NOUVEAU ! « Je confine en paraboles »

Chaque jour à 7h45 , pendant ce temps de confinement, je vous propose ma minute-vidéo « Je confine en parabole »… histoire de bien démarrer la journée.
Que celui qui a des oreilles…

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Jumbo, tu me fais tourner la tête…

Jumbo, en salles depuis le 1er juillet, est une histoire d’amour comme vous ne pouvez l’imaginer. Une romance fantastique dans tous les sens du terme qui devient un hymne tendre et sincère à la tolérance et où brille, une fois de plus, la remarquable Naomie Merlant.

Jeanne, une jeune femme timide, travaille comme gardienne de nuit dans un parc d’attraction. Elle vit une relation fusionnelle avec sa mère, l’extravertie Margarette. Alors qu’aucun homme n’arrive à trouver sa place au sein du duo que tout oppose, Jeanne développe d’étranges sentiments envers Jumbo, l’attraction phare du parc.

 

Jumbo est peut-être l’un des premiers films narratifs à traiter de l’objectophilie, c’est-à-dire l’attirance romantique pour un objets inanimé. Le plus célèbre de ces cas est peut-être celui d’Erika Eiffel, une archère de l’équipe olympique américaine qui a épousé la Tour Eiffel en 2004. Dans les médias, le cas d’Eiffel a rarement été pris au sérieux, mais plutôt étudié avec les sourcils levés et des phrases un peu creuses. Cette histoire a inspiré le scénario de Jumbo, qui aborde son objet de romance – entre une employée du parc d’attractions et un manège – avec beaucoup plus de curiosité et de générosité qu’on ne le leur accorde habituellement. Quelle jolie proposition, en effet, qui nous est faite par la scénariste-réalisatrice Zoé Wittock, jeune belge qui réalise là son premier long métrage, et qui propose une étude audacieuse avec délicatesse, sans une once de jugement ou d’apport fétichiste à son sujet. Elle qui aurait pu écrire, sans trop prendre de risques, une histoire d’amour de plus entre adolescents, ose explorer une histoire d’amour qui défie les tabous. Alors, pour tout vous avouer, ce pitch ne m’avait pas emballé et c’est donc un peu à reculons que je me suis installé devant Jumbo. Comme quoi… il faut parfois se méfier des idées préconçues… et d’ailleurs justement, on est en plein dans le thème ! Et c’est donc une histoire douce comme de la barbe à papa, qui nous est offerte, visuellement extrêmement poétique, pleine de séquences faiblement éclairées ponctuées de tourbillons de couleurs vives, et surtout sans la moindre honte à ressentir pour quelqu’un qui vit autrement son intimité et son bonheur. D’ailleurs, qu’y aurait-il de mal à être « bizarre », de toute façon ?

Jeanne (Noémie Merlant), est une jeune femme (difficile de lui donner un âge précis), timide et renfermée, et on a l’impression qu’elle n’aime pas tellement l’interaction humaine. Elle passe ses nuits à travailler dans ce petit parc d’attractions et ses journées à bricoler de minuscules maquettes des manèges du parc qu’elle a construites dans sa chambre. Elle parait également assez prude et maladroite avec son corps, se couvrant consciemment la peau quand sa serviette tombe, même si elle est seule dans sa chambre. La seule autre occupante de sa confortable maison est sa mère Margarette (Emmanuelle Bercot), aussi fougueuse et extravertie que Jeanne est retenue, et qui a du mal à comprendre pourquoi sa fille n’essaie pas de se trouver un petit ami. Mais Jeanne s’intéresse moins aux hommes qu’au tout dernier divertissement du parc : un Tilt-a-Whirl scintillant qu’elle surnomme Jumbo. Massif et lumineux, cette attraction ressemble moins, à ses yeux, à un manège qu’à un vaisseau spatial d’un autre monde, façon Rencontre du troisième type, duquel rayonne une lumière et une étrange énergie mystiques. En frottant ses ampoules dans l’obscurité, Jeanne chevauche les bras de la structure et lui parle doucement, plus à l’aise pour se parler à elle-même qu’à n’importe quel visiteur du parc pendant la journée. Elle se contente de vivre ainsi, jusqu’à ce qu’elle glisse et manque de mourir une nuit, et que le manège commence à s’animer.

Zoé Wittock s’y prend magnifiquement bien dans son approche de l’anthropomorphisme du nouvel ami de Jeanne. Les scènes dans lesquelles Jeanne parle à Jumbo sont rendues de manière réfléchie, sans bêtise ni condescendance, et bien que nous n’ayons jamais une idée franche de la personnalité de Jumbo, nous commençons à comprendre l’attrait de la machine comme compagnon. « Nous sommes bien ensemble, n’est-ce pas ? » et c’est là que Jumbo répond en faisant clignoter ses lumières selon des motifs colorés. Plus tard, quand Jumbo semble se taire, Jeanne s’écrie : « Ne me laisse pas seule avec eux ! » Dans son monde, les humains ont toujours été un « eux » ; être avec Jumbo lui permet d’entrer dans le « nous ».

Cette manière de faire est particulièrement utile lorsqu’il s’agit d’entrer dans la question délicate du sexe. Un film comme Jumbo soulève inévitablement cette question intérieure : Vont-ils vraiment montrer cette belle actrice en train de « s’envoyer en l’air » avec une structure d’acier géante ? La réponse courte serait oui enfin, en quelque sorte, mais pas dans le style métal-humain, genre Terminator. C’est grâce à la poésie visuelle et l’art de la suggestion que Wittock nous raconte cette part de la relation amoureuse : de l’eau qui déborde dans une baignoire, de l’huile noire de jais qui se répand sur la peau nue de Jeanne. Les images sont élégamment érotiques, évoquant l’orgasme dans toute sa sensualité mais sans aucun voyeurisme. Dans l’ensemble, de toute façon, la relation de Jeanne avec Jumbo est moins une question de désir charnel que de lien affectif. Il n’est pas surprenant qu’elle puisse atteindre l’orgasme avec le manège ; elle a enfin trouvé un espace pour se sentir en sécurité, vue et, plus encore, reconnue. On pourra remarquer, toujours sur cet aspect des choses, que Wittock juxtapose magistralement deux scènes de sexe, ce qui permet de mettre en lumière l’une des raisons pour lesquelles Jeanne est peut-être ainsi. La première, avec son patron Marc, est une expérience très désagréable, qui montre clairement que Jeanne s’y soumet parce qu’elle pense qu’elle devrait le faire pour « paraître normale ». Le cadrage de cette scène tient le public à distance – nous ne partageons pas une belle expérience avec Jeanne, mais nous observons plutôt le déroulement d’un scénario inconfortable. La scène de « sexe » qui implique Jumbo ne pouvait pas être plus différente, voire opposée. Elle se déroule dans un espace blanc, très éclairé, avec cette huile noire, ce qui pourrait provoquer distance et froideur. Mais la performance de Merlant et la manière intime dont elle est tournée par le directeur de la photographie Thomas Buelens font que nous sommes, au contraire, attirés et que nous pouvons clairement ressentir l’effet que cela produit sur la jeune femme.

Et cette jeune femme… parlons-en un peu plus. Derrière elle, c’est la performance magistrale de Noemie Merlant – tout juste sortie du remarquable Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. La comédienne confirme dans le registre « histoire d’amour non conventionnelle »… mais ici dans un rôle totalement différent. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle y met une conviction absolue et maitrise magnifiquement son rôle qui n’est pas le plus facile qui soit à interpréter. Ce personnage, par son prénom, son jeune âge mystérieux, sa coiffure, ses postures, peut nous évoquer une autre Jeanne et alors nous permettre de porter un regard différent sur cette histoire qui offre, il faut le reconnaitre, une portée métaphorique multiple. Et c’est donc là aussi, pour moi, celle de la foi qui apparaît… où l’invisible, l’impalpable, sont de mises ; où le regard des autres est souvent jugeant, ou du moins, marqué par l’incompréhension ; où les sentiments et les émotions ouvrent à l’irrationnel ; où la liberté doit se révéler ; et où le concret de l’existence se trouve malgré tout chamboulé. En regardant l’histoire de Jeanne s’écrire sur l’écran me revenait ainsi ces paroles de l’apôtre Paul dans la 1ère épitre aux Corinthiens « Voici ce que l’Écriture déclare : « Je détruirai la sagesse des sages, je rejetterai le savoir des gens intelligents. » Alors, que peuvent encore dire les sages ? ou les gens instruits ? ou les discoureurs du temps présent ? Dieu a démontré que la sagesse de ce monde est folie ! ». Pas sûr que Zoé Wittock y ait réfléchit de la sorte, mais c’est aussi la fabuleuse liberté interprétative que nous offre l’art, et le cinéma notamment, comme d’étonnantes paraboles qui peuvent venir rejoindre chacune et chacun là où il se trouve…

Jumbo est une histoire au demeurant étrange traitée avec une grâce et une délicatesse rare, et c’est ce contraste qui lui donne finalement un caractère si particulier. Il est également admirable que le film néglige de condamner ou de pathologiser l’attirance de Jeanne. Alors qu’un film moins astucieux la soumettrait sans doute à une sorte de « réveil » lui faisant comprendre que cette relation n’est pas adaptée à la réalité, la fin de Jumbo est pleine d’entrain, équilibrant espoir et respect. Wittock nous montre là que la tolérance – en particulier pour des expériences qui paraissent étranges et nouvelles – n’apparaît pas toujours comme une évidence. Elle doit être apprise et partagée, et le portrait de Jeanne qu’elle nous offre est un bon début pour commencer…

 

 

 

 

The Hunt… ce matin un chassé a tué un chasseur !

The Hunt est enfin sorti sur les écrans ce 22 juin 2020 ! Magnifique satire divertissante, voire parfois hilarante et intentionnellement brutale, le film surfe intelligemment et de façon non manichéenne sur de multiples travers de la société américaine mais qui, sans trop chercher bien loin, s’élargissent et viennent nous rejoindre là où nous sommes.

Douze inconnus se réveillent dans une clairière. Ils ne savent ni où ils sont, ni comment ils sont arrivés là. Ils ne savent pas qu’ils ont été choisis dans un but bien spécifique… la chasse. Sur fond d’obscure théorie du complot sur internet, un groupe de dirigeants se rassemble pour la première fois dans un manoir retiré, afin de se divertir en chassant de simples citoyens américains. Il apparaît que ceux qui sont chassés sont des conservateurs, théoriciens de la conspiration et que ceux qui les chassent sont de riches libéraux. Mais leurs sombres desseins vont être mis en péril par Crystal, une de leurs proies, capable de les battre à leur propre jeu. La jeune femme renverse les règles, et abat un par un les chasseurs qui la séparent de la mystérieuse femme qui tire les ficelles de ce passe-temps macabre.

Produit par Blumhouse, véritable « machine à tuer » pour les thrillers et autres films à tendances horrifiques, The Hunt aurait dû sortir aux États-Unis en septembre 2019 jusqu’à ce qu’Universal, distributeur du film, décide d’en repousser la sortie en salle au 13 mars 2020 pour des raisons politiques liées à plusieurs tueries de masse. Et boum… la crise sanitaire est arrivée ! Heureux français que nous sommes, le jour de sortie est arrivé, ce qui n’est pas les cas pour les américains qui devront se contenter tristement de la version VoD.

Votre première réaction à la lecture du synopsis sera sans doute la même que la mienne… on l’a déjà vu cent fois. Mais que nenni ! La nouvelle création de Craig Zobel (Westworld, American Gods, The Leftlovers…) sur un scénario de Damon Lindelof et Nick Cuse (Lost, Watchmen, The Leftlovers…) prend pour modèle (ouvertement car même évoqué dans les dialogues) La Ferme des animaux de George Orwell (1945) puis se construit sur les bases du classique de 1932 Les Chasses du comte Zaroff, lui-même adapté de la nouvelle de Richard Connell (de 1924) et qui a déjà eu d’innombrables adaptations cinématographiques. Mais, celui-là s’adapte à notre époque, avec tous les révélateurs du moment, tels qu’Internet et ses bulles de filtre, le conspirationnisme, les micros-forums, les faux équilibres médiatiques et tutti quanti tout en distillant par-ci par-là un zeste de migrants, des questions de genre et d’homophobie et quelques autres bons clichés savoureux. Et tout cela sous le couvert d’une satire terriblement noire où tout s’inverse et vous fait perdre vos repères habituels. La stupidité, dans ses différentes nuances et manifestations, est omniprésente, l’hypocrisie rivalisant avec l’ignorance délibérée et volontaire.

Car il faut préciser ici que le synopsis de l’intrigue que vous venez de lire ne fait qu’effleurer la réalité de The Hunt, et qu’il est bien plus intelligent que le concept ne le laisse imaginer. En réalité, l’histoire vise à combler le fossé qui sépare la société américaine et à montrer à quel point tout cela est futile lorsque les deux parties sont tout aussi horribles l’une que l’autre. D’un côté donc, nous avons un groupe de nationalistes blancs, addictes aux armes à feu et biberonnés à la chaîne Fox News et de l’autre, des libéraux milliardaires qui échangent des tweets avec Ava DuVernay, qui se demandent s’il est problématique ou non d’avoir un individu noir sur leur liste de victimes et qui, globalement, répondent à tous les stéréotypes d’une élite libérale que stigmatise l’autre groupe. Mais le souci, c’est qu’ici les rôles sont inversés et ceux que l’on attend d’un côté de la barrière sont précisément de l’autre…

Ce qui ressort alors, c’est qu’il n’y a sans doute ici ni bonne, ni mauvaise personne, ni même de propos moralisateur à tenir. On est bien au-delà ! The Hunt peut être vu alors comme une expression de rage contre l’ignorance profondément ancrée qui alimente le sectarisme. Et, rien de mieux que la politique américaine pour s’amuser avec tout ça. Un fonctionnement marqué par ces deux camps qui s’opposent et conduisent si souvent à deux positions extrêmes, où finalement chaque partie souhaite en fin de compte que l’autre existe et devienne symbiotique. L’une n’existe pas sans l’autre… Les auteurs s’en prennent à tous ceux qui adhèrent aveuglément à une idéologie qui vilipende l’autre. Et les détails sont souvent très drôles, de la grammaire pédante au jugement impulsif. Le point central est que personne ne se préoccupe de la vérité ; nous voulons tous que les autres confirment ce que nous croyons. Il s’agit alors de savoir comment nous inventons des mensonges pour transformer les autres en ennemis. Et, sur ce point, cela fait de The Hunt étonnamment l’un des films les plus importants de l’année.

Sans vouloir divulgâcher davantage, la mise en scène et le scénario sont des ping-pong constants entre comédie déjantée et violence extrême, à la façon d’un Paul Verhoeven de la fin des années 80 et des années 90. Enfin, quelques mots sur la délicieuse Crystal, qui s’avère être la plus brillante des stéréotypes. Mais aussi le seul personnage qui ne répond pas aux attentes des autres… et pour cause. Elle ne se soucie pas non plus de la raison pour laquelle elle est chassée, mais seulement du fait de ne pas être abattue. Jouée par Betty Gilpin avec un instinct sûr et une ténacité sans faille, elle est la plus dangereuse des créatures, selon certains, la femme autonome pleinement consciente de ses capacités considérables, qui se fiche totalement de ce que vous pensez.

Écrite avec précision, jouée avec une sincérité sans faille, l’histoire refuse de suivre des formules, subvertit les attentes politiques et cinématographiques au profit d’une argumentation large et subtile, utilisant le langage même des étiquettes et des épithètes contre leurs propriétaires avec une habileté à couper le souffle, et un usage adroit de l’ironie. Si donc les explosions de cervelles, ou un corps qui se coupe en deux auraient tendance à vous révulser, mieux vaut peut-être passer votre chemin et choisir une autre séance, mais sinon, n’hésitez pas !

Ce que ton cœur désire…

Sommes-nous prêts à affronter nos rêves quand ils se transforment en cauchemars ? C’est dans cette direction que nous conduit le très intéressant The Room, qui devait sortir en salle le 25 mars dernier et qui finalement est rendu disponible prématurément en VOD depuis ce jeudi 14 mai, dans le contexte sanitaire actuel.

Kate et Matt, la trentaine, sont en quête d’authenticité. Le jeune couple décide de quitter la ville et achète une grande maison à retaper dans un coin reculé. Peu après leur déménagement, ils découvrent une pièce cachée pas comme les autres, une chambre étrange capable d’exaucer tous leurs désirs. Leur nouvelle vie devient un véritable conte de fées. Kate et Matt succombent à toutes les tentations que leur offre La Chambre. L’argent et le champagne coulent à flots, mais derrière cet Eden apparent, une ombre guette : la Chambre va dévoiler leur désir enfoui, et va leur octroyer ce qu’ils attendent depuis toujours et que la nature leur refusait… et bientôt leur rêve se transforme en cauchemar…

Certaines personnes aiment les projets de rénovation de maisons. Je ne fais pas partie de ces gens, par manque de compétences en bricolage. Quoi qu’il en soit, même les projets de rénovation les plus importants ne peuvent pas effacer complètement le passé. Certaines caractéristiques d’un bâtiment veulent être vues, malgré les meilleurs efforts des propriétaires. Parfois, ces caractéristiques peuvent être… pour le moins désagréables. The Room examine ce qui peut se passer lorsque quelque chose est déterré, quelque chose qui aurait dû rester enterré. Une histoire métaphorique qui nous amène très vite sur des pistes multiples et une réflexion possible bien plus vaste que le juste scénario. Ce film s’appuie notamment sur un concept unique et simple. Il oblige le public à se demander ce qu’il souhaiterait et ce qu’il serait prêt à sacrifier. L’intrigue est très efficace, et les cinéastes ne passent pas trop de temps à essayer d’expliquer comment ou pourquoi la pièce fonctionne ainsi. Il y a quelques petites allusions, mais la plupart du temps, le public est simplement amené à l’accepter telle quelle. 

Écrit par Christian Volckman, Sabrina B. Karine et Eric Forestier, le scénario fonctionne plutôt très bien. Personne ne se soucie de savoir pourquoi la pièce a des pouvoirs magiques, et tout nous conduit à nous fixer sur comment les personnages y réagissent. Ils poussent les capacités de la pièce, découvrent ses limites, et nous voyons le fossé grandissant entre Kate et Matt. 

Au travers d’une structure en trois actes assez traditionnelle qui offre tout de même de nombreuses variations imaginatives, le film séduit par sa façon d’osciller entre les personnages principaux, permettant à l’un puis à l’autre de porter le poids de la narration. Il faut dire que les deux rôles principaux, Matt et Kate, sont très bien interprétés. 

Des deux, c’est Matt qui occupe la plus grande partie de l’exposition. Matt, est joué par Kevin Janssens (Revenge, The Ardennes). Matt est un mari aimant qui veut fournir à sa femme tout ce qu’elle désire, un personnage étonnamment chaleureux qui a des accès de rage, mais dont l’amour pour sa femme est toujours évident. C’est son personnage qui passe du temps à « apprendre des choses » et Janssens fait de son mieux avec un rôle parfois un peu ingrat. Kate est plus agréable, et Olga Kurylenko (Mara, À la Merveille, L’empereur de Paris, Quantum of Solace) se plonge dans son personnage tout en relief, et gère les nuances changeantes de Kate avec beaucoup d’habileté. Nous voyons la joie, la curiosité, le désespoir, la détresse et la terreur de cette femme. Beaucoup d’acteurs se retiendraient dans un film comme celui-là, mais Kurylenko se donne à fond et livre une performance extrêmement solide. Au début, Kate est un complément solide et constant de Matt, renforçant doucement ses instincts artistiques tout en poursuivant son propre travail épuisant de traductrice. Elle est prête à partager ses joies avec lui, bien qu’elle ait ses propres questions sur la pièce. Elle finit par suivre ses propres instincts, même si cela pourrait rompre leur relation, et c’est elle qui doit faire les choix vraiment difficiles auxquels ils sont confrontés. Une performance chargée d’émotion. Les deux personnages ont en tout cas une alchimie étonnante à l’écran et transmettent les subtilités d’une relation engagée.

Les cinéastes font un excellent travail en accumulant lentement les souhaits jusqu’à ce qu’ils deviennent incontrôlables. La maison, d’une certaine manière, est un personnage en soi qui crée un fossé entre les membres de la famille en leur donnant tout ce qu’ils souhaitent. Avec l’enfant, le film prend une direction qui pourrait déranger certains spectateurs, mais dans l’ensemble, c’est une histoire très bien construite et pleine de suspense. 

The Room est un thriller psychologique intelligent qui examine l’horreur qui peut apparaitre quand on obtient tout ce que l’on veut. Une façon peut-être aussi pour les croyants de réfléchir et réexaminer l’expression « ce que ton cœur désire… ». Un cinéma sombre, tortueux et intense qui met à mal ses personnages qui ressemblent finalement beaucoup à chacun d’entre nous. 

 

Jeu de famille

Mise à jour : Le film sera disponible sur la plateforme FilmoTV à partir du 17/06

Cette période que nous vivons offre paradoxalement de vrais petits bonheurs. Je vous en propose un aujourd’hui, à vivre chez vous… Car, quand un intelligent et excellent « feel-good movie » à la française, Le retour de Richard 3 par le train de 9H24, qui est à sa façon une allégorie du confinement en famille, s’offre en avant-première à tous les spectateurs connectés jusqu’à la fin de la crise du covid-19, on ne passe surtout pas à côté !

Un homme condamné par la médecine engage des comédiens pour jouer sa famille disparue et l’aider à se réconcilier avec elle afin de partir en paix. Philippe-Henry, dit PH, a distribué les rôles et chacun intervient selon des fiches écrites par l’intéressé. Mais à un mot près ou une attitude déviante, le scénario se grippe et chacun improvise, semant le trouble dans la catharsis programmée. À la névrose de cet homme s’ajoute donc celle de ces acteurs qui ne facilitent pas vraiment le chemin de paix que souhaitait emprunter leur commanditaire. Mais sait-on jamais ?…

Typiquement, nous sommes là face à ce genre de film qui part d’un pitch pas banal et franchement farfelu, pour aboutir à une véritable œuvre atypique mais formidable qui fait un bien fou au cinéma et, par voie naturelle de conséquences aux spectateurs qui auront la finesse de se donner un peu moins d’1h30 pour bénéficier de ce cadeau. Car, qui plus est aujourd’hui, c’est un vrai cadeau concret offert par le réalisateur et les producteurs qui nous est fait en mettant en libre accès sur internet ce long métrage appelé à sortir au cinéma plus tard, quand les salles obscures pourront à nouveau laisser la lumière jaillir et livrer de la vie et de l’art sur les écrans.

C’est un jeu de rôle que le réalisateur Eric Bu met en scène sur un scénario original et des dialogues de Gilles Dyrek, qui se retrouve aussi être l’un des acteurs du film. Un jeu de rôle assez morbide, et franchement pas classique. Car se réinventer sa famille qui serait disparue dans un accident d’avion, avec une bande de comédiens en mal d’un cachet pour subsister dans le métier, pour régler ses problèmes passés avant de mourir, ça n’est sans doute pas le jeu de rôle le plus évident qui soit à inventer. Mais finalement, en y réfléchissant un peu, les « problèmes de familles », c’est en même temps la réalité de tous, d’une façon ou d’une autre. Les fameux repas où l’on s’engueule joyeusement… les non-dits, les trahisons, les maladies… un condensé de la vie, de la société, dans ce qui en est son maillon fort et son maillon faible à la fois ; dans ce qui en est sans doute son noyau central, son essence, sa cellule souche pour être un peu plus dans le vocabulaire du moment. La famille dans toute sa splendeur et toute sa tragédie !

Un scénario façon terrain bien instable certainement, où les apparences et la fiction s’emmêlent joliment les pieds dans des vérités contraires et contraintes par des circonstances exceptionnelles. L’humour est là, éclatant et frisant parfois l’absurde, mais utile toujours. Servant, comme sur un plateau doré, les ingrédients pour réfléchir à nos comportements, nos relations, et à l’amour. Car il y a de l’amour qui jaillit là aussi, façon tendresse très souvent, au coin d’une émotion, d’un geste, d’une parole.

Un casting redoutable qui est aussi une force évidente de ce Retour de Richard 3 et qui nous rappelle combien nos comédiens français sont bons et pertinents ! Important donc de les citer : Hervé Dubourjal, Sophie Forte, Camille Bardery, Amandine Barbotte, Lauriane Escaffre, Gilles Direk, Ariane Gardel (qui livre une tirade vers la fin, tout à fait remarquable, façon uppercut qui vous met KO debout), Benjamin Alazraki, Yvonnick Muller et, je choisis volontairement de finir par lui, Jean-Gilles Barbier dans le rôle de Richard 2 (les chiffres sont à comprendre seulement en regardant le film !) d’une justesse tout à fait parfaite. Pour info d’ailleurs, le film a été sélectionné et remarqué dans de nombreux festivals, notamment aux USA, et a remporté plusieurs prix. Présenté au cinéma Utopia, lors du dernier festival d’Avignon 2019, il est maintenant prévu que le film soit également adapté pour la scène et créé pour Avignon 2021 avec la même équipe !

Dans la période qui est la nôtre, et où le culturel est en train de s’en prendre plein les dents avec ce virus et les décisions mises en place pour tenter de l’éradiquer ou du moins le freiner dans sa propagation dramatique, et puisque le scénario met en lumière le travail de comédiens, voilà une belle occasion qui m’est offerte de rappeler l’importance de ne pas oublier toutes celles et ceux qui en vivent pour eux, bien sûr, mais surtout pour nous… et qui risquent d’en payer le prix fort. Cette culture qui n’est pas un bonus pour mieux être, mais qui est un véritable socle de l’existence et d’une utilité primordiale à nos sociétés. Alors, sachons aussi applaudir et faire du bruit pour tous ces artistes qui continuent, vaille que vaille, de produire, d’inventer, d’offrir… pour éveiller nos consciences, pour agrémenter nos jours et nos nuits, pour que nos esprits et nos âmes ne s’affadissent pas devant les news de BFM ou les éructations nauséabondes qu’offrent de plus en plus les réseaux sociaux où tout est permis (mais tout n’est pas utile !). La culture est encore là… Dieu merci !

Mais revenons à nos moutons, qui ici ne sont pas ceux de Panurge, car ils ne filent pas droit et ne se laissent pas conter (et/ou compter) facilement. Eric Bu nous livre un film très drôle, rafraichissant et formidablement inspirant ! À voir seul, en famille… et plus tard, revoir au cinéma avec d’autres et en parler… car c’est un outil aussi remarquable pour amener à un débat qui ne pourra qu’être riche et passionnant !   

Ah… au fait, j’allais oublier… la question qui tue : Connait-on toujours sa vraie famille ?

Pour voir le film dès maintenant, et gratuitement, jusqu’au 11 mai : http://leretourderichard3.com

 

 

Radioactive… un biopic lumineux !

Trois jours après la journée internationale des droits des femmes, sortie d’un biopic sur une femme vraiment pas comme les autres… Marie Curie, racontée dans RADIOACTIVE, un long métrage lumineux en tous points !

Paris, fin du 19ème siècle. Marie est une scientifique passionnée, qui a du mal à imposer ses idées et découvertes au sein d’une société dominée par les hommes. Avec Pierre Curie, un scientifique tout aussi chevronné, qui deviendra son époux, ils mènent leurs recherches sur la radioactivité et finissent par découvrir deux nouveaux éléments : le radium et le polonium.

Avec une véritable présence subtile de la lumière au cœur de chaque scène, au-travers d’un sublime travail photo, qu’il vienne du feu derrière un baiser ou de la mèche d’une lampe qui chauffe des ustensiles de chimie, d’une ampoule d’un réverbère ou d’une fiole de radium… Cette idée du rayonnement est visible et se retrouve par ailleurs amplifié dans de nombreux dialogues. Pas étonnant venant de la romancière graphique et réalisatrice franco-iranienne Marjane Satrapi que l’on avait découvert au cinéma avec le très beau Persepolis, prix du Jury au Festival de Cannes en 2007. Elle se distingue notamment par son refus d’être enfermée dans un seul mode d’expression créative, ses talents impressionnants couvrant l’art, l’écriture et le cinéma. Son imagination indéniable se manifeste souvent de manière subtile comme ici avec cette fiole singulière d’un vert luminescent qui accompagne Curie tout au long du film (et sur l’affiche) tel un motif qui laisse entrevoir le travail dangereux mais fondamental qu’elle a entrepris. Dans de nombreux cas, Curie regarde la fiole en pleine nuit, comme si son travail était la seule lumière dont elle avait besoin dans les moments sombres et incertains.

Radioactive est un film d’époque magnifiquement rendu, qui brosse un portrait convaincant non seulement de Curie mais aussi du contexte plus large dans lequel elle a effectué son travail de pionnière scientifique. Mais Satrapi ne se contente pas de donner vie à une célébrité de nos livres d’histoire et de science. Elle creuse profondément dans le bourbier éthique de l’héritage sombre de certaines des plus célèbres réalisations de Curie. Curie n’a pas seulement été une figure centrale dans la découverte de la radioactivité et de son potentiel, mais elle a inventé le terme lui-même, en découvrant deux nouveaux éléments, le radium et le polonium. Et ce mot « radioactif » suscite une peur immense chez beaucoup. Lorsqu’il est exposé au corps humain, il affaiblit l’ADN. Si on lui donne suffisamment de temps, il peut provoquer la mutation des cellules et les rendre cancéreuses. Mais l’univers contient une multitude d’ironies, dont la moindre n’est pas que le même radium peut aussi aider à cibler et à éliminer le cancer dans le corps humain. Très intelligemment, Satrapi choisit ainsi d’examiner les nombreuses formes et conséquences du radium en les comparant à la personne qui a découvert son existence, Marie Sklodowska Curie. Basé sur le roman graphique Radioactive : Marie & Pierre Curie : A Tale of Love and Fallout de Lauren Redniss, le film utilise les événements majeurs liés au radium pour créer un cadre autour de la propre vie de Curie. Tchernobyl, Little Boy décimant Hiroshima, la découverte du radium comme traitement du cancer et les essais de bombes dans le désert du Nevada sont en corrélation avec les événements majeurs de sa vie. Sa dépression après la mort de son mari s’aligne par exemple sur la catastrophe de Tchernobyl. Ou bien encore, alors que Curie apprend les effets toxiques du radium, les scènes d’un jeune garçon traité au radium pour son cancer lui permettent de surmonter la déception qu’elle ressent.

Comme dans Persepolis, les relations mère-fille occupent le devant de la scène du film de Satrapi. La relation de Curie avec sa mère et ses expériences en tant que mère elle-même façonnent le scénario. Il y a aussi une belle histoire d’amour racontant la cour et le mariage de Pierre Curie (Sam Riley) avec Marie Sklodowska, montrant les meilleurs aspects d’un partenariat engagé mais aussi les tensions existantes. Avec cet aspect de l’histoire, et dans les mains de Satrapi, le romantisme apporte clairement un peu plus de texture au récit. Le film retrace leur relation personnelle ainsi que leur collaboration professionnelle, en mettant particulièrement l’accent sur la personnalité entêtée (et souvent franchement têtue) de Marie, les difficultés rencontrées par Curie pour faire reconnaître officiellement le rôle central de Marie dans leurs recherches, et les défis et scandales auxquels Marie a dû faire face plus tard dans sa vie après la mort accidentelle de Pierre au milieu de la quarantaine. Et là, tout comme Marie, comment ne pas souligner que l’actrice Rosamund Pike (Gone Girl) excelle véritablement.

Satrapi présente donc un biopic assez complet de la célèbre scientifique. Malgré les difficultés, Curie était un personnage remarquable, plein de fougue, et Radioactive contribue à en faire un portrait puissant et réfléchi. La vie, la mort, la science, le mysticisme, l’amour et la haine se mêlent pour révéler les profondeurs d’un génie de renommée internationale, deux fois Nobélisée. Profondément créatif, parfois même expérimental, mais aussi plus globalement, passionnant, réfléchi et indéniablement beau, Radioactive ne ressemble à aucun autre biopic. Film définitivement féministe, qui en dit long sur le pouvoir d’un front uni des femmes mais aussi sur le fait d’aimer et de se laisser aimer, de croire en ses capacités et qui montre que rien n’est simple dans la vie et que les conséquences de nos actes ne sont jamais uniquement noires ou blanches.