Mank, Les 7 de Chicago… Tsunami Netflix and co aux Oscars ?

En route pour les Oscars 2021 !

Avant même la cérémonie de ce 25 avril, les seules nominations aux Oscars 2021 marquent l’avènement des plateformes, au détriment du cinéma traditionnel. Deux films Netflix, Mank et Les Sept de Chicago, se partagent à eux seuls, 16 nominations, en se retrouvant notamment dans celle du meilleur film.

Ce n’est pas une surprise en soi, puisque déjà, les années précédentes, Roma d’Alfonso Cuarón ainsi que The Irishman de Martin Scorsese s’étaient retrouvés en haut de l’affiche, même s’ils n’avaient au final pas fait de carton. Sans oublier (comment serait-ce possible ?) que le contexte de pandémie mondiale avec la mise à l’arrêt des cinémas un peu partout dans le monde a grandement eu son impact en la matière. D’ailleurs, pour ne pas succomber totalement, cette 93ᵉ édition a choisi de favoriser la suprématie des plateformes au-travers d’un assouplissement (temporaire ?) du règlement des Academy Awards, qui jusqu’ici demandait une semaine effective de sortie en salles aux films en compétition.

Les films du service de streaming se taillent donc la part du lion dans ces nominations, aux dépens des grands studios d’Hollywood, avec trente-cinq nominations. Dix d’entre elles concernent le film Mank de David Fincher, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. Les Sept de Chicago, film également exclusif à Netflix, est nommé dans six catégories. On notera aussi cinq nominations pour un film que je vous avais déjà présenté, Le Blues de Ma Riney (dont meilleure actrice pour Viola Davis et meilleur acteur pour feu Chadwick Boseman), quatre pour le très bon La Mission (aussi critiqué), de Paul Greengrass, une pour Une Ode américaine, de Ron Howard (dont je vous parlerai prochainement), une pour Da 5 Bloods, de Spike Lee, une pour Pieces of a Woman (Vanessa Kirby pour la meilleure actrice), une pour Voyage vers la lune, une pour Le Tigre blanc (critique aussi à venir), etc.

Amazon Prime Video n’est pas en reste. Sound of Metal de Darius Marder se retrouve en excellente position, avec douze nominations dont celle du meilleur film. Borat 2, la surprise de la fin de l’année 2020, est également de la partie avec, lui aussi, six nominations. Quant à Disney+, le géant aligne à la fois Onward et Soul pour briguer le prix du meilleur film d’animation. Recevoir l’Oscar du meilleur film est toujours un objectif majeur pour Netflix et ses concurrents et serait synonyme d’une véritable consécration. Mais rien n’est encore joué… car en face il y a aussi du lourd.

Mais en attendant, quelques mots sur deux films Netflix, plus particulièrement concernés.

MANK

Pour son premier film en six ans, le cinéaste David Fincher (Fight Club, The Social Network) n’a pas perdu sa capacité à séduire. À partir d’un scénario de son défunt père, Jack Fincher, le réalisateur a concocté un superbe portrait cinématographique de Herman « Mank » Mankiewicz (Gary Oldman), co-auteur de Citizen Kane.

Ceux qui sont fascinés par l’âge d’or d’Hollywood et plus particulièrement par Citizen Kane trouveront avec Mank un trésor fascinant d’anecdotes croustillantes, d’aperçus des coulisses et de conjectures fascinantes sur le système des studios et sur la réalisation d’une œuvre d’art révolutionnaire qui a encore un impact certain aujourd’hui encore, 80 ans après sa sortie. Quant aux autres, ils se demanderont sans doute pourquoi on en fait tout un plat…

Mank est une ode au vieil Hollywood, mais pas le genre d’autocélébration que l’on voit si souvent dans les histoires qui se déroulent à cette époque et dans ce lieu. À l’inverse, nous avons un aperçu de la sordidité inconvenante qui était si profondément ancrée dans l’industrie à cette époque avec, entre autres, des directeurs de studio tyranniques.

C’est l’histoire du parcours d’un homme qui passe de la respectabilité à la trahison, puis à l’épuisement et enfin à la flamme, étrangement noble. En 1940, Mank en piteux état et sous l’emprise de l’alcool dicte le scénario à sa formidable transcriptrice, Rita Alexander (Lily Collins). Il prépare le projet pour qu’Orson Welles (Tom Burke) le réalise. Mais le scénario de Fincher fait la navette dans le temps et permet ainsi d’insinuer que Citizen Kane est alimenté par une rancune personnelle de Mank envers William Randolph Hearst (Charles Dance). Tourmenté par sa participation tacite à une campagne de diffamation soutenue par Hearst contre l’écrivain et candidat libéral au poste de gouverneur de Californie, Upton Sinclair (Bill Nye), Mank prend Hearst pour modèle du mégalomane Charles Foster Kane. Alors, l’origine de Citizen Kane était-elle si simple ? Pas forcément, mais il n’est pas nécessaire d’adhérer à cette théorie pour apprécier ce remarquable film. Sous l’éclat séduisant de la cinématographie en noir et blanc d’Erik Messerschmidt se cache la conviction de Fincher qu’Hollywood, comme la sculpture de glace d’un éléphant en train de fondre lors d’une fête à laquelle Mank assiste, devrait être liquéfié pour ses péchés.

Fincher a créé un film méticuleusement rendu qui non seulement reflète l’esthétique et les techniques de Kane, mais contient également une splendide bande son cherchant à reproduire l’expérience des films des années 40. Le film est une admirable réussite stylistique, un exploit technique stupéfiant. Des touches exquises, petites et grandes, contribuent à une sensation de dédoublement, d’un film qui existe à la fois dans le passé et dans le présent. Des prises de vue qui capturent l’ambiance de l’époque, non seulement dans leur contenu, mais aussi dans leur exécution – des plans larges destinés à mettre en évidence la présence de l’homme.

Mank n’est peut-être pas joyeux, mais on n’attend pas non plus de Fincher une fraîche comédie. C’est le genre de romance qui se termine dans les larmes et la douleur, comme c’est le cas ici. Un film qui n’a pas peur de plonger dans l’obscurité, explorant les sombres dessous de l’ascension rapide des débuts d’Hollywood… et s’offrant ainsi 10 nominations aux Oscars de ce même Hollywood d’aujourd’hui.

Les 7 de Chicago

Dans le sillage de Black Lives Matter et des questions liées à la brutalité policière, Les sept de Chicago rappelle l’histoire des émeutes de Chicago de 1968, qui ont commencé comme une manifestation pacifique à l’extérieur de la convention démocrate, mais qui ont dégénéré en un procès fédéral qui s’étendra sur plusieurs longs mois dans l’ombre de la guerre du Vietnam. Avec un casting de stars à sa disposition, ce film Netflix est l’un des favoris de l’année aux Oscars.

 

En cet inoubliable été 1968, des centaines de jeunes de tout le pays se sont rendus à Chicago pour descendre dans les rues et les espaces publics de la ville en signe de protestation contre le nombre croissant de victimes de la guerre au Vietnam. Profitant de la forte présence des médias due à la traditionnelle convention nationale démocrate, plusieurs groupes d’activistes se sont rassemblés dans la zone la plus en vue de l’État de l’Illinois pour exiger le respect des droits civils et la fin d’une guerre sanglante qui finira par laisser un terrible bilan de millions de pertes humaines. Une manifestation pacifique qui s’est malheureusement terminée dans le chaos et la mort après une confrontation entre manifestants et policiers, ces derniers étant les instigateurs de la violence. Quelques mois plus tard, les dirigeants de divers groupes d’étudiants seront traduits en justice sur ordre du nouveau président, Richard Nixon, qui les considère comme une menace pour la sécurité nationale. Accusés du grave délit d’association de malfaiteurs et d’incitation présumée au désordre et à la violence en public, les jeunes se retrouvent pris dans une honteuse procédure judiciaire qui a duré plus de six mois et qui est devenue un cirque médiatique ridicule. Présidé par le juge Julius Hoffman (Frank Langella), le litige restera dans les livres d’histoire pour ses accusations infondées, sa motivation politique évidente et les occasions répétées où les droits des défendeurs ont été violés.

Accompagné d’un casting de classe mondiale, le scénariste et réalisateur Aaron Sorkin se penche sur l’un des procès les plus controversés de l’Amérique, un drame judiciaire dont le thème principal ne pourrait être plus adapté au climat politique et social actuel des États-Unis. S’il est évident que Les 7 de Chicago est d’abord un film d’acteurs tous aussi remarquables les uns que les autres, il serait injuste de ne pas souligner que l’ensemble du film est un régal pour les yeux. Il fonctionne à tous les niveaux – acteurs, écriture, mise en scène, musique – pour offrir quelque chose qui inspirera la discussion, vous fera rire et vous rappellera qu’aujourd’hui, cinquante-trois ans après ces événements, les mêmes conversations doivent encore avoir lieu. Soutenir ceux qui recherchent la justice, défier ceux qui sont responsables de l’injustice.

Contrairement à d’autres drames juridiques qui tombent souvent dans l’ennui et la monotonie, Sorkin parvient à maintenir Les 7 de Chicago conserve un rythme vif et intense qui nous tient constamment en haleine. On le doit à la fois au travail efficace du montage et à la plume dynamique du scénariste qui, comme d’habitude, nous offre des personnages bien structurés accompagnés de dialogues pointus qui permettent à ses stars de briller au sein de l’une des meilleures distributions de l’année. Langella et Mark Rylance, qui incarne William Kunstler, l’avocat de la défense des garçons, livrent une paire de performances majestueuses, qui sont complétées par les talents d’Eddie Redmayne et de Sacha Baron Cohen, ce dernier surprenant avec une performance plus sérieuse et mesurée qu’habituellement. La grande révélation est Yahya Abdul-Mateen II, qui donne vie à Bobby Seale, l’un des fondateurs du Black Panther party qui, sans connaître le reste des accusés, a également été rendu responsable des émeutes qui ont eu lieu dans les rues de la ville.

Les parallèles entre le film de Sorkin et le paysage actuel des États-Unis font des 7 de Chicago un incontournable, non seulement comme une leçon importante sur la façon d’éviter les erreurs du passé, mais aussi pour nous montrer le pouvoir du changement par le soulèvement pacifique et le dialogue.

 

 

 

Promising Young Woman… Elle aussi

En route vers les Oscars 2021 !

Après l’engouement suscité à Sundance l’année dernière, et deux récentes récompenses aux BAFTAs avec le prix du meilleur scénario original et celui du meilleur film britannique de l’année, Promising Young Woman est sans conteste l’un des films outsiders pour les Oscars. Une comédie noire, façon thriller, d’Emerald Fennell, qui regorge d’assurance faisant étinceler la Cassie de Carey Mulligan qui n’est clairement pas une héroïne comme les autres.

Tous disaient que Cassie (Carey Mulligan) était une jeune femme pleine de promesses… jusqu’à ce qu’un mystérieux incident change brutalement sa destinée. Mais les apparences sont trompeuses : elle est incroyablement intelligente, captivante, rusée, et elle mène une double vie la nuit venue. Mais une rencontre inattendue donne à Cassie la chance de rectifier ses erreurs du passé dans cette histoire palpitante et captivante.

Le sous-genre du thriller « viol et vengeance » est un classique cinéma. Généralement, le crime dont il est question sert de catalyseur à la reproduction d’une violence tout aussi brutale pour le reste de l’histoire, que ce soit aux mains de la victime originale ou de quelqu’un de son entourage. Mais si, au lieu d’entrer dans ce processus de représentation, le public ne savait pas ce qu’il est advient de chaque antagoniste rencontré par le protagoniste et que le film adoptait une approche plus destructrice sur le plan psychologique pour les mettre à terre ? C’est ce chemin original que privilégie la scénariste et réalisatrice Emerald Fennell (Killing Eve), et cela s’avère être, à mon goût, l’une des décisions les plus intelligentes qu’un film du genre ait prises.

Carey Mulligan (Orgueil et Préjugés, Une éducation, Drive, Shame, Gatsby le Magnifique, Inside Llewyn Davis, Mudbound, The Dig…)offre une performance exceptionnelle dans le rôle de Cassandra, cette « jeune femme prometteuse », pour paraphraser le titre original du film, qui a abandonné ses études de médecine après la mort de sa meilleure amie Nina. Les détails entourant sa mort restent mystérieux jusqu’à la fin, il est donc préférable d’y aller sans trop en savoir sur son destin. Ce que l’on sait, c’est que des hommes y sont pour quelque chose, et Cassandra s’est fixé pour objectif de faire réfléchir le plus grand nombre d’entre eux à leurs actes. Elle passe donc ses journées à travailler dans un café et se fait passer, la nuit venue, pour une femme ivre dans les bars, attendant que les hommes essaient de profiter d’elle pour leur donner une leçon. Encore une fois, restons vague pour maximiser le suspense de l’histoire.

Le film est extrêmement puissant, et s’inscrit dans une thématique forte de notre époque, avec toutes les questions liées aux violences faites aux femmes, à de multiples niveaux. Le film analyse certains aspects de la situation, sans jamais donner l’impression d’être là pour faire la morale. La façon dont Fennell a élaboré le scénario est magistrale, nous donnant des personnages tout aussi fascinants et divertissants les uns que les autres, sans jamais cesser de nous mettre mal à l’aise de bout en bout. En divisant l’histoire en plusieurs chapitres, il nous est permis, non seulement d’avoir un grand nombre de révélations, notamment sur le passé et les motivations de Cassie pour ses actions, mais cela permet également de garder le processus d’évolution en douceur et d’éviter que les transitions de genre ne soient trop brusques. Passer en effet du focus sur ces hommes pervers aux apparences de gentils tourmentés par la méchante Cassie à une romance qui se construit lentement entre elle et son ancien camarade de classe Ryan (Bo Burnham) jusqu’à la révélation pure et simple de son traumatisme peut sembler une tâche impossible et casse-gueule, pourtant, grâce à une écriture habile qui insuffle un esprit sombre dans un écrin sympathique, Fennell s’en sort avec aisance.

Il s’agit d’un film à la narration rapide et profondément cinématographique, avec des rebondissements et des surprises. La réussite du projet tient au sens de la mise en scène de Fennell, remarquablement élégant, utilisant néanmoins des couleurs vibrantes dans les décors et les costumes qui font de chaque plan du film une œuvre d’art visuelle. Pour accompagner l’écriture et la mise en scène au scalpel de Fennell, la photographie de Benjamin Kračun est en effet excellente et aide vraiment à donner vie aux lieux parfois oniriques. Les roses et les bleus ressortent magnifiquement de l’écran comme dans un rêve façon chamallow et se juxtaposent parfaitement aux styles plus mornes de la maison des parents. Promising Young Woman est un régal pour les yeux à tous égards. Fennell fait également un excellent travail en choisissant de ne pas montrer certaines des choses que les spectateurs auront sans doute naturellement le plus envie de voir, mais en les abandonnant plutôt à leur imagination et en gardant l’objectif sur ses personnages.

Et alors justement, venons-en à l’interprétation. On aurait du mal à trouver une mauvaise performance sur le CV de Carey Mulligan au cours des 16 dernières années, mais son interprétation ici est digne d’un Oscar et constitue le meilleur de sa carrière. Elle apporte un charme réel et une imposante présence à Cassandra, cette femme à la fois intrigante, effrayante, déterminée et vulnérable. Son interprétation renforce encore l’histoire et l’envie du public de l’encourager alors qu’elle cherche à exposer la nature méchante de ces hommes, un par un, et qu’elle passe de la confiance à la lutte pour se relever sans effort. S’il est évident que Cassie est immensément séduisante, le film se donne néanmoins beaucoup de mal pour montrer qu’il n’est pas nécessaire d’être la femme la plus sexy de la pièce pour attirer l’attention de ces sales types. Aux côtés de Mulligan, les autres acteurs sont d’ailleurs tous remarquables, avec notamment Bo Burnham qui s’avère être un solide acteur romantique sans oublier tous ces fameux « gentils » qui tirent le meilleur parti de leur court temps d’écran en dévorant chaque morceau de dialogue et de décor possible.

Enfin, l’une des meilleures choses du film, qui ne manquera pas de susciter des débats et des conversations sans fin, est sa fin démente. À un moment donné, je pensais avoir percé tous les indices potentiels, j’étais persuadé d’avoir démêlé les mystères, en assemblant intelligemment les morceaux jetés pour créer le rebondissement évident, mais j’ai été ravi de constater que j’avais tout faux, ce qui a rendu le troisième acte encore plus percutant qu’il ne l’était déjà. Mais ne vous inquiétez pas, aucun spoiler ne sortira de mon clavier, mais avec une histoire qui s’avère déjà très imprévisible jusqu’au dernier acte, les spectateurs ne verront sûrement pas venir, eux aussi, ce final génial, émouvant et… angoissant.

Grâce à sa nature merveilleusement subversive, à l’humour noir et à l’actualité beaucoup trop authentique de son histoire et de ses personnages, à la performance exceptionnelle de Mulligan, à l’écriture phénoménale et à la réalisation élégante de Fennell pour ses débuts dans le cinéma, Promising Young Woman est clairement un film brillant du début à la fin. Une histoire qui nous rappelle aussi l’importance fondamentale, dans nos relations humaines, du respect et de la dignité.

 

Minari… trouver ma source

En route vers les Oscars 2021

Minari interroge le rêve américain dans une histoire simple et différente de ce que le cinéma nous a livré sur le sujet, transpirant d’authenticité sans en faire un récit banal, mais au contraire en y apportant une dimension universelle particulièrement touchante. Ce drame familial, Grand Prix du jury et Prix du public à Sundance cette année, est nommé pour six Oscars – film, réalisateur, acteur, second rôle, scénario, musique – et mérite vraiment sa place d’outsider face aux gros morceaux de choix également présents.

Le film semi-autobiographique de Lee Isaac Chung se déroule dans l’Arkansas des années 1980, où un couple de Sud-Coréens, Jacob (Steve Yuen) et Monica (Yeri Han), et leurs enfants David (Alan S Kim) et Anne (Noel Cho), tentent littéralement de s’enraciner. Après avoir travaillé pendant des années comme sexeurs de poulets dans un couvoir californien, Jacob et Monica Yi achètent 50 acres en Arkansas dans l’espoir de cultiver et de vendre leurs propres produits. La détermination de Jacob est énorme, mais la liste des problèmes est tout aussi longue. La maison familiale change complètement avec l’arrivée de Soon-ja (Yuh-jung Youn), la grand-mère retorse, grossière, mais excessivement aimante. Entre l’instabilité et les défis qu’offrent cette nouvelle vie dans les monts Ozarks, la famille va faire preuve d’une incroyable résilience et apprendra ce que signifie vraiment « être chez soi ».

Tout semble offrir les plus belles perspectives possibles à cette jolie famille coréenne, quand ils se retrouvent devant cette terre vaste et ensoleillée. Mais c’est là que Monica hausse les sourcils et pose cette question : « C’était ton rêve ? ». C’est la première note de discorde, certes subtile, mais elle amorce ce qui va sous-tendre constamment l’histoire de Minari. David entend les inquiétudes de sa mère concernant leur nouvelle maison située à une heure de l’hôpital, ses murmures trahissant la maladie cardiaque de son fils. Il s’agit en fait de la dynamique universelle d’une famille qui se bat pour survivre en osant vouloir s’épanouir, mais avec des priorités diverses et un sens de la réalisation personnelle different suivant les personnages.

Minari, cette fable sociale et familiale du scénariste et réalisateur Lee Isaac Chung est un film semi-autobiographique, basé sur des parties de son enfance. Ce qui explique certainement la manière dont sont approchées les scènes de vie familiale. Une certaine légèreté qui ressemble à de la tendresse, celle que l’on retrouve dans les souvenirs les plus tenaces. Ce sont des souvenirs d’amour finement dessinés, en particulier dans l’évolution de la relation entre David et sa grand-mère. Mais aussi ceux qui sont plus douloureux – les enfants envoyant des avions en papier avec « ne vous battez pas » griffonnés dessus au milieu d’une dispute particulièrement bruyante et cruelle. Et c’est cela qui intéresse Chung, plutôt que l’histoire plus classique d’une famille d’immigrants qui se battent pour réussir, ce qui lui permet d’éviter de succomber aux clichés du choc des cultures entre Coréens et Américains. Il ne cherche pas ici à parler de l’expérience coréo-américaine dans son ensemble, ni de prétendre qu’une telle chose existe. Le « racisme » par exemple, lorsqu’il est rencontré, l’est uniquement dans le questionnement naïf d’un enfant qui demande à David pourquoi son visage est « plat » (pour finalement devenir son meilleur copain). L’arc narratif est ailleurs, au cœur du modèle familial. Le film préfère donc explorer les conflits latents dans le couple et entre le garçon et la grand-mère. Ce choix permet d’aborder délicatement, par touches évocatrices, des situations socio-culturelles complexes qui tiennent notamment au contexte de l’immigration coréenne aux États-Unis, mais la proposition s’élargit en rejoignant tous les spectateurs. Car c’est cette dynamique universelle d’une famille qui se bat simplement pour exister, demeurer qui se joue devant nos yeux… De ce qui arrive aux hommes, aux pères, quand ils sentent qu’ils doivent réussir au détriment de tout le reste, y compris de la famille pour laquelle ils prétendent le faire. Mais aussi sur les racines : comment elles sont enfoncées et peuvent être rapidement arrachées si on ne s’en occupe pas. Une histoire de transmission et de culture à la façon de celle qui permet au Minari, ce céleri d’eau (ou cresson de fontaine) asiatique, de pousser plus ou moins n’importe où… mais d’autant plus quand il se trouve au bon endroit, près d’une source ! L’importance de trouver la source est d’ailleurs une sorte de fil rouge, parfois amusant, mais surtout métaphoriquement extrêmement parlant, amplifiée aussi par la question religieuse et le sens profond de la foi qui reviennent régulièrement et de multiples façons dans le récit. Quelle est ma source ? Celle qui pourra m’offrir la possibilité de grandir et de traverser l’épreuve même du feu destructeur…

Produit entre autres par Brad Pitt et écrit avec beaucoup de sensibilité et magnifiquement interprété, Minari est le genre de film qui vous accompagne longtemps après le générique de fin. Sa description méticuleuse des tâches quotidiennes et des troubles intérieurs n’est pas sans rappeler les récits ruraux de Kelly Reichardt mais il peut aussi faire penser à des œuvres comme Badlands de Terrence Malick (1973) pour la façon de traiter les paysages bucoliques et intemporels de l’Arkansas. Un rythme doux, tranquillement rythmé déroule l’histoire, avec une véritable audace du réalisateur de faire confiance à l’absence totale de manipulation émotionnelle et dramatique. Le flux et le reflux naturels du drame, tirés et relâchés par une partition mélancolique se suffit pour nous parler et nous toucher.

La force de Minari réside dans la simplicité de son histoire et dans la façon dont ses personnages interagissent les uns avec les autres. C’est une grande leçon d’humanisme et d’élégance, un film plein de cœur, de chaleur et d’honnêteté. Un véritable régal du début à la fin qui nous rappelle aussi, en substance, que parfois, malgré ce qui pourrait détruire toute espérance, l’amour demeure une véritable puissance de vie et le sens même de l’existence.

 

 

The Father… Ô temps, suspends ton vol !

En route vers les Oscars 2021

Après avoir vu sa pièce de théâtre, Le Père, de multiple fois récompensée (dont 3 Molières pour la France en 2014), Florian Zeller fait des débuts plus que prometteurs au cinéma en l’adaptant sur grand écran. The Father est un portrait profondément compatissant et troublant d’un homme souffrant de démence et perdant pied avec la réalité sous l’œil impuissant de sa fille. La machine à empathie du cinéma a rarement été utilisée de manière aussi bouleversante et l’industrie du cinéma ne s’y trompe pas puisque le film se retrouve avec six nominations pour la prochaine cérémonie des Oscars, le 26 avril, à Los Angeles, après avoir raflé deux prix ce dimanche passé lors de la 74e édition des Bafta, les César britanniques : ceux du meilleur scénario adapté et du meilleur acteur pour Anthony Hopkins.

Anthony a bientôt 80 ans. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer… Mais alors, qui est cet étranger sur lequel Anthony tombe dans son salon, et qui prétend être marié avec Anne depuis plus de dix ans ? Et pourquoi affirme-t-il avec conviction qu’ils sont chez eux, et non chez lui ? Anthony est-il en train de perdre la raison ? Pourtant, il reconnaît les lieux : il s’agit bien de son appartement, et la veille encore, Anne lui rappelait qu’elle avait divorcé… Et n’a-t-elle pas justement prévu de partir vivre à Paris ? Alors pourquoi affirme-t-elle maintenant qu’il n’en a jamais été question ? Quelque chose semble se tramer autour de lui, comme si le monde, par instant, avait cessé d’être logique. À moins que sa fille, et son nouveau compagnon, tentent de le faire passer pour un fou ? Ont-ils pour objectif de lui prendre son appartement ? Veulent-ils se débarrasser de lui ? Et où est Lucy, son autre fille ? Égaré dans un labyrinthe de questions sans réponse, Anthony tente désespérément de comprendre ce qui se passe autour de lui.

Les dernières années ont été marquées par des représentations cinématographiques poignantes de maladies liées à la vieillesse – Still Alice, l’Échapée belle, Nebraska, Amour,  sont peut-être les plus mémorables – mais aucune n’a, à mes yeux, atteint la beauté tragique de The Father qui raconte une histoire fascinante et illusoire sur les symptômes désorientants du vieillissement. Car ici, Florian Zeller trouve le moyen de nous immerger dans la perspective unique de cet homme, Anthony, qui perd tous ses repères. Sa confusion et son désespoir deviennent alors les nôtres. L’espace de quelques instants où la ligne temporelle devient elle-même confuse, nous vivons au rythme de sa paranoïa et de ses peurs qui sa confusion qui atteignent des niveaux hitchcockiens. Tout comme il est impossible de revenir en arrière, il est également impossible d’aller de l’avant. Anthony cherche sans cesse sa montre, la perd puis la retrouve, insistant sur son besoin de connaître l’heure. C’est une bizarrerie et un trait de caractère qui souligne notre confusion au fur et à mesure que l’histoire se déroule devant nos yeux, nous montrant Anthony se débattre avec les sables mouvants du temps et des souvenirs.

Le scénariste Christopher Hampton (Les Liaisons dangereuses, Reviens-moi) a été chargé de traduire la pièce de théâtre en un scénario en langue anglaise. Le résultat est un drame de la scène à l’écran qui se refuse à fonctionner selon une chronologie traditionnelle. Florian Zeller n’est pas seulement un superbe directeur de comédiens, mais il fait preuve d’un talent intrinsèque pour savoir comment raconter une histoire visuellement grâce à une utilisation sophistiquée des mouvements de caméra, du montage, du design sonore et de l’éclairage. Zeller est si malin qu’il fait en sorte que l’appartement du protagoniste devienne un personnage en soi, dans la mesure où l’on essaie de comprendre ce qu’il a de différent d’une scène à l’autre. Et, au final, nous sommes face à un chef-d’œuvre de structure, de narration et de performance. Le merveilleux montage – réalisé par Yorgos Lamprinos (Jusqu’à la garde, Un divan à Tunis, Avant que de tout perdre), modifie en un instant les paramètres physiques du monde d’Anthony. La proximité de la caméra et la photographie, signée par Ben Smithard (Downton Abbey, Le Dernier Vice-Roi des Indes, L’homme qui inventa Noël), nous plongent dans la perplexité et la rage du visage de Hopkins avec une incroyable force émotionnelle.

À 83 ans et après une carrière exceptionnelle, sir Anthony Hopkins a reconnu que ce film est « la plus belle aventure professionnelle qui lui soit arrivée ». Il est évidemment incontestable de reconnaitre ses multiples performances on ne peut plus brillantes sur scène, à l’écran et à la télévision, mais il n’est pas excessif de penser qu’il a fourni là peut-être son meilleur travail. Toujours à l’écran, on le voit et l’accompagne dans son effondrement, petit à petit, nuance par nuance, et c’est un exploit que peu d’acteurs pourraient réaliser. Par moments, il entre dans la pièce comme un Roi Lear écumant, et à d’autres instants, il trébuche comme un enfant à la recherche de son doudou. Il y a des moments d’euphorie, des moments de lucidité perspicace, des touches d’humour méchant, des accès de désespoir et des éclairs de colère profonde. Il est utile d’observer que l’acteur est aussi vieux que l’homme qu’il incarne. Dans une scène dans le cabinet d’un médecin, on demande à Anthony de confirmer sa date de naissance. « 31 décembre 1937 », répond-il. C’est la date de naissance réelle de Hopkins. Tous les seconds rôles sont également formidables, avec en particulier la grande Olivia Colman qui fait preuve d’une chaleur attachante.

Piégé dans un labyrinthe de miroirs déformants, The Father raconte le déclin d’un homme et en fait, par là-même, la définition d’une véritable descente aux enfers. À la fois mystère psychologique, drame déchirant et voyage émotionnel éprouvant, c’est une formidable étude de caractère, une dissertation émouvante sur le vieillissement et, à sa manière, un thriller parfaitement ficelé. Rendez-vous donc ce 26 avril pour la remise des statuettes mais surtout dans les salles au plus vite pour le voir ou le revoir à nouveau.