Truth be told… rien que la vérité ?

Apple continue de déployer des séries originales pour sa plateforme TV+, en frappant admirablement dans presque tous les genres possibles. Avec Truth be told Octavia Spencer et Aaron Paul se retrouvent dans une quête médiatique et judiciaire

Il y a souvent un fossé profond entre les faits présentés dans une salle d’audience et le récit des mêmes événements par les médias. Un procès a des règles sur ce qui est admissible et sur la façon dont une histoire peut être construite cherchant normalement les faits… rien que les faits. Le récit médiatique peut, par contre, concocter n’importe quel récit librement et transformer un crime banal en un récit extravagant. Si la France n’a pas été trop touchée par ces émissions tv ou radio se construisant sur cette technique du récit criminel, les États-Unis ont eu moult programmes façon podcasts comme Serial ou shows-tv comme Making of a Murderer, avec d’énorme succès d’audience, en particulier dans les années 2010, ce qui a généré un vrai débat sociétal : est-ce du journalisme ou du sensationnalisme ? La série Truth Be Told d’Apple TV+ surfe sur cette vague en cherchant à révéler non seulement le récit d’un crime mais aussi les motivations du podcasteur (de la podcasteuse en l’occurrence) qui le raconte et finit par jouer un rôle déterminant dans son traitement.

La journaliste lauréate du Pulitzer devenue podcasteuse, Poppy Parnell (Octavia Spencer), s’est fait connaître en dressant le profil de Warren Cave (Aaron Paul), un adolescent condamné à perpétuité pour le meurtre du professeur de Stanford, Chuck Buhrman. Sa couverture du jugement à influencé clairement la peine de Cave, le faisant juger comme un adulte. Mais 19 plus tard après la publication d’une vidéo laissant penser que la témoin clé, Lanie Buhrman (Lizzy Caplan, qui joue également le rôle de sa sœur jumelle Josie), a pu être manipulée, elle commence à se demander si elle n’a pas aidé à mettre un homme innocent derrière les barreaux. Poppy est donc tellement accablée par son influence sur le procès qu’elle rouvre l’affaire pour une série de nouveaux podcasts.

Dans le premier épisode de la série, la scénariste Nichelle Tramble Spellman s’efforce d’intégrer de nombreuses intrigues secondaires dans ses 45 minutes introductives. Nous découvrons bien sûr Parnell et l’affaire de meurtre qui l’a rendue célèbre. Nous apprenons également que Poppy et son mari sont récemment revenus dans la région après 20 ans passés à New York, que la mère de Cave (Elizabeth Perkins) a un cancer du sein, que la vie bourgeoise de Poppy contraste fortement avec sa famille, que le père de Poppy semble souffrir de démence et que Cave est devenue membre de la Fraternité aryenne alors qu’il est en prison. Et également que Josie Buhrman s’est cachée et évite tout contact avec sa sœur jumelle Lanie.  Cela donne vraiment au premier épisode l’allure d’un pilote, qui essaie de nous lancer sur diverses pistes qui seront explorées au cours de la série. Heureusement, les épisodes suivants réduisent le champ de vision de chaque épisode à un niveau plus gérable, et à mesure que la série se concentre, elle devient de plus en plus captivante. En dépit de l’aspect dramatique de la série, le cœur de Truth Be Told est véritable feuilleton criminel, plein d’intrigues familiales, d’anciens amants et de squelettes dans les placards. Et, comme tout bon feuilleton, le cliffhanger de chaque fin d’épisode fonctionne parfaitement pour vous donner envie d’en savoir toujours plus. À cela, ajoutez quelques aspects sociaux et raciaux qui apportent un peu de peps, comme cette question de fond : En tant que femme noire, Poppy peut-elle défendre un homme qui fait maintenant partie de la Fraternité Aryenne ?

Une chouette série policière qui montre habilement que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent… et que le traitement de l’information dans le monde médiatique d’aujourd’hui mérite de savoir prendre du recul afin de ne pas être soi-même manipulé. Une série qui ouvre également avec une certaine habilitée, en particulier dans son ultime épisode, à la double question de la vérité et de la justice… Peut-on choisir l’une plus que l’autre ? Les deux peuvent-elles parfois s’opposer ? Et faut-il toujours finalement dire cette fameuse vérité ?… Un dernier épisode en tout cas plein de rebondissements qui conclut avec beauté Truth be told.

 

Vive la vie… époustouflant !

En ce début d’année et au moins jusqu’à fin avril, la remarquable compagnie suisse Interface investit plusieurs soirs par semaine le joli théâtre de la Gaité Montparnasse à Paris. Elle y présente Vive la vie le quatrième épisode de sa pentalogie Les âges de la vie rassemblant de façon assez étonnante et admirable plusieurs expressions artistiques du spectacle vivant comme le chant lyrique, la danse, le cirque, et bien évidemment le théâtre. Une heure d’une efficacité rare, sans aucun temps mort, pour aborder un sujet passionnant !Vive la vie nous invite à suivre les évolutions de la société rurale suisse au 20ème siècle au travers d’une saga familiale : arrivée de l’électricité dans la ferme, travail occasionnel sur les chantiers de barrage puis salariat à l’usine. Les femmes quittent leur tablier pour la mini-jupe, c’est l’avènement de la société de consommation où, dit l’un des personnages, “il y a toujours plus de trucs à acheter”.

Il m’est rarement arrivé personnellement de sortir d’un théâtre avec un tel sentiment : cette impression d’avoir assisté à quelque chose d’unique, de beau, de parlant… avec une quasi perfection dans une pluralité de genres qui se marient merveilleusement bien. On est bien, comme s’étant pris en pleine face une bouffée d’amour et de joie de vivre. Alors bien sûr, dit de la sorte, cela peut surprendre, voire même être étrange. Mais c’est tout simplement une vraie émotion ressentie et, semble-t-il, partagée par le public dans le couloir de la Gaité Montparnasse, à entendre les commentaires. Un public qui d’ailleurs ne cesse de croitre, le bouche à oreille faisant naturellement son effet ! Oui, il y a sans doute une part de génie chez le metteur en scène André Pignat et de son équipe autour de lui, mais aussi beaucoup de bienveillance et d’amour du beau et de la délicatesse.

Comme je l’évoquais déjà, la particularité de Vive la Vie est de mélanger les genres tout simplement, sans forcer. Alors il y a tout d’abord du texte, des mots captivants et tellement riche de sens. Des questions se posent tout au long de l’histoire qui se joue – ou dirais-je plutôt, se vit – devant nous, interpellant notre réflexion, sans jugements à l’emporte-pièce. Transformations sociales, évolution, technologie, la place de la famille, de la transmission… une sorte d’éveil à une histoire qui est la nôtre aussi. Les mots passent aussi par des postures, des arrêts sur attitudes. Et puis les corps se muent avec grâce et puissance. Les dansent rythment les changements d’époque et les mutations de vie. Mais l’œil se trouve soudainement attiré par un jeune homme qui, comme un « petit prince », vient bousculer le spectateur à mille milles de ses habitudes habitées. Il ne nous demande pas de dessiner quoi que ce soit, il reste d’ailleurs discret, mais présent et enchanteur par des gestes habiles qui font mouvoir des objets, des formes et habillent tendrement, en quelque sorte, la joyeuse folie du plateau. Mais je parle de danses, de mots… et le son et les voix ? Car que serait la vie sans musique ? Eh bien justement, ici, elle nous prend aux tripes, et ne nous lâche jamais par son intensité exceptionnelle qui s’inscrit dans une constante harmonie. Que le chant soit lyrique en solo ou qu’il devienne polyphonique, il envoute littéralement et régulièrement nous fait « dresser les poils » joyeusement ! Des textes de chants fait de consonances latines et autres sonorités où l’inconscient collectif vous donne étonnamment de comprendre même ce qui ne l’est pas.

Le bonheur est dans le pré, disait le poète… Interface le propose ces jours-ci en ville, à Paris… et alors, courons-y vite car il va filer !

 

 

For all mankind… et si ?!

Entrez dans un récit captivant avec For All Mankind, la nouvelle série imaginée par Ronald D. Moore, le scénariste et producteur de Star Trek, Battlestar Galactica, Roswell ou Outlander, diffusée actuellement sur Apple TV+. Imaginez un monde dans lequel la course mondiale à l’Espace n’a jamais pris fin et où le programme spatial est resté la pièce maîtresse culturelle des espoirs et des rêves de l’Amérique.

Imaginez un monde dans lequel la course à l’espace n’aurait jamais pris fin. Le programme spatial de la NASA est resté au cœur de la culture américaine et au plus proche des espoirs et des rêves de tout un chacun. Les astronautes de la NASA, véritables héros et rock-stars de leur époque, doivent gérer la pression qui pèsent sur leurs épaules, tout en gérant la vie de leurs familles.

L’histoire alternative est un élément classique du genre de la science-fiction, mais elle est rarement traitée en profondeur. Avec For All Mankind, Ronald D. Moore a choisi une idée extrêmement intéressante pour sa série d’exploration spatiale. Le point de départ est simple, c’est ce que l’on appelle une Uchronie, un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé : Et si les Russes arrivaient sur la lune quelques semaines avant les Américains ? Été 1969 : Le monde entier assiste devant la télévision à un événement incroyable. Un homme s’apprête à marcher sur la Lune ! Mais… ses premiers mots seront en russe. Pas de « petit pas pour l’homme… ». C’est bien l’Union Soviétique, qui a remporté la course à l’Espace, ce qui n’est pas du tout du goût de Nixon alors au pouvoir. L’Amérique s’apprêtait pourtant à faire décoller Apollo 11, mais il est déjà trop tard. Alors, au lieu d’abdiquer et reconnaitre la défaite, le président américain va décider de mettre le paquet sur la conquête spatiale. Il décide de booster le budget de la NASA et lui ordonne de nouvelles missions, plus ambitieuses que jamais et où les femmes auront aussi leurs places.

Quiconque s’intéresse ne serait-ce qu’un peu à la question connaît les détails de base du programme Apollo, et la plupart d’entre nous connaissent aussi cette communauté d’astronautes, d’ingénieurs, de techniciens et de leurs familles qui s’est créée autour de l’audacieux projet de la NASA. Les films et séries sur cette période sont d’ailleurs nombreux, et l’on connait pas mal de personnages historiques comme Neil Armstrong, John Glenn, Buzz Aldrin ou le Dr Wernher von Braun. Ils sont là aussi présents dans For All Mankind mais s’ajoutent aussi de nouveaux personnages fictifs qui auraient pu facilement faire partie du programme original. Et c’est là déjà une grande réussite du programme : savoir jongler admirablement entre une peinture historique superbement dessinée et une pure fiction, qui s’amuse à réinventer le passé. L’ambiance de cette fin des années 60 est recréée avec tant de qualités que la série rivalise avec les meilleures productions qui se déroulent dans cette période si particulière et passionnante de la guerre froide. Pour les fans de tout ce qui est vintage, c’est un vrai délice – l’attention portée aux détails est quasi parfaite.

Les performances des comédiennes et comédiens, en particulier celle de Joel Kinnaman dans le rôle de l’astronaute Edward Baldwin, sont également remarquables. Car, autre réussite du projet, ce sont les aspects humains qui alimentent cette histoire, plutôt que les seuls « feux d’artifice » du programme spatial lui-même. La série garde ainsi les pieds sur Terre, même en apesanteur, ou même sur notre bon vieux satellite naturel. Les relations humaines et les caractères des uns et des autres rythment chacun des dix épisodes de cette première saison. C’est aussi alors la possibilité d’évoquer en substance pas mal de thématiques sociales, comme la place des femmes dans la société ou les jugements éthiques, politique et raciaux, tout en restant dans un flou entre la réalité historique et la fiction.

En choisissant de présenter l’histoire en mixant dystopie et utopie, le téléspectateur se retrouve nécessairement sorti de sa zone de confort et Moore nous rappelle que nous sommes bien au pays des « et si ? ». Le scénario est serré et inflexible en ce qui concerne les attitudes et les préjugés de l’époque. Une grande partie du drame se concentre sur des choses telles que le programme des astronautes et le contrôle de la mission. Avec les Russes en tête dans la course à l’espace, nous nous retrouvons avec une horloge qui fait tic-tac tout au long des épisodes ; l’URSS gagne une guerre culturelle en termes de développement de l’humanité, et les Américains doivent s’atteler à la tâche. Comme il s’agit d’exploration spatiale, l’objectif change constamment, ce qui signifie que des risques passionnants sont pris tout au long de la saison. Et puis, lorsqu’elle décolle encore plus près des étoiles, For All Mankind nous éblouit avec des séquences, notamment autour de la Lune, qui sont tout à fait spectaculaires, donnant un souffle épique à ce très bon scénario.

Enfin, dernière remarque, cette façon d’opérer possède ce merveilleux avantage de pouvoir nous surprendre à tout moment puisque rien n’est écrit, et tout est imaginable. On ne peut jamais savoir comment les choses vont tourner et le suspense est 100% garanti.

Tel un cocktail fait d’optimisme pour nous donner envie, de courage et de surprises pour être captivante et de beaucoup de fantastique pour inspirer nos rêves, For All Mankind a vraiment tout ce qu’il faut. Et nous ne pouvons qu’espérer que la série continuera dans cette même veine, car la deuxième saison a déjà été commandée par Apple TV+ qui réalise là, au début de sa propre histoire, un coup de maître.

 

Andrae Crouch… le Gospel dans la peau et dans les tripes !

Il y a 5 ans aujourd’hui, le 08 janvier 2015, décédait Andrae Crouch. Ce pasteur était aussi un immense artiste qui a influencé l’ensemble de la musique chrétienne contemporaine et qui a aussi était connu pour son travail avec Michael Jackson ou Madonna.

Andraé Crouch, qui est décédé à l’âge de 72 ans, était sans doute le plus grand chanteur de gospel de sa génération ainsi qu’un arrangeur vocal, un auteur-compositeur, et un chef de chœur extrêmement estimé. Bien qu’il ait été mieux connu du grand public pour son travail de choriste sur le tube de Michael Jackson Man in the Mirror (1988), Like a Prayer de Madonna (1989) et la bande originale du film de Disney The Lion King (1994), sa passion allait avant tout vers la musique qui lui permettait d’exprimer sa foi et pour le travail moins glamour de pasteur et d’enseignant dans son Église natale de Pacoima, un quartier de la ville de Los Angeles, en Californie, situé dans la vallée de San Fernando.

Andrae Crouch a été inspiré autant par la pop, le rock et le R&B contemporains que par le gospel traditionnel, et sa carrière d’interprète a pris son envol paradoxalement dans les Églises « blanches ». Par conséquent, pour certains puristes de la musique gospel, il semblait moins authentique que des contemporains plus traditionnels comme James Cleveland, qui jouaient presque exclusivement au sein de leur propre communauté.

Selon sa biographie, Through It All (1974), Andrae et sa sœur jumelle Sandra sont nés à Compton, Los Angeles, de Benjamin et Catherine Crouch, qui étaient actifs dans l’Église pentecôtiste de Dieu en Christ. Leur père, un prédicateur qui dirigeait aussi une entreprise de nettoyage locale, a déménagé avec la famille dans la vallée de San Fernando en 1951 où il a établi la Christ Memorial Church, initialement dans un garage.

Alors qu’il était au lycée de San Fernando, Crouch a mis en place la chorale de l’Église qui était en pleine expansion. C’est ainsi qu’il a commencé à se produire avec Sandra avec un groupe de sept personnes, COGICS, les Church of God in Christ Singers, dans lequel on trouvait notamment l’une des grandes artistes du label Motown, Gloria Jones, et le futur organiste de légende, Billy Preston. Après avoir quitté l’université, Crouch a été employé par l’organisation évangélique Teen Challenge, qui aidait à la réhabilitation de toxicomane et de membres de gangs. Il y forme d’ailleurs, assez logiquement, une chorale d’ex toxicos et écrit des chansons pour réconforter et encourager les adolescents en difficulté qu’il conseillait.

Plus tard, avec des membres de son Église, et épaulé par Sandra ils forment le groupe Andraé Crouch and the Disciples et en 1969, signent sur le label chrétien important Light Records. Le groupe prend vite de l’importance au cœur de ce que l’on appelle communément le Jesus Movement, alors que des jeunes chrétiens, influencés par les changements culturels des années 1960, expérimentaient de nouvelles formes d’Églises et de cultes. Bien que les chansons de Crouch aient été influencées par la pop, la soul et le funk de l’époque, il n’a jamais atténué son message afin de s’intégrer. Ses chansons les plus connues, telles que The Blood Will Never Lose Its Power et Jesus Is the Answer, étaient aussi directes que n’importe quel sermon émanant de la chaire. Sa musique était caractérisée par des rythmes ponctués, des inversions d’accords, le placement dynamique des voix et des examens francs et sans concessions autours d’enseignements bibliques par rapport à ses propres luttes et échecs (un peu à la façon d’un autre artistique mythique de l’époque, Keith Green).

Il considérait que la musique lui était venue comme un don de Dieu lorsqu’il avait 11 ans – il n’a jamais eu de leçons formelles ou appris à lire la musique – et il lui était difficile de s’adapter aux visions des autres. « Il n’a jamais joué deux fois le même accord« , a déclaré Billy Maxwell, son producteur et batteur de longue date, également membre du groupe légendaire Koinonia, « En fait, il n’a même pas joué le même accord une seule fois ».

Le dernier album avec the Discipes fut Live in London (1978), après quoi il enregistra principalement en tant qu’artiste solo. Des tentatives ont été faites à la fin des années 70 et au début des années 80 pour l’établir comme un artiste « crossover » (lui faisant « traverser » la frontière entre la musique dite chrétienne et le marché séculier) mais, comme souvent dans ces cas-là, cela l’a conduit à être considéré comme trop séculier pour le marché chrétien et trop chrétien pour le marché séculier. En 1982, il a été arrêté pour possession de cocaïne… Bien que l’accusation ait rapidement été abandonnée, l’incident a terni sa réputation auprès des acheteurs de disques chrétiens.

En 1995, après la mort de ses parents, il prend la relève en tant que pasteur principal de la Christ Memorial Church et sa carrière d’enregistrement est reléguée au second plan. Entre cette date et sa mort, il n’y aura que cinq albums, dont deux seulement seront des originaux.

Il recevra au cours de sa carrière sept Grammy Awards. Sa chanson, Heaven Belongs to You, figurera sur la bande originale de La Couleur Pourpre (1985), et sera nominée aux Oscars. Son nom a été gravé sur le Hollywood Walk of Fame en 2004. Enfin, en 2009, sa chanson Soon and Very Soon a été interprétée par sa chorale lors des funérailles de Michael Jackson. Elle reste d’ailleurs, aujourd’hui encore, un hymne traduit dans de nombreuses langues et chanté dans de nombreuses Églises protestantes dans le monde entier.

Sur scène, il pouvait être profondément sérieux et ponctuer ses chansons de témoignages, de louanges et d’exhortations dans le pur style gospel. Hors scène, il était parait-il un fidèle ami sympathique et drôle et il passait beaucoup de son temps à aider des artistes moins connus.

Andraé Edward Crouch, chanteur, auteur-compositeur et arrangeur,  né le 1er juillet 1942 ; décédé le 8 janvier 2015

Messiah : Jésus revient… ou pas

Messiah a débarqué le 1er janvier sur Netflix ! Thriller à fondements spirituels, cette série à suspense en 10 épisodes, à tendance clairement addictive, nous interroge sur notre comportement possible à l’égard d’une arrivée d’un possible Messie dans le contexte géo-politique qui est le nôtre aujourd’hui.

 L’histoire se construit autour de l’avènement, dans un Damas assiégé par l’État islamique, d’un jeune homme prêcheur. Il commence à attirer l’attention internationale pour avoir accompli ce qui semble être des miracles, comme vaincre les djihadistes en invoquant une tempête de sable, ou guérir, par imposition des mains, un jeune garçon à Jérusalem sur le mont du Temple victime d’une balle perdue. C’est aussi son message qui interpelle, incitant chacun sans crainte à mettre de côté ses vieilles divisions et à écouter son message de paix, d’amour et d’unité, en incorporant le meilleur de la plupart des principales religions. Ses disciples se multiplient rapidement… Cependant, la CIA (en particulier l’agent Eva Geller – joué par Michelle Monaghan) est sceptique. Peu convaincue qu’il soit notre Sauveur revenu sur Terre, elle le soupçonne d’être un escroc ou un terroriste qui a trouvé une nouvelle façon de provoquer une guerre surtout quand on apprend qu’il conduit un groupe de réfugiés musulmans hors de Damas, jusqu’à la frontière d’Israël. Il y est d’ailleurs arrêté par la police et interrogé par Aviram (Tomer Sisley), un soldat de l’armée israélienne…

C’est le début alors d’une longue et passionnante histoire. Car Messiah est une œuvre puissante, et pleine de belles performances. Elle est le fruit du travail de Michael Petroni (La voleuse de livres) et du couple de producteurs Mark Burnett et Roma Downey (La Bible, AD : La Bible continue). « Nous avons travaillé avec des experts des trois fois monothéistes », souligne son créateur qui a aussi consulté des spécialistes géopolitiques pour rendre la complexité du conflit israélo-palestinien et de la guerre en Syrie.

Et si Jésus-Christ revenait sur Terre aujourd’hui ? Est-ce qu’il unirait les peuples, ou causerait un chaos de masse dans le monde entier ? Messiah pose précisément cette question chargée de sens en la poussant même un peu plus loin encore. Il y a bien entendu les enjeux géo-politiques qui se retrouvent au cœur du scénario (quand on pense que la série sort précisément au moment de tensions extrêmes entre les USA et l’Iran), mais plus globalement aussi avec cette conscience que notre société fonctionne notamment à travers les lentilles de smartphones (extrêmement présents dans la série), les flux Instagram de chacun, et les chaînes infos. L’humanité est-elle en train de vivre la fin des temps ? Ou se laisse-t-elle prendre au plus grand canular jamais réalisé sur Internet ? Nous pouvons probablement tous spéculer, croyants ou non, sur la façon dont un messie des temps modernes serait traité à l’ère des médias sociaux, des fake news et de la théorie du complot.

C’est aussi un questionnement qui devient personnel, quasi intime. Que ferais-je moi-même face à un tel événement ? Et c’est cette dimension individuelle qui jaillit au cœur du scénario. Messiah raconte l’histoire d’Al-Masih au-travers multiples perspectives. Dans toutes ces intrigues, chaque personnage de la série vit une sorte de voyage, et c’est là que la série brille. Les récits s’entremêlent de façon assez fluide. Nous faut-il alors choisir un camp ? La série est très convaincante par le fait qu’elle ne vous dit pas quoi croire d’une façon ou d’une autre, et laisse le spectateur se faire sa propre opinion. Il y a certainement assez de preuves pour faire valoir un argument dans un sens ou dans l’autre, selon la façon dont vous interprétez l’histoire.  Les supposés miracles d’Al-Masih sont-ils réels ? Sont-ils des illusions élaborées ? Le passé de cet homme est-il la raison de son comportement actuel, ou simplement une note de bas de page sur la voie d’un avenir différent ? Et est-ce important qu’il soit ou non celui qu’il dit être, si sa présence change la vie des gens pour de bon ? Messiah encadre son histoire à travers l’expérience de plusieurs personnages secondaires : Un agent de la CIA déterminé à prouver qu’Al-Masih est un terroriste qui cherche à perturber l’ordre politique mondial, un soldat israélien confronté à son passé, un réfugié palestinien qui est l’un de ses premiers disciples, un pasteur perdu qui trouve un nouveau but en sa présence, une adolescente désillusionnée qui devient un miracle vivant… « Ce que je trouve vraiment intéressant dans cette histoire, c’est que tous les personnages sont à la recherche de quelque chose », a déclaré l’actrice Michelle Monaghan. Ces personnages sont tous des gens à la fois normaux, imparfaits, brisés de diverses façons, qui cherchent sans doute à combler un manque béant dans leur propre vie. Tous produits de leur propre forme d’isolement ; tous, en grave besoin de connexion. Il est alors logique qu’ils soient attirés par un homme comme Al-Masih, pour le meilleur et pour le pire. On peut penser d’ailleurs que même si la question centrale de la série, à savoir qui est véritablement cet homme (une seconde venue de Jésus, un messager de Dieu plus généralement, ou un malade mental aux prises avec un pathologie mystique), la véritable histoire concerne finalement la façon dont des gens ordinaires réagissent à la possibilité du divin dans leur vie. À l’idée d’un amour qui les embrasse et leur pardonne quoi qu’ils aient fait, au rappel que la vie d’une personne n’a pas besoin d’être définie pour toujours par les pires erreurs qu’elle a commises. À la possibilité qu’un autre type de vie – une vie qui a un sens, où les miracles pourraient être réels, soit possible.

Pour certains, cela signifie déraciner leur vie et partir à la poursuite de cet étranger qui fascine. Pour d’autres, cela passe par un rejet de presque tout ce en quoi ils ont cru jusqu’à présent. Anna, femme de pasteur, ne trouve aucune paix dans l’arrivée potentielle de la fin des temps qu’elle a théoriquement passé sa vie à préparer. Sa fille, Rebecca, trouve une raison de rester au contraire dans la petite ville qu’elle a toujours voulu quitter. Même le président des États-Unis finit par se demander pourquoi il a été mis sur Terre… Sans oublier cette phrase signée Oprah qui revient plusieurs fois, « On devient ce que l’on croit », comme un mantra ou plutôt un message subliminal qui accompagne notre réflexion… Toutes ces questions et le scénario sont réfléchis et convaincants, et Mehdi Dehbi (dans le rôle d’Al-Mashi) fait tout à fait le job en livrant une prestation « magnétique », même s’il m’a fallu 3 épisodes pour arriver à cette affirmation (son personnage s’épaississant au fur et à mesure que les épisodes s’égrènent). L’acteur marche sur une ligne étroite entre l’élu et le charlatan, réussissant adroitement à provoquer de nombreuses occasions tout au long de la série, et jusqu’à la fin ultime de la saison (sans rien dévoiler de plus), qui vous feront vaciller sur le fait de savoir si vous pensez qu’il est un monstre ou un sauveur.

Messiah est pour moi une série pleine d’intelligence grâce à une profonde pertinence d’écriture. Une jolie audace de Netflix avec cette thématique si particulière et aisément controversée, qui sort des sentiers battus et offre là un programme bien interprété et réalisé, à la fois captivant et extrêmement interpellant.

 

Laissez faire !

La Première Tentation du Christ, moyen métrage de 46 minutes, mis en ligne par Netflix le 3 décembre au Brésil, et depuis ajouté sur la plateforme aussi en France en vost, a déclenché un tollé, notamment chez certains évangéliques et catholiques. Le siège du collectif d’humoristes à l’origine de cette production a même été visé par des lanceurs de cocktails Molotov.

Sur change.org, une pétition réunit plus de deux millions de signatures, qui pour l’immense majorité n’ont certainement pas regardé le film, pour s’opposer à sa diffusion. Elle demande la suppression de celui-ci sur Netflix et précise qu’il s’agit d’une « grave offense » à l’égard des chrétiens. L’évêque du Pernambouc, Henrique Soares da Costa allant jusqu’à déclarer que la plateforme était « possédée par une force démoniaque », qualifiant la vidéo de « blasphème vulgaire et irrespectueux ». Évidemment, comment ne pas l’imaginer, le nom de Bolsonaro apparait dans l’affaire puisque Eduardo, fils du président en exercice, s’est aussi attaqué virulemment au film le qualifiant pour sa part de véritable « poubelle ».

La Première Tentation du Christ raconte en fait de façon décalée l’histoire de Jésus-Christ qui revient, après 40 jours de voyage dans le désert, dans sa famille et reçoit une fête surprise pour ses 30 ans pendant laquelle il sera amenée à accepter le fait d’être fils de Dieu et, d’afficher ses préférences sexuelles. Le film incriminé est réalisé par un célèbre collectif d’humoristes brésiliens, Porta dos Fundos, qui crée des vidéos satiriques qu’ils publient sur YouTube depuis 2012. Ils abordent des sujets très divers comme par exemple la religion, l’usage de drogues, la politique, la sexualité, la corruption, ou les frustrations de la vie de tous les jours. Au bout d’un an seulement, la chaine YouTube de Porta dos Fundos comptait plus de cinq millions d’abonnés, ce qui en faisait la cinquième chaine YouTube la plus vue du monde dans la catégorie humour, et la première chaîne YouTube toute catégorie confondue au Brésil. Aujourd’hui, ce sont près de 20 millions d’abonnés qui suivent les aventures humoristiques et décalées du collectif. Il faut savoir que c’est la deuxième année consécutive que Netflix offre un « spécial Noël » à Porta dos Fundos. En 2018, l’épisode intitulé La dernière gueule de bois a d’ailleurs remporté l’Emmy de la meilleure comédie. Il montrait les apôtres avec une gueule de bois importante après une nuit d’ivresse, en essayant de retrouver Jésus qui avait disparu. Cet épisode n’avait pas fait l’objet de protestations d’égale ampleur… sans doute parce que, pour ses détracteurs, l’alcoolisme n’est pas bien méchant par rapport à l’homosexualité (!).

La Première Tentation du Christ est totalement dans l’esprit habituel du collectif, corrosif et satirique. Il s’amuse là non seulement autour du christianisme, mais aussi (ce qui n’est que rarement dit) plus largement de l’ensemble des religions et même des croyance extra-terrestres. Dans le même temps, comme toute œuvre artistique, le film ouvre malgré tout à certaines réflexions très intéressantes et pertinentes même du point de vue de la foi chrétienne comme, par exemple, la possible difficile acceptation pour Jésus de sa divinité. Alors oui, Porta dos Fundos ne fait pas dans la dentelle, et ce type d’humour n’est sans doute pas du goût de tous… mais avec ses 20 millions d’abonnés sur YouTube (le bruit autour du film de Netflix ne faisant d’ailleurs qu’augmenter leur célébrité), il correspond tout de même à celui de pas mal de monde et, je dois avouer, me fait aussi bien rigoler personnellement.

Rien de bien révolutionnaire non plus, reconnaissons-le… bien avant cette joyeuse bande de boute-en-train made in Brazil, nombreux ont été les humoristes à s’ »attaquer » artistiquement et librement aux textes bibliques. Mel Brooks et sa Folle Histoire du monde, La vie de Brian des Monty Python, La Bible ne fait pas le moine de Marty Feldman, Jean Yanne et Deux Heures moins le quart avant Jésus-Christ, ou plus récemment encore l’excellent film belge Le tout nouveau testament réalisé par Jaco van Dormael avec Benoît Poelvoorde et Yolande Moreau, n’en sont que quelques exemples – plutôt réussis – et pour n’en rester qu’uniquement à l’univers du cinéma.

Tout cela est à mon avis bien rassurant d’ailleurs et rafraîchissant. Quand précisément cette liberté tente à disparaitre, un signe bien dangereux de disfonctionnement de la société apparait avec force. Il est vrai que la période actuelle semble pourtant, dans tant de domaines, se diriger dans ce sens de l’interdit et de la censure. Et bien je refuse pour ma part d’aller dans le sens du courant et cela, notamment, au nom de ma foi en un Dieu qui a choisi depuis le commencement la liberté comme base de son fonctionnement. Comportement sans doute amplifié par l’attitude du Christ lui-même qui ne semble que se préoccuper et pointer du doigt les attitudes de jugement, et souvent d’hypocrisie, de ceux qui se réclament précisément de son Père.

Qui serions-nous d’ailleurs pour imaginer devoir défendre l’honneur du Seigneur… n’est-il pas suffisamment puissant pour s’en occuper lui-même si cela était nécessaire ? Jésus n’a t-il pas ainsi dit à ses disciples, d’après le récit de l’évangile de Luc, « Laissez faire, arrêtez ! » et guérit même l’oreille coupée par l’un d’eux qui justement cherchait à le protéger lors de l’échauffourée liée à son arrestation ? Nous pouvons ranger nos épées nous aussi, et rengainer nos fusils ! Nous avons bien mieux à faire et surtout commencer par pratiquer la vraie justice qui n’est certainement pas dans ces comportements à la fois futiles, caricaturaux mais aussi dangereux et contraires à la pensée évangélique…

N’oublions pas non plus que l’art a cette capacité à interpeller, questionner, remuer… qu’il n’est jamais figé, enfermé dans une unique interprétation… qu’il est l’expression de la vie… qu’il peut être aimé ou détesté… et que jamais rien ne nous oblige à regarder.