You Light Up My Life… Sister Soul une fois de plus !

« You Light Up My Life »… Il aura fallu plus de quarante ans pour que le monde entende finalement cet enregistrement de Sister Soul, qui vient enfin de sortir.

En septembre 1978, Aretha Franklin informait David Nathan qu’elle avait récemment enregistré et coproduit une reprise de « You Light Up My Life » avec son chef d’orchestre de longue date, H.B. Barnum, à Los Angeles. Elle l’avait envoyée à son label de l’époque, Atlantic Records, et pensait que le titre sortirait en tant que single. Elle l’avait interprété lors de ses concerts à la fin des années 70 et avait été ovationnée.

La version de cette chanson par Debby Boone avait squatté les sommets des hits lors de sa sortie en 1977. Elle a même établi et conservé le record du nombre de semaines passées à la première place pendant 15 ans du Billboard. Elle a remporté le prix de la meilleure chanson originale aux Academy Awards et a valu à Boone un Grammy Award du meilleur nouvel artiste ainsi que des nominations aux Grammy Awards pour le disque de l’année et la meilleure performance vocale pop féminine. Bien entendu, en l’enregistrant, Aretha Franklin a décidé d’apporter sa touche personnelle à ce titre emblématique. C’est ce que d’ailleurs Aretha savait si bien faire : prendre une chanson, la transformer et se l’approprier. L’exemple de « Respect » en est la meilleure démonstration.

En 2012, Roger Friedman a rapporté qu’Aretha avait négocié un accord avec Universal pour sortir les 5 LP d’Atlantic Records qui n’avaient jamais été réédités. « You Light Up My Life » devait être un titre bonus sur l’une de ces sorties. Mais les rééditions ne se sont hélas jamais concrétisées.

L’intensité qu’Aretha apporte à cette banale ballade pop est vraiment bouleversante. C’est peut-être l’un de ses enregistrements les plus forts de ceux qu’elle enregistra dans la fin des années 70, à une époque où ses succès et ses titres marquants étaient plutôt rares. À la fin de la chanson, elle se laisse aller à un petit « la-da-da-da-da-da-da-aa-ha » qui est aussi beau et léger qu’il donne la chair de poule. Simplement, magnifique. Tout simplement, Aretha, me direz-vous…

La version 2021 de la chanson, qui sera aussi incluse dans la compilation ARETHA (HIGHLIGHTS FROM THE 4CD SET) de chez Rhino (prévue pour le 30 juillet 2021), est légèrement plus longue que la version initiale. Il y a une répétition supplémentaire du refrain après le deuxième couplet, ce qui ajoute environ 41 secondes à la chanson. C’est un ajout bienvenu pour passer un peu plus de temps à entendre Aretha transformer cette chanson pop assez monotone en une vraie déclaration pleine de Soul…

 

Move to Heaven… Nettoyer pour (se) guérir

Série dramatique coréenne depuis peu sur Netflix, adaptée du livre Things Left Behind de Kim Sae Byeol, Move to Heaven se concentre sur une famille qui nettoie les maisons des gens après leur mort. Étonnant non ? On y parle nécessairement de la mort, mais aussi d’un tas d’autres choses… le remord, la réconciliation, le handicap, les jugements, la différence, les abus, la violence conjugale, les liens familiaux… une multitude de thématiques qui trouvent naturellement place au cœur des intrigues de ces 10 épisodes, tout simplement remarquables, tout en pudeur et profonde bienveillance.

Han Geu-Ru est un jeune homme atteint du syndrome d’Asperger. Il travaille pour l’entreprise de son père, Move To Heaven : leur travail consiste à ranger les objets laissés par les personnes décédées. À la mort de son père, Geu-Ru fait la rencontre de son oncle Sang-Gu, un homme froid qu’il n’avait encore jamais vu. Ancien artiste martial qui a combattu dans des matchs clandestins de MMA, il est allé en prison à cause d’un accident lors de son dernier combat. Sang-Gu devient désormais le gardien légal de son neveu. Ensemble ils vont devoir diriger Move To Heaven. Le duo s’avère être la paire la plus incompatible pour ce travail. Tandis que Geu-ru s’efforce de comprendre le monde qui l’entoure, Sang-gu se bat avec ses luttes intérieures et ses dettes ; l’un exige de l’ordre tandis que l’autre le déteste. Apprendront-ils à travailler ensemble, ou tout cela les séparera-t-il ?

Ce drame en dévoilement de tranches de vie excelle dans la narration et les performances exceptionnelles de Tang Jun-sang (Han Geu-ru) et Lee Je-hoon (Sang-gu). Move to Heaven offre une forme d’équilibre complexe entre la souffrance de ceux qui partent et celle de ceux qui ont été laissés derrière. Elle explore, avec une incroyable nuance, le concept de traumatisme, qu’il s’agisse de la procédure concrète de « nettoyage », de l’épreuve vécue par chaque famille lorsqu’elle fouille dans les effets personnels du défunt, ou encore des douleurs profondes de l’enfance de Geu-ru et Sang-gu.

La série propose également une problématisation à plusieurs niveaux du concept de boîte. Les récipients jaunes qui résument la vie d’une personne sont une image poétique de la fragilité de l’existence. En livrant les affaires restantes, Geu-ru et Sang-gu découvrent les luttes des défunts et la façon dont ils ont géré le fait d’être enfermés dans des boîtes, pour ainsi dire ; ils invitent les spectateurs à repenser leur perception de ce qu’ils sont et de ce qu’ils devraient être, à relire leurs histoires. Et enfin, chaque pièce que la compagnie nettoie peut être considérée comme une autre boîte en soi – cet endroit où nous dormons, mangeons et vivons nos journées n’est qu’un autre confinement résumant notre être, réduit à quatre murs et une porte. 

Tout au long des épisodes, Move to Heaven exprime la profonde difficulté à survivre après le dernier souffle d’un autre. Dans les  ruines de ce qui reste, tout ce que nous pouvons faire parfois, c’est rassembler des morceaux de souvenirs que nous n’avons jamais vraiment pris la peine de conserver et dont nous nous souvenons pourtant précisément. C’est l’importance du deuil qui se révèle également passant notamment par la nécessité de régler certaines choses de ce passé. 

La série est ainsi un voyage émotionnel bouleversant semblable quelque peu à un voyage solitaire dans un parc. Puis, vous vous retrouvez assis là, seul sur un bac, à regarder ceux qui passent, en vous demandant quelle vie ils mènent, à quoi ils pensent, ce qui les fait aimer, rire, pleurer… ce qui les fait vivre. Car, bien que nous soyons tous différents, nos expériences sont à parts égales à la fois uniques et universelles. Nous traversons tous des pertes et des joies, et un cycle de blessures inépuisables, que seuls ceux que nous aimons rendent vraiment supportables. 

Ceux qui ont perdu un être cher ne connaissent peut-être que trop bien la douleur inexprimable qui ne survient qu’une fois toutes les formalités cérémonielles accomplies. Le silence assourdissant au retour à la maison témoigne d’une absence qui n’a jamais été aussi viscérale et réelle. Les vêtements non portés, les livres méticuleusement conservés au fil des ans, les gadgets et les bijoux, les chaussures usées – tous sont soudainement privés de leur propriétaire. C’est sans doute un curieux revers de la médaille de la perte. Une présence invisible, profondément ressentie, mais qui crie pourtant l’absence… comme un mot resté sur le bout de la langue et qui ne sera jamais concrétisé. En définitive, Move to Heaven nous raconte tout cela et met en lumière cette lapalissade : c’est dans la mort, que l’on se rend véritablement compte de l’importance de la vie. « Qu’il est beau d’admirer le dos de celui qui se retourne… » 

Une série à savourer… c’est comme ça ! 😉

For All Mankind… aux armes !

Alors que notre héros national, Thomas Pesquet, s’est envolé une fois de plus, un peu plus près des étoiles… nos regards peuvent l’accompagner autrement en partant découvrir la saison 2 de For All Mankind sur Apple TV+, une série qui faisait partie du lancement initial de la plateforme en novembre 2019 en se permettant vraiment tout, et en le faisant extrêmement bien.

Ils sont là, au premier plan, dans la bannière de cette nouvelle saison aux couleurs néon qui flotte en haut de la page d’accueil de la plateforme TV d’Apple : Des fusils blancs dans les mains d’un quatuor d’astronautes américains bondissant sur la surface lunaire dans des combinaisons spatiales blanches… comme la lune. Si vous pensiez vous être endormi pendant cette partie de votre cours d’histoire du XXème siècle, ne vous inquiétez pas. Malgré la création récente de la Space Force, dans l’histoire relativement courte des vols spatiaux habités, les armes n’ont jamais fait partie de l’équation. La surenchère technologique, oui. La fierté nationale, bien sûr. Les découvertes scientifiques, absolument. Mais des armes ? Non. Mais il en est autrement dans ligne temporelle de For All Mankind, (retrouvez ma critique de la s1) la série uchronique de science-fiction méticuleusement élaborée par Ronald D. Moore, Matt Wolpert et Ben Nedivi, qui renverse la course à l’espace en imaginant que ce sont les Soviétiques qui ont posé le premier homme sur la lune, et qui élabore la suite à partir de cet événement.

La présence de femmes et d’une afro-américaine ont servi, dans l’exceptionnelle première saison de la série, a soulignée l’ampleur des progrès sociaux qui auraient pu être réalisés si l’orgueil capitaliste de l’Amérique avait été suffisamment blessé par une seule victoire soviétique pour nécessiter le déplacement de la ligne de but de la course à l’espace. Avec cette suite tout aussi brillante, le récit fait un bond en avant jusqu’en 1983. Ce qui était à l’origine une base lunaire de la NASA de la taille d’un mini studio new-yorkais typique s’est transformé en un énorme complexe capable d’accueillir des dizaines d’astronautes à la fois, et le programme spatial s’est plus étroitement lié à l’armée américaine sous l’administration Reagan. Car oui, Ronald Reagan devient aussi président dans cette histoire alternative, mais [respirez profondément] : Le Prince Charles épouse Camilla Parker Bowles, sportivement pas de ‘Miracle sur glace’, John Lennon est toujours vivant et Roman Polanski est arrêté à la frontière…). Mais l’Amérique reste l’Amérique même quand l’uchronie se permet d’imaginer autrement, et l’une des tensions rampantes de cette saison, dans laquelle la guerre froide atteint des sommets, est le développement et le déploiement d’armes sur la lune – de l’armement d’astronautes formés par l’armée à l’équipement des navettes spatiales avec des missiles.

La vision d’astronautes armés sautillant sur la surface lunaire ressemble à quelque chose qui sortirait du rêve fiévreux d’un enfant de 12 ans sous l’effet d’une boisson gazeuse, et on pardonnera à For All Mankind de se laisser parfois aller à un soupçon de ridicule. Mais la série ne perd pas de vue la pente glissante qu’implique une présence militaire sur la lune. À un moment crucial où les Américains et les Soviétiques se disputent une forteresse lunaire riche en lithium, les astronautes armés se mettent à fredonner « Ride of the Valkyries » – une allusion non dissimulée à Apocalypse Now, et par là-même à la guerre du Vietnam et aux cycles de violence inutiles. Une façon de nous rappeler la capacité inégalée de l’Amérique à se risquer à faire échouer le monde lorsque la possibilité d’un conflit armé est dans l’air et que porter des flingues devient un enjeu constitutionnel.

Ce qui ne veut pas pour autant dire que For All Mankind fait le saut facile et violent vers une « Troisième Guerre mondiale sur la lune » cette saison, comme les bandes-annonces et le matériel promotionnel pourraient le suggérer. Au lieu de cela, la plupart des manœuvres politiques entre les Américains et les Soviétiques se déroulent sur Terre, avec les programmes spatiaux respectifs naviguant dans des bourbiers bureaucratiques et des problèmes de travail. Et tout cela est finalement beaucoup plus intéressant qu’il n’y paraît. Et comme toute bonne série, et dans l’élan de la première saison, For All Mankind s’assure que les téléspectateurs sont tout aussi investis émotionnellement dans ce qui se passe au sol, grâce à un intérêt majeur pour les histoires individuelles premières et secondaires et un casting remarquable. Elle continue d’exceller dans l’équilibre entre son ensemble tentaculaire de personnages, tous mus par un éventail vertigineux de motivations, et les exigences texturales précises d’une pièce historique (ou pseudo-historique pour être exact). Une autre force de For All Mankind se situe dans sa capacité à travailler l’art de l’épisode, ce qui hélas a tendance à se raréfier avec la technologie du streaming qui permet d’enchainer sans attendre. Les scénaristes traitent chaque morceau non pas comme de simples actes dans une pièce en cours de streaming, mais plutôt comme des perles uniques, enfilées ensemble pour former un collier superbe dans son ensemble.

Mais permettez-moi de revenir sur la question des armes qui est, malgré tout, au cœur de cette deuxième saison. Si les armes de toutes sortes ont longtemps été un pilier de la science-fiction spatiale (il suffit de regarder Battlestar Galacticade Ronald D. Moore, par exemple), elles n’ont jamais fait partie de notre propre réalité spatiale. Paradoxalement, le fait qu’elles ne fassent pas partie de notre ligne temporelle semble tellement ancré dans le projet des humains dans l’espace que le simple fait de poser ici la question introduit un degré surprenant de tension narrative. En effet, si nous savons à quoi ressemblait le programme spatial américain du XXe siècle (pas d’armes à feu) et si nous imaginons à quoi peut ressembler tous les programmes spatiaux fictifs du futur (beaucoup d’armes à feu), le fait est que nous n’avons pas passé beaucoup de temps à nous demander à quoi pourrait ressembler la transition d’une réalité à l’autre. En présentant à la NASA, dans cette saison, un ultimatum du type « des armes ou rien », For All Mankind nous donne l’occasion de le faire, en nous permettant de voir, au fur et à mesure des épisodes, à quoi cette lutte pourrait ressembler non seulement pour les bureaucrates au sommet de la NASA et du ministère de la Défense, mais aussi pour les astronautes qui sont appelés à porter les premiers fusils sur la lune, et pour les pilotes d’essai (y compris la Sally Ride jouée par Ellen Wroe) qui sont pris au dépourvu par la décision du Président de forcer leur partie du programme à prendre un virage à droite aussi brusque. Nous voyons la désillusion s’installer, alors que chacun d’entre eux réalise que le rêve d’un projet où l’humanité pourrait travailler ensemble dans l’espace, en tant que communauté mondiale, vers une vision partagée de la paix et des possibilités, est en phase terminale.

Cela ne veut pas dire que la prochaine saison de For All Mankind fait fi de l’espérance, cependant. Les endroits où elle emmène ses personnages tout au long de la saison – et les endroits où, à leur tour, elle emmène l’Amérique et le monde – en regorgent très clairement. Alors, si comme moi vous vous retrouvez à chanter avec l’équipe de Jamestown sur « Three Little Birds » de Bob Marley alors qu’ils sont debout, épaule contre épaule, pour regarder le lever du soleil après deux longues semaines d’obscurité dans le premier épisode, n’hésitez surtout pas… laissez-vous aller. Comme le reste de la saison nous le rappellera, même si nous finissons par avoir des armes sur la lune, l’espace comme notre humanité reste vaste et pleine d’espérance quand on est prêt à franchir parfois le pas de la désobéissance face à ce qui nous ferait adorer ce qui ne doit pas l’être, marcher à contre-courant et même donner sa vie par amour. Tiens, tiens… n’y aurait-il pas là quelques références bibliques possibles dans cette uchronie spatiale finalement ?!

 

Heavy Sun… une expérience lumineuse !

À 69 ans, l’artiste et producteur québécois Daniel Lanois, vient de sortir son nouvel album Heavy Sun, avec un désir clairement exprimé : remonter le moral des gens par sa musique, comme un outil de résilience. Mission accomplie et même bien au-delà car nous avons ici une vraie pépite artistique dans un trip space-gospel imprégnée d’une intense ferveur spirituelle, tempérée par des rythmes reggae, des touches d’électronique, des textures riches et l’engagement profond de tous les participants.

Qu’il s’agisse de créer des disques d’ambiance avec Brian Eno, d’écrire l’histoire du rock and roll avec U2 et Peter Gabriel, de creuser les racines américaines avec Bob Dylan et Emmylou Harris, de composer la musique de films primés aux Oscars et de jeux vidéo à succès, ou (parfois quand même) de composer sa propre musique solo, Daniel Lanois, lauréat de 11 Grammy Awards, a toujours semblé se réinventer avec une facilité déconcertante, à la manière d’un véritable caméléon du son. Si Lanois est surtout connu pour son travail de production sur des albums qui ont marqué notre époque, comme Joshua Tree, Wrecking Ballet Time Out Of Mind, il a en fait grandi avec des disques de gospel où l’orgue plantait le décor et il a fait ses premières armes avec une guitare slide et un home studio improvisé à Hamilton, en Ontario, dans les années 1970 en enregistrant notamment des quatuors vocaux chrétiens en tournée. Au cours des décennies suivantes, Lanois est devenu l’un des gourous de studio les plus acclamés de l’ère moderne (le mag Rolling Stone a même déclaré que ses « empreintes incomparables recouvrent une aile entière du Rock and Roll Hall of Fame »), ainsi qu’un artiste solo prolifique, mais son amour de la musique black & soul et ces racines ne l’ont jamais quitté.

Enregistré à Los Angeles et à Toronto, Heavy Sun fusionne le gospel classique et l’électronique moderne, mélangeant des textures humaines et granuleuses avec des accents numériques nets et des atmosphères tourbillonnantes pour créer un son à la fois chaleureusement familier et audacieusement inattendu. Les arrangements sont à la fois simples et extrêmement raffinés, ancrés par un orgue riche et puissant et, souvent, baignés d’une harmonie à quatre voix envoûtante. L’écriture est dynamique et surtout pleine d’âme, puisant dans l’incertitude partagée de la condition humaine pour offrir espérance, réconfort et connexion à une époque où ces trois éléments sont désespérément trop rares.

Cet esprit communautaire est d’ailleurs ici pleinement affiché, Lanois et ses comparses du Heavy Sun Orchestra – le guitariste/chanteur Rocco DeLuca, l’organiste/chanteur Johnny Shepherd, et le bassiste/chanteur Jim Wilson – faisant preuve d’une chimie indéniable et d’un appétit sans limite pour les découvertes sonores qui dépassent de loin l’influence de chaque membre individuellement. Certains morceaux commencent avec Shepherd seul à l’orgue, comme s’il emmenait le reste du groupe à l’Église comme il l’a d’ailleurs concrètement fait pendant des années à la Zion Baptist Church de Shreveport. C’est d’ailleurs là-bas, en Louisiane, que Daniel et Johnny se sont rencontrés. « Je suis de temps en temps guitariste au sein de Hallelujah Train, un groupe dirigé par le pasteur Brady Blade de Shreveport. C’est là que j’ai rencontré Johnny et je me suis dit : « Quel talent ! », raconte le producteur québécois. Nous l’appelons notre hymnologue. Comme chef de chœur, il a une réelle compréhension des hymnes. Il était capable de nous guider à travers les harmonies. Il avait une règle simple : Chaque chanson doit avoir un bon message. »

Heavy Sun : Daniel Lanois, Rocco DeLuca, Johnny Shepherd and Jim Wilson. Photo by Marthe A. Vannebo

Et puis, d’autres titres commencent avec une mélodie ou un simple groove joué sur une beatbox vintage. Tandis que Lanois se plongeait dans le travail de production, découpant la matière première et extrayant des échantillons qu’il pouvait réintégrer dans les arrangements, DeLuca (un artiste solo vénéré) était souvent à l’arrière du studio avec le reste du groupe, élaborant des paroles autour de messages inspirants imprégnés d’esprit communautaire et de résilience. À ce propos, Lannois insiste sur son intérêt pour les hymnes spirituels : « J’adore ces morceaux. Ils sont très mélodiques et souvent très simples et ils touchent le cœur des gens. Les hymnes sont si anciens. Ils ont un véritable petit champ de bataille en eux. Ils parlent de gloire, d’espoir, de mariage, d’enterrement. Ils ont tout ce que nous rencontrons dans la vie. Ils ont tous un petit quelque chose en eux qui suggère la congrégation et, « Contre vents et marées, nous continuerons ! Nous poursuivrons ! » J’ai toujours aimé ce genre de mélodies et cantiques ».

« Notre objectif était de faire tout simplement du bien avec ces chansons », explique Lanois. « Nous voulions rappeler aux gens de ne pas laisser la situation actuelle voler leur joie. Leur rappeler que même pendant une pandémie mondiale, il est de notre responsabilité de protéger nos esprits et de trouver des moyens pour continuer à danser, de continuer à chanter, de continuer à enseigner, transmettre… et surtout de continuer à aimer. » Et pour cela, rien de tel que l’Église dans la pensée de Lanois et de ses collègues musiciens. Si Daniel a grandi dans la foi catholique, c’est la musique qui l’a ramené au sein d’une communauté chrétienne, cette fois-ci protestante. L’un de ses amis musiciens avec lequel il joue très souvent, le batteur Brian Blade, connu notamment dans le monde du jazz pour avoir joué avec Herbie Hancock, Chick Corea et Wayne Shorter, est le fils du pasteur de l’Église baptiste Zion de Shreveport (déjà évoquée avec Johnny Shepherd). C’est là que Brian a appris à jouer de la batterie, pour accompagner la chorale. Daniel s’est ainsi retrouvé invité à y jouer régulièrement. « C’est si agréable d’être en présence de ce genre de chants et en présence du pasteur lui-même. C’est aussi un chanteur rugissant, une grande et belle voix ! Et c’est de tout cela que vient une grande partie de ce que nous avons fait avec cet album » reconnait-il.

Avec Heavy Sun, Daniel Lanois et les membres du groupe, veulent, disent-ils, participer à construire une « Église sans murs ». « Le message de l’Église peut et doit vivre aussi en dehors des murs de l’Église,explique-t-il. Porter ce message de la Bonne Nouvelle pour le monde nous offrant de vivre mieux et de traverser la souffrance et les tempêtes, sans les « dorures » et l’édifice. Je pense que cela convient à notre époque et je crois, qu’en tant que musiciens, nous avons la responsabilité d’élever l’esprit » ajoute le chanteur. Ce désir que tous ceux qui écouteront l’album ou quitteront un spectacle (quand cela sera à nouveau possible) puisse se sentir élevé d’une certaine manière et peut-être avec le désir de mener une meilleure vie et être une meilleure personne.

Voilà, vous n’avez plus qu’à tenter l’expérience… car j’ai comme l’impression qu’Heavy Sun a en lui cette véritable capacité à nous donner d’expérimenter, en effet, un peu de ce que la foi peu faire naître dans le cœur de l’homme.

Chanter sa foi… malgré tout

À quelque chose malheur est bon, dit une maxime populaire, même si l’application est parfois bien difficile… Pourtant, si la COVID-19 a mis à l’arrêt un grand nombre d’entre nous, et d’artistes notamment, elle a su aussi devenir pour certains un temps pour créer autrement. C’est aussi, avec elle, l’occasion parfois de revenir à des choses essentielles de l’existence humaine, de (re)découvrir, par exemple, au cœur de sillons anciens de nos vies, des graines de foi qui ont pu y être semées. La preuve par l’exemple avec deux artistes américains, mainstream comme on dit, qui viennent de sortir un album pour exprimer leur foi en Christ dans ce temps de turbulence mondiale.

Harry Connick Jr – Alone With My Faith

Harry Connick Jr. s’est fait un nom comme l’un des plus grands crooners de sa génération, depuis ses débuts en 1987, apparaissant, qui plus est, aux quatre coins de l’industrie du divertissement tantôt comme acteur, animateur de télévision, vedette de Broadway ou compositeur-chanteur-musicien. Mais tout au long de cette carrière déjà extraordinaire, Harry a, malgré tout, considéré la famille et la foi comme les éléments fondateurs de toute sa vie. C’est ce qu’il évoque dans son nouvel album Alone With My Faith, né de la récente saison de confinement où il a passé plusieurs mois seul dans son home studio à écrire et arranger des chansons, à enregistrer et jouer toutes les parties, et à monter le projet final. Connick décrit ce processus d’enregistrement comme quelque chose qui lui a apporté paix et réconfort en particulier grâce aux textes de ces chansons.

« My life has changed / my world is uncertain / everything’s strange / everything’s new » (Ma vie a changé / mon monde est incertain / tout est étrange / tout est nouveau), chante Harry Connick Jr de manière parfaitement appropriée à la situation pour ouvrir la chanson titre d’un superbe album bouillonnant d’espérance créé pourtant au milieu du chaos de l’année dernière. Il y propose un audacieux mélange de chansons nouvelles et anciennes. On y découvre ainsi quelques hymnes traditionnels comme Because He Lives (Parce qu’il vit), Amazing Grace (Grâce infinie), The Old Rugged Cross (Sur le mont du Calvaire) et How Great Thou Art (Dieu tout-puissant), après leurs avoir fait subir quelques changements stylistiques qui donnent à l’album un aspect plus R&B par moments. L’utilisation, par exemple, de l’orgue Hammond B-3 sur The Old Rugged Cross donne à la chanson un bel élan de Black-Gospel. Mais c’est aussi un contenu plus « original » où la créativité et l’expression artistique personnelle de Connick s’expriment pleinement avec, entre autres, Look Who I Found, Be not Afraid (qui a été écrit par Richard Buford), God and My Gospel, All These Miracle, Look Who I Found et Thank You For Waiting. On connait, bien évidemment, la qualité de vocaliste et de pianiste d’Harry Connick Jr mais sur Alone With My Faith, toute l’étendue de son talent musical se révèle brillamment, en jouant de tous les instruments et en interprétant toutes les parties vocales, ce qui représente parfois plus de 25 pistes.

Alone With My Faith est un album imprégné de la créativité de Connick dans tous ses éléments, et un album vers lequel l’auditeur reviendra régulièrement tant pour le plaisir de l’écoute que pour être encouragé dans son cheminement de foi.

Carrie Underwood – My Savior

Carrie Underwood est l’une des grandes voix actuelles de la Country. Elle s’est faite connaître en 2005 en remportant la quatrième saison de l’émission de télé-crochet American Idol. Six mois après avoir sorti son premier album de Noël, My Gift, produit par Greg Wells et avec la participation de John Legend, Underwood lève le voile sur My Savior, son premier album de Country Gospel, reflet d’un temps d’introspection « made in pandémie » l’ayant amenée à se pencher sur son propre héritage et sa foi. Exprimer sa foi en chanson n’est probablement plus aussi facilement accepté en 2021 qu’à l’époque de Dolly Parton, ou d’un Johnny Cash, qui a sans doute composé plus de musique chrétienne et gospel que quiconque. Avoir l’audace de prononcer le mot Jésus dans une chanson peut déclencher du rejet pour de larges pans de la société de nos jours. Mais comme Dolly Parton ou Cash, Carrie Underwood peut se le permettre, non seulement parce qu’elle le fait bien, mais parce qu’on fleure bon la sincérité, l’authenticité qui s’exprime. Chrétienne convaincue et engagée, elle avait déjà eu l’occasion d’interpréter un hymne ici ou là dans le passé, mais la chanteuse a décidé d’aller plus loin en mettant son empreinte vocale sur quelques joyaux de l’Église. Et c’est le choix de la tradition qui l’a emporté, puisque’Underwood et le producteur David Gracia (qui avait travaillé avec elle sur son album Cry Pretty de 2018) ont décidé de garder des arrangements rustiques proches des titres et des ambiances originales tout en y mêlant  intelligemment de la texture et beaucoup d’inspiration.

On y découvrira une magnifique version de Nothing But the Blood of Jesus (Rien que le sang de Jésus), accompagnée d’une guitare acoustique et de nappes misant principalement sur les harmonies vocales et la fraîcheur de l’expression qui s’en émane.

Underwood va encore plus loin dans l’émotion sur Just as I Am (Tel que je suis), prenant son temps pour nuancer chaque mot de cet hymne d’invitation que l’évangéliste baptiste Billy Graham avait utilisé un nombre incalculable de fois pour clôturer ses croisades. Ceux qui apprécient les envolées vocales d’Underwood adoreront son interprétation de Victory in Jesus, dont l’influence bluegrass est également remarquable. Mention spéciale également à CeCe Winans qui fait une belle intervention avec un son assuré sur Great is Thy Faithfulness (Dieu ta fidélité). Plutôt que d’essayer de se surpasser mutuellement, les deux voix semblent davantage unies dans leurs louanges à notre Créateur… et c’est bien beau !

Alors, oui, on pourra me rétorquer évidemment que la faiblesse de cet album est qu’il est prévisible. Pour ceux qui ont grandi avec un recueil d’hymnes dans les mains, il n’y a certainement pas vraiment de chansons dans l’offre qui nous fasse tirer l’oreille. Tout est très propre… aucun excès. De plus, Underwood ne cherche pas ici de performances. Elle chante simplement avec son cœur et quelques intonations vocales différentes par ci par là.

Underwood conclut son album avec la reprise d’Amazing Grace (Grâce infinie), qui, bien qu’elle ait été reprise par un nombre incalculable de chanteurs depuis sa sortie il y a quelque 250 ans, touche toujours une corde sensible. Lorsqu’un chœur de soutien intervient brièvement au cours du deuxième refrain pour accompagner et rehausser la voix légère d’Underwood, on comprend pourquoi elle a choisi de terminer l’album de cette façon. Courte et apaisante, la chanson rappelle à jamais la puissance qui se dégage de la rencontre parfaite entre une mélodie et un texte, mais aussi de celle entre l’être humain et son Dieu.

The Flight Attendant… Attachez vos ceintures !

Embarquement possible, quasi immédiat, à bord d’une série purement géniale. Car le 27 avril débarque, sur Warner TV, The Flight Attendant, pour le meilleur et pour le rire… mais aussi beaucoup d’autres choses passionnantes et parfois inattendues qui surgissent au gré de ses 8 épisodes. 

Disons-le tout de suite, The Flight Attendant est une série sinueuse par son scénario, non conventionnelle, émotionnellement forte, parfois troublante et follement divertissante. Alors, si déjà avec ça vous n’êtes pas convaincu ?… Oui, c’est un vrai coup de cœur personnel qui m’a fait avaler les 8 épisodes comme si de rien n’était, pris par le rythme, l’ambiance, le suspense et sa qualité globale cinématographique. Tout commence comme un chapitre d’une nouvelle histoire de Bridget Jones qui serait devenue hôtesse de l’air… pour rapidement se transformer en un thriller décapant fait d’espionnage et de rebondissements, mais aussi nourri d’une dimension psychologique passionnante sans perdre aucunement sa pertinence souriante initiale. La série a ainsi su trouver un équilibre parfait entre tous ces angles parfois opposés avec un aplomb incroyable, mettant en valeur une distribution merveilleusement diversifiée qui apporte le meilleur jeu possible à chaque scène. Du grand art sur petit écran !

The Flight Attendant est basée sur le roman éponyme de Chris Bohjalian, auteur à succès du New York Times, avant de passer par l’imagination et le talent de Steve Yockey, qui a écrit notamment plusieurs épisodes de Supernatural ces dernières saisons. Avec ce matériel, Yockey et ses auteurs, pardonnez le jeu de mots, s’envolent véritablement en nous emmenant au cœur des personnages sans jamais perdre le rythme et le ton vif de la série.

The Flight Attendant raconte l’histoire de Cassie (Kaley Cuoco), une hôtesse de l’air de classe affaire sur une compagnie aérienne internationale qui aime boire, flirter et faire la fête pour éviter les traumatismes de son passé. Cela semble être une plutôt bonne stratégie jusqu’à ce qu’elle rencontre un beau passager nommé Alex Sokolov (Michiel Huisman) sur un vol à destination de Bangkok. Ils y partagent une nuit romantique imbibée d’alcool, mais les choses ne vont pas si bien le lendemain matin lorsque Cassie se réveille dans son lit pour trouver Alex la gorge tranchée à ses côtés. Cassie choisit la fuite et la série est lancée : Cassie doit faire face aux agents du FBI qui enquêtent sur la mort d’Alex (Merle Dandridge, Nolan Gerard Funk), chercher de l’aide auprès de sa meilleure amie avocate de la mafia (Zosia Mamet), se heurter à son autre meilleure amie et hôtesse de l’air, Megan (Rosie Perez), et éviter son frère Davey (T.R. Knight), beaucoup plus sociable qu’elle. Sans oublier Miranda Croft (Michelle Gomez) qui rôde dans les parages et, l’imperturbable Alex qui ne cesse d’apparaitre dans sa tête et sur l’écran.

Vous avez là tous les ingrédients… encore faut-il créer à partir de tout ça… réaliser l’amalgame, la composition, y ajouter la sauce, contrôler les saveurs, ajuster les épices… car je ne viens que d’effleurer la surface d’une œuvre magistrale méritant plusieurs étoiles pour tout amateur gastro en manque de toiles dans cette période où l’interdit domine et nous force à chercher des palliatifs à notre appétit cinématographique. Steve Yockey est clairement un artiste en la matière et a su tout mettre à sa bonne place autour et grâce également à la performance centrale vraiment étonnante de Kaley Cuoco. Après avoir passé douze saisons à incarner Penny, la mignonne de service, dans Big Bang Theory, elle incarne ici on ne peut mieux la complexe Cassie. Puissante, drôle, désordonnée et fascinante, elle fait en sorte que l’on s’intéresse immédiatement à elle, et même si le personnage est profondément psychologiquement brisé et qu’il semble cultiver l’art du mauvais choix, Cuoco ne devient jamais trop exagérée ou morose. Mais elle n’est pas le seul interprète ou personnage exceptionnel. Tout le monde est génial et la série trouve continuellement le temps de commenter et d’inclure des thématiques aussi diverses que la race, le genre, la sexualité, la classe sociale, les liens familiaux, la culpabilité, la dépendance, la schizophrénie ou l’amitié.

J’aime aussi la façon dont cette série est montée et filmée. L’utilisation notamment d’écrans divisés façon BD et un montage extrêmement percutant développe une rythmique effrénée qui garde au spectacle intensité et ambiance joyeuse même au cœur de l’obscurité et des souffrances exprimées. Il y a des moments tout à fait sublimes de beauté cinématographique comme la scène d’interrogatoire du premier épisode, lorsque la caméra fait un panoramique sur la salle et qu’un rideau s’ouvre. Derrière ce rideau, on voit une Cassie grimaçante et l’hallucination de Sokolov, de retour dans la chambre d’hôtel thaïlandaise et observant les agents du FBI qui la regardent – une façon intelligente de capturer sa dissociation. Je pense aussi au moment où Cassie sort d’un immense bâtiment et passe à côté d’une sculpture d’un visage ouvert. La caméra élargit progressivement son champs… Cassie avance, perturbée, anxieuse, et l’oppression de la structure architecturale et l’œuvre au centre de la place parlent plus que toute parole qui pourrait être prononcée à cet instant précis. Le petit plus se trouve sans doute également, dans cette époque où nous sommes pour la plupart coincés à la maison, une occasion d’admirer des vues splendides de Bangkok, Séoul ou (et surtout) Rome. Coup de cœur également pour le générique qui, à lui seul, vaut le coup d’œil… un met délicieux à déguster à chaque épisode, et sans modération (un peu comme la vodka pour Cassie !).

Alors, merci Warner TV de nous offrir un si beau spécimen permettant de s’offrir un voyage en première classe à bord d’une série pas comme les autres et pour une destination étonnante, troublante et manifestement marquante. The Flight Attendant est une véritable aventure, alors… attachez vos ceintures !