Godfather of Harlem… Noir c’est noir !

Après Watchmen, la quatrième saison de Fargo en passant par Lovecraft Country ou The Good Lord Bird, cette année télévisuelle a été marquée par la question des tensions racistes qui rongent le pays, écho d’un passé qui se prolonge encore et encore, ou stigmates qui ne cessent de se rouvrir. Godfather of Harlem, la nouvelle série de Chris Brancato (Narcos) à voir actuellement sur StarzPlay qui se déroule dans le Harlem des années 60, vient apporter sa pierre à l’édifice très pertinemment, justement sur ce rapport entre passé et présent, fiction et réalité. L‘acteur et producteur Forest Whitaker fait parfaitement bien les choses dans le rôle de Ellsworth « Bumpy » Johnson, véritable parrain de la pègre afro-américaine, au milieu d’une ribambelle de comédiens remarquables. Une série ambitieuse qui touche en plein dans le mille, construite dans un mouvement croisé entre thriller mafieux et lutte pour les droits civiques, personnages de fictions et héros de l’Histoire. 

Au début des années 60, Bumpy Johnson, le caïd craint et respecté de Harlem, retrouve son quartier après avoir purgé 10 ans à Alcatraz pour trafic de drogue. Et les choses ont changé… beaucoup. Son entreprise de reconquête du pouvoir se heurte à la mafia italienne qui y contrôle la distribution d’héroïne et se frotte au combat de Malcolm X, leader de l’organisation politico-religieuse « Nation of Islam » qui tente notamment de sortir les junkies afro-américains de la rue. Vincent « The Chin » Gigante (Vincent D’Onofrio) n’est pas près de céder son nouveau territoire au parrain de retour, ni de lâcher les flics véreux de la police de New York qu’il a achetés en l’absence de Bumpy. Pour reprendre le contrôle, Bumpy doit faire face aux réalités complexes d’une communauté sur le point de connaître des changements massifs grâce au mouvement des droits civiques et aux alliances changeantes de la criminalité à New York. C’est un nouveau jour, et alors que le patron du crime vieillissant veut voir son peuple s’élever, son empire souterrain qui dépend de la corruption, du vice et de la violence risque de le faire tomber…

La première saison de Godfather of Harlem et ses 10 épisodes explore les tensions de l’époque sur le fil narratif de l’ambivalence, avec un récit qui s’inspire autant de la lutte des noirs pour un changement nécessaire que celle des membres des gangs pour le pouvoir de l’argent. Et le grand atout se trouve précisément ici, dans ce jeu constant et subtil entre les deux. Avec des personnages qui naviguent avec aisance de l’une vers l’autre. Et à leurs côtés, en surgissent d’autres, historiques, tels que Malcolm X (Nigél Thatch, qui a également joué l’icône des droits civiques dans Selma d’Ava DuVernay), un personnage clé de la série, apportant un certain sens de la justice sociale mais aussi lui-même pétri de paradoxes. C’est aussi le célèbre et controversé membre du Congrès, représentant du quartier de Harlem, Adam Clayton Powell Jr (un formidable Giancarlo Esposito pratiquement méconnaissable), qui a régulièrement utilisé la chaire et l’évangile pour promouvoir ses intérêts et s’attirer les faveurs de toutes les autres factions politiques non éthiques de New York et de la nation. Bien qu’ils soient aux antipodes l’un de l’autre, Ils s’accorderont à dire que « le changement est à venir » (ce qui reste discutable précisément) … pour faire écho à la chanson du moment. Et puis se joue aussi le début de carrière de Cassius Clay et une tentative de le faire se coucher pour des intérêts pécuniaires… mais encore, et en toile de fond, la marche sur Washington, Mahalia Jackson, le pasteur King ou l’assassinat de Kennedy. Et puis l’on découvre des habitants de Harlem tiraillés entre deux religions reflétant également la lutte plus large entre les enseignements de Malcolm X et de Martin Luther King Jr. Tous ces courants culturels et spirituels sont finalement autant de variables qui poussent cette histoire dans des directions inattendues, et lui insufflent une grande profondeur et un contexte qui font souvent défaut aux drames « familiaux » du crime organisé.

Bumpy Johnson, entouré de Malcolm X et Adam Clayton Powell Jr

Alors, bien sûr, Godfather of Harlem est, tout de même et avant tout, une histoire de truands, une truculente immersion au cœur des affranchis et autres mafieux américains. Bumpy Johnson et Gigante furent d’ailleurs des sommités en la matière. On dit qu’ils travaillaient tous deux pour le même patron, Vito Genovese, à l’époque, mais là, ils sont surtout tous deux antagonistes. Ils se battent pour le même territoire et la même entreprise et parfois, quand même, ils s’associent par nécessité. L’histoire racontée ici précède en fait les événements relatés dans American Gangster (2007), ce grand film de Ridley Scott dans lequel Denzel Washington jouait le personnage de Frank Lucas, un ancien chauffeur et tueur à gages pour Johnson, devenu à son tour patron de la mafia et trafiquant de drogue. Alors tout y est, comme dans toute bonne fresque du genre… gentils noms d’oiseaux, du sang, un soupçon d’humour à l’italienne indispensable, de jolies filles, quelques personnages hors-normes, de l’alcool, un peu de sexe, les syndicats noirs, les mafieux cubains, les flics corrompus de la police de New York… mais aussi les squats ou repères de junkies, les arrière-cours et autres sous-sols sombres, terrains de jeu de tortures peu ragoutantes ou autres crimes horribilis…

Bumpy Johnson face à Gigante

Et puis, il y a les à-côtés si déterminants dans la qualité d’une fiction comme celle-là, on pourra aussi se réjouir de ce qui élève Godfather Of Harlem au-dessus d’un simple bain de sang standard, avec l’évocation élégante d’un New York à l’aube d’un grand bouleversement filmé par John Ridley, un spécialiste du genre (American Crime, New York 911). Les maisons et églises en grès brun si caractéristique, les clubs de jazz, magasins de disques, appartements haut de gamme et bien forcément la rue… tous sont ramenés à la vie avec authenticité et un profond respect. Quant à la bande-son de Swizz Beatz, elle donne à ce récit passé une allure moderne grâce à son mélange de vieux morceaux reconnaissables, de nouvelles compositions soul qui auraient pu être chantées dans les clubs du milieu du siècle à Harlem, et de morceaux hip-hop originaux qui relient le passé au présent, un peu à la façon de ce que nous a déjà proposé Peaky Blinders.

Ce préquel non officiel à American Gangster joue avec une certaine nostalgie de l’époque et en s’ancrant dans l’Histoire, mais sa représentation d’un monde racialement divisé, corrompu et souvent vénal, sonne tout aussi vrai aujourd’hui. Et puisque ce n’est toujours pas fini ici et maintenant, alors pourquoi ne pas continuer aussi dans la fiction… c’est pourquoi on attend la saison 2 impatiemment… elle nous est promise.

 

The Good Lord Bird… Glory Alléluia !

The Good Lord Bird, une mini-série émouvante, grivoise et immensément engageante sur la croisade de l’abolitionniste John Brown pour libérer les esclaves d’Amérique, sera diffusé à partir d’aujourd’hui, 7 janvier 2021 sur Canal +.

Elle raconte l’histoire fascinante de l’abolitionniste John Brown, interprété par un fabuleux Ethan Hawke (pléonasme ?), pendant la période de troubles que l’on évoque sous le nom de « Bleeding Kansas » et qui allait mener directement à la guerre de Sécession. Merveilleuse et fidèle adaptation du livre de James McBride primé aux National Book Awards en 2013, l’histoire de cet homme étonnant connu comme une sorte de « prophète sauvage et radical » est racontée à travers les yeux de Henry « Onion » Shackleford (Joshua Caleb Johnson), alias « Échalote » dans la version française. Irrévérencieuse et souvent très drôle, la mini-série de sept épisodes est également pleine de grandes idées sur la liberté, l’autodétermination et le sacrifice.

Il fallait le faire tout de même… réussir la gageure d’un traitement brillant d’événements historiques dramatiques en parvenant à conserver le sens de l’humour sans perdre le cœur ni la gravité des faits. La mini-série de sept épisodes, produite par Showtime, The Good Lord Bird, est un recadrage enthousiasmant, parfois grivois mais toujours très engageant de John Brown et des nombreux mythes qui ont jailli autour de lui. Un personnage peu connu par chez nous mais véritable héros de l’histoire américaine. L’abolitionniste a consacré sa vie et est mort en combattant pour la cause de la libération des Noirs de l’esclavage, quelques années avant la guerre civile. À une époque où même les abolitionnistes blancs les plus ardents faisaient surtout parler d’eux, Brown était un homme d’action. Sa capture et son exécution après avoir mené une révolte d’esclaves infructueuse ont fait de lui un martyr et ont conduit concrètement au début de la guerre de Sécession. Il n’a pas vécu assez longtemps pour voir son rêve se réaliser, mais l’abolition demeure son héritage. Selon un article de William Nash, paru le 2 octobre 2020 dans The Conversation, il y a eu un déluge d’intérêt pour John Brown aux États-Unis au cours des trois dernières décennies, avec pas moins de 25 livres publiés à son sujet, y compris des livres pour enfants, des histoires critiques, des romans et des biographies.

Dans le dernier épisode, Brown (Ethan Hawke) voit son plan le plus audacieux s’écrouler en grande partie à cause de ses propres décisions erratiques. Un de ses otages blancs, le colonel Lewis Washington (Brooks Ashmanskas), se tourne vers son cocher noir, Jim (Victor Williams), qui a jeté son dévolu sur l’insurrection malheureuse de Brown. « C’est l’homme qui, selon vous, sauvera votre peuple ? » demande-t-il. « Il ne va pas nous sauver », répond Jim, « Il essaie de vous sauver ». Cet échange résume l’attitude de la série envers Brown, dont l’héritage mérite d’être débattu à notre époque où les enjeux de races et de religions sont encore au cœur de bien des conflits de nos sociétés. D’une part, Brown croyait que les propriétaires d’esclaves ne renonceraient pas à « l’institution infernale » sans y être contraint par une agression violente et une guerre totale. Il envisageait cette guerre à venir en termes moraux et religieux, confiant que Dieu l’avait appelé à libérer les esclaves qui se rallieraient à la cause et prendraient les armes pour leur propre libération lorsqu’on leur en donnerait l’occasion. D’autre part, Brown consultait rarement les personnes qu’il visait à libérer, et il faisait souvent des calculs qui mettaient en danger plus qu’ils ne leur donnaient le pouvoir.

The Good Lord Bird s’intéresse à ces hommes et femmes ordinaires, à la façon dont ils auraient rencontré Brown et à leurs propres visions de l’autodétermination et de la liberté – ce qui explique le choix de raconter l’histoire du point de vue d’Échalote et non de celle de Brown. Alors qu’Échalote voyage avec Brown, ses fils et son groupe hétéroclite de parias, de hors-la-loi et d’abolitionnistes, il ne sait pas trop quoi penser des messages radicaux du prédicateur. Il découvre d’ailleurs d’abord Brown comme un véritable déclencheur de chaos dans sa propre existence : son père est tué à cause de l’agitation excessive de Brown, il est libéré et emporté contre sa propre volonté, et il est pris pour une fille malgré ses protestations. Au cours de son voyage, il rencontre de nombreux personnages noirs qui élargissent son champ des possibles. Il y a des leaders noirs célèbres comme Frederick Douglass (Daveed Diggs), qui déçoit par ses habitudes fantasques, et Harriet Tubman (Zainab Jah), qui inspire par sa conviction inébranlable. Mais la plupart des autres Noirs qu’il rencontre sont des gens ordinaires dont les moyens de résistance et d’autodétermination sont plus subtils et subversifs. Il y a ainsi Sibonia (Crystal Lee Brown), une femme qui feint la folie tout en complotant secrètement une insurrection violente, également inspirée par le message d’amour chrétien et d’égalité enseigné par un pasteur local. Et Pie (Natasha Marc), une prostituée qui ne s’intéresse à l’insurrection de personne mais qui complote sa propre survie par tous les moyens nécessaires.

Échalote n’est pas étranger au subterfuge qui rend possible la vie des Noirs sous l’esclavage. Être travesti en fille n’est qu’un exemple plus extrême des tours de passe-passe que les esclaves s’évertuent à pratiquer pour apaiser les propriétaires et survivre à des situations impossibles. Les Blancs, de leur côté, sont facilement dupés afin de croire tout ce qui confirme leur vision de la réalité. Tout au long des épisodes, un « running gag » nous fait comprendre que tous les Noirs que rencontre Échalote peuvent immédiatement dire qu’il est un garçon, malgré la cécité de ses compagnons blancs. John Brown est considéré comme un héros, un saint et un martyr par certains lecteurs avides d’histoire américaine. Pour d’autres, c’est un fanatique fou, un prêcheur et un pécheur, un terroriste et un fondamentaliste de la Bible. D’ailleurs, selon l’endroit où vous avez grandi aux USA, on vous apprend qu’il était soit un combattant de la liberté malavisé, soit un terroriste irrécupérable. La vérité se situe quelque part entre les deux : c’était effectivement un terroriste fanatique, mais c’était aussi un homme du bon côté de l’histoire qui a reconnu que la révolution sanglante était le seul moyen de mettre fin à l’esclavage en Amérique. Lui savait, semble-t-il, qu’il était un prophète radical et sauvage – barbe blanche tremblant dans le vent pendant des heures de prières prononcées sans la moindre ironie – dont les visions de Dieu font de lui le seul Blanc sain d’esprit. La même détermination qui l’empêche de voir Échalote tel qu’il est vraiment lui permet de voir pleinement la perversion pécheresse qui détruit le pays et les âmes des Blancs. Échalote parvient à reconnaître en Brown une détermination à vivre la vérité dans un monde construit sur des mensonges tordus. Son propre parcours est une version ressemblante juste plus prosaïque : être honnête envers lui-même et se faire une nouvelle vie loin du chaos et de la violence de la guerre de Brown. Si Brown est censé sauver Échalote, il semblerait qu’il ait échoué. Mais Échalote n’a jamais attendu de sauveur. Il veut simplement avoir la chance de vivre une vie ordinaire au-delà des mensonges et des subterfuges de la suprématie blanche. Que le sacrifice de Brown rende en quelque sorte cela plus possible pour Échalote est, dans ce récit, son grand succès.

La performance d’Ethan Hawke dans le rôle de John Brown est captivante et compte parmi les meilleures prestations qu’il n’ait jamais réalisés. En un instant, il électrise un groupe de disciples avec des discours d’une intensité explosive ou terrifie un lot de propriétaires d’esclaves avec des éclats de violence impitoyable. Et dans l’instant qui suit, il devient un vieil homme calme, réfléchi, presque adorablement confus, qui n’a pas toute sa tête. Malgré ces pics et ces vallées d’incandescence et de sérénité, John Brown ne donne jamais l’impression d’être une contradiction vivante et sur jouée. Ses crises maniaques semblent authentiques, son dévouement inébranlable à son Dieu et à sa cause est extrêmement crédible.  La présence de Hawke est à la fois énorme et discrète, dominant chaque scène sans nécessairement la contrôler. À la fin du dernier épisode, nous avons l’impression de connaître John Brown et de le comprendre, que nous soyons d’accord ou non avec tout ce qu’il a fait. Hawke a toujours été un interprète intéressant, mais dans The Good Lord Bird, je ne pouvais littéralement pas le quitter des yeux. C’est une performance magistrale !

À ses côtés, Joshua Caleb Johnson a le rôle le plus exigeant avec ce garçon esclave fictif surnommé Échalote : En plus de narrer chaque épisode, il passe, la plus grande partie de la série, déguisé en adolescente grâce ou plutôt à cause d’un malentendu qui ne sera jamais véritablement corrigé. C’est une décision qui pourrait être jouée de façon farfelue, mais qui finit par être une source constante de tension car Échalote est terrifié à l’idée d’être puni à la fois comme menteur et comme travesti homosexuel (ce qu’il n’est pas de surcroit). En plus de tout cela, il entre dans la puberté, alors Johnson doit jongler avec un récit de passage à l’âge adulte en plus d’être un esclave se faisant passer pour une fille en fuite avec un violent abolitionniste. Johnson s’en sort remarquablement bien, réussissant admirablement le spectacle, et c’est une sacrée découverte pour nous spectateurs. L’arc narratif qui accompagne Échalote est de surcroit fascinant, car il englobe un certain nombre de choses : un esclave qui s’adapte à une liberté retrouvée, un garçon qui devient un homme, un fils qui se rebelle contre son père et une personne craintive qui découvre le courage et l’indépendance… Pour autant que je sache, il est le seul personnage fictif de la distribution primaire, mais cela ne rend pas son voyage moins puissant ou moins significatif. Bien au contraire, sa présence apporte une indéniable touche de poésie et d’émotion, tout en replaçant au centre du récit une victime de l’esclavage.

Finalement l’histoire est autant celle de Shackleford que celle de Brown, et le jeune garçon raconte l’action sur un ton entendu qui est un des nombreux clins d’œil à aujourd’hui. Johnson et Hawke sont parfaitement assortis, le jeune homme est calme et sensible là où le plus âgé est de plus en plus possédé. Il ne s’agit pas d’une histoire à apprécier simplement en soi, mais d’une fiction qui regarde notre époque droit dans les yeux. The Good Lord Bird soulève ainsi la question essentielle de savoir si l’insurrection est justifiée lorsque les oppresseurs utilisent la sauvagerie pour maintenir leur pouvoir. Le raid de Brown sur Harpers Ferry était loin d’être la première fois qu’un groupe de citoyens choisissait la violence pour tenter d’aboutir à des fins pacifiques, mais il apparaît comme essentiel pour comprendre à quoi ces résultats peuvent ressembler. Dans le cas de Brown, cinq années d’incendie et de carnage et d’effondrement constitutionnel, suivies de l’émancipation légale (bien que souvent non pratiquée, et certainement pas totale) des esclaves. William Nash, dans l’article auquel je faisais référence, fait une remarque pertinente lorsqu’il mentionne que le leader des droits civiques, le Dr Martin Luther King, Jr, s’est dissocié de lui pour ne pas avoir précisément utilisé la non-violence dans sa lutte. D’autre part, Malcolm X a, au contraire, soutenu ce fanatique qui était prêt à donner sa vie pour sa cause ; Du côtés de Brown se trouvait également Timothy McVeigh, le poseur de bombe d’Oklahoma City… Sur une note plus positive, les écrivains transcendantalistes Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson ont fait l’éloge de Brown avec les mots suivants « Il a rendu la potence glorieuse comme la croix ». Finalement pas de réponse sans doute à donner à tout ça, et The Good Lord Birdn’en apportera pas plus… mais c’est du grain à moudre… encore et encore… pour sans doute ne jamais pouvoir parfaitement répondre à ces enjeux pourtant fondamentaux de nos rapports humains et du vivre ensemble.

The Good Lord Bird est aussi une série incontestablement impressionnante en termes de portée et d’exécution. Chaque épisode est réalisé de façon très serrée, la plupart des épisodes durent environ 45 minutes, et l’ensemble ne succombe jamais à la baisse rythmique et scénaristique de mi saison qui affecte tant ce genre de productions de l’ère Netflix and co. L’une des raisons est sans doute à trouver dans la façon d’élargir la distribution avec l’apparition régulière de personnages (parfois historiquement connus) qui interviennent pour un épisode ou deux. La série se construit sur Hawke et Johnson, mais il y a des virages subtils tout au long des sept épisodes, y compris des performances amusantes de Steve Zahn, Maya Hawke, Beau Knapp, Daveed Diggs, Natasha Marc, Wyatt Russell, Hubert Point-Du Jour, Orlando Jones, et plus encore. Enfin, techniquement et visuellement, tout est impeccable, sublime et sales à la fois collant parfaitement à la teneur même de l’histoire et du personnage central, et magistralement porté par une bande son incroyable supervisée par Jamison Hollister. En mélangeant habilement le gospel et les spirituals avec du blues électrique brut et une réinterprétation inspirée de « I Shall Be Released » de Bob Dylan, le multi-instrumentiste américain crée une image sonore remarquable qui donne une force supplémentaire et une certaine grandeur d’âme à la série.

Le message ultime de la série porte sur la beauté de la vie, et non sur son extinction. Il valorise la reconnaissance de l’énormité des sacrifices que les gens ont faits pour défendre le droit que nous avons tous d’exister en paix et nous laisse entendre qu’il y a sans doute des périodes dans l’histoire où la situation exige que des gens deviennent « un peu fous »… à chacun de voir la question suivant son paradigme propre mais à tous certainement de regarder sans hésitation The Good Lord Bird ! Une année 2021 qui commence, télévisuellement parlant, sous les meilleurs auspices sur Canal + avec, ce qui est pour moi, la meilleure série de 2020… Glory, Glory, Alleluia !

 

 

Le « Battle Hymn of the Republic », également connu sous le nom de « Mine Eyes Have Seen the Glory » en dehors des États-Unis, est une chanson patriotique américaine populaire de l’écrivain abolitionniste Julia Ward Howe. Howe a écrit ses paroles sur la musique de la chanson « John Brown’s Body » en novembre 1861 et les a publiées pour la première fois dans The Atlantic Monthly en février 1862. La chanson relie le jugement des méchants à la fin des temps (à travers des allusions à des passages bibliques comme Isaiah 63 et Apocalypse 19) avec la guerre civile américaine.

« John Brown’s Body » (à l’origine connu sous le nom de « John Brown’s Song ») est une chanson de marche des États-Unis sur l’abolitionniste John Brown. La chanson était populaire dans l’Union pendant la guerre civile américaine. Selon un récit de 1890, les paroles originales de John Brown étaient le fruit d’un effort collectif d’un groupe de soldats de l’Union qui faisaient référence à la fois au célèbre John Brown et aussi, avec humour, à un sergent John Brown de leur propre bataillon.

Les étoiles du ciel regardent gentiment vers le bas

Les étoiles du ciel regardent gentiment vers le bas

Les étoiles du ciel regardent gentiment vers le bas

Sur la tombe du vieux John Brown

Gloire, Gloire Alléluia !

Gloire, Gloire Alléluia !

Son âme est en marche

 

 

 

 

 

 

 

2020… sur les écrans

Mais quelle année ! 2020 restera un millésime clairement pas comme les autres… On ne refera pas ici le match comme disait l’ami Eugène. Je n’en ai pas les moyens, ni l’envie d’ailleurs. Mais puisque ce billet s’intéresse au septième art, on peut le dire, comme le titrait le quotidien « Le Monde » : 2020, l’année noire du cinéma.

Les deux confinements et les fermetures des salles à deux reprises (162 jours au total cette année) ont été catastrophiques pour le box-office français. Et, entre juin et octobre, les cinémas hexagonaux ont rouvert avec un protocole sanitaire strict et sans aucun autre blockbuster américain que Tenet de Christopher Nolan, qui sera d’ailleurs le film ayant réalisé le plus d’entrées cette année avec près de 2 350 000. Le CNC (Centre National du Cinéma et de l’imagine animée) vient tout juste, en effet, de publier ses chiffres annuels, confirmant une chute spectaculaire de la fréquentation des salles bien prévisible. Elle atteint 69,4% par rapport à 2019. 213 millions de personnes s’étaient déplacées dans les cinémas français l’an dernier, ce qui était un quasi record il faut le préciser tout de même, contre 65 millions cette année.

Alors malgré tout, je me lance, comme beaucoup d’autres critiques de cinéma ou amateurs avertis… à vous proposer mon hit-parade, comme on disait autrefois… une sélection de films et séries qui m’ont impacté d’une façon ou d’une autre et dont les images restent encore gravées en moi. C’est d’ailleurs une bonne méthode pour faire ce genre d’exercice, à postériori. Je l’évoquais justement en conclusion de ma critique de l’un de ces films sélectionnés, le superbe Drunk de Thomas Vintenberg et avec Mads Mikkelsen : C’est là tout le miracle du cinéma : suggérer les choses et si le film est bon, le laisser perdurer dans l’esprit du public, qui continuera son propre récit après la projection en remplissant les blancs avec leur propre imagination, comme lorsqu’on imagine ce qu’il se passe entre deux cases d’une bande dessinée. À chacun de voir avec sa propre histoire, ses yeux, et surtout avec son cœur.

Pas d’ordre formel cette année, mais des titres et une phrase à chaque fois :

10 films

DRUNK Ce film danois propose l’une des représentations les plus authentiques de l’alcoolisme vue à l’écran, en la construisant sur un fil narratif extrêmement tendu entre comédie et tragédie

ADIEU LES CONS – Toute la poésie, la délicatesse, l’audace et le talent qui débordent d’Adieu les cons ne pourront hélas vous faire le moindre bien si vous passez à côté et que vous ne décidez pas de prendre cette heure trente pour vous poser, regarder et… sans aucun doute, apprendre un peu plus à aimer.

SWALLOW – Courageux, stimulant et désespérément nécessaire, nous sommes là confrontés à un film parfait pour faire face à nos imperfections et à certains dommages d’une société terriblement malade de son rapport aux apparences et si douloureusement marquée par tant de violences conjugales.

INVISIBLE MAN – Un grand film aussi réfléchi que divertissant, aussi dérangeant qu’effrayant, qui reste bien présent avec vous bien après que vous ayez quitté la salle de cinéma.

1917 – L’un des meilleurs films de guerre, capturant l’ampleur et l’horreur de son cadre à travers son objectif épique tout en se concentrant sur l’impact humain et émotionnel du conflit.

DARK WATERS – Avec des performances incroyables jamais sur jouées et une histoire captivante, Dark Waters changera sans doute votre façon de voir notre monde.

LE CAS RICHARD JEWELL – Avec cette histoire, Clint Eastwood met en valeur les héros de la vie ordinaire, des gens ni particulièrement beaux, ni foncièrement intelligents, ni a priori admirables et leur redonne une vraie dignité.

LA COMMUNION – Un film unique en son genre, puissant et stimulant, qui charme et dérange, extrêmement réfléchi en tout cas, magnifiquement joué et plein de compassion et qui pose des questions vitales sur le vrai sens de la rédemption et de la foi.

DANS UN JARDIN QU’ON DIRAIT ETERNEL – Beau et tellement profond… pour se recentrer sur l’essentiel, si important à retrouver dans la période actuelle que nous vivons.

JUDY – Un hommage chaleureux et affectueux à l’actrice et chanteuse Judy Garland mais sans doute, plus encore, un récit édifiant sur les pressions et l’impact de la célébrité et les abus pouvant l’accompagner.

3 films plate-forme VOD

UNCUT GEMS – Thriller épileptique qui bouscule tout sur son passage, le film des frères Safdie est magistral dans ce qu’il décrit de l’argent-roi sans le juger.

LE DIABLE TOUT LE TEMPS – Une œuvre noueuse et expressive à la distribution spectaculaire et à la direction formelle rigoureuse d’Antonio Campos, qui s’enfonce très profondément dans l’âme obscure de l’Amérique fervente.

LE BLUES DE MA RAINEY – Pas de « musical » fédérateur ici, mais une structure chorale qui se dérègle au fur et à mesure que l’ambiguïté de l’humanité s’exprime à l’écran, pour livrer un récit qui emprunte le ton personnel de la confidence

5 séries

THE GOOD LORD BIRD – Une série qui valorise la reconnaissance de l’énormité des sacrifices que les gens ont faits pour défendre le droit que nous avons tous d’exister en paix. (sur C+ à partir du 07/01 – Ma critique, la semaine prochaine)

UNORTHODOX – Puissance et grâce du récit venant s’équilibrer au-travers de grandes émotions et de ces petits moments d’observation des détails de l’existence qui nous font nous sentir mieux et heureux.

LE JEU DE LA DAME – L’histoire de Beth nous rappelle que, même si l’on devient la reine, il ne sert à rien de se tenir seul sur un échiquier vide ; on n’est rien sans le reste du décor !

TALES FROM THE LOOP – Une série qui joue la carte de la beauté simple et du contemplatif, pour un résultat aussi atypique que bouleversant.

OUR BOYS – Une fiction coup de poing sur un crime de haine qui confirme une nouvelle fois la qualité des séries israéliennes.

 

 

The Undoing… mieux qu’une partie de Cluedo !

David Edward Kelley, le créateur de séries cultes (Ally McBeal, Big Little Lies, The Practice…), frappe fort en cette fin 2020, avec The Undoing, une mini-série en 6 épisodes inspirée du roman de Jean Hanff Korelitz Premières Impressions. Diffusée sur OCS, on retrouve en tête de distribution un duo plein de charme et bouillonnant de talents, Nicole Kidman et Hugh Grant.

The Undoing, c’est l’histoire d’une descente aux enfers. Celle de Grace, une thérapeute new-yorkaise spécialisée dans les relations de couple. Elle habite dans les beaux quartiers, envoie son fils dans la meilleure école privée de la ville et semble filer le parfait amour avec Jonathan, son époux. Mais sa vie réglée comme du papier à musique va être chamboulée par un évènement sinistre. Après le meurtre violent de la mère d’un élève de l’école de son fils, Grace doit faire face aux accusations et à l’enquête. On apprend que son mari avait une liaison avec la victime et qu’il s’est volatilisé.

La clé d’un bon whodunnit ou roman d’énigme – c’est-à-dire ces policiers dans lesquels il y a un crime et dont l’intrigue se résume au fait de trouver qui l’a commis – est de désorienter le spectateur sans faire de tricherie narrative, ou en en faisant le moins possible. Et c’est précisément là, la clé véritable de la réussite de The Undoing : une mini-série en 6 épisodes qui nous tient en haleine du début à la fin, pleine de fausses pistes et de rebondissements multiples, nous faisant constamment douter habilement sur nos certitudes concernant celle ou celui qui est derrière l’horrible féminicide au cœur de l’histoire. Car qui a tué Elena Alves de façon aussi sauvage ?

Alors, oui… l’intrigue est mince, avec quelques trous et incohérences, mais reconnaissons-le, cela fait partie tout simplement du charme d’une telle proposition. Tout comme Big Little Lies, une autre série de David E. Kelley, The Undoing se faufile à l’intérieur de la vie de personne outrageusement riches, en partant du principe que si un meurtre horrible se produit dans cet environnement, il sera sans doute bien plus intéressant et certainement croustillant. Découvrir qui a tué Elena Alves devient ainsi un sympathique et passionnant voyage que le spectateur entreprend aux côtés de Nicole Kidman, dont la confusion, la douleur ou le sentiment de trahison se reflètent alternativement sur son visage immobile dans des gros plans qui ne laissent pas insensible. Son anxiété, qui est clairement justifiée dans ce scénario, transparait dans les plans de ses yeux paniqués et de son visage taché de larmes alors qu’elle cherche à découvrir par elle-même, et pendant six heures, si l’homme qu’elle aimait est capable de tuer ou non. Enfin, tout ça peut-être plus simplement pour nous tromper car, sait-on jamais ?… Quant à Hugh Grant : il s’éloigne là, et ça ne fait pas de mal, de la comédie romantique classique pour mettre tout son charme mais un formidable jeu d’acteur également au service de ce suspect qui devient assez antipathique rapidement.

Au-delà de l’intrigue policière, The Undoing parle aussi d’amour, d’aveuglement volontaire et de trahison, mais aussi de classe, de la façon dont l’inégalité économique à New York (mais plus généralement sans doute) passe par les prismes du sexe et de la race, et c’est aussi une histoire sur les méandres de la vie, l’impression que nous pouvons avoir de tout contrôler et l’apprentissage de l’acceptation que nous sommes finalement bien peu de chose… même quand les poches sont pleines !

Alors, peut-être devrais-je ne pas en dire davantage, au risque sinon d’en dévoiler trop… sur l’histoire forcément mais aussi sur le superbe casting, car d’autres personnages sont très importants et très bons (le père joué par Donald Sutherland, le jeune et intriguant Noah Jupe, Noma Dumezweni dans le rôle d’une remarquable avocate, et bien-sûr la sublime Matilda De Angelis). En effet, l’essentiel ici, c’est le mystère. Dans ce thriller conventionnel mais efficace, vous trouverez un meurtre, un suspect principal, un procès, une résolution surprenante. Et surtout le fameux cliffhangertraditionnel de fin de chaque épisode, comme pour garantir la dépendance absolue à cette jolie série qui ne souffrirait pas d’une deuxième saison ou d’un prequel où l’on pourrait travailler quelques autres personnages ou nous permettre de mieux comprendre certaines relations qui n’ont pu être suffisamment développées.

 

Idiot Prayer… unique et beau !

Comme son sous-titre l’indique, c’est en solo, seul dans une salle de concert déserte, que Nicholas Cave, dit Nick Cave, a interprété 22 chansons qui ont marqué sa carrière, les retravaillant sous la forme d’une sorte de sermon envoutant et pénétrant porté par son jeu de piano tout en sobriété et finesse, brillant ainsi d’une intimité troublante.

L’artiste australien de 63 ans s’est radicalement transformé au fil des ans, façonné par une certaine violence de l’existence, marqué immensément par la mort accidentelle de son fils Arthur, âgé de 16 ans, tombé d’une falaise à Brighton (Angleterre) en août 2015 mais aussi au travers d’un rapport à la spiritualité obsessionnel. Dieu, la Bible et la religion sont des thèmes récurrents dans son œuvre. “Je ne suis pas religieux, s’est-il pourtant défendu dans une interview au Los Angeles Times en 2010. Mais je me réserve le droit de croire en la possibilité d’un Dieu. En tant qu’artiste, c’est nécessaire d’avoir une partie de soi qui est persuadée d’une telle existence et, de ce fait, il y a effectivement une influence divine dans mes chansons.” Dans une autre interview il précise encore les choses : « Mon rapport à Dieu est plutôt du style deux pas en avant, un pas en arrière. Parfois, je me sens très proche de Dieu, parfois je ne le sens pas du tout. Parce que je n’appartiens à aucune doctrine ou Eglise, ma foi est très dispersée, pas du tout concentrée. »

Plusieurs projets récents ont rendu Nick Cave visible, humainement accessible et touchant : documentaires, interviews télé, et le poignant disque (qui est pour moi devenu une référence absolue) avec les Bad Seeds en 2019, Ghosteen. Mais aucun n’a été et ne sera aussi étrangement intime que Idiot Prayer. Un film et un album enregistrés dans des conditions live à l’Alexandra Palace de Londres après que la Covid-19 n’ait reportée une tournée de Bad Seeds. Les 84 minutes du show sont essentiellement remplies par des accords mélancoliques et le riche et profond chant de Nick. Mais seulement après une ouverture slamée, puisque le titre emblématique Spinning Song de Ghosteen devient ici un simple texte parlé. Une façon de poser les choses, de nous faire entrer dans l’univers et l’ambiance si particulière de l’instant proposé, et en se concluant pour ouvrir au 21 titres suivants par ces mots : « Et je t’aime et je t’aime et je t’aime. La paix viendra, une paix viendra, une paix viendra avec le temps ». 

Au-travers du sublime choix d’une approche contemplative Nick Cave ne dépouille pas tant ses chansons mais les approfondie paradoxalement en en gardant la substantifique moelle pour finir par exposer leur absolue beauté primaire. Sad Waters se dévoile comme une jolie complainte qui s’offre avec charme telle la robe de Mary qui se relève jusqu’en haut de ses genoux ; Stranger Than Kindness est décomposé en un hymne fantomatique ; Girl in Amber métaphore d’une porte qui s’ouvre sur un autre monde. Près d’un tiers de l’ensemble est tiré de The Boatman’s Call sorti 1997, un choix qui établit un lien spirituel entre le déchirement majestueux de ce disque et les sublimes ruminations de Ghosteen sur le chagrin. Dans le vide somptueux et inquiétant d’Alexandra Palace, les lignes entre le passé et le présent commencent ainsi à s’estomper, et les compositions se détachent du temps. Des blessures vieilles de vingt ans paraissent aussi tendres que des bleus violets sur Brompton Oratory et Far From Me, tandis que le fausset étouffé de Cave sur le somptueux et clairsemé Black Hair suggère toujours le parfum d’une ancienne amante laissé sur l’oreiller et qui remplit encore ses narines et son cœur. Waiting For You, en revanche, composée l’année dernière, purge l’éclat électronique de la version de Ghosteen jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une prière fragile, mais bouleversante. Et lorsque l’artiste s’enfonce dans le chagrin sur Nobody’s Baby Now, une vague nostalgique déferle dans ses doigts et sa voix à la mesure de la coda d’une romance sur écran d’argent. Et pourtant, certains des meilleurs moments de Idiot Prayer crépitent d’une énergie plus dangereuse. Sur quelques morceaux, Cave a soudain moins l’air de revisiter son recueil de chansons que de nous initier à une forme d’incantation spirituelle. Higgs Boson Blues, une vaste odyssée surréaliste livrée sur l’album Push the Sky Away en 2013, commence tranquillement pour s’envoler, littéralement, lentement comme soutenu par une vision fiévreuse. Tout y passe… Robert Johnson, Lucifer, le Lorraine Motel, une évocation de glossolalie, Hannah Montana… pour qu’à la fin de la chanson, alors qu’il s’épanche sur Miley Cyrus, des singes ou des missionnaires porteurs de la variole, sa voix se mette à hurler… pour finir malgré tout dans la douceur d’un accord de piano. Sur l’unique titre inédit, la ballade nostalgique Euthanasia, il chante aussi le fait de passer une soirée désespérée à errer dans des paysages solitaires, porté par le chagrin et à la recherche du salut. « En te cherchant, je me suis perdu », frémit-il dans son élégante composition pour rebondir en ajoutant « Et en me perdant, je me suis retrouvé ».

On soulignera enfin qu’au bout d’une trentaine de minutes, juste après avoir terminé une triste mais belle reprise de « (Are You) The One That I’ve Been Waiting For ? », Nick laisse échapper le seul autre son que sa voix chantée ou le slam initial… et il s’agit alors d’un subtil et malicieux rire, comme si l’interprète sortait soudainement d’une rêverie. Car sinon, ailleurs, pas de mots, de commentaires, de blagues… rien qui pourrait briser l’intimité de l’instant, cette performance comme nulle autre. Un album qui est étrangement immensément intime tout en scintillant avec l’étrange forme irréelle de ce qui pourrait ressembler à un rêve mais sans être sûr que ce le soit.

Plus simplement, Idiot Prayer c’est la rencontre avec l’homme, Nick Cave, dans ce qu’il a de plus  personnel et de plus offert à tous, avec ses paradoxes, ses conflits intérieurs et un peu de mystère qui demeure, toujours. Pétri de l’expression du mot qui résume toute sa performance, amour, Idiot Prayer est unique en son genre et tout simplement beau ! 

 

Cheyenne et Lola… survivantes éblouissantes !

Depuis le 24 novembre sur OCS, Cheyenne et Lola, une série en huit épisodes d’une cinquantaine de minutes chacun, est une vraie claque télévisuelle qui vous laissera de sérieuses traces au cœur. Reprenant les codes du western avec le scénario d’un polar social travaillé visuellement avec minutie, façon orfèvrerie, c’est l’histoire de deux âmes gravement abîmées que tout oppose mais qui se retrouvent unies pour le meilleur et pour le pire.

Sortie de prison il y a six mois, Cheyenne (Veerle Baetens) fait des ménages sur les ferries en rêvant de partir en Amazonie. Lola (Charlotte Le Bon) est une ravissante parisienne, égoïste et sans scrupules, qui vient de débarquer dans le Nord pour s’installer avec son amant. Quand Lola tue l’épouse de son amant, Cheyenne, témoin involontaire, sait qu’elle va être accusée du meurtre à cause de son casier. Elle est obligée de demander au caïd de la région de faire disparaître le corps. Une faveur qui va les entraîner dans un très dangereux jeu de dupes, tout en leur permettant de faire fortune à l’insu de tous…

Surprise ! Cette fin d’année a tout de même du bon… Qui l’eut cru ?! Elle nous offre en effet clairement de somptueuses et étonnantes surprises en termes de séries. Plusieurs de mes récentes critiques en ont ainsi fait l’écho et Cheyenne et Lola aujourd’hui vient s’y ajouter en se plaçant tout de go dans le haut du tableau. Le haut… que dis-je là ?… Car c’est aussi d’ailleurs dans les Hauts… de France, comme on dit aujourd’hui, que nous sommes transportés, ou plutôt catapulté sans autre forme de procès, au cœur d’une misère sociale bouleversante, d’enjeux éthiques et sociétaux fondamentaux, de paysages et d’environnements émouvants, et de personnages tellement attachants. Alors question ambiance on est loin de Bienvenue chez les chtis et beaucoup plus proche de Roubaix, une lumière, même si l’humour et un peu de fraîcheur se glissent subtilement de temps à autre au détour d’un dialogue ou d’une scène, pour surtout ne pas tomber dans le misérabilisme et nous permettre aussi de reprendre notre respiration afin de mieux plonger encore un peu plus profond dans la gravité, la violence et le clair-obscur.

Cette remarquable fiction basée fondamentalement sur la force de l’amitié et d’une forme de sororité (multiple) est le fruit de Virginie Brac, une auteure de romans noirs, déjà fournisseuse de la saison 2 d’Engrenages mais aussi de Paris et réalisé par le jeune Flamand Eshref Reybrouck qui avait déjà brillamment sévit pour la série Undercover diffusée sur Netflix en 2019. En allant puiser dans le livre Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, un récit poignant sur la précarité en France, et en y mêlant d’autres intrigues complémentaires dont celle des migrants, la scénariste nous fait entrer dans un univers où se mêlent diverses réminiscences comme Thelma et Louise, Breaking Bad, Engrenages ou encore un soupçon de Ken Loach. Au final, c’est une symbiose quasi parfaite qui se construit entre écriture, réalisation et distribution. Car si, en plus du récit, Cheyenne et Lola brille par son esthétique, par ses cadres et sa colorimétrie travaillée, la réussite de cette série repose sur le duo de personnages interprétées par la Flamande Veerle Baetens – que l’on avait notamment découverte dans Alabama Monroe mais qui, ici, physiquement est presque méconnaissable – et la Québécoise Charlotte Le Bon qui se glisse comme dans un gant à sa parfaite mesure dans la peau de Lola, cette poupée en quête d’amour et d’argent mais, semble-t-il, dépourvue de compassion et de morale. À propos d’elles, Virginie Brac raconte : « Quand j’ai créé Cheyenne et Lola, je voulais deux héroïnes féminines qui soient prises dans une dynamique, dans une dramaturgie, à la Breaking Bad. C’est-à-dire qu’à chaque fois, elles vont aller de catastrophe en catastrophe. Mais chaque catastrophe est en fait porteuse d’un succès. C’est toute l’ambiguïté de Breaking Bad. »

Si le titre de la série focalise sur ces deux femmes, la force de la distribution réside néanmoins également dans la qualité de la galerie de femmes et d’hommes qui les entoure. Pour citer quelques noms, il y a tout d’abord Mégane, la sœur de Cheyenne, jouée par la pétillante Sophie-Marie Larrouy qui éblouit notamment par une prestation d’animatrice hors pair lors d’un concours dont je vous réserve la surprise de la teneur, mais qui apporte aussi, au milieu de tant d’autres axes thématiques, une réflexion pertinente sur le poids de l’apparence pour une femme. Patrick d’Assumçao dans le rôle de Yannick, le caïd de la région, est carrément exceptionnel. Si son personnage inspire la crainte et le dégout, le scénario et son interprétation parviennent à ne pas nous faire rester à la surface et nous font entrer dans la compréhension d’un bonhomme plus complexe qu’il n’y parait. Et puis c’est aussi Babette (Natalia Dontcheva) dont son importance ne va cesser de croître jusqu’à un final où son simple regard nous laisse entrevoir la possibilité d’une autre saison ou encore de nombreux autres rôles plus en retrait mais néanmoins indispensables et participant intrinsèquement à l’ambiance globale de la série : Dany Chapelle, l’avocate du mari de Cheyenne, l’homme de main de Yannick et son enfant handicapé, le grand costaud qui surveille la jeune fille maltraitée, le couple qui doit se marier, Espérance la passeuse de migrants, bien sûr le gentil flic amoureux, etc.

Alors oui, le scénario est épais et pourrait, à première vue risquer de transformer l’arc narratif en un grand huit qui n’en finit pas. On y parle ainsi de misère sociale, de prostitution, de trafic de migrants, de drogue, de ripoux, de maltraitance infantile, de racisme… mais paradoxalement, ça le fait grave ! L’alchimie se crée, se développe en évitant les pièges du pathos et des clichés, au moyen d’une vraie tension permanente qui ne vous donne jamais l’impression de deviner la suite et grâce à des dialogues percutants et tous ces personnages savoureux si bien tracés et incarnés. Et au final, Cheyenne et Lola demeure sans doute une vraie et belle histoire d’amitié et, osons le mot – soyons fou – d’amour comme on en fait sans doute rarement.