A DECOUVRIR ! Parole du cinéma

Cinéma : les films à ne pas manquer en octobre

The place, Billie, Drunk, Michel-Ange… Toute l’actualité ciné avec Jean-Luc Gadreau, journaliste et blogueur.

 

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NOUVEAU ! « Je confine en paraboles »

Chaque jour à 7h45 , pendant ce temps de confinement, je vous propose ma minute-vidéo « Je confine en parabole »… histoire de bien démarrer la journée.
Que celui qui a des oreilles…

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Adieu les cons… pour apprendre à dire : « Je t’aime ! »

Déjà trois ans qu’Albert Dupontel nous livrait sa redoutable adaptation cinématographique de l’œuvre de Pierre Lemaître Au Revoir Là-Haut, qui faisait déjà suite à cinq autres réalisations dont les, devenus classiques, Bernie, Enfermés dehors ou 9 mois ferme. C’est donc peu dire que de parler de bonheur et de hâte pour découvrir son nouveau film, Adieu les cons, qui sort ce mercredi 21 octobre sur les écrans, en pleine période où le cinéma peut tant offrir à nos esprits et nos âmes parfois perdus et en tout cas bien malmenés.

Lorsque Suze Trappet apprend à 43 ans qu’elle est sérieusement malade, elle décide de partir à la recherche de l’enfant qu’elle a été forcée d’abandonner quand elle avait 15 ans. Sa quête administrative va lui faire croiser JB, quinquagénaire en plein burn out, et M. Blin, archiviste aveugle d’un enthousiasme impressionnant. À eux trois, ils se lancent dans une quête aussi spectaculaire qu’improbable.

Avec Dupontel, c’est comme-ci la haute couture devenait une offre populaire et accessible au plus grand nombre. Comme-ci Chanel ou Gucci s’affichaient en supermarché au prix d’un 501 ou d’une robe Monoprix. Rendez-vous compte, pour le prix d’une simple place de cinéma (avec beaucoup d’offres intéressantes actuellement, qui plus est), vous entrez dans l’univers d’un très grand cinéaste, bourré d’idées originales, qui allie critique sociétale et humour décalé, grotesque, irrationnel, et acuité extrême de l’analyse de personnages et de situations. C’est aussi celui d’un professionnel qui sait s’entourer et choisir, non pas forcément les meilleurs (quel sens y-aurait-il de vouloir classer ?…) mais ceux qui sauront être et faire à ses côté pour le meilleur. Adieu les cons est l’expression même de tout ça. Un film d’1h27 (la durée fait sens… court, précis et terriblement efficace) qui se déroule comme une comédie mais où se joue un véritable drame. Une œuvre où chaque image, chaque plan, chaque son, chaque comédien et la multitude de techniciens hors-champ, joue son rôle et participe à nous faire du bien avec grâce et intelligence.

Dans Adieu les cons, on retrouve forcément les obsessions de l’acteur-réalisateur. C’est cette bataille contre le temps qui passe trop vite, c’est le poids des structures, du pouvoir, de l’autorité bête et méchante, ce sont ces choix qu’on nous impose mais aussi ceux que nous n’arrivons pas à manifester et qui nous bloquent et nous détruisent, ce sont ces peurs qui nous sclérosent… et puis c’est un tableau de maître où l’on découvre ceux que l’on ne voit pas ailleurs… des gueules brisées, des gens banals et bienveillants, des handicapés de la vie (qui ne doivent pas aller en prison ! J). C’est comme-ci, encore une fois, Dupontel invitait sur sa pellicule les mêmes qui se retrouvent finalement également invité au festin des noces de la parabole du Christ (dans Matthieu 22). Une parabole qui contient, faut-il le rappeler, l’offre gratuite de l’Évangile qui s’étend à tous les êtres humains sans distinction, mais qui rappelle également que l’acceptation de l’offre n’est pas sans conséquence.

Et des conséquences pour ses « héros », il y en a aussi dans Adieu les cons, heureuses et dramatiques car Dupontel ne fait pas dans le pathos. Il bouscule franchement nos émotions, nos bons sentiments. Il malmène nos gentilles intentions… Il se colle à la vie qui nous gratifie du sublime et de l’épouvantable, sans savoir pourquoi et comment parfois, sans maitriser tout mais malgré-tout en choisissant.

Je pourrai encore bien sûr vous dire que Virgine Effira est sublime et tellement juste dans son interprétation. Qu’Albert est terriblement touchant. Que Berroyer, Ughetto ou Nicolas Marié percent l’écran et que Marilou Aussilloux (à voir aussi actuellement dans La Révolution sur Netflix), pendant ses quelques minutes est d’une beauté rare. Je pourrai aussi souligner la qualité de la photo du chef-opérateur Alexis Kavyrchine qui touche au sublime. Je pourrai faire des comparatifs élogieux et tout à fait légitimes avec d’autres réalisateurs comme Jean-Pierre Jeunet ou Terry Gilliam… je pourrai encore et encore…

Mais je préfère m’arrêter là et vous dire tout simplement que toute la poésie, la délicatesse, l’audace et le talent qui débordent d’Adieu les cons ne pourront hélas vous faire le moindre bien si vous passez à côté et que vous ne décidez pas de prendre cette heure trente pour vous poser, regarder et… sans aucun doute, apprendre un peu plus à aimer.

 

Michel-Ange… saisissant portrait d’une divine canaille 

C’est un maître du cinéma russe, Andreï Konchalovski, qui tourne sa caméra vers un pan de vie de celle d’un autre maître, italien en l’occurrence, le grand Michel-Ange. Cinéaste soucieux du cadre et de la lumière, il trouve là une belle occasion de travailler sur  l’esthétisme tout en nous interrogeant sur une question souvent au cœur de son œuvre, celle  des rapports de l’artiste avec le pouvoir.

Florence, début du XVIème siècle. Même s’il est considéré comme un génie par ses contemporains, Michelangelo Buonarroti est réduit à la pauvreté après l’éprouvant chantier du plafond de la chapelle Sixtine. Lorsque son commanditaire – et chef de la famille Della Rovere – le pape Jules II meurt, Michel-Ange devient obsédé par l’idée de trouver le meilleur marbre pour terminer son tombeau. La loyauté de l’artiste est mise à rude épreuve lorsque le pape Léon X, de la famille rivale des Médicis, accède à la papauté et lui ordonne de réaliser la façade de la basilique San Lorenzo. Forcé de mentir pour conserver les faveurs des deux familles, Michel-Ange est progressivement tourmenté par la suspicion et des hallucinations qui le mènent à questionner sa morale et son art.

C’est un portrait fascinant d’un artiste qui lutte pour survivre, somptueusement tourné, que nous livre Andreï Konchalovsky, qui montre qu’à 82 ans, il n’a rien perdu de sa capacité à surprendre. Né en 1937 dans une famille d’artistes (fils du célèbre poète communiste Sergey Mikhalkov et frère aîné d’un cinéaste primé à l’Académie, Nikita Mikhalkov), Andrei Sergeyevich Mikhalkov-Konchalovsky compte parmi les principaux réalisateurs russes de sa génération. Après avoir affirmé sa volonté de ne pas faire un biopic traditionnel, Konchalovsky tient parole, livrant une approche presque révisionniste d’un Michel-Ange présenté comme une divine canaille, un génie sauvage quasi dément, qui plonge et plonge encore, tourmenté par ses échecs apparents et ses démons intérieurs. 

Konchalovsky et la co-écrivaine Elena Kiseleva se concentrent sur la période de la carrière du maître de la Renaissance où il essayait de jongler, ou plutôt de manœuvrer entre les exigences conflictuelles de deux dynasties en guerre. Le film dévoile ainsi le lien profond entre la rivalité constante qui existait au sein des pouvoirs politico-religieux et les artistes au service des caprices des vainqueurs temporaires. Michel-Ange est un regard sur une histoire sinistre et sur la vie réelle de personnages pris au piège de manipulations et de conflits de domination ; c’est une image brute – et souvent cruelle – de villes noyées dans le mensonge et dans l’insalubrité de le leurs rues.

Avec ses joues crevassées et sa barbe noire pointue, Alberto Testoni a les traits caractéristiques du maître florentin, tandis que ses yeux flamboyants confèrent à son personnage un aspect inquiétant, façon Raspoutine. C’est un génie résolument abattu, mal entretenu, sale, et profondément ambigu qui s’indigne d’un côté avec rage de créer « toute cette beauté pour des proxénètes, des tyrans et des assassins », mais qui empoche complaisamment des fortunes de ces mêmes individus avec guère d’honnêteté…  Michel-Ange raconte ainsi l’histoire d’un homme qui a en fait terriblement peur de la pauvreté. Un être pétri de paradoxes… fier mais profondément anxieux, dur mais avec un cœur bienveillant, fort mais se sentant si souvent impuissant. Nous voyons se dessiner Michel-Ange comme un homme au don inexplicable et à l’ambition avisée, un génie animé par la cupidité et le désir compréhensible de rester le meilleur à une époque où la renommée de Léonard de Vinci s’étend amplement, tandis que Pinturicchio, Pietro Perugino et surtout Raffaello, attirent aussi de nombreux regards. Rome et Florence sont alors deux réalités auxquelles Michel-Ange ne pouvait pas échapper, jouant dans le dos de ses collègues rivaux, car l’artiste se savait le meilleur de tous et ne voulait pas cesser de le montrer. L’orgueil et l’avarice sont clairement ces péchés qui le conduisent aux confins de la folie.  Ces mêmes vices sont mis en évidence par Dante Alighieri, le poète du XIVe siècle, dans L’Enfer, la première partie de sa Divine Comédie que Michel-Ange connaissait par cœur et qui l’obsédait. Autre obsession très différente… les blocs de marbre des Alpes Apuanes. Ce matériau si précieux, sur lequel Konchalovsky se concentre métaphoriquement en racontant la sueur et la fatigue de l’extraction du fameux bloc unique, appelé « le monstre » par les courageux carriéristes de Carrare. 

Tourments, audace, talent et folie accompagnent le film, qui trace un panorama brut et dur de l’Italie de la Renaissance, celle d’une société terriblement corrompue, pétrie de misérabilisme dans les relations humaines et professionnelles que le réalisateur russe n’épargne pas au public. Michel-Ange est détesté et adulé dans les rues des villes toscanes entre bagarres, meurtres violence, sexe et saleté, mais, pour l’estime de sa grandeur, entre merveilles et échecs, il parvient tout de même à créer de véritables chefs-d’œuvre. Des œuvres imposantes qui défilent rapidement en toute fin du film, comme pour indiquer que le processus de réalisation a suffi à expliquer sa grandeur, se concluant par le « David », le « Moïse » et la « Pitié » que cette « divine canaille » a laissés comme traces d’une œuvre quasi parfaite, touchée par la grâce, mais faite de mains sales et de folie.

 

Drunk… jusqu’à la lie !

Réunissant les talents du comédien Mads Mikkelsen et du réalisateur Thomas Vinterberg Drunk prend nos idées préconçues à l’égard des drames de la dépendance et les subvertit habilement. Ce film danois propose l’une des représentations les plus authentiques de l’alcoolisme vue à l’écran, en la construisant sur un fil narratif extrêmement tendu entre comédie et tragédie.

Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle.

Cannes 2012… ma première expérience au sein d’un Jury œcuménique et le sacre de La Chasse, prix de notre jury et prix d’interprétation masculine pour Mads Mikkelsen pour son rôle d’instituteur injustement accusé de pédophilie. Un vrai coup de cœur personnel qui confirme mon appréciation du cinéma de Thomas Vintenberg et surtout une admiration profonde pour l’acteur danois. Alors, c’est avec une prédisposition extrêmement favorable que j’ai pu découvrir leur nouveau film commun, Drunk, sorti cette semaine. Et… dans le mille !

Une chose que je semble aimer dans cette collaboration est la façon dont Vinterberg insère ses personnages que l’on pourrait qualifier de « normaux », pourrait-on dire « banals », dans une situation qui fait que leur vie bascule brutalement et devient incontrôlable tout en conservant un rythme suffisamment convaincant et divertissant pour un long métrage. Cet incontrôlable dont, parfois, peut ressortir du bien, dira Vintenberg dans une interview accordée au Point. Citant le philosophe Kierkegaard, comme déjà dans l’introduction du film, il ajoute : « Si vous ne vous permettez pas de perdre le contrôle, vous vous perdez vous-même ». Une véritable tragédie en soit qui produit du grand cinéma… avec les caractéristiques spécifiques également, issues du cinéma danois, qui confèrent une atmosphère différente et terriblement savoureuse. Et dans ce type de situations, il faut l’avouer, Mikkelsen est phénoménal encore et encore et il livre même ici sans doute l’une de ses plus impressionnantes prestations. L’acteur est convaincant à peu près partout, mais la façon dont il joue Martin, ce personnage de professeur « moyen » vous faisant comprendre tout de suite d’où il vient, pour ensuite voir où le changement entre en jeu, est vraiment impressionnante. Une interprétation brute et engagée, où les expressions de son visage parlent presque plus que n’importe quel discours !

Drunk est un film sur la confrontation avec soi-même. Selon Vinterberg, un premier pas vers un « autre cycle » de la vie (Another round est d’ailleurs le titre choisi dans sa version américaine) consiste à se confronter à soi-même et à échapper au déni qui masque sa propre existence comme une sorte de défaut, une question de fait. Et plutôt que de choisir de dépeindre comment l’alcool détruit la vie de ces hommes, Vinterberg s’intéresse davantage à la façon dont leur sobriété ultérieure, associée à l’étincelle qu’ils ont tous ressentie en buvant, travaille à révéler ce que chacun d’eux a refusé de confronter. Ce film propose ainsi une image extrêmement engageante sur le courage qu’il faut pour être vraiment sobre et agit tout en subtilité, n’oubliant jamais de nous saisir par l’émotion.

Une autre qualité de Drunk se situe dans le fait que Vinterberg s’abstient de juger ses protagonistes. Il ne se contente jamais non plus de vérités simplistes. Le voyage de Martin n’est absolument pas une succession de hauts et de bas, mais plutôt un mélange de libération et d’inhibitions rabougries où l’alcool n’est jamais loin. Le réalisateur le sait… il raconte là une histoire profondément personnelle : celle de ces quatre amis qui décident qu’il vaut mieux s’aliéner ensemble que de s’éteindre seul. Au fond, peut-être, le récit d’un « beau » suicide… au cœur de la quarantaine et des défis qui se présentent dans ce moment charnière masculin.

Un film saisissant où tous les éléments cinématographiques participent avec brio à fournir une sublime ambiance générale. Il y a bien évidemment le jeu des acteurs déjà évoqué avec Mikkelsen, mais qui touche la totalité du casting, un travail minutieux de l’image, de la photographie, des cadrages… et un brillant travail sonore où une importance toute particulière est donnée au liquide qui devient à la fois le fil conducteur mais aussi le « personnage principal » et omniprésent. Que ce soit dans la discrétion ou, au contraire, dans l’abondance, que ce soient au-travers de quelques gouttes au coin des lèvres ou quand l’alcool coule à flot pour remplir les verres… mais aussi jusque dans le bruit des vagues… on le voit et on l’entend ! Ce qui, par exemple, est perçu comme le son d’un glaçon sur un verre (symbole d’élégance et de raffinement) qui accompagne la séquence initiale, finira par se fondre dans la laideur absolue de l’amusement destructeur dans la dernière séquence du film, que l’on pourrait sans doute associer indirectement au traitement du corps du Joker (Todd Philips, 2019) comme leader révolutionnaire. Tout cela participe clairement à l’effet saisissant que produit ce film.

Alors finalement, la question qui peut se poser sans doute, c’est : doit-on considérer Drunk comme une incitation à l’alcoolisme ou, inversement, comme une fable morale contre les excès de l’alcool ? Et là, je rejoindrai l’avis même de Vintenberg. Tout dépend de votre interprétation ! C’était déjà ce qui apparaissait à la fin de La Chasse : qui était l’auteur du coup de feu contre le personnage joué par Mads ? Un film qui ouvre à la liberté, et en particulier celle de l’interprétation. Le réalisateur danois est tout sauf un cinéaste de la morale et il le refuse d’ailleurs catégoriquement. Dans sa perspective, Drunk est une célébration de la vie. On peut d’ailleurs évoquer ici que quatre jours après le début du tournage, Vintenberg a perdu tragiquement sa fille dans un accident de voiture. Alors qu’il faisait un film sur une forme de catastrophe, sa propre vie en est devenue une… autrement. La célébration de la vie était donc déjà une thématique importante, mais il a pu ajouter ici et là quelques lignes de dialogue, quelques silences, pour injecter au film une nouvelle signification. Alors, sans doute aussi, pour certains Drunk sera à leurs yeux une tragédie qui a vertu d’avertissement. Et c’est là tout le miracle du cinéma : suggérer les choses et si le film est bon, le laisser perdurer dans l’esprit du public, qui continuera son propre récit après la projection en remplissant les blancs avec leur propre imagination, comme lorsqu’on imagine ce qu’il se passe entre deux cases d’une bande dessinée. À chacun de voir avec sa propre histoire, ses yeux, et surtout avec son cœur. Mais surtout… un film à aller voir !

 

Yalda, la nuit du pardon… ne zappez pas !

Ce n’est pas dans l’humour d’un Tribunal des flagrants délires mais c’est dans l’effroi dramatique d’un tribunal populaire iranien télévisé que nous plonge Yalda, la nuit du pardon sorti ce mercredi sur les écrans français, après avoir reçu le grand prix du jury du cinéma mondial au festival du film de Sundance 2020. Une œuvre extrêmement puissante qui est en plus un saisissant portrait de femmes.

Iran, de nos jours. Maryam, 22 ans, tue accidentellement son mari Nasser, 65 ans. Elle est condamnée à mort. La seule personne qui puisse la sauver est Mona, la fille de Nasser. Il suffirait que Mona accepte de pardonner Maryam en direct devant des millions de spectateurs, lors d’une émission de télé-réalité. En Iran cette émission existe, elle a inspiré cette fiction.

Le paradoxe de la télé-réalité a toujours été qu’elle n’a pas grand chose à voir avec le réel précisément. Au contraire, son objectif premier serait plutôt de savoir où se situe la limite entre performance et authenticité, et les films sur la télé-réalité explorent fréquemment cette dichotomie. Comment, par exemple, Katniss Everdeen s’efforce de tromper son public dans la franchise Hunger Games en lui vendant une version d’elle-même et de sa relation avec Peeta Mellark. On peut penser aussi doute existentiel dont souffre le personnage interprété par Jim Carrey dans The Truman Show lorsqu’il apprend que sa vie entière a été télévisée. Quels choix faites-vous différemment quand vous savez que vous êtes l’objet d’un examen minutieux et sans fin ? Comment préserver votre identité lorsque vous êtes confronté à un jugement décisif ? Telles sont, en quelques sortes, certaines des profondes questions abordées par Yalda, la nuit du pardon du cinéaste iranien Massoud Bakhshi, dans un environnement très particulier. Car c’est à une forme de tribunal populaire iranien que nous sommes conviés… mais transporté sur le plateau d’une émission de télé-réalité. Se déroulant pendant une fête iranienne qui met l’accent sur la renaissance spirituelle et le pardon, Yalda suit une jeune femme qui hésite entre défendre ses choix et mendier sa vie. Avec des personnages féminins issus de tous les coins de la société iranienne, la représentation de la féminité – mère, fille, sœur, alliée du gouvernement, sceptique – reflète une culture dans laquelle l’ »apparence scénique » et la réalité sont profondément imbriquées.

Filmé sous forme de huis clos, le film se déroule pendant toute une nuit, en référence à Yalda, cette fête qui marque le début de l’hiver et la nuit la plus longue de l’année. La célébration du solstice d’hiver a ses racines dans la religion zoroastrienne, et son observance se poursuit jusqu’à ce jour, bien que l’Islam chiite se soit implanté en Iran au 15ème siècle. Le nom de Yalda est un mot syriaque (langue ancienne sémitique proche de l’araméen) qui signifie littéralement « naissance » et qui ferait référence à l’arrivée dans l’empire Sassanide des chrétiens persécutés par l’empire romain. Yalda, c’est la victoire de la lumière sur les ténèbres : on rend hommage à Mithra, la divinité zoroastrienne du feu et du soleil, en mangeant des fruits au cœur rouge (grenades, pastèques conservées précieusement depuis l’été) et en lisant des poèmes de Hafez. La fête est censée être une célébration, mais ici, cette joie est vite éclipsée : on suit minute par minute le sort d’une jeune femme, Maryam, invitée de l’émission de divertissement le Plaisir du pardon. Se déroulant donc cette nuit définie aussi comme la nuit « la plus longue et la plus sombre » de l’année, le destin en équilibre au cœur du film n’est pas sans rappeler la nuit de vérité et de jugement décrite dans la pièce d’Ariel Dorfman, Death and the Maiden, adaptée par Roman Polanski en 1994.

Les possibilités morbides de la télé-réalité ont été maintes fois exploitées et imaginées depuis bien longtemps. Bertrand Tavernier a dépeint un avenir où, l’humanité n’étant plus sujette à la maladie mentale, une femme jouée par Romy Schneider mourant d’un cancer est secrètement enregistrée par Harvey Keitel pour une émission de télévision. Plus risible est le téléfilm de Tommy Lee Wallace de 1994 (dont l’action se déroule en 1999) dans lequel Sean Young tente d’empêcher la diffusion de l’exécution d’un condamné à mort. Bakhshi concocte lui quelque chose d’un peu plus contemporain, avec un concept de télévision plus que plausible puisqu’existant en Iran. 

La comédienne Sadaf Asgari dans le rôle dramatique de Maryam se présente comme une victime des circonstances, une jeune femme dont les accès d’émotion incontrôlables menacent de ruiner ses chances de rédemption mais semblent, par là-même, lui assurer pourtant une audience télévisuelle incroyablement forte. Elle est juxtaposée à Mona, une femme très froide et intransigeante, jouée par l’excellente Behnaz Jafari, récemment vu dans Trois visages, de Jafar Panahi. C’est dans ce duo d’opposition que se mêle l’intensité dramatique du film. Un face-à-face intense, où la tension ne cesse de croitre, le tout entrecoupés de chansons sirupeuses et de lectures religieuses, sous les yeux d’un producteur avide de sensationnel. Mona n’a aucun désir de pardonner et de gracier Maryam, mais cela lui permettrai de recevoir une somme considérable, le « prix du sang », assez pour quitter le pays et recommencer à zéro. Mais le pardon, comme la vengeance, est une épée à double tranchant, et Bakhshi positionne son final de manière à ouvrir plus largement. On peut repenser ici aux mots de Mark Twain, écrivain, essayiste et humoriste américain « le pardon est le parfum que la violette répand sur le talon qui l’a écrasé », une pensée qui tente à renforcer les envies répétées chez Mona de voir combien « le pardon est beau » alors que le spectacle avance – elle n’est bien sur pourtant pas là pour célébrer la beauté de l’altruisme. Mais ici, le pardon est une carotte alléchante et paradoxalement nocive, aussi tordue et socialement souillée que le précipice opposé auquel Maryam fait face – et c’est cette intersection surprenante qui fait de Yalda un sujet passionnant. Enfin, La force de Yalda, la nuit du pardon est d’avoir circonscrit le récit à la durée de l’émission. Ainsi il nous place tous finalement, avec une certaine intelligence et du savoir-faire cinématographique, dans une position similaire à celle des téléspectateurs du show télévisé, qui sont appelés à se prononcer par SMS : celle de devoir juger les parties en présence, ces personnages décrits exclusivement, à l’antenne comme en dehors, du point de vue de leur moralité ou absence de moralité, et non dans la perspective d’en finir précisément avec cette manière de faire.

Le cinéma iranien d’aujourd’hui est vraiment séduisant par une forme de puissance qui touche à la liberté. Par le divertissement, il ose révéler des drames que vit un peuple aujourd’hui encore mais par là-même, sous forme parabolique, éveille tout autant nos consciences à des risques auxquels nous aussi nous sommes confrontés. Yalda, la nuit du pardon en est un bien bel exemple !

 

Billie… tragique et bouleversant

« Que Dieu bénisse l’enfant qui s’en sort tout seul » chantait Billie Holiday ou Eleanora Fagan de son vrai nom… mais hélas ce ne fut pas vraiment le cas pour elle… qui ne s’en est finalement pas vraiment si bien sortie. Un destin tragique fait de gloire et de déchéance. C’est ce que nous raconte BILLIE, le superbe film documentaire sorti ce mercredi dans les salles.

BILLIE HOLIDAY est l’une des plus grandes voix de tous les temps. Elle fut la première icône de la protestation contre le racisme ce qui lui a valu de puissants ennemis. A la fin des années 1960, la journaliste Linda Lipnack Kuehl commence une biographie officielle de l’artiste. Elle recueille 200 heures de témoignages incroyables : Charles Mingus, Tony Bennett, Sylvia Syms, Count Basie, ses amants, ses avocats, ses proxénètes et même les agents du FBI qui l’ont arrêtée… Mais le livre de Linda n’a jamais été terminé et les bandes sont restées inédites… jusqu’à présent. BILLIE est l’histoire de la chanteuse qui a changé le visage de la musique américaine et de la journaliste qui est morte en essayant de raconter l’histoire de Lady telle qu’elle était.

C’est un véritable trésor d’entretiens audio réalisés dans les années 1970 qui constitue la base d’un documentaire passionnant sur celle qui incarne sans doute le mieux le jazz vocal féminin. Outre les extraits de films personnels et quelques passages télévisés ou concerts de la défunte star, la bande-son du documentaire de James Erskine est presque entièrement constituée de témoignages audio inédits de ceux qui ont réellement connu Billie. Des entretiens réalisés par Linda Lipnack Kuehl, une journaliste, qui avait consacré sa vie, durant la décade précédant sa mort (son corps a été découvert au matin du 6 février 1978 dans une rue de Washington D.C., une mort brutale et suspecte par défenestration), à retracer la véritable histoire de la légendaire chanteuse Billie Holiday. 

Tony Bennett est peut-être le seul homme dans ces cassettes minutieusement récupérées qui soit encore au pays des vivants ; parmi les autres personnes interrogées, on trouve des amis de Lady Day, des parents, des compagnons de cellule, des musiciens bien sûr… mais même, croyez-le ou non, un officier qui l’a arrêtée lors d’une de ses fameuses descentes de police pour trafic de drogue, et également un proxénète qui l’a poussée à se prostituer alors qu’elle était adolescente. Tous ces témoignages francs et directs ressemblent à des dialogues d’un vieux film noir oublié dont l’enquêteur rassemblerait les pièces d’un meurtre mystérieux. La mort tragique d’Holiday n’est peut-être pas un si grand puzzle à résoudre finalement, mais il est terriblement fascinant d’écouter le son de tous ces discours posthumes qui émeuvent ou nous font frissonner.

Car il y a de quoi, tel l’itinéraire de la star ressemble, malgré la gloire, davantage à celui d’un train fantôme qu’à une ballade en décapotable sur la côte adriatique. Tout ceux qui se sont intéressés un tant soit peu à l’histoire de Billie Holiday savent que tout n’a pas été rose, mais ce qui nous est raconté ici nous plonge au cœur de l’horreur. Celle d’une vie pas comme les autres certes, mais celle aussi d’une certaine Amérique souvent racontée dans de jolies fictions mais qui là prend la valeur d’un véritable document. Si Billie avait une forte tendance au masochisme, comme l’attestent ses amis, on arrive très vite à la conviction que sa vie s’est inscrite dans l’ordre naturel des choses, ayant été violée alors qu’elle était pré-adolescente et ayant commencé à faire ensuite des passes dès l’âge de 13 ans. Heureusement, tout le monde n’en a pas profité lorsqu’elle est devenue une star des années 30 et une superstar des années 40 et 50. « Je n’ai jamais couché avec Billie », dit ainsi fièrement John Hammond, le légendaire producteur-exécutif à qui l’on doit sa découverte, comme si c’était une noblesse presque inimaginable. Ajoutez à cela la pauvreté, le racisme, une violence terrible de son entourage et sa descente dans les drogues dures, le vrai mystère pourrait être de savoir comment elle n’a pas craqué des décennies plus tôt.

Enfin et surtout quand même, comment ne pas évoquer l’aspect musical de Billie, car l’une des grandes réussites du projet est d’avoir su égrener tout au long de cette heure et demie quelques unes des plus belles chansons de l’artiste. Un voix incroyable, qui touche au plus profond des tripes. Un feeling toujours immense pour interpréter des textes qui ont la particularité de raconter, en quelques sortes, sa propre vie. Et James Erskine a su justement, avec intelligence, placer chaque chanson là où il faut, faisant écho indirectement aux commentaires audio et aux événements racontés. Comment ne pas avoir ainsi la chair de poule avec la version terrible de Strange Fruit ? Cette chanson évoquée ici comme « un cri primal contre l’histoire sanglante de l’Amérique blanche », illustrée de surcroit de photos bouleversantes et qui fera d’elle une véritable icône de la lutte anti-ségrégation raciale aux États-Unis. Comment ne pas souffrir avec Lady Day quand on l’entend interpréter My Man et que les témoignages racontent les coups et les abus subits ?

Billie est un documentaire fouillé et franchement passionnant. Un portrait brut, émotionnel et furieusement honnête, d’une femme extrêmement attachante malgré ses errances, d’une femme noire au cœur d’une ségrégation raciale innommable, d’une artiste écorchée vive qui a su laisser son empreinte dans l’histoire de la musique comme peu ont pu le faire.

 

Adieu les cons… pour apprendre à dire : « Je t’aime ! »

Déjà trois ans qu’Albert Dupontel nous livrait sa redoutable adaptation cinématographique de l’œuvre de Pierre Lemaître Au Revoir Là-Haut, qui faisait déjà suite à cinq autres réalisations dont les, devenus classiques, Bernie, Enfermés dehors ou 9 mois ferme. C’est donc peu dire que de parler de bonheur et de hâte pour découvrir son nouveau film, Adieu les cons, qui sort ce mercredi 21 octobre sur les écrans, en pleine période où le cinéma peut tant offrir à nos esprits et nos âmes parfois perdus et en tout cas bien malmenés.

Lorsque Suze Trappet apprend à 43 ans qu’elle est sérieusement malade, elle décide de partir à la recherche de l’enfant qu’elle a été forcée d’abandonner quand elle avait 15 ans. Sa quête administrative va lui faire croiser JB, quinquagénaire en plein burn out, et M. Blin, archiviste aveugle d’un enthousiasme impressionnant. À eux trois, ils se lancent dans une quête aussi spectaculaire qu’improbable.

Avec Dupontel, c’est comme-ci la haute couture devenait une offre populaire et accessible au plus grand nombre. Comme-ci Chanel ou Gucci s’affichaient en supermarché au prix d’un 501 ou d’une robe Monoprix. Rendez-vous compte, pour le prix d’une simple place de cinéma (avec beaucoup d’offres intéressantes actuellement, qui plus est), vous entrez dans l’univers d’un très grand cinéaste, bourré d’idées originales, qui allie critique sociétale et humour décalé, grotesque, irrationnel, et acuité extrême de l’analyse de personnages et de situations. C’est aussi celui d’un professionnel qui sait s’entourer et choisir, non pas forcément les meilleurs (quel sens y-aurait-il de vouloir classer ?…) mais ceux qui sauront être et faire à ses côté pour le meilleur. Adieu les cons est l’expression même de tout ça. Un film d’1h27 (la durée fait sens… court, précis et terriblement efficace) qui se déroule comme une comédie mais où se joue un véritable drame. Une œuvre où chaque image, chaque plan, chaque son, chaque comédien et la multitude de techniciens hors-champ, joue son rôle et participe à nous faire du bien avec grâce et intelligence.

Dans Adieu les cons, on retrouve forcément les obsessions de l’acteur-réalisateur. C’est cette bataille contre le temps qui passe trop vite, c’est le poids des structures, du pouvoir, de l’autorité bête et méchante, ce sont ces choix qu’on nous impose mais aussi ceux que nous n’arrivons pas à manifester et qui nous bloquent et nous détruisent, ce sont ces peurs qui nous sclérosent… et puis c’est un tableau de maître où l’on découvre ceux que l’on ne voit pas ailleurs… des gueules brisées, des gens banals et bienveillants, des handicapés de la vie (qui ne doivent pas aller en prison ! J). C’est comme-ci, encore une fois, Dupontel invitait sur sa pellicule les mêmes qui se retrouvent finalement également invité au festin des noces de la parabole du Christ (dans Matthieu 22). Une parabole qui contient, faut-il le rappeler, l’offre gratuite de l’Évangile qui s’étend à tous les êtres humains sans distinction, mais qui rappelle également que l’acceptation de l’offre n’est pas sans conséquence.

Et des conséquences pour ses « héros », il y en a aussi dans Adieu les cons, heureuses et dramatiques car Dupontel ne fait pas dans le pathos. Il bouscule franchement nos émotions, nos bons sentiments. Il malmène nos gentilles intentions… Il se colle à la vie qui nous gratifie du sublime et de l’épouvantable, sans savoir pourquoi et comment parfois, sans maitriser tout mais malgré-tout en choisissant.

Je pourrai encore bien sûr vous dire que Virgine Effira est sublime et tellement juste dans son interprétation. Qu’Albert est terriblement touchant. Que Berroyer, Ughetto ou Nicolas Marié percent l’écran et que Marilou Aussilloux (à voir aussi actuellement dans La Révolution sur Netflix), pendant ses quelques minutes est d’une beauté rare. Je pourrai aussi souligner la qualité de la photo du chef-opérateur Alexis Kavyrchine qui touche au sublime. Je pourrai faire des comparatifs élogieux et tout à fait légitimes avec d’autres réalisateurs comme Jean-Pierre Jeunet ou Terry Gilliam… je pourrai encore et encore…

Mais je préfère m’arrêter là et vous dire tout simplement que toute la poésie, la délicatesse, l’audace et le talent qui débordent d’Adieu les cons ne pourront hélas vous faire le moindre bien si vous passez à côté et que vous ne décidez pas de prendre cette heure trente pour vous poser, regarder et… sans aucun doute, apprendre un peu plus à aimer.

 

Michel-Ange… saisissant portrait d’une divine canaille 

C’est un maître du cinéma russe, Andreï Konchalovski, qui tourne sa caméra vers un pan de vie de celle d’un autre maître, italien en l’occurrence, le grand Michel-Ange. Cinéaste soucieux du cadre et de la lumière, il trouve là une belle occasion de travailler sur  l’esthétisme tout en nous interrogeant sur une question souvent au cœur de son œuvre, celle  des rapports de l’artiste avec le pouvoir.

Florence, début du XVIème siècle. Même s’il est considéré comme un génie par ses contemporains, Michelangelo Buonarroti est réduit à la pauvreté après l’éprouvant chantier du plafond de la chapelle Sixtine. Lorsque son commanditaire – et chef de la famille Della Rovere – le pape Jules II meurt, Michel-Ange devient obsédé par l’idée de trouver le meilleur marbre pour terminer son tombeau. La loyauté de l’artiste est mise à rude épreuve lorsque le pape Léon X, de la famille rivale des Médicis, accède à la papauté et lui ordonne de réaliser la façade de la basilique San Lorenzo. Forcé de mentir pour conserver les faveurs des deux familles, Michel-Ange est progressivement tourmenté par la suspicion et des hallucinations qui le mènent à questionner sa morale et son art.

C’est un portrait fascinant d’un artiste qui lutte pour survivre, somptueusement tourné, que nous livre Andreï Konchalovsky, qui montre qu’à 82 ans, il n’a rien perdu de sa capacité à surprendre. Né en 1937 dans une famille d’artistes (fils du célèbre poète communiste Sergey Mikhalkov et frère aîné d’un cinéaste primé à l’Académie, Nikita Mikhalkov), Andrei Sergeyevich Mikhalkov-Konchalovsky compte parmi les principaux réalisateurs russes de sa génération. Après avoir affirmé sa volonté de ne pas faire un biopic traditionnel, Konchalovsky tient parole, livrant une approche presque révisionniste d’un Michel-Ange présenté comme une divine canaille, un génie sauvage quasi dément, qui plonge et plonge encore, tourmenté par ses échecs apparents et ses démons intérieurs. 

Konchalovsky et la co-écrivaine Elena Kiseleva se concentrent sur la période de la carrière du maître de la Renaissance où il essayait de jongler, ou plutôt de manœuvrer entre les exigences conflictuelles de deux dynasties en guerre. Le film dévoile ainsi le lien profond entre la rivalité constante qui existait au sein des pouvoirs politico-religieux et les artistes au service des caprices des vainqueurs temporaires. Michel-Ange est un regard sur une histoire sinistre et sur la vie réelle de personnages pris au piège de manipulations et de conflits de domination ; c’est une image brute – et souvent cruelle – de villes noyées dans le mensonge et dans l’insalubrité de le leurs rues.

Avec ses joues crevassées et sa barbe noire pointue, Alberto Testoni a les traits caractéristiques du maître florentin, tandis que ses yeux flamboyants confèrent à son personnage un aspect inquiétant, façon Raspoutine. C’est un génie résolument abattu, mal entretenu, sale, et profondément ambigu qui s’indigne d’un côté avec rage de créer « toute cette beauté pour des proxénètes, des tyrans et des assassins », mais qui empoche complaisamment des fortunes de ces mêmes individus avec guère d’honnêteté…  Michel-Ange raconte ainsi l’histoire d’un homme qui a en fait terriblement peur de la pauvreté. Un être pétri de paradoxes… fier mais profondément anxieux, dur mais avec un cœur bienveillant, fort mais se sentant si souvent impuissant. Nous voyons se dessiner Michel-Ange comme un homme au don inexplicable et à l’ambition avisée, un génie animé par la cupidité et le désir compréhensible de rester le meilleur à une époque où la renommée de Léonard de Vinci s’étend amplement, tandis que Pinturicchio, Pietro Perugino et surtout Raffaello, attirent aussi de nombreux regards. Rome et Florence sont alors deux réalités auxquelles Michel-Ange ne pouvait pas échapper, jouant dans le dos de ses collègues rivaux, car l’artiste se savait le meilleur de tous et ne voulait pas cesser de le montrer. L’orgueil et l’avarice sont clairement ces péchés qui le conduisent aux confins de la folie.  Ces mêmes vices sont mis en évidence par Dante Alighieri, le poète du XIVe siècle, dans L’Enfer, la première partie de sa Divine Comédie que Michel-Ange connaissait par cœur et qui l’obsédait. Autre obsession très différente… les blocs de marbre des Alpes Apuanes. Ce matériau si précieux, sur lequel Konchalovsky se concentre métaphoriquement en racontant la sueur et la fatigue de l’extraction du fameux bloc unique, appelé « le monstre » par les courageux carriéristes de Carrare. 

Tourments, audace, talent et folie accompagnent le film, qui trace un panorama brut et dur de l’Italie de la Renaissance, celle d’une société terriblement corrompue, pétrie de misérabilisme dans les relations humaines et professionnelles que le réalisateur russe n’épargne pas au public. Michel-Ange est détesté et adulé dans les rues des villes toscanes entre bagarres, meurtres violence, sexe et saleté, mais, pour l’estime de sa grandeur, entre merveilles et échecs, il parvient tout de même à créer de véritables chefs-d’œuvre. Des œuvres imposantes qui défilent rapidement en toute fin du film, comme pour indiquer que le processus de réalisation a suffi à expliquer sa grandeur, se concluant par le « David », le « Moïse » et la « Pitié » que cette « divine canaille » a laissés comme traces d’une œuvre quasi parfaite, touchée par la grâce, mais faite de mains sales et de folie.

 

Drunk… jusqu’à la lie !

Réunissant les talents du comédien Mads Mikkelsen et du réalisateur Thomas Vinterberg Drunk prend nos idées préconçues à l’égard des drames de la dépendance et les subvertit habilement. Ce film danois propose l’une des représentations les plus authentiques de l’alcoolisme vue à l’écran, en la construisant sur un fil narratif extrêmement tendu entre comédie et tragédie.

Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle.

Cannes 2012… ma première expérience au sein d’un Jury œcuménique et le sacre de La Chasse, prix de notre jury et prix d’interprétation masculine pour Mads Mikkelsen pour son rôle d’instituteur injustement accusé de pédophilie. Un vrai coup de cœur personnel qui confirme mon appréciation du cinéma de Thomas Vintenberg et surtout une admiration profonde pour l’acteur danois. Alors, c’est avec une prédisposition extrêmement favorable que j’ai pu découvrir leur nouveau film commun, Drunk, sorti cette semaine. Et… dans le mille !

Une chose que je semble aimer dans cette collaboration est la façon dont Vinterberg insère ses personnages que l’on pourrait qualifier de « normaux », pourrait-on dire « banals », dans une situation qui fait que leur vie bascule brutalement et devient incontrôlable tout en conservant un rythme suffisamment convaincant et divertissant pour un long métrage. Cet incontrôlable dont, parfois, peut ressortir du bien, dira Vintenberg dans une interview accordée au Point. Citant le philosophe Kierkegaard, comme déjà dans l’introduction du film, il ajoute : « Si vous ne vous permettez pas de perdre le contrôle, vous vous perdez vous-même ». Une véritable tragédie en soit qui produit du grand cinéma… avec les caractéristiques spécifiques également, issues du cinéma danois, qui confèrent une atmosphère différente et terriblement savoureuse. Et dans ce type de situations, il faut l’avouer, Mikkelsen est phénoménal encore et encore et il livre même ici sans doute l’une de ses plus impressionnantes prestations. L’acteur est convaincant à peu près partout, mais la façon dont il joue Martin, ce personnage de professeur « moyen » vous faisant comprendre tout de suite d’où il vient, pour ensuite voir où le changement entre en jeu, est vraiment impressionnante. Une interprétation brute et engagée, où les expressions de son visage parlent presque plus que n’importe quel discours !

Drunk est un film sur la confrontation avec soi-même. Selon Vinterberg, un premier pas vers un « autre cycle » de la vie (Another round est d’ailleurs le titre choisi dans sa version américaine) consiste à se confronter à soi-même et à échapper au déni qui masque sa propre existence comme une sorte de défaut, une question de fait. Et plutôt que de choisir de dépeindre comment l’alcool détruit la vie de ces hommes, Vinterberg s’intéresse davantage à la façon dont leur sobriété ultérieure, associée à l’étincelle qu’ils ont tous ressentie en buvant, travaille à révéler ce que chacun d’eux a refusé de confronter. Ce film propose ainsi une image extrêmement engageante sur le courage qu’il faut pour être vraiment sobre et agit tout en subtilité, n’oubliant jamais de nous saisir par l’émotion.

Une autre qualité de Drunk se situe dans le fait que Vinterberg s’abstient de juger ses protagonistes. Il ne se contente jamais non plus de vérités simplistes. Le voyage de Martin n’est absolument pas une succession de hauts et de bas, mais plutôt un mélange de libération et d’inhibitions rabougries où l’alcool n’est jamais loin. Le réalisateur le sait… il raconte là une histoire profondément personnelle : celle de ces quatre amis qui décident qu’il vaut mieux s’aliéner ensemble que de s’éteindre seul. Au fond, peut-être, le récit d’un « beau » suicide… au cœur de la quarantaine et des défis qui se présentent dans ce moment charnière masculin.

Un film saisissant où tous les éléments cinématographiques participent avec brio à fournir une sublime ambiance générale. Il y a bien évidemment le jeu des acteurs déjà évoqué avec Mikkelsen, mais qui touche la totalité du casting, un travail minutieux de l’image, de la photographie, des cadrages… et un brillant travail sonore où une importance toute particulière est donnée au liquide qui devient à la fois le fil conducteur mais aussi le « personnage principal » et omniprésent. Que ce soit dans la discrétion ou, au contraire, dans l’abondance, que ce soient au-travers de quelques gouttes au coin des lèvres ou quand l’alcool coule à flot pour remplir les verres… mais aussi jusque dans le bruit des vagues… on le voit et on l’entend ! Ce qui, par exemple, est perçu comme le son d’un glaçon sur un verre (symbole d’élégance et de raffinement) qui accompagne la séquence initiale, finira par se fondre dans la laideur absolue de l’amusement destructeur dans la dernière séquence du film, que l’on pourrait sans doute associer indirectement au traitement du corps du Joker (Todd Philips, 2019) comme leader révolutionnaire. Tout cela participe clairement à l’effet saisissant que produit ce film.

Alors finalement, la question qui peut se poser sans doute, c’est : doit-on considérer Drunk comme une incitation à l’alcoolisme ou, inversement, comme une fable morale contre les excès de l’alcool ? Et là, je rejoindrai l’avis même de Vintenberg. Tout dépend de votre interprétation ! C’était déjà ce qui apparaissait à la fin de La Chasse : qui était l’auteur du coup de feu contre le personnage joué par Mads ? Un film qui ouvre à la liberté, et en particulier celle de l’interprétation. Le réalisateur danois est tout sauf un cinéaste de la morale et il le refuse d’ailleurs catégoriquement. Dans sa perspective, Drunk est une célébration de la vie. On peut d’ailleurs évoquer ici que quatre jours après le début du tournage, Vintenberg a perdu tragiquement sa fille dans un accident de voiture. Alors qu’il faisait un film sur une forme de catastrophe, sa propre vie en est devenue une… autrement. La célébration de la vie était donc déjà une thématique importante, mais il a pu ajouter ici et là quelques lignes de dialogue, quelques silences, pour injecter au film une nouvelle signification. Alors, sans doute aussi, pour certains Drunk sera à leurs yeux une tragédie qui a vertu d’avertissement. Et c’est là tout le miracle du cinéma : suggérer les choses et si le film est bon, le laisser perdurer dans l’esprit du public, qui continuera son propre récit après la projection en remplissant les blancs avec leur propre imagination, comme lorsqu’on imagine ce qu’il se passe entre deux cases d’une bande dessinée. À chacun de voir avec sa propre histoire, ses yeux, et surtout avec son cœur. Mais surtout… un film à aller voir !

 

Yalda, la nuit du pardon… ne zappez pas !

Ce n’est pas dans l’humour d’un Tribunal des flagrants délires mais c’est dans l’effroi dramatique d’un tribunal populaire iranien télévisé que nous plonge Yalda, la nuit du pardon sorti ce mercredi sur les écrans français, après avoir reçu le grand prix du jury du cinéma mondial au festival du film de Sundance 2020. Une œuvre extrêmement puissante qui est en plus un saisissant portrait de femmes.

Iran, de nos jours. Maryam, 22 ans, tue accidentellement son mari Nasser, 65 ans. Elle est condamnée à mort. La seule personne qui puisse la sauver est Mona, la fille de Nasser. Il suffirait que Mona accepte de pardonner Maryam en direct devant des millions de spectateurs, lors d’une émission de télé-réalité. En Iran cette émission existe, elle a inspiré cette fiction.

Le paradoxe de la télé-réalité a toujours été qu’elle n’a pas grand chose à voir avec le réel précisément. Au contraire, son objectif premier serait plutôt de savoir où se situe la limite entre performance et authenticité, et les films sur la télé-réalité explorent fréquemment cette dichotomie. Comment, par exemple, Katniss Everdeen s’efforce de tromper son public dans la franchise Hunger Games en lui vendant une version d’elle-même et de sa relation avec Peeta Mellark. On peut penser aussi doute existentiel dont souffre le personnage interprété par Jim Carrey dans The Truman Show lorsqu’il apprend que sa vie entière a été télévisée. Quels choix faites-vous différemment quand vous savez que vous êtes l’objet d’un examen minutieux et sans fin ? Comment préserver votre identité lorsque vous êtes confronté à un jugement décisif ? Telles sont, en quelques sortes, certaines des profondes questions abordées par Yalda, la nuit du pardon du cinéaste iranien Massoud Bakhshi, dans un environnement très particulier. Car c’est à une forme de tribunal populaire iranien que nous sommes conviés… mais transporté sur le plateau d’une émission de télé-réalité. Se déroulant pendant une fête iranienne qui met l’accent sur la renaissance spirituelle et le pardon, Yalda suit une jeune femme qui hésite entre défendre ses choix et mendier sa vie. Avec des personnages féminins issus de tous les coins de la société iranienne, la représentation de la féminité – mère, fille, sœur, alliée du gouvernement, sceptique – reflète une culture dans laquelle l’ »apparence scénique » et la réalité sont profondément imbriquées.

Filmé sous forme de huis clos, le film se déroule pendant toute une nuit, en référence à Yalda, cette fête qui marque le début de l’hiver et la nuit la plus longue de l’année. La célébration du solstice d’hiver a ses racines dans la religion zoroastrienne, et son observance se poursuit jusqu’à ce jour, bien que l’Islam chiite se soit implanté en Iran au 15ème siècle. Le nom de Yalda est un mot syriaque (langue ancienne sémitique proche de l’araméen) qui signifie littéralement « naissance » et qui ferait référence à l’arrivée dans l’empire Sassanide des chrétiens persécutés par l’empire romain. Yalda, c’est la victoire de la lumière sur les ténèbres : on rend hommage à Mithra, la divinité zoroastrienne du feu et du soleil, en mangeant des fruits au cœur rouge (grenades, pastèques conservées précieusement depuis l’été) et en lisant des poèmes de Hafez. La fête est censée être une célébration, mais ici, cette joie est vite éclipsée : on suit minute par minute le sort d’une jeune femme, Maryam, invitée de l’émission de divertissement le Plaisir du pardon. Se déroulant donc cette nuit définie aussi comme la nuit « la plus longue et la plus sombre » de l’année, le destin en équilibre au cœur du film n’est pas sans rappeler la nuit de vérité et de jugement décrite dans la pièce d’Ariel Dorfman, Death and the Maiden, adaptée par Roman Polanski en 1994.

Les possibilités morbides de la télé-réalité ont été maintes fois exploitées et imaginées depuis bien longtemps. Bertrand Tavernier a dépeint un avenir où, l’humanité n’étant plus sujette à la maladie mentale, une femme jouée par Romy Schneider mourant d’un cancer est secrètement enregistrée par Harvey Keitel pour une émission de télévision. Plus risible est le téléfilm de Tommy Lee Wallace de 1994 (dont l’action se déroule en 1999) dans lequel Sean Young tente d’empêcher la diffusion de l’exécution d’un condamné à mort. Bakhshi concocte lui quelque chose d’un peu plus contemporain, avec un concept de télévision plus que plausible puisqu’existant en Iran. 

La comédienne Sadaf Asgari dans le rôle dramatique de Maryam se présente comme une victime des circonstances, une jeune femme dont les accès d’émotion incontrôlables menacent de ruiner ses chances de rédemption mais semblent, par là-même, lui assurer pourtant une audience télévisuelle incroyablement forte. Elle est juxtaposée à Mona, une femme très froide et intransigeante, jouée par l’excellente Behnaz Jafari, récemment vu dans Trois visages, de Jafar Panahi. C’est dans ce duo d’opposition que se mêle l’intensité dramatique du film. Un face-à-face intense, où la tension ne cesse de croitre, le tout entrecoupés de chansons sirupeuses et de lectures religieuses, sous les yeux d’un producteur avide de sensationnel. Mona n’a aucun désir de pardonner et de gracier Maryam, mais cela lui permettrai de recevoir une somme considérable, le « prix du sang », assez pour quitter le pays et recommencer à zéro. Mais le pardon, comme la vengeance, est une épée à double tranchant, et Bakhshi positionne son final de manière à ouvrir plus largement. On peut repenser ici aux mots de Mark Twain, écrivain, essayiste et humoriste américain « le pardon est le parfum que la violette répand sur le talon qui l’a écrasé », une pensée qui tente à renforcer les envies répétées chez Mona de voir combien « le pardon est beau » alors que le spectacle avance – elle n’est bien sur pourtant pas là pour célébrer la beauté de l’altruisme. Mais ici, le pardon est une carotte alléchante et paradoxalement nocive, aussi tordue et socialement souillée que le précipice opposé auquel Maryam fait face – et c’est cette intersection surprenante qui fait de Yalda un sujet passionnant. Enfin, La force de Yalda, la nuit du pardon est d’avoir circonscrit le récit à la durée de l’émission. Ainsi il nous place tous finalement, avec une certaine intelligence et du savoir-faire cinématographique, dans une position similaire à celle des téléspectateurs du show télévisé, qui sont appelés à se prononcer par SMS : celle de devoir juger les parties en présence, ces personnages décrits exclusivement, à l’antenne comme en dehors, du point de vue de leur moralité ou absence de moralité, et non dans la perspective d’en finir précisément avec cette manière de faire.

Le cinéma iranien d’aujourd’hui est vraiment séduisant par une forme de puissance qui touche à la liberté. Par le divertissement, il ose révéler des drames que vit un peuple aujourd’hui encore mais par là-même, sous forme parabolique, éveille tout autant nos consciences à des risques auxquels nous aussi nous sommes confrontés. Yalda, la nuit du pardon en est un bien bel exemple !

 

Billie… tragique et bouleversant

« Que Dieu bénisse l’enfant qui s’en sort tout seul » chantait Billie Holiday ou Eleanora Fagan de son vrai nom… mais hélas ce ne fut pas vraiment le cas pour elle… qui ne s’en est finalement pas vraiment si bien sortie. Un destin tragique fait de gloire et de déchéance. C’est ce que nous raconte BILLIE, le superbe film documentaire sorti ce mercredi dans les salles.

BILLIE HOLIDAY est l’une des plus grandes voix de tous les temps. Elle fut la première icône de la protestation contre le racisme ce qui lui a valu de puissants ennemis. A la fin des années 1960, la journaliste Linda Lipnack Kuehl commence une biographie officielle de l’artiste. Elle recueille 200 heures de témoignages incroyables : Charles Mingus, Tony Bennett, Sylvia Syms, Count Basie, ses amants, ses avocats, ses proxénètes et même les agents du FBI qui l’ont arrêtée… Mais le livre de Linda n’a jamais été terminé et les bandes sont restées inédites… jusqu’à présent. BILLIE est l’histoire de la chanteuse qui a changé le visage de la musique américaine et de la journaliste qui est morte en essayant de raconter l’histoire de Lady telle qu’elle était.

C’est un véritable trésor d’entretiens audio réalisés dans les années 1970 qui constitue la base d’un documentaire passionnant sur celle qui incarne sans doute le mieux le jazz vocal féminin. Outre les extraits de films personnels et quelques passages télévisés ou concerts de la défunte star, la bande-son du documentaire de James Erskine est presque entièrement constituée de témoignages audio inédits de ceux qui ont réellement connu Billie. Des entretiens réalisés par Linda Lipnack Kuehl, une journaliste, qui avait consacré sa vie, durant la décade précédant sa mort (son corps a été découvert au matin du 6 février 1978 dans une rue de Washington D.C., une mort brutale et suspecte par défenestration), à retracer la véritable histoire de la légendaire chanteuse Billie Holiday. 

Tony Bennett est peut-être le seul homme dans ces cassettes minutieusement récupérées qui soit encore au pays des vivants ; parmi les autres personnes interrogées, on trouve des amis de Lady Day, des parents, des compagnons de cellule, des musiciens bien sûr… mais même, croyez-le ou non, un officier qui l’a arrêtée lors d’une de ses fameuses descentes de police pour trafic de drogue, et également un proxénète qui l’a poussée à se prostituer alors qu’elle était adolescente. Tous ces témoignages francs et directs ressemblent à des dialogues d’un vieux film noir oublié dont l’enquêteur rassemblerait les pièces d’un meurtre mystérieux. La mort tragique d’Holiday n’est peut-être pas un si grand puzzle à résoudre finalement, mais il est terriblement fascinant d’écouter le son de tous ces discours posthumes qui émeuvent ou nous font frissonner.

Car il y a de quoi, tel l’itinéraire de la star ressemble, malgré la gloire, davantage à celui d’un train fantôme qu’à une ballade en décapotable sur la côte adriatique. Tout ceux qui se sont intéressés un tant soit peu à l’histoire de Billie Holiday savent que tout n’a pas été rose, mais ce qui nous est raconté ici nous plonge au cœur de l’horreur. Celle d’une vie pas comme les autres certes, mais celle aussi d’une certaine Amérique souvent racontée dans de jolies fictions mais qui là prend la valeur d’un véritable document. Si Billie avait une forte tendance au masochisme, comme l’attestent ses amis, on arrive très vite à la conviction que sa vie s’est inscrite dans l’ordre naturel des choses, ayant été violée alors qu’elle était pré-adolescente et ayant commencé à faire ensuite des passes dès l’âge de 13 ans. Heureusement, tout le monde n’en a pas profité lorsqu’elle est devenue une star des années 30 et une superstar des années 40 et 50. « Je n’ai jamais couché avec Billie », dit ainsi fièrement John Hammond, le légendaire producteur-exécutif à qui l’on doit sa découverte, comme si c’était une noblesse presque inimaginable. Ajoutez à cela la pauvreté, le racisme, une violence terrible de son entourage et sa descente dans les drogues dures, le vrai mystère pourrait être de savoir comment elle n’a pas craqué des décennies plus tôt.

Enfin et surtout quand même, comment ne pas évoquer l’aspect musical de Billie, car l’une des grandes réussites du projet est d’avoir su égrener tout au long de cette heure et demie quelques unes des plus belles chansons de l’artiste. Un voix incroyable, qui touche au plus profond des tripes. Un feeling toujours immense pour interpréter des textes qui ont la particularité de raconter, en quelques sortes, sa propre vie. Et James Erskine a su justement, avec intelligence, placer chaque chanson là où il faut, faisant écho indirectement aux commentaires audio et aux événements racontés. Comment ne pas avoir ainsi la chair de poule avec la version terrible de Strange Fruit ? Cette chanson évoquée ici comme « un cri primal contre l’histoire sanglante de l’Amérique blanche », illustrée de surcroit de photos bouleversantes et qui fera d’elle une véritable icône de la lutte anti-ségrégation raciale aux États-Unis. Comment ne pas souffrir avec Lady Day quand on l’entend interpréter My Man et que les témoignages racontent les coups et les abus subits ?

Billie est un documentaire fouillé et franchement passionnant. Un portrait brut, émotionnel et furieusement honnête, d’une femme extrêmement attachante malgré ses errances, d’une femme noire au cœur d’une ségrégation raciale innommable, d’une artiste écorchée vive qui a su laisser son empreinte dans l’histoire de la musique comme peu ont pu le faire.

 

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