus forte vulnérabilité qui soit. Face à lui, Daniel Kaluuya entre dans la peau de Fred Hampton avec une énergie ardente, humaine et chaleureuse. « Vous pouvez assassiner un combat pour la liberté, mais vous ne pouvez pas assassiner la liberté ». Ce sont les mots prononcés dans l’un des discours émouvants d’Hampton, et cette même intensité se retrouve dans les actions et le regard de Kaluuya. C’est le contraste entre sa vie familiale et ses rencontres charismatiques, d’une part, et l’intensité pure et la colère contre ceux qui oppriment, d’autre part, qui fait de Kaluuya un formidable talent digne lui aussi d’un Oscar.

En fin de compte, Shaka King fait un travail formidable en livrant une histoire bien ficelée et bien racontée, soutenu par deux acteurs remarquables. Le film est audacieux, impitoyable et inoubliable, et doit être vu par tous. Le fait de mettre en lumière un « Judas » avec un brin de compassion, sans jamais minimiser l’énormité de ses actes, est une brillante approche de ce biopic.

Judas and the Black Messiah sera diffusé le samedi 24 avril 2021 à 20h30 sur Canal+ Cinéma, puis rediffusé sur Canal+ le mardi 27 avril 2021 à 21h, et également disponible sur la plateforme MyCanal. Dès le 28 avril 2021, le film se sera plus seulement réservé aux abonnés Canal+ puisqu’à cette date il est mis en vente en digital.

 

Sound of Metal… une immersion bouleversante

En route vers les Oscars 2021

Dans mes critiques des films en lice pour les Oscars 2021, quelques mots sur le remarquable premier long-métrage de Darius Marder, Sound of Metal, qui suit un jeune batteur de rock américain et toxicomane en voie de guérison qui perd soudainement l’ouïe. Une manière intense et originale de nous faire entrer avec lui dans ce ponde du silence en ouvrant sur des questions de résilience et d’acceptation.

Ce premier tour de force du réalisateur et co-scénariste Darius Marder place le spectateur au carrefour de la vie d’un jeune homme. Ruben (Riz Ahmed) est le batteur du duo hard-core Blackgammon. La chanteuse-guitariste Lou (Olivia Cooke) est également sa partenaire. Leur monde, c’est la scène et leur camping-car, un autre couple en sommes qui prouve qu’il y a mille façons de vivre… Mais attention car tout peut basculer très vite dans une vie, quelque soit le mode d’existence choisi. L’écrasante réalité que tes rêves et projets peuvent changer en un instant s’abat sur Ruben et Lou après un spectacle : son audition a pratiquement disparu. La bravade et le déni s’installent, mais la personnalité et la relation de Ruben et Lou commencent aussi à changer. Ruben doit « apprendre à être sourd », en rejoignant à contrecœur une maison pour toxicomanes en voie de guérison de la communauté sourde du Missouri, dirigée par Joe (Paul Raci), un vétéran du Vietnam. Mais malgré l’accueil chaleureux, Ruben reste déterminé à retrouver son audition, quel qu’en soit le prix.

Sound of Metal est un film rare, dans la mesure où, si ses performances sont remarquables et ont été naturellement saluées par les critiques et son écriture louée, les aspects techniques participent grandement à son succès. Le son et le montages du film sont tout autant mis en avant car ils apportent très clairement une dimension particulière au long métrage et à la façon de l’aborder pour le spectateur. La conception sonore est peut-être un outil méconnu de l’arsenal du cinéaste. Pourtant, il y a là un élément essentiel pour construire un monde, établir l’état d’esprit d’un personnage ou simplement créer une atmosphère, mais il est rarement sous les feux de la rampe. Sound Of Metal prouve à quel point il peut être vital et transformateur. Ainsi, nous sommes ici tous conduits à nous placer dans la perspective de Ruben, ce qui suscite naturellement une empathie sensorielle pour un personnage choqué par sa déficience auditive, puis habitué à celle-ci. Nicolas Becker, l’ingénieur du son, explique que la clé de l’expérience était de recréer le son solidien, « c’est-à-dire tout ce que vous pouvez entendre à travers votre corps », comme par exemple, le son ressenti sous l’eau ou les basses fréquences d’un concert. Les vibrations ne sont pas ressenties par les oreilles, mais résonnent dans les tissus et les os et sont reconstituées par le cerveau. Ce sont ces sons que Ruben entend et que le film nous donne aussi de ressentir. Même objectif avec le monteur Mikkel Nielsen, qui a construit son film dans une optique d’inclusivité… mettre tout en œuvre pour que chaque personne se sente partie prenante de ce qui se passe à l’écran, invité au cœur de l’histoire. Cette implication technique permet de simuler l’expérience désorientante de la perte de l’ouïe, mettant en évidence la mélodie et le bruit que les personnes entendantes considèrent souvent comme acquis : le ronronnement d’un mixeur, le goutte-à-goutte lent d’une cafetière, même la conversation sur un téléphone portable. La communication devient une source de frustration pour Ruben, qui a l’habitude de s’exprimer par la musique. Comment retrouver un sentiment d’identité lorsque la source de celui-ci est arrachée sans avertissement ? Reflétant le nouvel état d’esprit de Ruben, pris entre le monde des entendants et celui des non-entendants, de grandes parties de la langue des signes ne sont pas traduites. Pour le public entendant qui ne parle pas la langue des signes, nous sommes aussi perdus que lui.

L’émotion est clairement le fil rouge de cette course aux Oscars de cette année. Et Sound of Metal ne déroge pas à la règle. C’est une véritable étude de l’identité et de la culture sourde débordant de sagesse sur ce que nous partageons et, aussi, sur ce que nous affrontons seuls, avec certains marqueurs qui nous donneraient presque d’y voir un documentaire. Une intention affichée de livrer aux spectateurs du vrai, être au plus proche possible du réel, tant dans ce que vit et ressent Ruben que dans la description d’une communauté, ce qui se voit, ce qui s’entend, ce qui se ressent. Pour en revenir à la technique, Becker nous explique que, sur le plateau, il a passé des heures à enregistrer le son du corps de Riz Ahmed à l’aide d’une multitude d’appareils fabriqués sur mesure. Des géophones (utilisés pour enregistrer les tremblements de terre), d’hydrophones (utilisés pour enregistrer les sons sous l’eau), de stéthoscopes et de microphones plusieurs fois plus sensibles que les oreilles humaines. « Nous avions un micro sur le crâne, un micro dans la bouche et un micro sur la poitrine », explique-t-il, de sorte que nous entendions littéralement des sons provenant de l’intérieur de l’acteur. Becker a également aidé Ahmed dans ce qui était un tournage chronologique et immersif, en fournissant à l’acteur des bouchons d’oreille qui pouvaient être déclenchés à distance pour transmettre un bruit rose (similaire au bruit blanc) « afin de simuler différents états de perte auditive ».

Bien qu’il aborde un sujet sérieux et difficile et qu’il jette une lumière cinématographique rare sur la communauté des sourds, Sound of Metal ne fait jamais preuve de condescendance ni ne cherche à donner des leçons à son sujet ou à son public. Il y a, au contraire quelque chose de remarquablement intime dans la façon dont les relations de Ruben se développent lorsqu’il commence à comprendre la langue des signes. C’est autant un film sur la dépendance et l’acceptation que sur une maladie. Avec l’aide d’un excellent scénario, le Ruben de Riz Ahmed est un désespéré plein de rage qui lutte pour s’adapter à ce nouveau monde silencieux et à la gentillesse dont la communauté l’a gratifié. Alors qu’il se bat contre sa nouvelle situation et ses problèmes d’addiction, la colère du batteur n’est qu’un masque pour exprimer son sentiment de perte. À un moment donné, il est presque un enfant, laissé pour compte à cause d’une apparente « défection » et de son entêtement. Les grands yeux fixes d’Ahmed sont remplis d’une émotion brute qui bat comme un cœur tout au long du film. Remarquable dans l’un des rôles les plus marquants de sa carrière jusqu’à présent, avec ses cheveux blonds décolorés et son torse couvert de tatouages, il habite le rôle comme une seconde peau. C’est une performance touchante d’une profonde justesse qui résonne de manière aiguë dans les émotions, sans avoir recours à la grandiloquence ou à l’adoucissement des bords les plus grossiers du personnage. 

Olivia Cooke est également brillante dans un rôle plus modeste, celui de Lou, une femme qui a ses propres problèmes et qui essaie de trouver un équilibre avec la situation de Ruben tout en faisant un sacrifice qui pourrait les sauver tous les deux. Mais c’est, sans nul doute, Paul Raci qui est le meilleur des seconds rôles, Joe, qui dirige le refuge où Ruben est hébergé. Dans la vraie vie, Raci a grandi en tant que fils entendant de parents sourds. Ici, il exploite sa propre expérience dans le rôle de Joe, l’incarnation du proverbe selon lequel lorsque l’élève est prêt, le professeur apparaît. Il offre sa sagesse sans pour autant être réduit au rôle de sage. Au contraire, Joe a droit à des moments où il est en colère, négligé ou simplement frustré par Ruben. L’honnêteté de Joe, qui pousse Ruben à se réfugier dans le refuge, peut sembler choquante, mais elle permet au jeune musicien d’apprendre et de grandir en tant que personne. Le Joe de Raci parle doucement mais est dur d’esprit. Il fait preuve d’autorité et d’empathie, et évite les clichés des mentors à l’écran avec une apparente facilité. Sa nomination à l’Oscar du meilleur second rôle est tout aussi méritée que la place d’Ahmed dans la liste des acteurs principaux. Entre ce qu’Ahmed a appris et ce que Raci a vécu pour ce film, leurs scènes sont aussi magiques que magistrales.

Le réalisateur Darius Marder et toute l’équipe à ses côtés ont fait un travail exceptionnel, qui culmine dans l’une des fins les plus exquises et les plus poignantes de l’histoire du cinéma. Sound of Metal est un film sur la perte, mais en fin de compte, c’est une célébration de l’esprit. C’est une symphonie de sons et de silence, à la fois dévastatrice et pleine d’espoir, ancrée dans le remarquable virage d’Ahmed et dans l’ambition technique qui la sous-tend. Un « petit film » qui frappe très fort, au moins autant que Ruben sur sa batterie. Un bijou qui risque de vous submerger et que vous voudrez vraisemblablement faire connaître… du bouche à oreille en perspective, même quand plus rien ne se laisse entendre.

 

 

The Father… Ô temps, suspends ton vol !

En route vers les Oscars 2021

Après avoir vu sa pièce de théâtre, Le Père, de multiple fois récompensée (dont 3 Molières pour la France en 2014), Florian Zeller fait des débuts plus que prometteurs au cinéma en l’adaptant sur grand écran. The Father est un portrait profondément compatissant et troublant d’un homme souffrant de démence et perdant pied avec la réalité sous l’œil impuissant de sa fille. La machine à empathie du cinéma a rarement été utilisée de manière aussi bouleversante et l’industrie du cinéma ne s’y trompe pas puisque le film se retrouve avec six nominations pour la prochaine cérémonie des Oscars, le 26 avril, à Los Angeles, après avoir raflé deux prix ce dimanche passé lors de la 74e édition des Bafta, les César britanniques : ceux du meilleur scénario adapté et du meilleur acteur pour Anthony Hopkins.

Anthony a bientôt 80 ans. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer… Mais alors, qui est cet étranger sur lequel Anthony tombe dans son salon, et qui prétend être marié avec Anne depuis plus de dix ans ? Et pourquoi affirme-t-il avec conviction qu’ils sont chez eux, et non chez lui ? Anthony est-il en train de perdre la raison ? Pourtant, il reconnaît les lieux : il s’agit bien de son appartement, et la veille encore, Anne lui rappelait qu’elle avait divorcé… Et n’a-t-elle pas justement prévu de partir vivre à Paris ? Alors pourquoi affirme-t-elle maintenant qu’il n’en a jamais été question ? Quelque chose semble se tramer autour de lui, comme si le monde, par instant, avait cessé d’être logique. À moins que sa fille, et son nouveau compagnon, tentent de le faire passer pour un fou ? Ont-ils pour objectif de lui prendre son appartement ? Veulent-ils se débarrasser de lui ? Et où est Lucy, son autre fille ? Égaré dans un labyrinthe de questions sans réponse, Anthony tente désespérément de comprendre ce qui se passe autour de lui.

Les dernières années ont été marquées par des représentations cinématographiques poignantes de maladies liées à la vieillesse – Still Alice, l’Échapée belle, Nebraska, Amour,  sont peut-être les plus mémorables – mais aucune n’a, à mes yeux, atteint la beauté tragique de The Father qui raconte une histoire fascinante et illusoire sur les symptômes désorientants du vieillissement. Car ici, Florian Zeller trouve le moyen de nous immerger dans la perspective unique de cet homme, Anthony, qui perd tous ses repères. Sa confusion et son désespoir deviennent alors les nôtres. L’espace de quelques instants où la ligne temporelle devient elle-même confuse, nous vivons au rythme de sa paranoïa et de ses peurs qui sa confusion qui atteignent des niveaux hitchcockiens. Tout comme il est impossible de revenir en arrière, il est également impossible d’aller de l’avant. Anthony cherche sans cesse sa montre, la perd puis la retrouve, insistant sur son besoin de connaître l’heure. C’est une bizarrerie et un trait de caractère qui souligne notre confusion au fur et à mesure que l’histoire se déroule devant nos yeux, nous montrant Anthony se débattre avec les sables mouvants du temps et des souvenirs.

Le scénariste Christopher Hampton (Les Liaisons dangereuses, Reviens-moi) a été chargé de traduire la pièce de théâtre en un scénario en langue anglaise. Le résultat est un drame de la scène à l’écran qui se refuse à fonctionner selon une chronologie traditionnelle. Florian Zeller n’est pas seulement un superbe directeur de comédiens, mais il fait preuve d’un talent intrinsèque pour savoir comment raconter une histoire visuellement grâce à une utilisation sophistiquée des mouvements de caméra, du montage, du design sonore et de l’éclairage. Zeller est si malin qu’il fait en sorte que l’appartement du protagoniste devienne un personnage en soi, dans la mesure où l’on essaie de comprendre ce qu’il a de différent d’une scène à l’autre. Et, au final, nous sommes face à un chef-d’œuvre de structure, de narration et de performance. Le merveilleux montage – réalisé par Yorgos Lamprinos (Jusqu’à la garde, Un divan à Tunis, Avant que de tout perdre), modifie en un instant les paramètres physiques du monde d’Anthony. La proximité de la caméra et la photographie, signée par Ben Smithard (Downton Abbey, Le Dernier Vice-Roi des Indes, L’homme qui inventa Noël), nous plongent dans la perplexité et la rage du visage de Hopkins avec une incroyable force émotionnelle.

À 83 ans et après une carrière exceptionnelle, sir Anthony Hopkins a reconnu que ce film est « la plus belle aventure professionnelle qui lui soit arrivée ». Il est évidemment incontestable de reconnaitre ses multiples performances on ne peut plus brillantes sur scène, à l’écran et à la télévision, mais il n’est pas excessif de penser qu’il a fourni là peut-être son meilleur travail. Toujours à l’écran, on le voit et l’accompagne dans son effondrement, petit à petit, nuance par nuance, et c’est un exploit que peu d’acteurs pourraient réaliser. Par moments, il entre dans la pièce comme un Roi Lear écumant, et à d’autres instants, il trébuche comme un enfant à la recherche de son doudou. Il y a des moments d’euphorie, des moments de lucidité perspicace, des touches d’humour méchant, des accès de désespoir et des éclairs de colère profonde. Il est utile d’observer que l’acteur est aussi vieux que l’homme qu’il incarne. Dans une scène dans le cabinet d’un médecin, on demande à Anthony de confirmer sa date de naissance. « 31 décembre 1937 », répond-il. C’est la date de naissance réelle de Hopkins. Tous les seconds rôles sont également formidables, avec en particulier la grande Olivia Colman qui fait preuve d’une chaleur attachante.

Piégé dans un labyrinthe de miroirs déformants, The Father raconte le déclin d’un homme et en fait, par là-même, la définition d’une véritable descente aux enfers. À la fois mystère psychologique, drame déchirant et voyage émotionnel éprouvant, c’est une formidable étude de caractère, une dissertation émouvante sur le vieillissement et, à sa manière, un thriller parfaitement ficelé. Rendez-vous donc ce 26 avril pour la remise des statuettes mais surtout dans les salles au plus vite pour le voir ou le revoir à nouveau.

 

Nomadland… sur la route !

En route vers les Oscars 2021… Avec ce regard sur Nomadland, je vous propose une suite d’articles sur plusieurs films en lice pour les Oscars 2021. La 93ème cérémonie se déroulera le 25 avril, exceptionnellement pour cause de Pandémie à l’Union Station de Los Angeles et en duplex de Paris, deux sites avec liaisons satellitaires pour permettre aux nommés de recevoir leurs prix. Mais déjà s’est déroulée la cérémonie des Bafta, la cérémonie des récompenses britanniques du cinéma, ce dimanche 11 avril, depuis le Royal Albert Hall, à Londres. À deux semaines des Oscars, Nomadland de Chloé Zhao y a triomphé en récoltant quatre prix : meilleur réalisateur (Chloé Zhao), meilleur film, meilleure actrice (l’Américaine Frances McDormand) et meilleure photographie.

Avec 6 nominations, et après avoir déjà engrangé pas mal de récompenses dont le Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, deux prestigieux Golden Globes (meilleure réalisatrice et meilleur film) et ces 4 Baftas dimanche dernier, Nomadland est inévotablement l’un des grands favoris des Oscars 2021. Réalisé avec goût et tout le talent que l’on connait déjà à Chloé Zhao, et avec une Frances McDormand véritablement merveilleuse, ce film est passionnant et prend la forme d’un véritable témoignage obsédant sur la vie de ceux que la société a laissés derrière elle.

Après avoir tout perdu durant la crise économique mondiale de 2008, Fern, une sexagénaire, se lance dans un voyage à travers l’Ouest américain, vivant en tant que nomade des temps modernes dans une camionnette.

Nomadland est un film tout simplement beau et touchant : un film dépouillé, hybride magnifique entre le documentaire et la fiction, avec un profond puits de compassion en son cœur. En partie inspiré par le livre publié en 2017 par Jessica Bruder, « Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century », racontant ce nouveau phénomène, né du krach financier de 2008 : une génération de sexagénaires et de septuagénaires dont les pensions et les économies ont été anéanties, désormais incapables de s’offrir une retraite ou de garder une maison, sont poussés à vivre sur la route, à la recherche d’un travail saisonnier dans toute l’Amérique moyenne. Le film met ainsi en scène de nombreux nomades de la vie réelle, qui sont les compagnons et parfois les mentors de Fern au cours de son voyage. Le tableau de cette communauté qui cherche la grâce après avoir été ravagée par le capitalisme américain, et l’une des plus grandes réussites de Zhao dans ce long métrage.

C’est une œuvre étonnante, dans sa simplicité et sa profondeur. Elle s’inscrit comme héritier de l’esprit qui caractérise le néoréalisme italien. Cet impératif esthétique et moral, qui met l’accent sur l’ordinaire et le quotidien. En 1953, le critique et scénariste Cesare Zavattini écrivait à ce propos : « le désir impérieux du cinéma de voir, d’analyser, sa soif de réalité, est un acte d’hommage concret envers les autres, envers ce qui se passe et existe dans le monde. » Mais, comme il l’a également noté, un film devient « spectaculaire non pas par ses qualités exceptionnelles, mais par ses qualités normales ; il nous étonnera en montrant tant de choses qui se passent tous les jours sous nos yeux, des choses que nous n’avons jamais remarquées auparavant. » Et c’est précisément ce que fait le film de Zhao – il nous montre un monde qui existe en ce moment même et dont la plupart d’entre nous sont probablement totalement inconscients. Ou, si nous en sommes conscients, cette conscience est distante et académique ; c’est-à-dire que nous en avons connaissance, mais nous ne le connaissons pas véritablement. Le monde de Nomadland, comme le suggère le titre, est celui des Américains itinérants – des hommes et des femmes qui travaillent, vivent et fournissent une main-d’œuvre précieuse, mais qui restent délibérément sans attaches ni liens avec un foyer permanent. Ils se déplacent à travers le pays dans des camions, des fourgonnettes et des camping-cars, acceptant des emplois saisonniers là où ils se trouvent, puis déménagent lorsque les emplois se tarissent ou que l’envie de bouger leur prend. Ils ne sont pas des « sans-abri » à proprement parler, mais vivent plutôt dans leur véhicule, avec tous leurs biens à l’intérieur, voyageant d’un endroit à l’autre, un mode de vie qui remonte à des milliers d’années, mais qui, dans la culture et l’économie actuelles, est hélas devenu la manifestation d’un échec, de dislocation et de déconnexion. Le film de Zhao remet puissamment en question ces idées préconçues, en montrant que ce mode de vie, s’il n’est pas habituel selon les normes américaines typiques, a néanmoins sa propre culture, ses propres plaisirs, sa propre dignité.

Il n’y a pas de véritable globale dans Nomadland, mais plutôt une série de vignettes dans lesquelles Fern interagit avec divers personnages nomades, chacun d’entre eux apportant un éclairage et une réflexion sur cette vie choisie. Ses interactions les plus fréquentes sont avec un homme appelé Dave (David Strathairn, le seul autre acteur professionnel du film), un veuf qu’elle a rencontré et avec lequel elle développe un lien ténu. Un film plus conventionnel les conduirait inévitablement à se lancer dans une histoire d’amour sans lendemain, mais Nomadland n’est pas un film conventionnel et Zhao, suivant encore la tradition néoréaliste, n’est pas intéressé par les réponses faciles ou doucereusement rassurantes

Travaillant à nouveau avec le directeur de la photographie Joshua James Richards, qui a tourné ses deux précédents films, Zhao donne à Nomadland un aspect paradoxal, à la fois brut et parfois éthéré. Sa caméra filme des images d’une beauté saisissante. Mais, plutôt que de s’attarder sur sa seule valeur esthétique, Zhao utilise les grands espaces pour enrichir sa narration. Un choix visuel récurrent consiste, par exemple, à cadrer Fern en plans longs, afin qu’elle soit progressivement éclipsée par la profondeur du paysage et des structures spécifiques. Comme ce le moment où sa petite silhouette est confrontée à l’énormité d’une statue de dinosaure. Ce moment est caractéristique du motif visuel perpétuel qui évoque l’isolement de Fern dans le monde. Et puis il y a la camionnette… tout au long de son voyage, le van de Fern est un espace réconfortant qui atténue son isolement. Une personne qu’elle rencontre a d’ailleurs un tatouage sur le bras qui dit : « La maison, est-ce juste un mot ? Ou est-ce quelque chose que l’on porte en soi ? » Cette phrase laisse entendre que son véhicule est un motif visuel récurrent qui reflète la façon dont Fern transporte avec elle les souvenirs de son mari et prolonge sa loyauté indéfectible envers lui. Souvent, également, les paysages deviennent sombres, en particulier la ville abandonnée d’Empire dans la grisaille de l’hiver, mais les personnes qui les peuplent sont si intrigantes et attachantes et ont un tel sens de la réalité que le film conserve un sentiment de vie même lorsque tout semble désespérées.

Frances McDormand avait acheté les droits du roman et a approché Zhao pour réaliser le film après avoir vu son deuxième long métrage, The Rider (2017). Mariée au réalisateur Joel Coen, l’actrice est connue pour avoir incarné des personnages à la fois puissants et excentriques dans des films tels que Fargo (1996), Three Billboards – Les Panneaux de la vengeance (2017) ou This Must Be The Place (2011)… Mais cette fois-ci, MacDormand interprète son rôle totalement dépourvue de toute excentricité. Au lieu de cela, son jeu réservé et subtil exhale doucement l’angoisse tranquille qui se cache derrière un sourire courageux. Elle offre tout simplement une performance magnifique et nuancée dans le rôle de cette femme à la croisée des chemins, à la fin de sa vie. La plupart du temps, nous nous contentons de la regarder vaquer à ses diverses occupations, qu’il s’agisse des difficultés de vivre dans une petite camionnette, de travailler dans un centre de traitement des commandes d’Amazon ou de gérer une aire de camping-car. D’une justesse parfaite et sans ego, elle donne à son personnage les riches contours de quelqu’un que nous connaissons, mais qui reste à distance ; nous sommes amenés à découvrir certains des aspects les plus personnels de sa vie, et pourtant il y a quelque chose d’un peu impénétrable en elle parce qu’elle est précisément en train de devenir quelqu’un d’autre. Nous n’imaginons pas forcément que la vie puisse changer de façon aussi spectaculaire si tard dans la vie, mais la performance de McDormand nous montre comment cela, comme le film lui-même, peut être à la fois troublant et immensément beau.

Alors, bien sûr, un regard « croyant » sur ce film peut nous conduire à faire précisément un pas de plus et réfléchir à grand nombre de choses fondamentales de la foi. Ce qui nous fait être humain et ce qui nous relie à Dieu… ce sont les liens qui demeurent avec ceux que nous aimons, au-delà même du temps présent, et puis tous ceux qui se tissent avec les autres que nous croisons… sur la route de la Vie. Car, le texte biblique est bien clair sur le sujet et il est important de se rappeler que nous ne sommes que des pèlerins sur la terre, des nomades, nous aussi, en quelques sortes. En marche… Une marche qui peut ouvrir tellement le cœur, déployer tellement l’être intérieur de l’humain que je suis. La tradition chrétienne s’inscrit, en effet, dans une ancienne tradition israélite du pèlerinage, qui est de partir à la recherche de Dieu en désirant sa rencontre, en désirant écouter sa parole. Ce que Jésus appliquera dans sa vie et avec ceux qu’il entrainera à sa suite. Et nous pouvons en être nous aussi, aujourd’hui encore, comme Fern et tant d’autres… Je pense là aussi à ces deux disciples nomades sur le chemin d’Emmaüs. Ils croyaient peut-être avoir tout vu, tout compris, et s’en retournaient pourtant tout dépités… La route était lourde et brûlante, harassante et poussiéreuse… et puis il y avait le souvenir pénible des trois jours écoulés qui avaient vu mourir dans l’ignominie leur ami et maître. Ils ne savaient pas que ce routard, cet inconnu devenu compagnon allait leur révéler une autre route : celle de la Parole de Dieu.

Nomadland, un très grand film tout simplement, à voir pour nous laisser voir.

Minari… trouver ma source

En route vers les Oscars 2021

Minari interroge le rêve américain dans une histoire simple et différente de ce que le cinéma nous a livré sur le sujet, transpirant d’authenticité sans en faire un récit banal, mais au contraire en y apportant une dimension universelle particulièrement touchante. Ce drame familial, Grand Prix du jury et Prix du public à Sundance cette année, est nommé pour six Oscars – film, réalisateur, acteur, second rôle, scénario, musique – et mérite vraiment sa place d’outsider face aux gros morceaux de choix également présents.

Le film semi-autobiographique de Lee Isaac Chung se déroule dans l’Arkansas des années 1980, où un couple de Sud-Coréens, Jacob (Steve Yuen) et Monica (Yeri Han), et leurs enfants David (Alan S Kim) et Anne (Noel Cho), tentent littéralement de s’enraciner. Après avoir travaillé pendant des années comme sexeurs de poulets dans un couvoir californien, Jacob et Monica Yi achètent 50 acres en Arkansas dans l’espoir de cultiver et de vendre leurs propres produits. La détermination de Jacob est énorme, mais la liste des problèmes est tout aussi longue. La maison familiale change complètement avec l’arrivée de Soon-ja (Yuh-jung Youn), la grand-mère retorse, grossière, mais excessivement aimante. Entre l’instabilité et les défis qu’offrent cette nouvelle vie dans les monts Ozarks, la famille va faire preuve d’une incroyable résilience et apprendra ce que signifie vraiment « être chez soi ».

Tout semble offrir les plus belles perspectives possibles à cette jolie famille coréenne, quand ils se retrouvent devant cette terre vaste et ensoleillée. Mais c’est là que Monica hausse les sourcils et pose cette question : « C’était ton rêve ? ». C’est la première note de discorde, certes subtile, mais elle amorce ce qui va sous-tendre constamment l’histoire de Minari. David entend les inquiétudes de sa mère concernant leur nouvelle maison située à une heure de l’hôpital, ses murmures trahissant la maladie cardiaque de son fils. Il s’agit en fait de la dynamique universelle d’une famille qui se bat pour survivre en osant vouloir s’épanouir, mais avec des priorités diverses et un sens de la réalisation personnelle different suivant les personnages.

Minari, cette fable sociale et familiale du scénariste et réalisateur Lee Isaac Chung est un film semi-autobiographique, basé sur des parties de son enfance. Ce qui explique certainement la manière dont sont approchées les scènes de vie familiale. Une certaine légèreté qui ressemble à de la tendresse, celle que l’on retrouve dans les souvenirs les plus tenaces. Ce sont des souvenirs d’amour finement dessinés, en particulier dans l’évolution de la relation entre David et sa grand-mère. Mais aussi ceux qui sont plus douloureux – les enfants envoyant des avions en papier avec « ne vous battez pas » griffonnés dessus au milieu d’une dispute particulièrement bruyante et cruelle. Et c’est cela qui intéresse Chung, plutôt que l’histoire plus classique d’une famille d’immigrants qui se battent pour réussir, ce qui lui permet d’éviter de succomber aux clichés du choc des cultures entre Coréens et Américains. Il ne cherche pas ici à parler de l’expérience coréo-américaine dans son ensemble, ni de prétendre qu’une telle chose existe. Le « racisme » par exemple, lorsqu’il est rencontré, l’est uniquement dans le questionnement naïf d’un enfant qui demande à David pourquoi son visage est « plat » (pour finalement devenir son meilleur copain). L’arc narratif est ailleurs, au cœur du modèle familial. Le film préfère donc explorer les conflits latents dans le couple et entre le garçon et la grand-mère. Ce choix permet d’aborder délicatement, par touches évocatrices, des situations socio-culturelles complexes qui tiennent notamment au contexte de l’immigration coréenne aux États-Unis, mais la proposition s’élargit en rejoignant tous les spectateurs. Car c’est cette dynamique universelle d’une famille qui se bat simplement pour exister, demeurer qui se joue devant nos yeux… De ce qui arrive aux hommes, aux pères, quand ils sentent qu’ils doivent réussir au détriment de tout le reste, y compris de la famille pour laquelle ils prétendent le faire. Mais aussi sur les racines : comment elles sont enfoncées et peuvent être rapidement arrachées si on ne s’en occupe pas. Une histoire de transmission et de culture à la façon de celle qui permet au Minari, ce céleri d’eau (ou cresson de fontaine) asiatique, de pousser plus ou moins n’importe où… mais d’autant plus quand il se trouve au bon endroit, près d’une source ! L’importance de trouver la source est d’ailleurs une sorte de fil rouge, parfois amusant, mais surtout métaphoriquement extrêmement parlant, amplifiée aussi par la question religieuse et le sens profond de la foi qui reviennent régulièrement et de multiples façons dans le récit. Quelle est ma source ? Celle qui pourra m’offrir la possibilité de grandir et de traverser l’épreuve même du feu destructeur…

Produit entre autres par Brad Pitt et écrit avec beaucoup de sensibilité et magnifiquement interprété, Minari est le genre de film qui vous accompagne longtemps après le générique de fin. Sa description méticuleuse des tâches quotidiennes et des troubles intérieurs n’est pas sans rappeler les récits ruraux de Kelly Reichardt mais il peut aussi faire penser à des œuvres comme Badlands de Terrence Malick (1973) pour la façon de traiter les paysages bucoliques et intemporels de l’Arkansas. Un rythme doux, tranquillement rythmé déroule l’histoire, avec une véritable audace du réalisateur de faire confiance à l’absence totale de manipulation émotionnelle et dramatique. Le flux et le reflux naturels du drame, tirés et relâchés par une partition mélancolique se suffit pour nous parler et nous toucher.

La force de Minari réside dans la simplicité de son histoire et dans la façon dont ses personnages interagissent les uns avec les autres. C’est une grande leçon d’humanisme et d’élégance, un film plein de cœur, de chaleur et d’honnêteté. Un véritable régal du début à la fin qui nous rappelle aussi, en substance, que parfois, malgré ce qui pourrait détruire toute espérance, l’amour demeure une véritable puissance de vie et le sens même de l’existence.

 

 

Judas and the Black Messiah… racisme et trahison

En route pour les Oscars 2021

Deux jours avant la cérémonie des Oscars où il est l’un des favoris, le film Judas and the Black Messiah, zappe une sortie classique en salles pour une première diffusion exclusive directement sur Canal+ Cinéma. Un premier long-métrage pour Shaka King qui dirige Daniel Kaluuya, Lakeith Stanfield et Martin Sheen, pour revisiter une page d’histoire américaine, en relatant notamment l’histoire de Fred Hampton, leader des Black Panthers.

Informateur pour le FBI, William O’Neal (Lakeith Stanfield) infiltre les Black Panthers de l’Illinois. Sa mission : surveiller le leader charismatique du Parti, le président Fred Hampton (Daniel Kaluuya). Voleur professionnel, O’Neal se délecte à manipuler à la fois ses camarades et son supérieur, l’agent spécial Roy Mitchell (Jesse Plemons). Tandis que Hampton affûte son talent pour la politique, il tombe amoureux de sa camarade révolutionnaire Deborah Johnson (Dominique Fishback). De son côté, O’Neal doit affronter un vrai dilemme : se rallier à une cause juste et intègre ou neutraliser Hampton et ses alliés par n’importe quels moyens, comme l’exige le patron du FBI, J. Edgar Hoover (Martin Sheen).

Six fois nommé comme meilleur film, meilleur acteur dans un second rôle pour Daniel Kaluuya et LaKeith Stanfield, meilleur scénario original, meilleure chanson originale et meilleure photographie, Judas and the Black Messiah est un film audacieux et sans complaisance qu’il faut absolument regarder. L’intensité de Judas and the Black Messiah tient principalement au fait que le réalisateur Shaka King a choisi de nous privilégier en nous donnant un aperçu de ce qui se passe des deux côtés de la barrière. Il y a déjà trois ans, avec BlacKkKlansman, Spike Lee avait livré l’une des histoires de police « sous couverture » les plus exaltantes et les plus élégantes, basée sur une histoire vraie du mouvement des droits civiques. Aujourd’hui, Shaka King se penche à son tour sur une histoire similaire, mais en choisissant, d’une certaine manière, l’envers de la médaille comme angle de vue, avec un résultat tout aussi puissant. Centré sur William O’Neal alors qu’il est enrôlé par le FBI pour infiltrer le Black Panther Party et faire tomber son président, Fred Hampton, le film adopte une approche beaucoup plus centrée sur les personnages pour raconter son histoire et se démarque alors aussi en choisissant de mettre l’accent sur le bien que Hampton cherchait à apporter à la communauté noire et sur l’ampleur de la trahison d’O’Neal envers le révolutionnaire. Mais plutôt que de traiter O’Neal comme le grand méchant de l’histoire, une voie que certains cinéastes auraient sans doute pu facilement emprunter, King et le coscénariste Will Berson s’assurent de montrer la réalité d’un homme acculé qui a essayé de s’en tenir à sa morale en soutenant les messages positifs des Black Panthers, même s’il est constamment rabaissé par ses supérieurs, offrant ainsi un brillant équilibre avec leur représentation sanctifiée de Hampton.

Le film est évidemment porté par les performances tout à fait exceptionnelles de Daniel Kaluuya et Lakeith Stanfield. Judas and the Black Messiah leurs sert de retrouvailles, puisque ce duo était déjà à l’affiche de Get Out, ce film horrifique phénomène réalisé par Jordan Peele en 2017. Si les deux comédiens se retrouvent dans la possibilité de remporter l’Oscar du meilleur acteur secondaire, Lakeith Stanfield domine littéralement toutes les scènes dans lesquelles il joue. Il se révèle comme un acteur incroyable dans cette interprétation d’O’Neal, avec tous les niveaux de duplicité, de paranoïa et de charme que son personnage devait apporter à son travail d’informateur. Car la tâche était éminemment délicate et vraisemblablement émotionnellement épuisante pour réussir à dépeindre un homme autant pétri de traumatismes et de luttes internes. La performance de Stanfield est pour moi époustouflante, car il se met complètement à nu en se présentant dans la plus forte vulnérabilité qui soit. Face à lui, Daniel Kaluuya entre dans la peau de Fred Hampton avec une énergie ardente, humaine et chaleureuse. « Vous pouvez assassiner un combat pour la liberté, mais vous ne pouvez pas assassiner la liberté ». Ce sont les mots prononcés dans l’un des discours émouvants d’Hampton, et cette même intensité se retrouve dans les actions et le regard de Kaluuya. C’est le contraste entre sa vie familiale et ses rencontres charismatiques, d’une part, et l’intensité pure et la colère contre ceux qui oppriment, d’autre part, qui fait de Kaluuya un formidable talent digne lui aussi d’un Oscar.

En fin de compte, Shaka King fait un travail formidable en livrant une histoire bien ficelée et bien racontée, soutenu par deux acteurs remarquables. Le film est audacieux, impitoyable et inoubliable, et doit être vu par tous. Le fait de mettre en lumière un « Judas » avec un brin de compassion, sans jamais minimiser l’énormité de ses actes, est une brillante approche de ce biopic.

Judas and the Black Messiah sera diffusé le samedi 24 avril 2021 à 20h30 sur Canal+ Cinéma, puis rediffusé sur Canal+ le mardi 27 avril 2021 à 21h, et également disponible sur la plateforme MyCanal. Dès le 28 avril 2021, le film se sera plus seulement réservé aux abonnés Canal+ puisqu’à cette date il est mis en vente en digital.

 

Sound of Metal… une immersion bouleversante

En route vers les Oscars 2021

Dans mes critiques des films en lice pour les Oscars 2021, quelques mots sur le remarquable premier long-métrage de Darius Marder, Sound of Metal, qui suit un jeune batteur de rock américain et toxicomane en voie de guérison qui perd soudainement l’ouïe. Une manière intense et originale de nous faire entrer avec lui dans ce ponde du silence en ouvrant sur des questions de résilience et d’acceptation.

Ce premier tour de force du réalisateur et co-scénariste Darius Marder place le spectateur au carrefour de la vie d’un jeune homme. Ruben (Riz Ahmed) est le batteur du duo hard-core Blackgammon. La chanteuse-guitariste Lou (Olivia Cooke) est également sa partenaire. Leur monde, c’est la scène et leur camping-car, un autre couple en sommes qui prouve qu’il y a mille façons de vivre… Mais attention car tout peut basculer très vite dans une vie, quelque soit le mode d’existence choisi. L’écrasante réalité que tes rêves et projets peuvent changer en un instant s’abat sur Ruben et Lou après un spectacle : son audition a pratiquement disparu. La bravade et le déni s’installent, mais la personnalité et la relation de Ruben et Lou commencent aussi à changer. Ruben doit « apprendre à être sourd », en rejoignant à contrecœur une maison pour toxicomanes en voie de guérison de la communauté sourde du Missouri, dirigée par Joe (Paul Raci), un vétéran du Vietnam. Mais malgré l’accueil chaleureux, Ruben reste déterminé à retrouver son audition, quel qu’en soit le prix.

Sound of Metal est un film rare, dans la mesure où, si ses performances sont remarquables et ont été naturellement saluées par les critiques et son écriture louée, les aspects techniques participent grandement à son succès. Le son et le montages du film sont tout autant mis en avant car ils apportent très clairement une dimension particulière au long métrage et à la façon de l’aborder pour le spectateur. La conception sonore est peut-être un outil méconnu de l’arsenal du cinéaste. Pourtant, il y a là un élément essentiel pour construire un monde, établir l’état d’esprit d’un personnage ou simplement créer une atmosphère, mais il est rarement sous les feux de la rampe. Sound Of Metal prouve à quel point il peut être vital et transformateur. Ainsi, nous sommes ici tous conduits à nous placer dans la perspective de Ruben, ce qui suscite naturellement une empathie sensorielle pour un personnage choqué par sa déficience auditive, puis habitué à celle-ci. Nicolas Becker, l’ingénieur du son, explique que la clé de l’expérience était de recréer le son solidien, « c’est-à-dire tout ce que vous pouvez entendre à travers votre corps », comme par exemple, le son ressenti sous l’eau ou les basses fréquences d’un concert. Les vibrations ne sont pas ressenties par les oreilles, mais résonnent dans les tissus et les os et sont reconstituées par le cerveau. Ce sont ces sons que Ruben entend et que le film nous donne aussi de ressentir. Même objectif avec le monteur Mikkel Nielsen, qui a construit son film dans une optique d’inclusivité… mettre tout en œuvre pour que chaque personne se sente partie prenante de ce qui se passe à l’écran, invité au cœur de l’histoire. Cette implication technique permet de simuler l’expérience désorientante de la perte de l’ouïe, mettant en évidence la mélodie et le bruit que les personnes entendantes considèrent souvent comme acquis : le ronronnement d’un mixeur, le goutte-à-goutte lent d’une cafetière, même la conversation sur un téléphone portable. La communication devient une source de frustration pour Ruben, qui a l’habitude de s’exprimer par la musique. Comment retrouver un sentiment d’identité lorsque la source de celui-ci est arrachée sans avertissement ? Reflétant le nouvel état d’esprit de Ruben, pris entre le monde des entendants et celui des non-entendants, de grandes parties de la langue des signes ne sont pas traduites. Pour le public entendant qui ne parle pas la langue des signes, nous sommes aussi perdus que lui.

L’émotion est clairement le fil rouge de cette course aux Oscars de cette année. Et Sound of Metal ne déroge pas à la règle. C’est une véritable étude de l’identité et de la culture sourde débordant de sagesse sur ce que nous partageons et, aussi, sur ce que nous affrontons seuls, avec certains marqueurs qui nous donneraient presque d’y voir un documentaire. Une intention affichée de livrer aux spectateurs du vrai, être au plus proche possible du réel, tant dans ce que vit et ressent Ruben que dans la description d’une communauté, ce qui se voit, ce qui s’entend, ce qui se ressent. Pour en revenir à la technique, Becker nous explique que, sur le plateau, il a passé des heures à enregistrer le son du corps de Riz Ahmed à l’aide d’une multitude d’appareils fabriqués sur mesure. Des géophones (utilisés pour enregistrer les tremblements de terre), d’hydrophones (utilisés pour enregistrer les sons sous l’eau), de stéthoscopes et de microphones plusieurs fois plus sensibles que les oreilles humaines. « Nous avions un micro sur le crâne, un micro dans la bouche et un micro sur la poitrine », explique-t-il, de sorte que nous entendions littéralement des sons provenant de l’intérieur de l’acteur. Becker a également aidé Ahmed dans ce qui était un tournage chronologique et immersif, en fournissant à l’acteur des bouchons d’oreille qui pouvaient être déclenchés à distance pour transmettre un bruit rose (similaire au bruit blanc) « afin de simuler différents états de perte auditive ».

Bien qu’il aborde un sujet sérieux et difficile et qu’il jette une lumière cinématographique rare sur la communauté des sourds, Sound of Metal ne fait jamais preuve de condescendance ni ne cherche à donner des leçons à son sujet ou à son public. Il y a, au contraire quelque chose de remarquablement intime dans la façon dont les relations de Ruben se développent lorsqu’il commence à comprendre la langue des signes. C’est autant un film sur la dépendance et l’acceptation que sur une maladie. Avec l’aide d’un excellent scénario, le Ruben de Riz Ahmed est un désespéré plein de rage qui lutte pour s’adapter à ce nouveau monde silencieux et à la gentillesse dont la communauté l’a gratifié. Alors qu’il se bat contre sa nouvelle situation et ses problèmes d’addiction, la colère du batteur n’est qu’un masque pour exprimer son sentiment de perte. À un moment donné, il est presque un enfant, laissé pour compte à cause d’une apparente « défection » et de son entêtement. Les grands yeux fixes d’Ahmed sont remplis d’une émotion brute qui bat comme un cœur tout au long du film. Remarquable dans l’un des rôles les plus marquants de sa carrière jusqu’à présent, avec ses cheveux blonds décolorés et son torse couvert de tatouages, il habite le rôle comme une seconde peau. C’est une performance touchante d’une profonde justesse qui résonne de manière aiguë dans les émotions, sans avoir recours à la grandiloquence ou à l’adoucissement des bords les plus grossiers du personnage. 

Olivia Cooke est également brillante dans un rôle plus modeste, celui de Lou, une femme qui a ses propres problèmes et qui essaie de trouver un équilibre avec la situation de Ruben tout en faisant un sacrifice qui pourrait les sauver tous les deux. Mais c’est, sans nul doute, Paul Raci qui est le meilleur des seconds rôles, Joe, qui dirige le refuge où Ruben est hébergé. Dans la vraie vie, Raci a grandi en tant que fils entendant de parents sourds. Ici, il exploite sa propre expérience dans le rôle de Joe, l’incarnation du proverbe selon lequel lorsque l’élève est prêt, le professeur apparaît. Il offre sa sagesse sans pour autant être réduit au rôle de sage. Au contraire, Joe a droit à des moments où il est en colère, négligé ou simplement frustré par Ruben. L’honnêteté de Joe, qui pousse Ruben à se réfugier dans le refuge, peut sembler choquante, mais elle permet au jeune musicien d’apprendre et de grandir en tant que personne. Le Joe de Raci parle doucement mais est dur d’esprit. Il fait preuve d’autorité et d’empathie, et évite les clichés des mentors à l’écran avec une apparente facilité. Sa nomination à l’Oscar du meilleur second rôle est tout aussi méritée que la place d’Ahmed dans la liste des acteurs principaux. Entre ce qu’Ahmed a appris et ce que Raci a vécu pour ce film, leurs scènes sont aussi magiques que magistrales.

Le réalisateur Darius Marder et toute l’équipe à ses côtés ont fait un travail exceptionnel, qui culmine dans l’une des fins les plus exquises et les plus poignantes de l’histoire du cinéma. Sound of Metal est un film sur la perte, mais en fin de compte, c’est une célébration de l’esprit. C’est une symphonie de sons et de silence, à la fois dévastatrice et pleine d’espoir, ancrée dans le remarquable virage d’Ahmed et dans l’ambition technique qui la sous-tend. Un « petit film » qui frappe très fort, au moins autant que Ruben sur sa batterie. Un bijou qui risque de vous submerger et que vous voudrez vraisemblablement faire connaître… du bouche à oreille en perspective, même quand plus rien ne se laisse entendre.

 

 

The Father… Ô temps, suspends ton vol !

En route vers les Oscars 2021

Après avoir vu sa pièce de théâtre, Le Père, de multiple fois récompensée (dont 3 Molières pour la France en 2014), Florian Zeller fait des débuts plus que prometteurs au cinéma en l’adaptant sur grand écran. The Father est un portrait profondément compatissant et troublant d’un homme souffrant de démence et perdant pied avec la réalité sous l’œil impuissant de sa fille. La machine à empathie du cinéma a rarement été utilisée de manière aussi bouleversante et l’industrie du cinéma ne s’y trompe pas puisque le film se retrouve avec six nominations pour la prochaine cérémonie des Oscars, le 26 avril, à Los Angeles, après avoir raflé deux prix ce dimanche passé lors de la 74e édition des Bafta, les César britanniques : ceux du meilleur scénario adapté et du meilleur acteur pour Anthony Hopkins.

Anthony a bientôt 80 ans. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer… Mais alors, qui est cet étranger sur lequel Anthony tombe dans son salon, et qui prétend être marié avec Anne depuis plus de dix ans ? Et pourquoi affirme-t-il avec conviction qu’ils sont chez eux, et non chez lui ? Anthony est-il en train de perdre la raison ? Pourtant, il reconnaît les lieux : il s’agit bien de son appartement, et la veille encore, Anne lui rappelait qu’elle avait divorcé… Et n’a-t-elle pas justement prévu de partir vivre à Paris ? Alors pourquoi affirme-t-elle maintenant qu’il n’en a jamais été question ? Quelque chose semble se tramer autour de lui, comme si le monde, par instant, avait cessé d’être logique. À moins que sa fille, et son nouveau compagnon, tentent de le faire passer pour un fou ? Ont-ils pour objectif de lui prendre son appartement ? Veulent-ils se débarrasser de lui ? Et où est Lucy, son autre fille ? Égaré dans un labyrinthe de questions sans réponse, Anthony tente désespérément de comprendre ce qui se passe autour de lui.

Les dernières années ont été marquées par des représentations cinématographiques poignantes de maladies liées à la vieillesse – Still Alice, l’Échapée belle, Nebraska, Amour,  sont peut-être les plus mémorables – mais aucune n’a, à mes yeux, atteint la beauté tragique de The Father qui raconte une histoire fascinante et illusoire sur les symptômes désorientants du vieillissement. Car ici, Florian Zeller trouve le moyen de nous immerger dans la perspective unique de cet homme, Anthony, qui perd tous ses repères. Sa confusion et son désespoir deviennent alors les nôtres. L’espace de quelques instants où la ligne temporelle devient elle-même confuse, nous vivons au rythme de sa paranoïa et de ses peurs qui sa confusion qui atteignent des niveaux hitchcockiens. Tout comme il est impossible de revenir en arrière, il est également impossible d’aller de l’avant. Anthony cherche sans cesse sa montre, la perd puis la retrouve, insistant sur son besoin de connaître l’heure. C’est une bizarrerie et un trait de caractère qui souligne notre confusion au fur et à mesure que l’histoire se déroule devant nos yeux, nous montrant Anthony se débattre avec les sables mouvants du temps et des souvenirs.

Le scénariste Christopher Hampton (Les Liaisons dangereuses, Reviens-moi) a été chargé de traduire la pièce de théâtre en un scénario en langue anglaise. Le résultat est un drame de la scène à l’écran qui se refuse à fonctionner selon une chronologie traditionnelle. Florian Zeller n’est pas seulement un superbe directeur de comédiens, mais il fait preuve d’un talent intrinsèque pour savoir comment raconter une histoire visuellement grâce à une utilisation sophistiquée des mouvements de caméra, du montage, du design sonore et de l’éclairage. Zeller est si malin qu’il fait en sorte que l’appartement du protagoniste devienne un personnage en soi, dans la mesure où l’on essaie de comprendre ce qu’il a de différent d’une scène à l’autre. Et, au final, nous sommes face à un chef-d’œuvre de structure, de narration et de performance. Le merveilleux montage – réalisé par Yorgos Lamprinos (Jusqu’à la garde, Un divan à Tunis, Avant que de tout perdre), modifie en un instant les paramètres physiques du monde d’Anthony. La proximité de la caméra et la photographie, signée par Ben Smithard (Downton Abbey, Le Dernier Vice-Roi des Indes, L’homme qui inventa Noël), nous plongent dans la perplexité et la rage du visage de Hopkins avec une incroyable force émotionnelle.

À 83 ans et après une carrière exceptionnelle, sir Anthony Hopkins a reconnu que ce film est « la plus belle aventure professionnelle qui lui soit arrivée ». Il est évidemment incontestable de reconnaitre ses multiples performances on ne peut plus brillantes sur scène, à l’écran et à la télévision, mais il n’est pas excessif de penser qu’il a fourni là peut-être son meilleur travail. Toujours à l’écran, on le voit et l’accompagne dans son effondrement, petit à petit, nuance par nuance, et c’est un exploit que peu d’acteurs pourraient réaliser. Par moments, il entre dans la pièce comme un Roi Lear écumant, et à d’autres instants, il trébuche comme un enfant à la recherche de son doudou. Il y a des moments d’euphorie, des moments de lucidité perspicace, des touches d’humour méchant, des accès de désespoir et des éclairs de colère profonde. Il est utile d’observer que l’acteur est aussi vieux que l’homme qu’il incarne. Dans une scène dans le cabinet d’un médecin, on demande à Anthony de confirmer sa date de naissance. « 31 décembre 1937 », répond-il. C’est la date de naissance réelle de Hopkins. Tous les seconds rôles sont également formidables, avec en particulier la grande Olivia Colman qui fait preuve d’une chaleur attachante.

Piégé dans un labyrinthe de miroirs déformants, The Father raconte le déclin d’un homme et en fait, par là-même, la définition d’une véritable descente aux enfers. À la fois mystère psychologique, drame déchirant et voyage émotionnel éprouvant, c’est une formidable étude de caractère, une dissertation émouvante sur le vieillissement et, à sa manière, un thriller parfaitement ficelé. Rendez-vous donc ce 26 avril pour la remise des statuettes mais surtout dans les salles au plus vite pour le voir ou le revoir à nouveau.

 

Nomadland… sur la route !

En route vers les Oscars 2021… Avec ce regard sur Nomadland, je vous propose une suite d’articles sur plusieurs films en lice pour les Oscars 2021. La 93ème cérémonie se déroulera le 25 avril, exceptionnellement pour cause de Pandémie à l’Union Station de Los Angeles et en duplex de Paris, deux sites avec liaisons satellitaires pour permettre aux nommés de recevoir leurs prix. Mais déjà s’est déroulée la cérémonie des Bafta, la cérémonie des récompenses britanniques du cinéma, ce dimanche 11 avril, depuis le Royal Albert Hall, à Londres. À deux semaines des Oscars, Nomadland de Chloé Zhao y a triomphé en récoltant quatre prix : meilleur réalisateur (Chloé Zhao), meilleur film, meilleure actrice (l’Américaine Frances McDormand) et meilleure photographie.

Avec 6 nominations, et après avoir déjà engrangé pas mal de récompenses dont le Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, deux prestigieux Golden Globes (meilleure réalisatrice et meilleur film) et ces 4 Baftas dimanche dernier, Nomadland est inévotablement l’un des grands favoris des Oscars 2021. Réalisé avec goût et tout le talent que l’on connait déjà à Chloé Zhao, et avec une Frances McDormand véritablement merveilleuse, ce film est passionnant et prend la forme d’un véritable témoignage obsédant sur la vie de ceux que la société a laissés derrière elle.

Après avoir tout perdu durant la crise économique mondiale de 2008, Fern, une sexagénaire, se lance dans un voyage à travers l’Ouest américain, vivant en tant que nomade des temps modernes dans une camionnette.

Nomadland est un film tout simplement beau et touchant : un film dépouillé, hybride magnifique entre le documentaire et la fiction, avec un profond puits de compassion en son cœur. En partie inspiré par le livre publié en 2017 par Jessica Bruder, « Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century », racontant ce nouveau phénomène, né du krach financier de 2008 : une génération de sexagénaires et de septuagénaires dont les pensions et les économies ont été anéanties, désormais incapables de s’offrir une retraite ou de garder une maison, sont poussés à vivre sur la route, à la recherche d’un travail saisonnier dans toute l’Amérique moyenne. Le film met ainsi en scène de nombreux nomades de la vie réelle, qui sont les compagnons et parfois les mentors de Fern au cours de son voyage. Le tableau de cette communauté qui cherche la grâce après avoir été ravagée par le capitalisme américain, et l’une des plus grandes réussites de Zhao dans ce long métrage.

C’est une œuvre étonnante, dans sa simplicité et sa profondeur. Elle s’inscrit comme héritier de l’esprit qui caractérise le néoréalisme italien. Cet impératif esthétique et moral, qui met l’accent sur l’ordinaire et le quotidien. En 1953, le critique et scénariste Cesare Zavattini écrivait à ce propos : « le désir impérieux du cinéma de voir, d’analyser, sa soif de réalité, est un acte d’hommage concret envers les autres, envers ce qui se passe et existe dans le monde. » Mais, comme il l’a également noté, un film devient « spectaculaire non pas par ses qualités exceptionnelles, mais par ses qualités normales ; il nous étonnera en montrant tant de choses qui se passent tous les jours sous nos yeux, des choses que nous n’avons jamais remarquées auparavant. » Et c’est précisément ce que fait le film de Zhao – il nous montre un monde qui existe en ce moment même et dont la plupart d’entre nous sont probablement totalement inconscients. Ou, si nous en sommes conscients, cette conscience est distante et académique ; c’est-à-dire que nous en avons connaissance, mais nous ne le connaissons pas véritablement. Le monde de Nomadland, comme le suggère le titre, est celui des Américains itinérants – des hommes et des femmes qui travaillent, vivent et fournissent une main-d’œuvre précieuse, mais qui restent délibérément sans attaches ni liens avec un foyer permanent. Ils se déplacent à travers le pays dans des camions, des fourgonnettes et des camping-cars, acceptant des emplois saisonniers là où ils se trouvent, puis déménagent lorsque les emplois se tarissent ou que l’envie de bouger leur prend. Ils ne sont pas des « sans-abri » à proprement parler, mais vivent plutôt dans leur véhicule, avec tous leurs biens à l’intérieur, voyageant d’un endroit à l’autre, un mode de vie qui remonte à des milliers d’années, mais qui, dans la culture et l’économie actuelles, est hélas devenu la manifestation d’un échec, de dislocation et de déconnexion. Le film de Zhao remet puissamment en question ces idées préconçues, en montrant que ce mode de vie, s’il n’est pas habituel selon les normes américaines typiques, a néanmoins sa propre culture, ses propres plaisirs, sa propre dignité.

Il n’y a pas de véritable globale dans Nomadland, mais plutôt une série de vignettes dans lesquelles Fern interagit avec divers personnages nomades, chacun d’entre eux apportant un éclairage et une réflexion sur cette vie choisie. Ses interactions les plus fréquentes sont avec un homme appelé Dave (David Strathairn, le seul autre acteur professionnel du film), un veuf qu’elle a rencontré et avec lequel elle développe un lien ténu. Un film plus conventionnel les conduirait inévitablement à se lancer dans une histoire d’amour sans lendemain, mais Nomadland n’est pas un film conventionnel et Zhao, suivant encore la tradition néoréaliste, n’est pas intéressé par les réponses faciles ou doucereusement rassurantes

Travaillant à nouveau avec le directeur de la photographie Joshua James Richards, qui a tourné ses deux précédents films, Zhao donne à Nomadland un aspect paradoxal, à la fois brut et parfois éthéré. Sa caméra filme des images d’une beauté saisissante. Mais, plutôt que de s’attarder sur sa seule valeur esthétique, Zhao utilise les grands espaces pour enrichir sa narration. Un choix visuel récurrent consiste, par exemple, à cadrer Fern en plans longs, afin qu’elle soit progressivement éclipsée par la profondeur du paysage et des structures spécifiques. Comme ce le moment où sa petite silhouette est confrontée à l’énormité d’une statue de dinosaure. Ce moment est caractéristique du motif visuel perpétuel qui évoque l’isolement de Fern dans le monde. Et puis il y a la camionnette… tout au long de son voyage, le van de Fern est un espace réconfortant qui atténue son isolement. Une personne qu’elle rencontre a d’ailleurs un tatouage sur le bras qui dit : « La maison, est-ce juste un mot ? Ou est-ce quelque chose que l’on porte en soi ? » Cette phrase laisse entendre que son véhicule est un motif visuel récurrent qui reflète la façon dont Fern transporte avec elle les souvenirs de son mari et prolonge sa loyauté indéfectible envers lui. Souvent, également, les paysages deviennent sombres, en particulier la ville abandonnée d’Empire dans la grisaille de l’hiver, mais les personnes qui les peuplent sont si intrigantes et attachantes et ont un tel sens de la réalité que le film conserve un sentiment de vie même lorsque tout semble désespérées.

Frances McDormand avait acheté les droits du roman et a approché Zhao pour réaliser le film après avoir vu son deuxième long métrage, The Rider (2017). Mariée au réalisateur Joel Coen, l’actrice est connue pour avoir incarné des personnages à la fois puissants et excentriques dans des films tels que Fargo (1996), Three Billboards – Les Panneaux de la vengeance (2017) ou This Must Be The Place (2011)… Mais cette fois-ci, MacDormand interprète son rôle totalement dépourvue de toute excentricité. Au lieu de cela, son jeu réservé et subtil exhale doucement l’angoisse tranquille qui se cache derrière un sourire courageux. Elle offre tout simplement une performance magnifique et nuancée dans le rôle de cette femme à la croisée des chemins, à la fin de sa vie. La plupart du temps, nous nous contentons de la regarder vaquer à ses diverses occupations, qu’il s’agisse des difficultés de vivre dans une petite camionnette, de travailler dans un centre de traitement des commandes d’Amazon ou de gérer une aire de camping-car. D’une justesse parfaite et sans ego, elle donne à son personnage les riches contours de quelqu’un que nous connaissons, mais qui reste à distance ; nous sommes amenés à découvrir certains des aspects les plus personnels de sa vie, et pourtant il y a quelque chose d’un peu impénétrable en elle parce qu’elle est précisément en train de devenir quelqu’un d’autre. Nous n’imaginons pas forcément que la vie puisse changer de façon aussi spectaculaire si tard dans la vie, mais la performance de McDormand nous montre comment cela, comme le film lui-même, peut être à la fois troublant et immensément beau.

Alors, bien sûr, un regard « croyant » sur ce film peut nous conduire à faire précisément un pas de plus et réfléchir à grand nombre de choses fondamentales de la foi. Ce qui nous fait être humain et ce qui nous relie à Dieu… ce sont les liens qui demeurent avec ceux que nous aimons, au-delà même du temps présent, et puis tous ceux qui se tissent avec les autres que nous croisons… sur la route de la Vie. Car, le texte biblique est bien clair sur le sujet et il est important de se rappeler que nous ne sommes que des pèlerins sur la terre, des nomades, nous aussi, en quelques sortes. En marche… Une marche qui peut ouvrir tellement le cœur, déployer tellement l’être intérieur de l’humain que je suis. La tradition chrétienne s’inscrit, en effet, dans une ancienne tradition israélite du pèlerinage, qui est de partir à la recherche de Dieu en désirant sa rencontre, en désirant écouter sa parole. Ce que Jésus appliquera dans sa vie et avec ceux qu’il entrainera à sa suite. Et nous pouvons en être nous aussi, aujourd’hui encore, comme Fern et tant d’autres… Je pense là aussi à ces deux disciples nomades sur le chemin d’Emmaüs. Ils croyaient peut-être avoir tout vu, tout compris, et s’en retournaient pourtant tout dépités… La route était lourde et brûlante, harassante et poussiéreuse… et puis il y avait le souvenir pénible des trois jours écoulés qui avaient vu mourir dans l’ignominie leur ami et maître. Ils ne savaient pas que ce routard, cet inconnu devenu compagnon allait leur révéler une autre route : celle de la Parole de Dieu.

Nomadland, un très grand film tout simplement, à voir pour nous laisser voir.

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