Sundown Towns… attention : Nuits blanches !

L’excellente série à voir sur OCS, Lovecraft Country (vous pouvez retrouver ma critique ici), a choisi de construire une partie de son premier épisode dans le comté d’Ardham surnommé coucher de soleil. Si Atticus (Jonathan Majors), George (Courtney B. Vance) et Letitia (Jurnee Smollett) affrontent des bêtes monstrueuses, les parties les plus troublantes de la série se situent, sans aucun doute, lorsqu’ils sont confrontés à la haine, à la violence et à la discrimination, en particulier de la part des forces de l’ordre, ce qui est précisément le cas dans l’épisode d’ouverture. Mais que sont donc ces fameuses villes évoquées par la série et ont-elles existées ?

Les villes du crépuscule ou villes du coucher du soleil ou bien encore de la tombée de la nuit (Sundown Town) sont des communes qui, pendant des décennies, ont empêché les non-blancs d’y vivre et sont donc restées, à fortiori, exclusivement blanches. Ce nom provient des avertissements clairement affichés adressés aux Noirs (en particulier), selon lesquels, bien qu’ils puissent être autorisés à travailler ou à voyager en leur sein pendant la journée, ils devaient partir précisément avant le coucher du soleil, faute de quoi ils risquaient les pires représailles « légales ». À partir de 1890 environ et jusqu’en 1968, des Américains blancs ont créé ainsi des milliers de ces villes à travers les États-Unis. Certaines d’entre elles interdisaient également l’accès aux Juifs, aux Chinois, aux Mexicains, aux Amérindiens ou à tout autre groupe ethnique. La taille de ces villes était extrêmement variable, du tout petit village à de véritables villes importantes. Il existait également de nombreuses banlieues du coucher du soleil jusqu’à des comtés tout entiers. Très peu d’information circulaient sur le sujet jusqu’à ce que le professeur de sociologie Jim Loewen ne fasse des recherches et n’écrive à ce sujet. La plupart des Américains blancs n’avaient donc aucune idée de l’existence d’une telle situation, ou pensaient que de tels endroits ne pouvaient exister que dans le Sud profond. Ironiquement, le Sud profond n’a presque pas eu de villes du crépuscule. Le Mississippi, par exemple, n’en a compté pas plus de 6, alors que dans le seul état de l’Illinois, on pouvait en dénombrer au moins 456. Bien qu’il soit difficile de faire un décompte précis, les historiens estiment qu’il y a eu jusqu’à 10 000 villes du coucher du soleil aux États-Unis entre 1890 et 1960, principalement dans le Mid-West et l’Ouest.

Après la fin de l’esclavage et de la guerre civile en 1865, les États du Sud ont mis assez rapidement en place un système qui ressemblait beaucoup à celui de l’esclavage. Ce système fut connu sous le nom de Jim Crow. Instaurés par ce Sud revanchard, les codes noirs matérialisés par les lois Jim Crow (en référence au personnage fictionnel d’une chanson – ‘Jump Jim Crow’ – datant de 1828 et mettant en musique les tribulations de Jim Crow, un Noir du Sud profond. Cette rengaine fut tellement populaire que Jim Crow devint rapidement un terme générique pour désigner, de façon péjorative, les Afro-américains) ont débouché sur la ségrégation et instauré un climat de terreur entretenu notamment par le Ku Klux Klan. Profitant du régime fédéral qui confère à chaque État américain une très grande liberté dans la façon de régir le statut de ses habitants, à partir de 1876 les onze ex-États sécessionnistes purent contourner la loi pour édicter des codes noirs. Sous Jim Crow, les Noirs ne pouvaient pas voter. Ils ne pouvaient pas être accueillis dans les restaurants, les parcs, les hôtels ou les écoles utilisés par les Blancs.

La dégradation des relations interraciales entre 1890 et les années 1930 n’était pourtant pas exclusivement vécue dans le Sud. En fait, les Noirs américains ont été la cible de violences et de discriminations raciales au Nord, à l’Est et à l’Ouest également. Malgré tout, les possibilités d’emplois permettant de subvenir aux besoins de la famille et d’avoir une vie meilleure en dehors du Sud se sont multipliées, si bien que des millions de Noirs sont partis dans l’une des plus grandes immigrations de l’histoire. C’est ce qu’on a appellé la grande migration, qui a littéralement transformé l’Amérique. Malheureusement, la grande migration a déclenché dans le même temps un accroissement du racisme dans tout le pays. Les Blancs craignaient les immigrants noirs, et ils ont alors créé ces villes du coucher du soleil dans tout le pays. Au lieu d’une Terre promise, chantée dans les Spirituals pour maintenir une lueur d’espérance au cœur de l’esclavage, les migrants noirs ont découvert que Jim Crow avait lui aussi fait le voyage vers le Nord. Ils n’ont pas pu s’installer dans le genre de petites communautés qu’ils avaient habitées dans le Sud. Au lieu de cela, ils ont été autorisés à s’installer uniquement dans les quartiers les plus anciens et les plus délabrés des villes industrielles. Et, dans le même temps, les Blancs ont fui vers les banlieues ou les parties des villes où les logements étaient de meilleure qualité.

Dans les années 1930-40, le gouvernement fédéral a mis en place le programme FHA (Federal Housing Administration). Ce programme a rendu l’accession à la propriété abordable pour des millions d’Américains moyens. Cependant, la valeur des propriétés et l’éligibilité aux prêts étant liées à la race. Les Noirs n’ont obtenu pratiquement aucun prêt. Il existait également des conventions écrites et des gentlemen’s agreements informels entre les agents immobiliers et les vendeurs pour exclure les Noirs des quartiers blancs. Il faut préciser que posséder une maison dans un quartier prisé était la façon que la plupart des Américains moyens utilisaient pour placer leur argent et avoir l’opportunité de transmettre à leurs enfants. Cette façon d’opérer, cherchant la sécurité et la richesse des familles, a été refusée à la plupart des Afro-Américains.

Les moyens d’annoncer et d’appliquer les restrictions raciales dans les villes du crépuscule variaient d’un bout à l’autre du pays. Sous sa forme la plus flagrante, des panneaux étaient installés aux limites des villes. Ainsi, dans les années 1930, à Alix, en Arkansas, on pouvait lire : « Nègre, ne laisse pas le soleil s’abatre sur toi à Alix ! ». D’autres indiquaient plus laconiquement : « Les blancs seulement après la tombée de la nuit« . Dans les années 40, Edmond, Oklahoma, se vantait sur des cartes postales avec le slogan : « Un bon endroit pour vivre… pas de nègres ». La ville de Mena, en Arkansas, faisait la publicité de ses nombreux charmes : « Des étés frais, des hivers doux, pas de blizzards, pas de nègres. » Dans d’autres cas, la politique a été appliquée par le biais de normes et de sanctions moins formelles. Les entreprises qui servaient des clients noirs ou embauchaient des employés noirs étaient boycottées par les habitants blancs, ce qui garantissait que les Noirs n’avaient que peu ou pas d’opportunités d’emploi en ces lieux. L’exclusion raciale dans les villes du coucher du soleil était également obtenue par la violence. Les Afro-Américains qui s’attardaient dans les villes au crépuscule, même pendant la journée, étaient victimes de harcèlement, de menaces, d’arrestations et de passages à tabac, parfois même de pendaison sans même le moindre jugement. Il n’était pas rare que les automobilistes noirs qui traversaient ces communautés soient suivis par la police ou les résidents locaux jusqu’aux limites de la ville. Le lynchage de deux adolescents noirs à Marion, dans l’Indiana, en 1930, par exemple, a entraîné le départ des 200 résidents noirs de la ville, qui ne sont jamais revenus.

L’essor des villes au coucher du soleil a rendu les déplacements sur des longues distances en voiture extrêmement difficile et dangereux pour les Noirs. En 1930, par exemple, 44 des 89 comtés situés le long de la célèbre route 66 reliant Chicago à Los Angeles n’avaient ni motel ni restaurant et interdisaient aux Noirs d’y entrer après la tombée de la nuit. En réponse, Victor H. Green, un postier de Harlem, a édité le Negro Motorist Green Book, un guide annuel pour les voyageurs Afro-Américains. Ce guide a été publié de 1936 à 1966 et, au plus fort de sa popularité, a été utilisé par deux millions de personnes.

En dehors des histoires orales, il y a souvent peu de documents d’archives qui décrivent précisément comment les villes du crépuscule excluaient les Noirs. Les lois et politiques qui imposaient l’exclusion raciale ont largement disparu, mais il en existaient hélas toujours  de facto dans les années 1980, et certaines d’entre elles sont sans doute encore en vigueur aujourd’hui… si d’ailleurs aujourd’hui les lois fédérales « cassent » les décisions ouvertement racistes des municipalités, le mouvement sundown n’a pas disparu pour autant. Il est simplement devenu plus souterrain et clandestin. Et puis enfin, certains choses demeurent hélas aussi dans les têtes et forgent des attitudes, des choix politiques. Pour exemple, en 2001, lors d’une enquête dans la perspective d’écrire un livre sur le sujet (Sundown Towns, Touchstone, 2007), le journaliste James W. Loewen s’est entendu dire par les habitants de la ville de Anna dans l’Illinois, que le nom de leur ville était l’abréviation de « Ain’t No Niggers Allowed », « On veut pas de Négros chez nous »… dont acte !

Une statue pour Rosa

Une nouvelle statue de Rosa Parks, pionnière des droits civiques, a été dévoilée ce dimanche 1er décembre 2019, dans le centre-ville de Montgomery, à l’occasion du 64e anniversaire de son refus historique de céder sa place dans un bus public à un homme blanc.
Ce même jour, en 1955, Rosa Parks, une femme noire de 42 ans, est arrêtée pour avoir refusé de céder sa place à un blanc dans un bus de la ville de Montgomery, en Alabama (États-Unis). Comme d’autres avant elle, elle refuse de se conformer à la politique du separate but equal (« séparés mais égaux ») en vigueur depuis l’arrêt Plessy de 1896. Ed Nixon, responsable du bureau local de la NAACP (National association for the advancement of colored people), où Rosa Parks travaille comme secrétaire, prend contact avec l’avocat Clifford Durr. Ils font libérer la jeune femme et celle-ci accepte de devenir la figure de proue emblématique du collectif « Montgomery Improvement association ». Le pasteur baptiste Martin Luther King (âgé de 26 ans à l’époque), qui anime ce collectif, lance dès lors le boycott de la compagnie d’autobus. Les noirs de Montgomery choisissent donc jour après jour de marcher plutôt que de prendre l’autobus. Privée de recettes, la compagnie doit rendre les armes et met fin à la ségrégation dans ses autobus. Mais l’affaire n’en reste pas là et prend très vite une ampleur nationale car les dirigeants du mouvement noir font aussi appel auprès de la cour fédérale de l’Alabama afin de clamer le caractère inconstitutionnel de la ségrégation raciale dans les transports publics. Ils remportent une première victoire avec la condamnation de la ségrégation raciale dans les bus par la Cour suprême de l’Alabama, le 5 juin 1956. La décision est confirmée le 5 décembre par la Cour Suprême des États-Unis. Le 20 décembre 1956, enfin assurés de leur victoire, les noirs de Montgomery mettent fin à 381 jours de boycott et remontent dans les bus. Même si depuis quelques temps des initiatives ont initier un mouvement, c’est véritablement le début d’une longue lutte non-violente pour l’intégration des noirs dans la société américaine.
La statue a été placée à environ 10m de l’endroit où Rosa Parks est censée être montée dans l’autobus, a déclaré Ashley Ledbetter, directrice générale du Montgomery Area Business Committee for the Arts.
En plus du monument commémoratif, quatre plaques de granit ont été installées pour honorer les quatre femmes, Aurelia Browder, Mary Louise Smith, Susie McDonald et Claudette Colvin, qui ont servi en tant que plaignantes dans l’affaire Browder v. Gayle – l’affaire historique qui a déclaré inconstitutionnelle la ségrégation dans les autobus Montgomery. Une des plaignantes, Mary Louise Smith, était présente lors de la cérémonie.

Rosa Parks avait 92 ans quand elle est morte en 2005. 

Ces monuments commémoratifs autours des droits civiques sont le fruit d’un partenariat entre la ville de Montgomery, le comté de Montgomery, le département du tourisme de l’Alabama et le comité des affaires artistiques de la région de Montgomery.
Kay Ivey, gouverneur de l’Alabama, et Steven Reed, maire de Montgomery, font partie des conférenciers qui

ont pris la parole lors du dévoilement. « Cette représentation inspirera les générations futures à faire le pèlerinage dans notre ville, à s’engager sur la voie de la justice, de la force, du courage et de l’égalité », a déclaré Reed, qui est récemment devenu le premier maire afro-américain de Montgomery,« Pour les responsables municipaux, de la ville et du comté, pouvoir honorer Mme Parks et honorer ces plaignants, et surtout honorer les 40 000 Afro-Américains qui sont restés à l’écart des bus pendant 382 jours, c’est un pas dans la bonne direction », a déclaré Fred Gray, l’avocat qui a défendu Parks, lui aussi présent à cette occasion.

 

La couleur bleue : Le blues du migrant africain inconnu


J’ai la joie de vous partager ici, sous forme de pdf, ce livret écrit par un ami africain sous le pseudo Menelik21.

Inspiré de « La couleur pourpre » d’Alice Walker et de plusieurs récits de migrants, « La couleur bleue : Le blues du migrant africain inconnu » est un recueil imaginaire mais très émouvant de lettres (jamais reçues) entre une mère (Dingana) restée en Afrique, son fils (Kalda) qui migre vers l’Europe et un oncle (Thabo) qui vit en Europe.

Il vous suffit de télécharger le fichier ci-dessous, sous l’intitulé « La couleur bleue ». Bonne lecture !

 

Toni Morrison, une voix qui criait dans le désert des humains…

Avec le décès de la romancière et lauréate du prix Nobel, Toni Morrison, ce 6 aout à l’âge de 88 ans c’est l’une des voix importante de l’Amérique, une sorte de prophétesse noire qui se tait mais laisse derrière elle un héritage immense et ô combien utile ! La tâche du prophète n’est-elle pas d’exister dans ce gouffre entre les idéaux d’une nation et ses réalités ; d’être un témoin contre l’hypocrisie et l’injustice, de se souvenir, d’aiguillonner, de témoigner et de rendre compte. 

Morrison comprenait les séquelles du racisme institutionnalisé, de l’exploitation, du nettoyage ethnique, du génocide et de l’esclavage en Amérique comme aucun autre écrivain ne les a sans doute aussi bien comprises. Elle a su interroger ces taches sombres de l’histoire américaine. Que cela nous plaise ou non, l’Amérique est un cimetière aussi hanté que l’ancienne esclave Sethe est hantée par le fantôme de sa fille assassinée dans son roman Beloved.

À bien des égards, Morrison était une écrivaine gothique. De Jonathan Edwards invoquant les terreurs de l’enfer dans son sermon de 1741 « Sinners in the Hands of an Angry God » au Beloved de Morrison, l’Amérique a du entendre les chaînes, spectres et compagnie, sonner et traîner sur le sol de sa propre histoire. Telle était l’obsession dans le corpus de Morrison, à commencer par The Bluest Eye, le roman de Morrison sur la façon dont les perceptions et les normes de beauté ont le potentiel de nous déformer ; son roman Song of Solomon, un véritable retour aux sources de l’odyssée du peuple noir, avec une description détaillée d’une communauté noire au Michigan ; la relation inter-classe entre deux Afro-Américains dans Tar Baby ; ou encore A Mercy, l’histoire de plusieurs vies brisées, non pas par la dureté des conditions du travail infligé aux esclaves (indigènes, noirs ou blancs), mais par la simple difficulté d’être et de s’adapter à cet univers chaotique qu’était le nouveau monde se remplissant d’aventuriers, misérables, condamnés et bannis venus d’Europe ; jusqu’à God Help the Child, son dernier roman très épuré qui parle des traumatismes que peuvent subir les enfants. Et bien sûr, il y a encore et toujours son chef-d’œuvre, la trilogie plus ou moins liée de Beloved, Jazz et Paradise.

Il est crucial de se rappeler que le génie transcendant de Morrison était le produit de diverses influences liée à sa négritude. Morrison s’est convertie au christianisme lorsqu’elle était encore enfant, dans les années 1940, à une époque où les familles noires qui fréquentaient l’Église partageaient parfois, dans le même temps, le folklore africain avec leurs enfants, racontaient des histoires de fantômes et s’accrochaient à de nombreuses superstitions. Ce syncrétisme, mélange d’un christianisme dominant et de traditions spirituelles afro-américaines, a vraisemblablement façonné Morrison dans tous les aspects de sa vie. La croyance en un monde autre que celui dans lequel les Noirs sont déshumanisés et dévalorisés a aidé ses personnages à s’épanouir, comme ce fut d’ailleurs le cas pour les membres de sa propre famille. Lors d’une entrevue en 1983, Toni Morrison a d’ailleurs fait remarquer que ses personnages fonctionnent très bien ainsi – ils sont capables de naviguer dans la vie quotidienne d’une société stratifiée sur le plan racial tout en ayant « des démêlés avec le surnaturel ». Mais, comme c’est la nature du génie transcendant, les écrits de Morrison ne parlent pas seulement d’un groupe particulier, ils s’adressent à tous, mais pas nécessairement de la même façon. Cela ne doit pas être compris comme l’équivalent d’un certain universalisme anémique, mais plutôt par le fait que la nature même de ses interrogations, et en fait de ce que l’on pourrait appeler « prophétie », est essentielle à tous les Américains pour comprendre l’héritage de cette nation… et encore bien plus largement au-delà du seul pays de l’Oncle Sam, si l’on veut être tout à fait honnête !

Le rapport à l’histoire est très important dans ses romans. Son œuvre interroge la nation américaine dans sa totalité, à partir du point de vue des Noirs américains. Toni Morrison disait toujours « mon œuvre doit être belle et politique » : belle par la langue, mais ce qu’elle produit doit être politique. Alors parfois, Morrison est simplement classée dans la catégorie des « autrices afro-américaines » – et elle l’était, bien sûr. Mais en plus d’être une écrivaine noire, Morrison était une autrice de la noirceur. Et finalement de la blancheur aussi… Son livre de 1992, Playing in the Dark : Whiteness and the Literary Imagination, un merveilleux essai sur la littérature américaine, où l’on retrouve la radicalité de ses analyses et de ses observations, analyse la manière dont les personnages noirs sont traités dans le roman contemporain, autrement dit sur la façon dont la « blancheur » en tant que concept se manifeste dans la littérature américaine. S’inspirant d’une conférence donnée en 1990 à Harvard, Morrison s’interroge sur la façon dont la présence des Africains au début de l’Amérique a conduit à un système symbolique de représentation dans la littérature qui pose le binaire du « noir » et du « blanc » en opposition l’un à l’autre. Que la « race » soit une construction sociale pseudo-scientifique n’est pas la question, nous rappelle Morrison. Cela ne veut pas dire pour autant que les gens réels ne vivent pas avec et ne souffrent pas sous l’héritage du racisme. 

Oprah Winfrey, qui a notamment interprété le rôle principal de Sethe dans l’adaptation cinématographique de Beloved, a rendu un vibrant hommage à son amie Toni Morrison. « Au commencement était la Parole. Toni Morrison a pris la parole et l’a transformée en une Chanson (…) de Salomon, de Sula, de Bien-aimée, de Mercy, d’Amour du Paradis, et plus encore. Elle était notre conscience. Notre prophétesse. Notre vérité. » poursuit Winfrey. « C’était un magicien du langage qui comprenait le pouvoir des mots. Elle les utilisait pour nous éveiller, nous réveiller, nous éduquer et nous aider à vaincre nos blessures les plus profondes et essayer de les comprendre ». 

Toni Morrison n’est plus… mais son empreinte et malgré tout sa voix resteront bien présentes, et ce certainement pour des générations à venir.

 

Son ultime essai sortira en français en octobre
Publié en février aux États-Unis, l’ultime essai de Toni Morrison, « The Source of Self-Regard » paraîtra en français le 3 octobre chez Christian Bourgeois, l’éditeur qui l’a fait connaître en francophonie. Son titre: « La source de l’amour-propre ». L’ouvrage aborde les sujets politiques et sociaux d’aujourd’hui (émancipation des femmes, place des minorités dans la société américaine, rôle de l’argent et des médias, racisme et xénophobie…) mais aussi la question de la création artistique et notamment littéraire. La romancière évoque la figure de Martin Luther King et rend un hommage appuyé à l’écrivain James Baldwin (1924-1987), un des plus grands auteurs américains du XXe siècle et militant des droits civiques, contraint à l’exil en France à la fin des années 1940 pour fuir le racisme dans son pays. Elle porte également un regard critique sur son oeuvre et sur celle d’autres artistes comme le peintre Romare Bearden (1911-1988), la documentariste et militante des droits civiques Toni Cade Bambara (1939-1995) ou encore le metteur en scène Peter Sellars. 

American Gods… une pépite métaphorique

« American Gods », une frénésie psychédélique qui semble avoir été conçue pour vaincre toute tentative de la décrire de façon cohérente. Alors que la saison 2 est sortie ce printemps, retour sur une des séries qui marque le paysage télévisuel et son panthéon.

Basée sur le best-seller de Neil Gaiman, American Gods est une série sur une bataille à venir entre les anciens dieux, Odin, Athéna, Bilquis Mama-Ji, Anubis, Vulcain, Loki and co. (et même Jesus qui vient s’ajouter à la liste bien qu’absent du roman initial) et les nouveaux (technologie, capitalisme, mondialisation et médias) qui se disputent le pouvoir et la pertinence sous forme de fantaisie théologique visuellement éblouissante et terriblement farfelue. De l’utilisation de gros plans extrêmes – de la vapeur sortant d’un bain fraîchement tiré, une cuillère remuant dans un pot, une roue à crémaillère d’un chariot de supermarché – à une proposition esthétique pulpeuse, léchée et déroutante aussi parfois, American Gods est une œuvre d’art réellement ambitieuse.

Reconnaissons-le, il peut être difficile de rentrer dans American Gods au début et l’univers de la série se met lentement en place. Cependant, après plusieurs épisodes et quelques développements, elle nous laisse moins sur le côté et nous ouvre alors ses portes. On se laisse prendre alors dans cette histoire, et l’on comprend tout ce qu’il est possible de comprendre, bien qu’une bonne partie reste assez énigmatique et sera développée progressivement. Ce n’est évidemment pas une série que l’on peut regarder en se baladant joyeusement sur Facebook. Elle exige toute votre attention et elle le mérite – ou vous n’avez aucune chance de le suivre jusqu’au bout… Mais, clairement, elle fait partie de ces œuvres qui requièrent que l’on accepte de s’y perdre en partie, de ne pas vouloir tout comprendre.

Dans American Gods, les humains, qu’ils soient esclaves ou migrants, ont apporté leurs dieux avec eux lorsqu’ils ont débarqué en Amérique. Le pays est peuplé de centaines de divinités toutes plus affamées de « croyance » au risque de disparaître. Car aujourd’hui, si les gens commencent à s’incliner devant de nouvelles divinités – s’ils échangent Odin et Athéna contre, disons, la télévision et Twitter – les anciennes divinités disparaîtront. Une guerre s’ensuit donc entre les nouveaux dieux et les anciens, dans des lieux improbables et loufoques. Ce conflit prend en fin de compte la forme de l’Amérique elle-même, sans doute « élargissable » à notre société contemporaine, et propose une lentille sanglante et fantastique à travers laquelle on peut voir une certaine crise de (la) foi.

Car American Gods poursuit un but extrêmement intéressant. En effet, le fond du roman comme de la série télé est de proposer une lecture de notre époque et du rapport entre les croyances et les avancées technologiques et pragmatiques du monde moderne. Ou comment l’humain déplace sa foi dans les outils de communication et le capitalisme, au détriment de concepts spirituels ?

Si la saison 2 a connu son lot de critiques, en particulier aux États-unis, elle excelle pourtant sur tous les plans. Les métaphores sont terriblement subtiles et le propos passionnant et bien amené. Il y a là matière à réflexion sur le fondement même de notre civilisation occidentale. Les anciens dieux, reconvertis dans la vie courante pour atteindre davantage de fidèles, nous apparaissent comme des êtres imparfaits, des réfugiés de leur propre gloire qui cherchent par tous les moyens à rester en vie et gagner de nouveaux fidèles. Mais qu’il s’agisse des nouveaux ou des anciens, rien ne dit qu’il y ait un « bon » ou un « mauvais » camp. American Gods nous pose par plutôt avec brio la question fondamentale de notre rapport à la croyance, d’une manière très Nietzschéenne au fond, avec ses êtres clairement au-delà du Bien et du Mal, ne cherchant que leur survie. À l’humain que je suis, que nous sommes, de déterminer si oui ou non, il y a bien deux camps et à quelle idéologie il préfère adhérer… Passionnant.

Encore une fois, American Gods est un vrai morceau de télévision original, symbolique, métaphorique, avec des moments de fantasmagorie envoûtants et de haute volée . Une occasion de réfléchir sur nous-même et en particulier sur notre rapport à la foi, à la croyance, au monde qui nous entoure ou encore au libre arbitre…

Dans leur regard, plus qu’une série !

« Dans leur regard » est plus qu’une mini-série bien conçue, c’est un appel à l’action, au changement… un refus d’accepter que l’histoire se répète indéfiniment.

Dans leur regard, When They See Us dans son titre original, une mini-série en quatre épisodes réalisée par la toujours excellente Ava DuVernay, réalisatrice de Selma et Middle Of Nowhere, est diffusée actuellement sur Netflix. La cinéaste y décrit le processus trop commun par lequel cinq adolescents noirs et latinos ont été condamnés pour un crime qu’ils n’ont pas commis. Surnommés les Central Park Five, Antron McCray, Kevin Richardson, Yusef Salaam, Raymond Santana Jr. et Korey Wise, dont l’âge variait de 14 à 16 ans à l’époque, ont été accusés d’avoir violé et battu Trisha Meili, 29 ans, qui faisait son jogging dans Central Park le 19 avril 1989. Malgré un interrogatoire d’un jour et demi sans la présence de tuteurs et sans nourriture, sans eau ni sommeil, malgré des aveux contradictoires obtenus sous la contrainte et malgré l’absence totale de preuves matérielles, les cinq garçons ont tous été condamnés et incarcérés. Quatre d’entre eux ont été placés dans des établissements correctionnels pour mineurs. Korey Wise, 16 ans, l’aîné, a été jugé en tant qu’adulte et incarcéré pour adultes, où il a subi d’horribles sévices physiques et psychologiques.

Une série extrêmement difficile à regarder, mais certainement pas par manque de savoir-faire. La direction et l’écriture de DuVernay sont claires et précises, et mettent l’accent sur ce que les garçons et leurs familles ont perdu au cours de leurs décennies d’épreuve. Bradford Young, directeur de la photographie nommé aux Oscars et collaborateur de longue date de DuVernay, apporte sa lumière brute et ses ombres clairs-obscurs caractéristiques pour donner à la série une apparence remarquable, notamment dans des tons bleus froids et avec la lueur chaude et dorée des lampadaires et des lampes des appartements. La distribution, constituée de plus de 100 comédiens, dont Vera Farmiga, Michael Kenneth Williams, Joshua Jackson, Blair Underwood, Felicity Huffman, Suzzanne Douglas, Jharrel Jerome et Kylie Bunbury, est aussi excellente. Ils font tous un travail fantastique avec leurs personnages. On peut ainsi citer Niecy Nash, dans le rôle de la mère de Korey, Aunjanue Ellis, celle de Yusef ou encore John Leguizamo, dans celui du père de Raymond – vous pouvez voir leur zèle pour défendre leurs fils, poussés par un amour profond, une fatigue extrême et une colère vertueuse.

Non, en fait ce qui rend difficile à voir Dans leur regard, ce n’est pas seulement la violence infligée aux cinq garçons – qui sont si jeunes et impuissants par rapport aux policiers et à la machine judiciaire et médiatique qui s’abat sur eux – mais parce que vous savez par dessus tout que ces faits s’inscrivent dans une sorte de continuum d’injustice. L’histoire américaine nous renvoie ainsi, entre autres, aux émeutes du Zoot Suit de 1943 à Los Angeles, où des Marines blancs ont violemment attaqué des jeunes Mexicains, Noirs et Philippins ; à l’exécution en 1944 de George Stinney Jr. en Caroline du Sud, 14 ans à peine lorsqu’il a été reconnu coupable du meurtre de deux jeunes filles blanches (dont beaucoup pensent qu’elles ont été assassinées par un homme blanc puissant, George Burke) ; à la mort de Kalief Browder, un jeune homme du Bronx qui s’est suicidé après avoir été détenu à Rikers Island pendant trois ans sans procès pour un sac à dos volé ; et à la mort innombrable de jeunes hommes, femmes, garçons et filles de couleur des mains de membres auto-définis de la société et de policiers racistes et haineux. 

Dans le premier épisode, DuVernay nous plonge, après avoir planté le décor, dans la longueur atroce des interrogatoires de la police. Elle réussit brillamment à nous faire sentir à quel point la résistance se transforme en acquiescement. On y découvre Linda Fairstein (interprété par l’ex Desperate Housewife Felicity Huffman) qui dirige l’enquête qui est ici la représentation la plus infâme de l’accusation. Elle est prête à déformer la vérité et à remodeler les pièces pour qu’elles correspondent à son récit. Elle prédit également avec justesse que la presse, exigera du sang et un redressement rapide parce que Melli était le genre de victime qui fait vendre du papier – jeune, blonde, blanche et riche. (Dans la deuxième partie on entendra d’ailleurs qu’à l’époque Donald Trump avait appelé au rétablissement de la peine de mort pour l’exécution des cinq ados !) Un premier épisode avec une fin magistrale et bouleversante à la fois dans une scène où les garçons accusés sont enfin réunis dans une cellule de détention – pour certains, c’est leur première rencontre – et s’excusent de s’être impliqués mutuellement.

Plus émouvantes encore sont les transitions de la troisième partie, dans laquelle elle nous projette dans des scènes de prison, en utilisant, entre autres, la transformation physique des personnages pour nous donner de percevoir le temps, les années qui passent… SI le dispositif en soi n’est pas nouveau DuVernay l’utilise est encore là très adroitement. C’est ainsi qu’elle propose aussi des pause suffisante après chaque choc émotionnel pour que vous puissiez récupérer… avant qu’elle ne vous frappe intensément avec le suivant. Ici, pas de message à délivrer particulièrement, aucun argument à avancer supplémentaire si ce n’est de provoquer nos émotions et rendre la douleur incalculable réelle, encore et encore. Tout au long des quatre épisodes, nous voyons finalement ce que les garçons et leurs familles ont perdu pendant l’interrogatoire, le procès, leur incarcération et leur libération à l’âge adulte. Nous voyons l’innocence perdue, le sentiment de sécurité perdu, la méfiance des autres membres de la famille à l’égard de Kevin, Antron, Yusef et Raymond. Nous voyons les difficultés qu’ils ont à trouver un emploi, un logement et rétablir aussi tout simplement des relations humaines et surtout amoureuses.

Avec deux de ses personnages, cependant – Raymond Santana Jr. et Korey Wise – DuVernay élargit son champs narratif. Wise était le seule à avoir atteint l’âge de 16 ans au moment du viol et a donc été jugée comme un adulte et condamné à l’enfer du pénitencier. Santana a été lui le seul à enfreindre pour de bon la loi après sa libération conditionnelle (avec des raisons bien compréhensibles hélas) et il a été renvoyé en prison. Ces distinctions donnent à DuVernay de bonnes raisons de se concentrer sur Wise et Santana et l’occasion de rendre ainsi son film un peu plus éclectique et asymétrique en y ajoutant deux espaces stylistiquement distincts. Le quatrième épisode est ainsi particulièrement puissant tant cinématographiquement qu’émotionnellement, forme et fond se rejoignent admirablement, se portent mutuellement et en fond un vrai petit bijou.

Finalement, et ce quatrième épisode le raconte aussi, le véritable agresseur, Matias Reyes, s’est présenté en 2002 et a avoué qu’il avait attaqué seul Meili, ce qui a entraîné l’annulation des condamnations des cinq hommes et un règlement de 40 millions de dollars, soit 1 million de dollars pour chaque année passée collectivement en prison. L’ADN de Reyes était la seule qui correspondait aux échantillons prélevés sur la scène de crime. Son crime s’ajoute également à plusieurs autres viols qu’il commettra plus tard au cours de l’été. Il convient également de noter qu’au cours de la même semaine en 1989, 28 autres viols ont été signalés à New York et que la plupart des victimes étaient des Noirs et des Latinos. Si la police était vraiment intéressée à faire justice pour les victimes de violences sexuelles, ce qui est un problème réel et alarmant dans ce pays, elle aurait travaillé avec autant de diligence pour clore ces dossiers et n’aurait pas forcé cinq adolescents à avouer un crime qu’ils n’ont pas commis. Et si les forces de l’ordre n’avaient pas automatiquement décidé de la culpabilité de ces cinq ados noires et latinos, ce qui arrive souvent dans cette société, elles auraient pu empêcher le véritable agresseur de faire du mal à d’autres femmes.

Avec Dans leur regard, Ava DuVernay lance une forme d’appel à l’action. Un appel à se rappeler qu’il ne fait pas continuer à laisser l’histoire se répéter. La population carcérale américaine s’élève actuellement à 2,2 millions de personnes, et 4,5 millions d’autres sont en liberté conditionnelle ou en probation, soit le nombre le plus élevé du monde dit « développé ». Ce sont des millions de familles détenues dans une sorte de purgatoire, des millions de vies détruites, parfois irréparables. Combien d’autres personnes devront vivre ce genre d’expérience avant que les choses cessent ? Oui, aujourd’hui encore aux États-Unis, les noirs américains sont toujours victimes criantes de discrimination.Pour un même crime, une personne noire sera condamnée à une peine dix neuf pour cent plus longue qu’une personne blanche. Si Dans leur regard s’attaque à une affaire bien précise, elle dénonce plus généralement un système judiciaire où l’égalité n’est toujours pas acquise aujourd’hui.