A DECOUVRIR ! Parole du cinéma

Cinéma : les films à ne pas manquer en septembre

Antigone, Remember me, Rocks, Blackbird… Toute l’actualité ciné avec Jean-Luc Gadreau, journaliste et blogueur.

 

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NOUVEAU ! « Je confine en paraboles »

Chaque jour à 7h45 , pendant ce temps de confinement, je vous propose ma minute-vidéo « Je confine en parabole »… histoire de bien démarrer la journée.
Que celui qui a des oreilles…

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Blackbird… pour se dire adieu

Avec Blackbird, c’est avec justesse, délicatesse et tendresse que le réalisateur Roger Michell (Coup de foudre à Notting Hill) d’après un scénario de Christian Torpe, adapté d’un film danois de Billie August (Silent Heart), s’attaque à des thématiques ardues comme la maladie, la mort assistée et la famille. Un casting formidable pour un film chaleureux, qui n’est pas sans tension ni sans douleur considérable, pour nous permettre sans doute de réfléchir et de discuter.

Lily (Susan Sarandon) et son mari Paul (Sam Neill) décident de réunir enfants et petits-enfants pour un week-end dans leur maison de campagne. Trois générations d’une même famille se retrouvent, avec Jennifer (Kate Winslet), l’aînée, son mari Michael (Rainn Wilson) et leur fils de 15 ans, Jonathan (Anson Boon), mais aussi Anna (Mia Wasikowska), la cadette, venue avec Chris (Bex Taylor-Klaus), sa compagne. En fait, cette réunion de famille a un but bien particulier : atteinte d’une maladie dégénérative incurable, Lily refuse de subir une fin de vie avilissante et décide de prendre son destin en main. Mais tout le monde n’accepte pas cette décision. Non-dits et secrets remontent à la surface, mettant à l’épreuve et redessinant tous les liens qui unissent les membres de cette famille, alors que le temps des adieux approche…

En temps normal (c’est-à-dire hors pandémie COVID-19), 1 640 personnes meurent chaque jour en France, et un peu plus de 160 000 dans le monde. Selon certaines études, la thanatophobie ou, plus simplement, la peur de la mort, se classe dans le top trois sur la liste des principales angoisses humaines.  C’est l’angoisse existentielle par excellence face à notre destin. Accepter la mort comme naturelle est plus qu’un défi. Les premiers indiens d’Amérique parlaient d’esprits mauvais quand ils perdaient un des leurs et lançaient des flèches en l’air pour les chasser. Quelques siècles plus tard, Ionesco protestait violemment : la mort est un scandale ! L’homme a du mal à se représenter sa fin. L’idée du néant est insupportable. Les religions lui apportent l’espoir d’une vie après la mort, la promesse, sinon de l’immortalité physique, du moins de l’immortalité spirituelle. La mort ne serait pas une fin mais un passage. Dans la Bible, l’apôtre Paul fait cette déclaration étonnante : « Christ est ma vie, et la mort m’est un gain ».  Au début du christianisme, les Pères et Mères du Désert, comme on les appelait, voient la mort comme un compagnon qui est toujours avec nous. Pour les soufis mystiques, la mort consiste à franchir un seuil et à avoir une autre chance de se réveiller. Benoît, saint catholique médiéval, faisait garder aux moines, paraît-il, des crânes sur leurs tables pour qu’ils puissent se rappeler de l’impermanence de la vie. Les moines bouddhistes ont utilisé des chapelets de prières faits d’os humains comme rappel de la mortalité. L’historien américain Michael Lese décrit la mort comme « la zone interdite » qui est enveloppée d’obscurité et de mystère. Avec la sortie du film Blackbird, nous avons là une belle occasion spirituelle et sensée de discuter des nombreux sujets importants qui entourent la mort.

Alors, précisons-le tout de suite, Blackbird est d’abord un vrai film d’acteurs, avec une intrigue sans rebondissements extraordinaires, construit dans l’équilibre et le refus de tomber dans le tire larmes excessif et ennuyeux… une histoire somme toute donc assez classique, celle d’une bande de personnages qui se réunissent, réagissent et interagissent. Sauf qu’ici, la bande c’est une famille avec tout ce que cela comporte de blessures, d’amour, de jalousie, d’incompréhensions, de non-dits… et qu’en plus ce qui les rassemble c’est la douleur, la maladie, la mort programmée.

Alors il y a d’abord Lily, la matriarche, une femme qui n’aime pas nécessairement être le centre d’attention mais qui insiste absolument pour être le centre du pouvoir. Paul, à ses côtés, semble se contenter de l’adorer, de la soutenir et de passer au second plan en ce qui concerne la dynamique interpersonnelle. Lily a bon cœur, mais elle ne voit souvent pas que son désir de voir les choses se dérouler d’une certaine façon peut les faire précisément dévier de leur chemin. Elle a tendance à se faire des illusions, à insister pour que les choses soient comme elle le souhaite plutôt que comme elles se sont vraiment passées. Jennifer a beaucoup de raisons d’être reconnaissante dans sa vie, mais elle est plutôt obsédée par le fait de « resserrer les cadres », comme quelqu’un le dit si bien. Elle est très critique envers tout le monde, y compris envers elle-même, et ne semble pas pouvoir se contenter de rester assise et de laisser le soleil briller. Son mari Michael, est sympathique mais timide, le genre de type qui a tendance à avoir le nez enfoui dans un journal ou un livre, et la plupart de ses conversations avec d’autres personnes ont un côté « saviez-vous que ? ». Il ne se vante pas, mais c’est ainsi qu’il contourne sa gêne. Leur fils adolescent, Jonathan, commence à peine à déployer ses ailes. Il veut devenir acteur, mais n’en a jamais parlé à ses parents. L’autre fille, Anna, est le mouton noir de la famille. Elle a toujours eu du mal à garder un emploi ou une relation et a régulièrement coupé les ponts. Anna se présente avec sa petite amie, Chris, qui, en tant qu’étrangère, se révèle plus perspicace que la plupart des membres de la famille sur ce qui se passe. Enfin, il y a Liz, la meilleure amie de longue date de Lily, toujours présente, depuis des décennies. Elle n’a pas grand-chose à dire ou à faire, mais elle est là, et cela compte !

Pour entrer dans une telle histoire, la corde est raide et le risque grand si le casting n’est pas à la hauteur. Mais ici c’est tout le contraire ! Chaque actrice, chaque acteur est à sa juste place, illuminant son rôle s’il le faut ou le laissant au contraire dans l’ombre quand la lumière se dirige ailleurs. Avec bien sûr, en premier lieu, l’immense Susan Sarandon, toujours éblouissante à 73 ans dans une interprétation vraiment poignante, et Kate Winslet d’un naturel étonnant qui apporte ainsi une vraie force à son personnage. En fait, il y a dans Blackbird, un vrai côté théâtral grâce à cette troupe merveilleuse de comédiens réunis ensemble dans un seul lieu, mais aussi par la magnifique cinématographie de Mike Eley, qui présente une majorité de plans larges de l’ensemble de la distribution interagissant dans de nombreuses scènes. Vous pouvez choisir l’acteur sur lequel vous voulez vous concentrer, au lieu d’être obligé de regarder une certaine interaction basée sur la mise au point de la caméra. Ces plans larges ont également contribué à la fantastique chimie qui se dégage de l’ensemble des acteurs.

Si Blackbird raconte l’histoire d’une personne qui tente de garder sa dignité intacte grâce à un choix personnel, controversé pour certains, qu’elle doit finalement affronter seule, le film qui raconte cette histoire garde également sa dignité intacte dans un équilibre délicat et de grande beauté. Car le suicide assisté est un vraiment un sujet compliqué. Une thématique qui peu rapidement tomber dans le pathos, dans le mauvais goût, ou dans la récupération politique. Mais Roger Michell réussit précisément à ne jamais tomber dans la caricature, une forme de mauvaise naïveté, faite de ressorts émotionnels faciles. Comme le laisse entendre la musique le plus souvent, au-travers de quelques notes de cordes qui se prolongent et reviennent encore et encore, il marche sur la corde raide mais garde constamment le bon équilibre pour parler de ce sujet sérieux avec une émotion naturelle, appropriée et pleine de véracité.

Si Blackbird est évidemment triste avec cette histoire de mort, il s’agit aussi d’amour, de compréhension de la famille, et de la capacité à pardonner même face à une grande douleur. Un drame émouvant et beau que je vous conseille fortement.

 

 

Le Diable tout le temps… sobrement lumineux !

Attention… du très lourd sur Netflix en cette rentrée de septembre ! Le Diable tout le temps, la dernière réalisation d’Antonio Campos (série The Sinner), ne laisse en aucun cas indifférent… on adore ou on déteste. Un thriller obscur sur fond spirituel et à tendance gothique avec un casting cinq étoiles. 

Knockemstiff, Ohio. Face à sa femme mourante, un homme désespéré, Willard Russell, tente le tout pour le tout. Il se tourne vers la religion. Ses prières vont petit à petit s’apparenter à des sacrifices dont Arvin, le fils du couple, pourrait être l’offrande ultime…

En adaptant le roman éponyme de Donald Ray Pollock publié en 2011, Campos nous plonge dans un récit sauvage sur la mort, le dysfonctionnement et la perversion de la foi, étayé par un véritable puits d’humanité. Ce récit puissant et violent prend racine dans les banlieues rurales du Midwest, où Campos explore comment un tempérament brutal peut se transmettre d’une génération à l’autre alors qu’une foi malavisée corrompt, détruit et pervertit.  Une sorte d’acte d’accusation incisif et troublant sur les abus de la foi, afin  d’extraire et d’éclairer l’obscurité qui règne au cœur de l’Amérique rurale (ou dite profonde), du 20ème siècle. Ce faisant, il peut nous en apprendre beaucoup sur l’état de ces lieux aujourd’hui. « Cela n’a probablement pas beaucoup changé », dit d’ailleurs l’un des protagonistes, « les petites villes ne changent jamais ».

C’est donc un film qui aborde les cycles de violence et la façon dont les conséquences se répercutent sur plusieurs générations. À l’instar de The Place Beyond the Pines de Derek Cianfrance, le film examine l’inévitable transmission de la brutalité à travers les arbres généalogiques, et ce avec sans doute plus de cohérence que ne le permettait la structure narrative en triptyque de Cianfrance. Antonio Campos veille, au contraire, à ce que ses récits soient toujours bien synchronisés, ce qui n’était pas une mince affaire car de nombreux fils narratifs doivent être ainsi démêlés puis à nouveau entremêlés.

Lorsqu’on voit l’un des personnages de Le Diable tout le temps bailler ouvertement à l’annonce d’une escalade de la guerre au Vietnam, c’est un symbole aussi clair que possible que les conflits, la violence et les effusions de sang sont devenus un lieu commun pour tous ces gens. Et d’ailleurs, le drame dense déborde en effet de personnages, réunis par le destin et les circonstances. L’immense distribution comprend Bill Skarsgard dans le rôle de Willard Russell, un ancien Marine qui a subi des pertes dévastatrices ; Tom Holland, le fils de Willard, enclin à la violence qui se verra enfermé dans une spirale infernale, qui adore sa demi-sœur (Eliza Scanlen) ; Robert Pattinson, un prédicateur charismatique avec un affreux penchant pour « la séduction » ; Riley Keough et Jason Clarke, dans le rôle d’un couple dépravé et particulièrement sanguinaire ; Mia Wasikowska, une chrétienne dévouée qui est mariée à Ray, un fou furieux, joué par Harry Melling. Pendant ce temps, un shérif fourbe (Sebastian Stan) suit leurs crimes passionnels, laissant sa propre trace pécheresse en chemin. Tout ce petit monde se mêle et se se démêle, liés de diverses façons et pour diverses raisons.

Ce chaudron ténébreux gothiques, tranquillement bouillonnant, que dévoile Campos est subjugué par la photo splendide de Lol Crawley et magnifié par la musique minimaliste mais terriblement efficace de Danny Bensi et Saunder Jurriaans. On appréciera aussi la bonne idée d’avoir choisi Benoît Allemane (voix française régulière de Morgan Freeman) pour doubler Donald Ray Pollock (le narrateur) dans la VF et apporter ainsi une tonalité grave et en totale adéquation avec le scénario.

Avec Le Diable tout le temps, Netflix nous offre un portrait bouleversant du risque possible attenant à un extrémisme possible de la religion chrétienne, d’une véritable perversion subtile de la Bonne Nouvelle mettant en scène la violence qui alors s’y rapporte quand, en plus, elle se transmet de générations en générations, et quand le terrain humain et sociétal lui offre le terreau idéal. Une œuvre noueuse et expressive à la distribution spectaculaire et à la direction formelle rigoureuse d’Antonio Campos, qui s’enfonce très profondément dans l’âme obscure de l’Amérique fervente.

 

Rocks… si forte et fragile à la fois

Cinq ans après avoir retracé la naissance du vote féminin dans Les Suffragettes (avec Carey Mulligan, Helena Bonham Carter et Meryl Streep), la cinéaste britannique Sarah Gavron revient avec Rocks, en salle ce 9 septembre 2020, une exploration plus intime mais non moins essentielle de l’expérience féminine. Les questions d’émancipation, d’identité et de dépassement de soi résonnent avec force dans cette histoire richement texturée d’une adolescente londonienne moderne forcée de grandir avant son temps. 

Rocks, 15 ans, vit à Londres avec sa mère et son petit frère. Quand, du jour au lendemain, leur mère disparaît, une nouvelle vie s’organise avec l’aide de ses meilleures amies. Rocks va devoir tout mettre en œuvre pour échapper aux services sociaux.

Sur le terrain social-réaliste entre l’univers de Loach et la jubilation des yeux d’enfants du Florida Project, Rocks suit les luttes de son personnage éponyme (Bukky Bakray) après que sa mère instable Funke (Layo-Christina Akinlude) l’ait abandonnée, elle et son jeune frère Emmanuel (l’attendrissant D’angelou Osei Kissiedu), partie pour « se vider la tête ». Avec force, noblesse et dignité, elle fera tout son possible pour maintenir l’insoutenable, mais la détérioration, la dégradation ne se feront pas attendre, et elle se retrouve bientôt dépassée et à court d’options. C’est un voyage tour à tour déchirant, drôle et terriblement frustrant, mais sans ne jamais trop s’enliser dans la misère et le pathos, sans en faire un mélodrame de plus, ni tomber dans le piège de la victimisation. 

La plus grande réussite de Gavron ne se situe pas tant dans les problèmes déjà abordés par de nombreux films anglais que le naturel, le charme et l’empathie qui émanent de ces jeunes femmes, dont beaucoup sont des actrices non professionnelles. Si l’histoire de Rocks et Emmanuel est le moteur de ce récit, la représentation des relations féminines en est fondamentalement le cœur. Le fait que Sarah Gavron et son équipe aient passé beaucoup de temps avec leur jeune équipe, avec laquelle ils ont construit l’histoire à partir de zéro, montre que cette représentation des amitiés entre adolescentes est souvent drôle, profondément émouvante et toujours d’une authenticité éclatante. On pense aussi forcément à Bande de filles de Céline Sciamma : avec les cris bruyants qui nous présentent les filles avant même que nous ne les voyions, dans les scènes de danse où elles se laissent aller et où la caméra virevolte avec et au milieu d’elles, dans les nombreux moments vibrant d’espoir et de potentiel, et tous ceux où la réalité vous rattrapent si vite et vous font terriblement froid dans le dos. Comme pour Sciamma avec Paris, le lieu est aussi essentiel. La ligne d’horizon de Londres se profile à l’horizon, toujours là mais hors de portée, les filles étant souvent enfermées dans de minuscules chambres et salles de classe. Mais surtout, Rocks n’est pas définie ni limitée par son logement dans une tour – elle a de grandes ambitions qu’elle est déterminée à poursuivre. Ses amies aussi sont issues de milieux culturels différents, chacune avec ses propres rêves, mais elles s’acceptent sans réserve les unes les autres. Et il se dégage alors une intimité et une puissance émotionnelle indiscutables dans la façon dont ces filles se soucient les unes des autres et dans la façon dont elles se battent de façon volcanique, et Gavron nous situe directement là, au cœur de ces relations et de ces sentiments.

Bukky Bakray est tout simplement remarquable dans ce rôle ô combien difficile de Rocks. Il n’y a pas une seule fausse note dans sa performance et elle injecte à son personnage toutes les émotions et attitudes nécessaires pour lui donner la consistance nécessaire. Kosar Ali à ses côtés est aussi fantastique dans le rôle de Sumaya, la meilleure amie de Rocks. Les scènes qui se déroulent dans sa maison, un foyer somalien bondé à l’occasion d’un mariage, sont un point culminant du film ; elles sont remplies de tant d’amour et de chaleur mais offrent aussi un aperçu des épreuves et des difficultés de l’amitié. Tout au long des 93 minutes du film, extrêmement bien rythmées, Rocks nous montre des communautés britanniques que nous ne voyons pas trop habituellement, ce qui confère au film une certaine urgence et une vraie présence. La plupart des amies de Rocks sont, comme elle, des enfants de familles d’immigrés, et le film nous emmène chez elles pour voir les différentes manières de vivre, pour voir comment se joue leur dynamique familiale, pour voir les relations entre les différentes générations. Dans une scène, nous voyons par exemple un marché avec des vitrines qui reflètent des vendeurs chinois, jamaïcains et ukrainiens ; nous rencontrons la belle-mère russe de Roshé, qui possède son propre salon de coiffure pour cette communauté, et le petit ami de Roshé, arnaqueur et trafiquant de drogue, qui a des origines moyen-orientales. Le film ne dresse jamais un tableau idyllique… il n’ignore pas que ces différentes communautés s’affrontent parfois aussi les unes les autres, embourbées dans leurs propres réseaux de racisme et de classes – qui ne font d’ailleurs que s’alourdir dans le scénario à mesure que Rocks est poussée dans des circonstances de plus en plus désespérées.  

Alors, bien sûr, à première vue, les femmes blanches qui se battent pour le droit de vote à Londres en 1912 (dans son précédent film Les Suffragettes) n’ont pas grand-chose en commun avec les jeunes femmes de couleur, dont beaucoup sont issues de familles d’immigrés, qui interagissent en tant qu’amies et ennemies dans le Londres d’aujourd’hui. Des âges différents, des races différentes, des milieux familiaux différents, des attentes culturelles différentes. Mais ce que Gavron souligne dans ses deux films, c’est le pouvoir de la communauté féminine, des femmes qui lient leurs bras, leurs mains et leurs corps dans la poursuite d’un seul but – qu’il s’agisse des droits civiques ou de survivre plus simplement au lycée et poursuivre sa vie. Ce n’est qu’une question d’échelle.

Enfin, il y a aussi une jolie scène où la bande d’adolescentes fait un voyage en train, riant allègrement pendant qu’elles tournent des vidéos sur leur téléphone et font des bulles avec leur chewing-gum. Les passagers adultes qui se trouvent à proximité sont sans doute mal à l’aise, mais le spectateur ne peut que se réjouir de leur énergie et de leur bonheur apparent. Et pourtant, la joie est un joyau rare dans cette histoire… Quoiqu’il en soit, Rocks est clairement un film qui mérite qu’on s’y attarde, alors rendez-vous dans les salles !

 

 

Remember me… aussi longtemps que je vivrai 

Le réalisateur espagnol Martín Rosete, revient avec une histoire sur la vieillesse, les souvenirs, la maladie et l’amour. Misant sur l’honnêteté émotionnelle et un casting de premier choix dans lequel, une fois de plus, émerge si brillamment le fabuleux Bruce Dern, il nous offre un tendre et beau moment où nos émotions sont agréablement secouée.

Claude est septuagénaire, veuf et critique de cinéma et théâtre. Il apprend que l’amour de sa vie, Lily, célèbre actrice française, a été admise dans une maison spécialisée dans le traitement d’Alzheimer en Californie. Il ne l’a pas vue depuis 30 ans. Avec la complicité de son vieil ami Shane il se fait admettre dans le même service que Lily. Il a conçu le projet fou de lui faire retrouver la mémoire grâce à sa présence, son amour intact et leurs souvenirs. Car Claude croit en cette lueur éternelle d’un esprit sans souvenirs, cet « Éclat éternel de l’esprit immaculé ! » dont parle le poème d’Alexander Pope.

Martín Rosete fait partie de ces jeunes cinéastes espagnol qui, installés à Los Angeles, luttent pour faire décoller des projets des deux côtés de l’Atlantique. Il a essayé de le faire avec son premier long métrage, Money, un thriller mettant en vedette des acteurs américains, et il réitère l’expérience avec son second, Remember Me, avec un scénario de Rafa Russo. Tourné entre l’Europe et l’Amérique, il s’offre une distribution internationale remarquable avec, en tête de liste, Bruce Dern, le comédien de 83 ans, qui n’en finit pas de tourner et de valoriser les projets dans lesquels il s’inscrit. Pour un film qui parle de souvenirs, voilà bien un acteur qu’on ne pourra oublier après ses innombrables apparitions dans des œuvres mémorables comme Le Retour de Hal Ashby, Complot de famille d’Hitchcock, Nebraska d’Alexander Payne ou trois longs métrages de Quentin Tarantino : Les Huits Salopards, Django Unchained et le récent Once Upon a Time… Hollywood. La force de Remember Me réside en effet en grande partie dans la force des personnages. Bien sûr donc, Bruce Dern, qui met tout son coeur à donner une magnifique performance, construisant un Claude qui, malgré les années et les hauts et les bas de la vie, conserve la passion de la jeunesse, mais aussi tout le reste de l’équipe. Car si l’histoire d’amour de Claude et Lillian est le thème central, les histoires parallèles qui s’ouvrent tout autour sont tout aussi intéressantes. Comme la relation avec leur petite-fille ou l’amitié avec Brian Cox qui apporte aussi son merveilleux talent et permet quelques moments savoureux ou ces deux géants s’amusent et nous amusent avec charme et brio. Ils forment tout deux un couple étrange qui se vénère, se critique, se supporte et où, tout simplement, les deux ont besoin l’un de l’autre. Dans ces séquences, afin de souligner le sarcasme, le réalisateur laisse la caméra parfaitement immobile, dans l’attente et la réceptivité, faisant confiance naturellement au talent de ces deux acteurs qui prennent pleinement plaisir à se livrer à ce jeu de camaraderie. Ces moments de complicité entre Cox et Dern sont comparables à ceux que Michael Douglas et Alan Arkin nous proposent dans La Méthode Kominsky. 

Pour revenir au cœur de l’histoire, Remember Me est une histoire d’amour héroïque entre deux personnes d’un âge dit avancé, un amour qui se bat contre l’inéluctable. Mais c’est aussi une belle comédie où l’on rit beaucoup… un rire attendrit, bienveillant qui fait terriblement du bien à l’âme. Bien qu’il raconte ce qui a déjà été vu tant de fois, le film évite le superflu et garde une fraîcheur intacte grâce notamment à une magnifique distribution. Alors oui, l’originalité du film n’est pas franchement dans le scénario, tombant forcément parfois dans certains lieux communs ou flirtant avec les vestiges d’autres œuvres emblématiques saupoudrés d’une certaine sentimentalité. La chanson « Oh My Darling, Clementine » n’est-elle pas ainsi un clin d’œil au classique de Gondry ? La maladie et le recours à la formule épistolaire ne renvoient-ils pas inévitablement à Cassavetes ? Mais Martin Rosete résiste à tout ce qui aurait pu conduire son travail à une certaine désolation et livre ce qui peut s’avérer finalement être un très beau moment pour tous ceux qui croient aux « ravages » du grand amour et, pour les plus méfiants, une occasion unique de voir Bruce Dern et Brian Cox  se recommander des médicaments pour leurs multiples douleurs et maladies.

En regardant Remember Me me reviennent à la mémoire ces mots extraits d’un texte clé du Nouveau Testament : « L’amour pardonne tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout. L’amour ne meurt jamais ». Des paroles qui prennent un sens tout particulier lorsque cet amour se fracasse contre une maladie aussi terrible que la maladie d’Alzheimer, celle qui vous prive de ce que vous avez été et de ce que vous êtes ; de votre mémoire et… en bref, de vous-même. Parce que les êtres humains sont faits de souvenirs. Des moments et des expériences vécues. Toute une série de sentiments et d’émotions que la maladie d’Alzheimer tente d’effacer d’un seul coup. C’est de tout ça qu’il est question ici… avec délicatesse et savoir-faire.

Martin Rosete capture à l’écran une histoire pleine d’authenticité, qui ne cherche pas à être ce qu’elle n’est pas, et surtout d’une grande émotion. Ce n’était pas une tâche facile, et bien à mon goût… il a réussit.

Antigone… mon cœur me dit !

Pour son cinquième long métrage, la scénariste, réalisatrice et directrice de la photographie québécoise Sophie Deraspe adapte et modernise librement Antigone l’œuvre de Sophocle, en transposant les personnages de la tragédie grecque dans les rues de Montréal. Son film a reçu le prix du meilleur film canadien lors du Festival international du film de Toronto en 2019 ainsi que le prix officiel de l’Académie canadienne du meilleur film en langue étrangère. Prévu initialement sur les écrans français en avril 2020, il sort finalement ce 2 septembre et c’est un coup de cœur pour cette rentrée cinéma.

Antigone est une adolescente brillante au parcours sans accroc. En aidant son frère à s’évader de prison, elle agit au nom de sa propre justice, celle de l’amour et la solidarité. Désormais en marge de la loi des hommes, Antigone devient l’héroïne de toute une génération et pour les autorités, le symbole d’une rébellion à canaliser…

Sacré défi relevé par Sophie Deraspe de revisiter librement Antigone pour transposer, plus ou moins, les situations originelles à notre époque et dans le cadre social de nos villes occidentales en abordant notamment la souffrante question de l’immigration. La réalisatrice dresse le portrait saisissant d’une famille en crise, un récit héroïque sur la loyauté entre frères et sœurs, et une mise en accusation virulente d’un système d’immigration et de justice qui fait la part belle à l’ordre public mais manque tellement d’humanité et de compassion.

La clé de la réussite de ce drame est, sans aucun doute, la formidable performance de l’actrice Nahéma Ricci, dans son deuxième rôle au cinéma, avec un sain mélange de naïveté et de férocité. Elle a la tâche peu enviable d’entrer dans la peau d’une adolescente dont les peurs, les inquiétudes et les doutes intérieurs ne cessent de corroder l’armure et l’aura qu’elle a créées autour d’elle, d’une force et d’une résistance infaillibles face à l’oppression. C’est une véritable performance ! Un travail d’une complexité technique qui pourrait faire trébucher un certain nombre d’acteurs plus expérimentés. La voir passer de la naïveté et de l’idéalisme à la désillusion – non seulement avec le système judiciaire, mais aussi avec sa famille, car elle est déçue à plusieurs reprises par Polynice et se rend compte qu’Étéocle n’était pas aussi parfait qu’elle le pensait – est franchement déchirant. 

Ressemblant en un certain sens à une jeune Kristen Stewart, avec une intensité similaire, elle joue le rôle d’Antigone, une lycéenne de 17 ans dans un quartier ouvrier de Montréal. Elle semble déterminée à s’adapter à la vie au Canada, ce qui implique de surmonter la terreur et le chagrin de son enfance, qu’elle expose à ses camarades de classe comme un exercice scolaire. Elle est venue au Canada alors qu’elle était enfant, à la suite du meurtre de ses parents dans leur pays natal. Antigone vit dans un petit appartement avec sa grand-mère Méni (Rachida Oussaada), qui veille désormais sur la famille, et ses frères et sœurs : les frères Étéocle (Hakim Brahimi) et Polynice (Rawad El-Zein) et sa sœur Ismène (Nour Belkhiria). Antigone est une brillante étudiante – elle obtient même un prix de 4.000 dollars pour ses résultats scolaires et elle est amoureuse de Haemon (Antoine Desrochers), son petit ami – mais c’est une autre histoire pour ses frères et sœurs. Ismène, jeune shampoinneuse dans un salon de coiffure, espère un jour mener une vie « normale » avec un mari, une maison et des enfants, mais ses projets restent vagues. Étéocle et Polynice, quant à eux, sont tombés dans un gang de rue et sous la surveillance des autorités, une situation qui tourne au drame lorsqu’une descente de police maladroite brise la famille et envoie Polynice en prison, puis sur la voie rapide de l’extradition. Antigone conçoit courageusement un plan pour réparer cette grave erreur. Il s’agit d’une usurpation d’identité qui aura forcément des conséquences imprévues, mais pour cette jeune femme courageuse et pleine de principes, il n’y a pas d’autre recours. Elle considère que sa transgression a un sens et peut ainsi braver les conséquences supposées. L’intégrité d’Antigone, son sens de la justice et sa capacité d’amour vont alors éclater au grand jour mais aussi s’affronter à de nombreux obstacles. « Mon cœur me dit », répond-elle alors pour motiver ses actes, en prononçant ainsi ce qui deviendra un véritable slogan générationnel. Malgré les tentatives d’éviter les projecteurs, Antigone se métamorphose en figure contre l’injustice. 

Pour aller une peu plus loin dans l’analyse de cette adaptation cinématographique d’Antigone, on peut observer que le film reprend les thèmes centraux de la pièce originale – la famille, l’exil, le pouvoir de l’État et le sacrifice – pour refléter les luttes de cette famille d’immigrants algériens de première génération à Montréal. Dans la pièce du cinquième siècle, Antigone désobéit au décret de son oncle qui veut que son frère soit laissé sans sépulture et est condamné à mort en guise de punition ; dans celle de Deraspe, c’est une jeune femme désespérée qui cherche à sauver son frère de l’extradition. Il est bon de savoir que dans la tradition de la tragédie grecque, un grand homme ou une grande femme est amené à la ruine par son hamartia, ou défaut fatal, mais aussi par le destin, une chute paradoxale qui est à la fois autodéterminée et prédestinée. Alors que l’Antigone de Sophocle est condamnée par le destin, celle de Deraspe est condamnée par le système. Dès le premier plan, les yeux écarquillés dans la lumière blanche du poste de police, le film la rend symbolique d’une lutte plus large qui la dépasse. Ce point est également exploré de manière plus évidente dans les scènes qui expriment sa re ou dé-construction par les médias comme personnage public. Un montage rapide d’images montre comment sa photo d’identité judiciaire est utilisée à des fins différentes. Dans une des scènes, elle est recadrée avec le symbolisme du gang, légendée comme une « soeur habibi » ou une « salope radicale » ; dans une autre, le contour de ses cheveux courts et de ses yeux larges est transformé comme un pochoir, à la manière de Che Guevara. Elle est réappropriée en tant qu’Algérienne, Canadienne, coupable ou innocente, selon le point de vue. Son manque de contrôle sur son propre destin est clairement illustré par la manipulation de son image. 

Dans la tragédie sophocléenne, le pire des destins n’est sans doute pas la mort, mais l’apatridie. Pour ceux qui cherchent aujourd’hui à obtenir la citoyenneté, les destins du déplacement et de la mort ne peuvent être divisés aussi clairement – la probabilité de la seconde est accrue par la première. Les actions d’Antigone pour sauver son frère mettent ainsi en danger sa propre quête de citoyenneté canadienne. Elle pourrait « tenter le destin », selon les termes de sa grand-mère, non seulement par son propre moyen, mais aussi par son manque de moyens, son destin et celui de sa famille étant circonscrits par leur statut d’immigrant. Dans la pièce de Sophocle, les dieux sont invisibles et ne peuvent être tenus responsables des forces du destin qui, dans Antigone de Deraspe, sont rendues concrètes et littérales sous la forme même de l’État. Mais l’État n’est pas le destin, et peut être modifié et transformé. Il est de notre devoir, suggère alors Deraspe, de faire pression contre lui. La réalisatrice précise d’ailleurs qu’Antigone, qui se sent investie d’un devoir supérieur envers ceux et celles qui l’ont précédée, perçoit toujours à ses côtés les siens, vivants ou morts. La loi des hommes a donc forcément moins de valeur à ses yeux que la loi dictée par ses morts, ce qui la place devant un dilemme qui est l’essence même de la tragédie. 

Alors rassurez-vous, les spectateurs qui ne connaissent pas ou peu l’histoire d’Antigone ne seront en rien gênés ou privés de quoi que ce soit… Cela garantit d’ailleurs que les préoccupations thématiques du film ont une urgence contemporaine qui aurait pu être perdue dans une adaptation plus littérale.

Le fort sens visuel de Deraspe lui sert également particulièrement bien dans la façon dont elle utilise l’apport des réseaux sociaux… en les employant avec parcimonie et uniquement lorsqu’ils font avancer l’histoire, à la façon justement du chœur antique dans la tragédie grecque. Idem pour la bande-son, qui mélange le hip-hop, la pop et Debussy mais aussi des mélodies traditionnelles du Moyen-Orient, servant au mieux la puissance émotionnelle mais sans nous submerger pathétiquement.

Antigone de Sophie Deraspe apporte à Sophocle une dimension fraîche et véritablement stimulante. Son cœur est fort et son objectif est vrai, faisant de ce film non seulement une œuvre mémorable, mais aussi une expérience de conscience et finalement une nouvelle tragédie percutante pour les temps modernes qui tombe à pic actuellement !