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Cinéma : les films à ne pas manquer en octobre

The place, Billie, Drunk, Michel-Ange… Toute l’actualité ciné avec Jean-Luc Gadreau, journaliste et blogueur.

 

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NOUVEAU ! « Je confine en paraboles »

Chaque jour à 7h45 , pendant ce temps de confinement, je vous propose ma minute-vidéo « Je confine en parabole »… histoire de bien démarrer la journée.
Que celui qui a des oreilles…

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Sean Connery… Adieu Bond !

La mort n’aura su attendre plus longtemps… Si la sortie du dernier film de la saga ne cesse d’être repoussée, Sean Connery, l’acteur d’origine écossaise qui a été le premier à prononcer la célèbre réplique, « My name is Bond, James Bond « , est hélas mort ce samedi 31 octobre 2020. Il avait 90 ans.

Bien qu’il ait joué dans plus de 60 films, et remporté de nombreuses récompenses et distinctions parmi lesquelles un Oscar du meilleur acteur dans un second rôle et un Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle pour Les Incorruptibles, ainsi qu’un British Academy Film Award du meilleur acteur pour Le Nom de la rose en 1988, Sean Connery demeure plus étroitement lié à l’espion britannique aux charme et ressources inépuisables, créé par Ian Fleming, qu’il a interprété sept fois.

Si sa première apparition au cinéma date de 1955, suivi de onze autres, c’est en 1962 avec James Bond 007 contre Dr. No qu’il est propulsé star internationale. Il jouera ensuite le rôle de l’espion coureur de jupons, en costume de soirée, qui boit du martini, dans Bons baisers de Russie (1963), Goldfinger (1964), Opération Tonnerre (1965), On ne vit que deux fois (1967) et Les diamants sont éternels (1971), puis enfin en 1983 Jamais plus jamais. 

« Connery a toujours été mon Bond préféré, et je mentirais si je disais que je ne ressens pas la pression de me mesurer à lui », a déclaré Pierce Brosnan dans une interview au magazine Cinefantastique en 1995, l’année où il a repris le rôle de Bond. Brosnan, George Lazenby, Roger Moore, Timothy Dalton et Daniel Craig ont également joué Bond au grand écran, mais aucun d’entre eux n’aura le même succès. Dans un sondage réalisé en 2012 par l’agence de presse NPR, Sean Connery a été élu meilleur interprète de Bond, avec 56 % des voix. Craig est arrivé en deuxième position, avec 28 %.

Mais cantonner Sean Connery a ce rôle serait profondément injuste, tant sa filmographie est impressionnante et diversifiée. Il jouera ainsi pour d’innombrables illustres réalisateurs comme Hitchcock dans Pas de printemps pour Marnie en 1964 et La Colline des hommes perdus en 1965, ou Sidney Lumet avec qui il tournera à cinq reprises dont Le Crime de l’Orient-Express en 1974. On peut aussi évoquer Le Lion et le Vent en 1975 ou, la même année, L’Homme qui voulut être roi. On le retrouvera également dans des films historiques tels que le magnifique Le Nom de la rose, et dans des seconds rôles prestigieux avec Highlander en 1986, Les Incorruptibles en 1987, et Indiana Jones et la Dernière Croisade en 1989. Il se fera plus rare dans les années 1990, mais il s’illustrera dans plusieurs succès comme À la poursuite d’Octobre Rouge en 1990, Rock en 1996 et Haute Voltige en 1999. Dans les années 2000, Sean Connery apparaît dans À la rencontre de Forrester (2001) et La Ligue des gentlemen extraordinaires (2003) puis il décide de prendre sa retraite. Toutefois, il prêtera encore sa voix dans le jeu vidéo James Bond 007 : Bons baisers de Russie, en 2005, et dans un film d’animation, Sir Billi the Vet en 2010.

Thomas Sean Connery naît le 25 août 1930 dans le quartier ouvrier de Fountainbridge, dans l’ouest d’Édimbourg. Sa mère est protestante, membre de l’Église d’Écosse, et son père catholique. Aîné de deux garçons, il quitte l’école à quatorze ans et commence à occuper divers petits emplois, dont celui de maçon, de sauveteur et de vernisseur de cercueils. À 16 ans, il s’engage dans la Royal Navy pendant trois ans avant qu’un ulcère à l’estomac ne l’incite à retourner à la vie civile à Édimbourg. À 19 ans, il pose comme modèle à l’école d’art d’Édimbourg. Le culturisme et une tentative de décrocher le titre de Mr. Univers – il est arrivé troisième – l’ont finalement conduit à une carrière d’acteur, refusant (pour la petite histoire) un contrat de footballeur professionnel avec Manchester United. 

« Sean était magnifique et on a vécu une vie merveilleuse ensemble. C’était un homme modèle. » C’est par ces mots que sa femme (et seconde épouse) Micheline Roquebrune, qui partageait sa vie depuis plus de 45 ans, lui a rendu hommage. Sean Connery souffrait de démence depuis plusieurs mois, a expliqué l’artiste-peintre franco-marocaine. « Ce n’était pas une vie pour lui. Il n’était plus capable de s’exprimer vers la fin. Au moins, il est mort dans son sommeil, et c’était très paisible. J’étais à son chevet tout du long, et il est juste parti. C’était ce qu’il voulait. » 

Mais malgré les propos de son épouse, la mort de l’artiste reste entachée, hélas (les réseaux sociaux sont implacables), par la ressortie d’anciennes déclarations où l’acteur justifiait en 1967, dans une interview au magazine Playboy, la gifle rendue possible à une femme afin de la « recadrer », propos qu’il réitérera en 1987, et qui apparaissent aujourd’hui forcément inacceptables, même si elles sont prononcées par un acteur unanimement admiré. 

Pour terminer, ce départ me permet de repenser avec vous à deux dialogues qui pourront nous donner encore de réfléchir dans le contexte contemporain qui est le nôtre aujourd’hui et dans un lien certain avec la foi, même si Sir Connery ne s’est jamais attardé sur cette question d’un point de vue personnel. La première est tirée du Nom de la Rose où son personnage, Guillaume de Baskerville échange avec Jorge de Burgos :

- Mais qu'y a-t-il de si inquiétant dans le rire ?
- Le rire tue la peur, et sans la peur il n'est pas de foi. Car sans la peur du diable, il n'y a plus besoin de Dieu.
- Mais vous n'éliminerez pas le rire en éliminant ce livre.
- Non, certes. Le rire restera le divertissement des simples. Mais qu'adviendra-t-il si, à cause de ce livre, l'homme cultivé déclarait tolérable que l'on rie de tout ? Pouvons-nous rire de Dieu ? Le monde retomberait dans le chaos.

Et la seconde sera puisée dans Indiana Jones et la dernière croisade. Sean Connery y joue Henri, le père d’Indiana. On trouve en dans la fin du film des épreuves basées sur des énigmes à résoudre. Les énigmes ont été données par le professeur Jones père et suggèrant une interprétation merveilleuse : 

  1. Le souffle de Dieu : Seul le pénitent pourra le passer.
  2. Le nom de Dieu : Uniquement dans le mot de Dieu devra avancer.
  3. Le saut de Dieu : Uniquement dans le saut depuis la tête du lion pourra-t-il prouver sa valeur.

Et donc, en forme de transmission, au cœur d’une quête personnelle mais aussi qui prend la forme d’une véritable lutte de la lumière contre les ténèbres, il apportera à son fils une solution vitale :

- Seul le pénitent doit le passer, le pénitent doit le passer, le pénitent…
- Le pénitent est humble devant Dieu, le pénitent s’agenouille devant Dieu ! À genoux !


ON THE ROCKS… tellement rafraîchissant !

On the Rocks, sur Apple TV+ depuis le 23 octobre, est un film magnifiquement réalisé par Sofia Coppola, qui bénéficie d’une sublime performance de Bill Murray et d’un tour de force de Rashida Jones. Une histoire simple et belle, d’une formidable fraîcheur, un mélange de rêve et de poésie qui rencontrent la comédie et qui fait beaucoup de bien dans cette entrée en confinement.

C’est l’histoire de Laura (Rashida Jones), auteure à succès en panne d’inspiration, mère de deux filles, qui vit dans un très chic appartement dans un beau quartier de Manhattan. Lorsque Dean (Marlon Wayans) revient d’un voyage d’affaires, elle ouvre sa valise et y trouve une trousse de toilette pour femme. Il affirme qu’il appartient à sa collègue de travail, Fiona (Jessica Henwick), qui lui a demandé de le mettre dans son sac parce qu’il ne rentrait pas dans sa valise, mais Laura doute. Elle le soupçonne d’avoir une liaison avec Fiona. Lorsque son père, Felix (Bill Murray), un homme riche et coureur de jupons, lui rend visite, il la persuade de traquer Dean ensemble pour savoir s’il a une liaison ou non.

Quatre vingt dix sept minutes, parfaitement cadencé, qui font de On the Rocks, l’un des films les plus intelligents et les plus émouvants que la scénariste-réalisatrice Sofia Coppola ait réalisés depuis son odyssée transcendante de Tokyo, avec déjà Bill Murray (et Scarlett Johansson), dans Lost in Translation. On the Rocks parle en fait, dans le fond, de l’éveil de Laura au vide qui se cache derrière son incandescence – un éveil qui prépare le terrain pour sa renaissance spirituelle. Ce voyage ne correspond peut-être pas aux sommets visuels et émotionnels de Lost in Translation, mais On the Rocks triomphe à sa manière en racontant la belle histoire d’une femme qui, scène par scène, revendique peu à peu le film comme le sien.

Coppola parvient à créer des moments magnifiquement poignants, comme lorsque Dean et Laura sont en train de dîner pour célébrer l’anniversaire de Laura et qu’un serveur apporte un dessert avec des bougies à leur table, puis la dépasse, pour aller vers celle d’à-côté. Dean voit la réaction de Laura, et il se rend compte qu’il aurait dû y penser aussi. Leurs expressions seules suffisent à en dire tant… C’est aussi ce doux moment où Félix et Laura se faufilent hors d’une fête (en marchant à reculons) et s’arrêtent pour admirer un Monet tranquillement suspendu dans un couloir inoccupé. Dans une autre tendre scène, Félix se souvient d’un amour perdu, celui de la femme pour laquelle il a quitté la mère de Laura. Laura ne veut pas vraiment l’entendre, mais Félix doit l’exprimer. Murray prend son temps, avec de longues pauses pour réfléchir et se souvenir. Une scène qui respire véritablement et nous fait respirer…  Murray est aussi très drôle, avec un jeu d’un extrême naturel. Il semble ne rien faire d’autre qu’être lui-même… Il joue le rôle d’un type qui, sur la page, a tout pour être perçu comme un « connard répugnant ». Son personnage dit ainsi des choses franchement terribles sur les femmes, les relations amoureuses, et le couple. Mais la façon dont Murray l’interprète, le transforme en un voyou si charmant et charismatique qu’on comprend pourquoi il plaît tellement aux gens. Après une longue série de seconds rôles pas franchement formidables, il est vraiment agréable de le retrouver en si grande forme. C’est une performance subtilement brillante, sa meilleure sans doute depuis son apogée dans Rushmore, Lost in Translation, Broken Flowers ou La vie aquatique, mais il y a plus de 15 ans.

Rashida Jones, fille de l’icône de la musique Quincy Jones et de la comédienne Peggy Lipton, continue à montrer son éventail non seulement dans l’humour, mais aussi comme actrice talentueuse et scénariste remarquable (comme l’épisode Chute libre dans la saison 3 de la série Black Mirror). En réunissant Murray et Jones, Coppola obtient un cocktail fougueux et savoureux. Cette histoire simple mais malgré tout  imprévisible joue sur les forces du duo d’acteurs, et la réalisatrice parvient à éviter tout moment ennuyeux, en créant sans cesse de doux petits moments significatifs.

Coppola a montré, avec son travail passé, un intérêt pour les relations humaines, et On the Rocks est parfaitement dans cette veine là. Il raconte une histoire de mariage à travers la lentille des liens entre un père et sa fille. Le spectateur commence à les apercevoir dans la vie de Laura comme la genèse de ses insécurités, profondément enracinées dans cette relation avec son père… et pourtant, rien de tout cela n’est jamais explicitement énoncé dans le film, juste suggéré. Ce qui est également remarquable dans On the Rocks, c’est que son intrigue est toute en légèreté. Ici finalement, on ne se soucie guère de savoir si le mari la trompe ou non, ou si elle va le surprendre. Non, ce qui ressort vraiment, par contre, ce sont les performances des personnages, le rythme de l’histoire, tous les sous-entendus subtils, les ambiances et le ton général de l’ensemble, et enfin la représentation cinématographique du centre de Manhattan. Sofia Coppola tourne New York, en particulier le quartier de Soho, avec élégance et de façon très soignée, comme dans cette superbe séquence où Jones et Murray vont passer une nuit en ville dans une vielle voiture décapotable. On y voit des bars en sous-sol, des restaurants chics et, plus que tout, des rues de la ville. Justement, à propos de cette fameuse scène dans laquelle Murray et Jones se promènent dans cette décapotable, dans une filature improbable, et se font arrêter par deux policiers. Elle est emblématique de fraîcheur et de cette habile façon pour Sofia Coppola de manier la comédie dans sa réalisation. Murray réussit tellement bien à embobiner l’agent, qu’il ne se contente pas de lui faire oublier la contravention, mais qu’il les amènent à pousser la voiture pour la faire redémarrer. Un moment délicieux certainement. 

Dans la triste période que nous devons traverser, Sofia Coppola et Apple TV+ nous font cadeau de sourires et même de rires, de bien être et d’embrassades, d’une belle humanité et de beaucoup d’amour… Et c’est pourquoi un film comme On the Rocks peut être aussi profond et d’un gain si agréable vous laissant une sensation de chaleur intérieure.

 

Adieu les cons… pour apprendre à dire : « Je t’aime ! »

Déjà trois ans qu’Albert Dupontel nous livrait sa redoutable adaptation cinématographique de l’œuvre de Pierre Lemaître Au Revoir Là-Haut, qui faisait déjà suite à cinq autres réalisations dont les, devenus classiques, Bernie, Enfermés dehors ou 9 mois ferme. C’est donc peu dire que de parler de bonheur et de hâte pour découvrir son nouveau film, Adieu les cons, qui sort ce mercredi 21 octobre sur les écrans, en pleine période où le cinéma peut tant offrir à nos esprits et nos âmes parfois perdus et en tout cas bien malmenés.

Lorsque Suze Trappet apprend à 43 ans qu’elle est sérieusement malade, elle décide de partir à la recherche de l’enfant qu’elle a été forcée d’abandonner quand elle avait 15 ans. Sa quête administrative va lui faire croiser JB, quinquagénaire en plein burn out, et M. Blin, archiviste aveugle d’un enthousiasme impressionnant. À eux trois, ils se lancent dans une quête aussi spectaculaire qu’improbable.

Avec Dupontel, c’est comme si la haute couture devenait une offre populaire et accessible au plus grand nombre. Comme si Chanel ou Gucci s’affichaient en supermarché au prix d’un 501 ou d’une robe Monoprix. Rendez-vous compte, pour le prix d’une simple place de cinéma (avec beaucoup d’offres intéressantes actuellement, qui plus est), vous entrez dans l’univers d’un très grand cinéaste, bourré d’idées originales, qui allie critique sociétale et humour décalé, grotesque, irrationnel, et acuité extrême de l’analyse de personnages et de situations. C’est aussi celui d’un professionnel qui sait s’entourer et choisir, non pas forcément les meilleurs (quel sens y-aurait-il de vouloir classer ?…) mais ceux qui sauront être et faire à ses côté pour le meilleur. Adieu les cons est l’expression même de tout ça. Un film d’1h27 (la durée fait sens… court, précis et terriblement efficace) qui se déroule comme une comédie mais où se joue un véritable drame. Une œuvre où chaque image, chaque plan, chaque son, chaque comédien et la multitude de techniciens hors-champ, joue son rôle et participe à nous faire du bien avec grâce et intelligence.

Dans Adieu les cons, on retrouve forcément les obsessions de l’acteur-réalisateur. C’est cette bataille contre le temps qui passe trop vite, c’est le poids des structures, du pouvoir, de l’autorité bête et méchante, ce sont ces choix qu’on nous impose mais aussi ceux que nous n’arrivons pas à manifester et qui nous bloquent et nous détruisent, ce sont ces peurs qui nous sclérosent… et puis c’est un tableau de maître où l’on découvre ceux que l’on ne voit pas ailleurs… des gueules brisées, des gens banals et bienveillants, des handicapés de la vie (qui ne doivent pas aller en prison ! J). C’est comme si, encore une fois, Dupontel invitait sur sa pellicule les mêmes qui se retrouvent finalement également invité au festin des noces de la parabole du Christ (dans Matthieu 22). Une parabole qui contient, faut-il le rappeler, l’offre gratuite de l’Évangile qui s’étend à tous les êtres humains sans distinction, mais qui rappelle également que l’acceptation de l’offre n’est pas sans conséquence.

Et des conséquences pour ses « héros », il y en a aussi dans Adieu les cons, heureuses et dramatiques car Dupontel ne fait pas dans le pathos. Il bouscule franchement nos émotions, nos bons sentiments. Il malmène nos gentilles intentions… Il se colle à la vie qui nous gratifie du sublime et de l’épouvantable, sans savoir pourquoi et comment parfois, sans maitriser tout mais malgré-tout en choisissant.

Je pourrai encore bien sûr vous dire que Virgine Effira est sublime et tellement juste dans son interprétation. Qu’Albert est terriblement touchant. Que Berroyer, Ughetto ou Nicolas Marié percent l’écran et que Marilou Aussilloux (à voir aussi actuellement dans La Révolution sur Netflix), pendant ses quelques minutes est d’une beauté rare. Je pourrai aussi souligner la qualité de la photo du chef-opérateur Alexis Kavyrchine qui touche au sublime. Je pourrai faire des comparatifs élogieux et tout à fait légitimes avec d’autres réalisateurs comme Jean-Pierre Jeunet ou Terry Gilliam… je pourrai encore et encore…

Mais je préfère m’arrêter là et vous dire tout simplement que toute la poésie, la délicatesse, l’audace et le talent qui débordent d’Adieu les cons ne pourront hélas vous faire le moindre bien si vous passez à côté et que vous ne décidez pas de prendre cette heure trente pour vous poser, regarder et… sans aucun doute, apprendre un peu plus à aimer.

 

Michel-Ange… saisissant portrait d’une divine canaille 

C’est un maître du cinéma russe, Andreï Konchalovski, qui tourne sa caméra vers un pan de vie de celle d’un autre maître, italien en l’occurrence, le grand Michel-Ange. Cinéaste soucieux du cadre et de la lumière, il trouve là une belle occasion de travailler sur  l’esthétisme tout en nous interrogeant sur une question souvent au cœur de son œuvre, celle  des rapports de l’artiste avec le pouvoir.

Florence, début du XVIème siècle. Même s’il est considéré comme un génie par ses contemporains, Michelangelo Buonarroti est réduit à la pauvreté après l’éprouvant chantier du plafond de la chapelle Sixtine. Lorsque son commanditaire – et chef de la famille Della Rovere – le pape Jules II meurt, Michel-Ange devient obsédé par l’idée de trouver le meilleur marbre pour terminer son tombeau. La loyauté de l’artiste est mise à rude épreuve lorsque le pape Léon X, de la famille rivale des Médicis, accède à la papauté et lui ordonne de réaliser la façade de la basilique San Lorenzo. Forcé de mentir pour conserver les faveurs des deux familles, Michel-Ange est progressivement tourmenté par la suspicion et des hallucinations qui le mènent à questionner sa morale et son art.

C’est un portrait fascinant d’un artiste qui lutte pour survivre, somptueusement tourné, que nous livre Andreï Konchalovsky, qui montre qu’à 82 ans, il n’a rien perdu de sa capacité à surprendre. Né en 1937 dans une famille d’artistes (fils du célèbre poète communiste Sergey Mikhalkov et frère aîné d’un cinéaste primé à l’Académie, Nikita Mikhalkov), Andrei Sergeyevich Mikhalkov-Konchalovsky compte parmi les principaux réalisateurs russes de sa génération. Après avoir affirmé sa volonté de ne pas faire un biopic traditionnel, Konchalovsky tient parole, livrant une approche presque révisionniste d’un Michel-Ange présenté comme une divine canaille, un génie sauvage quasi dément, qui plonge et plonge encore, tourmenté par ses échecs apparents et ses démons intérieurs. 

Konchalovsky et la co-écrivaine Elena Kiseleva se concentrent sur la période de la carrière du maître de la Renaissance où il essayait de jongler, ou plutôt de manœuvrer entre les exigences conflictuelles de deux dynasties en guerre. Le film dévoile ainsi le lien profond entre la rivalité constante qui existait au sein des pouvoirs politico-religieux et les artistes au service des caprices des vainqueurs temporaires. Michel-Ange est un regard sur une histoire sinistre et sur la vie réelle de personnages pris au piège de manipulations et de conflits de domination ; c’est une image brute – et souvent cruelle – de villes noyées dans le mensonge et dans l’insalubrité de le leurs rues.

Avec ses joues crevassées et sa barbe noire pointue, Alberto Testoni a les traits caractéristiques du maître florentin, tandis que ses yeux flamboyants confèrent à son personnage un aspect inquiétant, façon Raspoutine. C’est un génie résolument abattu, mal entretenu, sale, et profondément ambigu qui s’indigne d’un côté avec rage de créer « toute cette beauté pour des proxénètes, des tyrans et des assassins », mais qui empoche complaisamment des fortunes de ces mêmes individus avec guère d’honnêteté…  Michel-Ange raconte ainsi l’histoire d’un homme qui a en fait terriblement peur de la pauvreté. Un être pétri de paradoxes… fier mais profondément anxieux, dur mais avec un cœur bienveillant, fort mais se sentant si souvent impuissant. Nous voyons se dessiner Michel-Ange comme un homme au don inexplicable et à l’ambition avisée, un génie animé par la cupidité et le désir compréhensible de rester le meilleur à une époque où la renommée de Léonard de Vinci s’étend amplement, tandis que Pinturicchio, Pietro Perugino et surtout Raffaello, attirent aussi de nombreux regards. Rome et Florence sont alors deux réalités auxquelles Michel-Ange ne pouvait pas échapper, jouant dans le dos de ses collègues rivaux, car l’artiste se savait le meilleur de tous et ne voulait pas cesser de le montrer. L’orgueil et l’avarice sont clairement ces péchés qui le conduisent aux confins de la folie.  Ces mêmes vices sont mis en évidence par Dante Alighieri, le poète du XIVe siècle, dans L’Enfer, la première partie de sa Divine Comédie que Michel-Ange connaissait par cœur et qui l’obsédait. Autre obsession très différente… les blocs de marbre des Alpes Apuanes. Ce matériau si précieux, sur lequel Konchalovsky se concentre métaphoriquement en racontant la sueur et la fatigue de l’extraction du fameux bloc unique, appelé « le monstre » par les courageux carriéristes de Carrare. 

Tourments, audace, talent et folie accompagnent le film, qui trace un panorama brut et dur de l’Italie de la Renaissance, celle d’une société terriblement corrompue, pétrie de misérabilisme dans les relations humaines et professionnelles que le réalisateur russe n’épargne pas au public. Michel-Ange est détesté et adulé dans les rues des villes toscanes entre bagarres, meurtres violence, sexe et saleté, mais, pour l’estime de sa grandeur, entre merveilles et échecs, il parvient tout de même à créer de véritables chefs-d’œuvre. Des œuvres imposantes qui défilent rapidement en toute fin du film, comme pour indiquer que le processus de réalisation a suffi à expliquer sa grandeur, se concluant par le « David », le « Moïse » et la « Pitié » que cette « divine canaille » a laissés comme traces d’une œuvre quasi parfaite, touchée par la grâce, mais faite de mains sales et de folie.

 

Drunk… jusqu’à la lie !

Réunissant les talents du comédien Mads Mikkelsen et du réalisateur Thomas Vinterberg Drunk prend nos idées préconçues à l’égard des drames de la dépendance et les subvertit habilement. Ce film danois propose l’une des représentations les plus authentiques de l’alcoolisme vue à l’écran, en la construisant sur un fil narratif extrêmement tendu entre comédie et tragédie.

Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle.

Cannes 2012… ma première expérience au sein d’un Jury œcuménique et le sacre de La Chasse, prix de notre jury et prix d’interprétation masculine pour Mads Mikkelsen pour son rôle d’instituteur injustement accusé de pédophilie. Un vrai coup de cœur personnel qui confirme mon appréciation du cinéma de Thomas Vintenberg et surtout une admiration profonde pour l’acteur danois. Alors, c’est avec une prédisposition extrêmement favorable que j’ai pu découvrir leur nouveau film commun, Drunk, sorti cette semaine. Et… dans le mille !

Une chose que je semble aimer dans cette collaboration est la façon dont Vinterberg insère ses personnages que l’on pourrait qualifier de « normaux », pourrait-on dire « banals », dans une situation qui fait que leur vie bascule brutalement et devient incontrôlable tout en conservant un rythme suffisamment convaincant et divertissant pour un long métrage. Cet incontrôlable dont, parfois, peut ressortir du bien, dira Vintenberg dans une interview accordée au Point. Citant le philosophe Kierkegaard, comme déjà dans l’introduction du film, il ajoute : « Si vous ne vous permettez pas de perdre le contrôle, vous vous perdez vous-même ». Une véritable tragédie en soit qui produit du grand cinéma… avec les caractéristiques spécifiques également, issues du cinéma danois, qui confèrent une atmosphère différente et terriblement savoureuse. Et dans ce type de situations, il faut l’avouer, Mikkelsen est phénoménal encore et encore et il livre même ici sans doute l’une de ses plus impressionnantes prestations. L’acteur est convaincant à peu près partout, mais la façon dont il joue Martin, ce personnage de professeur « moyen » vous faisant comprendre tout de suite d’où il vient, pour ensuite voir où le changement entre en jeu, est vraiment impressionnante. Une interprétation brute et engagée, où les expressions de son visage parlent presque plus que n’importe quel discours !

Drunk est un film sur la confrontation avec soi-même. Selon Vinterberg, un premier pas vers un « autre cycle » de la vie (Another round est d’ailleurs le titre choisi dans sa version américaine) consiste à se confronter à soi-même et à échapper au déni qui masque sa propre existence comme une sorte de défaut, une question de fait. Et plutôt que de choisir de dépeindre comment l’alcool détruit la vie de ces hommes, Vinterberg s’intéresse davantage à la façon dont leur sobriété ultérieure, associée à l’étincelle qu’ils ont tous ressentie en buvant, travaille à révéler ce que chacun d’eux a refusé de confronter. Ce film propose ainsi une image extrêmement engageante sur le courage qu’il faut pour être vraiment sobre et agit tout en subtilité, n’oubliant jamais de nous saisir par l’émotion.

Une autre qualité de Drunk se situe dans le fait que Vinterberg s’abstient de juger ses protagonistes. Il ne se contente jamais non plus de vérités simplistes. Le voyage de Martin n’est absolument pas une succession de hauts et de bas, mais plutôt un mélange de libération et d’inhibitions rabougries où l’alcool n’est jamais loin. Le réalisateur le sait… il raconte là une histoire profondément personnelle : celle de ces quatre amis qui décident qu’il vaut mieux s’aliéner ensemble que de s’éteindre seul. Au fond, peut-être, le récit d’un « beau » suicide… au cœur de la quarantaine et des défis qui se présentent dans ce moment charnière masculin.

Un film saisissant où tous les éléments cinématographiques participent avec brio à fournir une sublime ambiance générale. Il y a bien évidemment le jeu des acteurs déjà évoqué avec Mikkelsen, mais qui touche la totalité du casting, un travail minutieux de l’image, de la photographie, des cadrages… et un brillant travail sonore où une importance toute particulière est donnée au liquide qui devient à la fois le fil conducteur mais aussi le « personnage principal » et omniprésent. Que ce soit dans la discrétion ou, au contraire, dans l’abondance, que ce soient au-travers de quelques gouttes au coin des lèvres ou quand l’alcool coule à flot pour remplir les verres… mais aussi jusque dans le bruit des vagues… on le voit et on l’entend ! Ce qui, par exemple, est perçu comme le son d’un glaçon sur un verre (symbole d’élégance et de raffinement) qui accompagne la séquence initiale, finira par se fondre dans la laideur absolue de l’amusement destructeur dans la dernière séquence du film, que l’on pourrait sans doute associer indirectement au traitement du corps du Joker (Todd Philips, 2019) comme leader révolutionnaire. Tout cela participe clairement à l’effet saisissant que produit ce film.

Alors finalement, la question qui peut se poser sans doute, c’est : doit-on considérer Drunk comme une incitation à l’alcoolisme ou, inversement, comme une fable morale contre les excès de l’alcool ? Et là, je rejoindrai l’avis même de Vintenberg. Tout dépend de votre interprétation ! C’était déjà ce qui apparaissait à la fin de La Chasse : qui était l’auteur du coup de feu contre le personnage joué par Mads ? Un film qui ouvre à la liberté, et en particulier celle de l’interprétation. Le réalisateur danois est tout sauf un cinéaste de la morale et il le refuse d’ailleurs catégoriquement. Dans sa perspective, Drunk est une célébration de la vie. On peut d’ailleurs évoquer ici que quatre jours après le début du tournage, Vintenberg a perdu tragiquement sa fille dans un accident de voiture. Alors qu’il faisait un film sur une forme de catastrophe, sa propre vie en est devenue une… autrement. La célébration de la vie était donc déjà une thématique importante, mais il a pu ajouter ici et là quelques lignes de dialogue, quelques silences, pour injecter au film une nouvelle signification. Alors, sans doute aussi, pour certains Drunk sera à leurs yeux une tragédie qui a vertu d’avertissement. Et c’est là tout le miracle du cinéma : suggérer les choses et si le film est bon, le laisser perdurer dans l’esprit du public, qui continuera son propre récit après la projection en remplissant les blancs avec leur propre imagination, comme lorsqu’on imagine ce qu’il se passe entre deux cases d’une bande dessinée. À chacun de voir avec sa propre histoire, ses yeux, et surtout avec son cœur. Mais surtout… un film à aller voir !