Unorthodox… libre, enfin libre !

Unorthodox, une vraie perle fraîchement débarquée sur Netflix, est librement adapté par Anna Winger, co-créatrice de Deutschland 83, à partir du récit autobiographique de Deborah Feldman de 2012, Unorthodox : Le rejet scandaleux de mes racines hassidiques. Dans cette mini-série en quatre parties, Esther « Esty » Shapiro quitte la communauté parce que, comme elle le dit à un nouveau groupe d’amis qu’elle se fait à Berlin, « Dieu attendait trop de moi ».

Unothodox est l’histoire d’une jeune femme de 19 ans qui s’échappe des confins abrutissants d’un mariage arrangé au sein de la communauté juive hassidique Satmar de Williamsburg, Brooklyn, pour se rendre à Berlin à la recherche d’une vie meilleure… Une vie avec des opportunités, une croissance personnelle et surtout, la liberté. Après avoir appris sa grossesse, son mari décide de partir lui aussi pour l’Allemagne avec son cousin dans le but de la retrouver et de la ramener.

Dis comme cela, on peut avoir le sentiment d’une proposition confinée (c’est le mot de l’année, n’est-ce pas ?) à une petite niche de spectateurs. Combien d’entre nous, dans la société moderne, peuvent vraiment s’identifier aux restrictions sociales répressives d’une culture et d’une religion si profondément orthodoxe ? Mais il ne faudrait surtout pas s’arrêter là… car l’extraordinaire réussite de Unorthodox est que l’histoire d’Esty prend vite une portée universelle. C’est un récit qui montre comment le désir de liberté personnelle peut donner la force de surmonter toutes sortes d’obstacles, même si cette liberté coûte énormément. La réalisatrice Maria Schrader et les scénaristes Anna Winger et Alexa Karolinski racontent magnifiquement l’histoire de cette jeune femme dans sa quête de liberté pleine de terreur et d’incertitude, jouant constamment sur une espèce de catharsis qui garantit un dépassement des limites. Au cours de quatre épisodes, elles tissent ensemble l’histoire du mariage d’Esty et de Yanky – révélant les attentes ou devoirs personnels et communautaires profonds auxquelles Esty est confrontée – avec son arrivée précaire à Berlin et les étapes qu’elle y franchit pour tenter de trouver un chemin différent vers la liberté.

Il faut savoir que la définition des rôles dans l’hassidisme satmarien, une forme ultra-orthodoxe de judaïsme qui a vu le jour en Hongrie en 1905, dicte notamment, en plus de l’application stricte des lois de la Torah, que la femme reste à la maison, élève les enfants et qu’elle donne à son mari le sentiment d’être un roi. Les femmes doivent également se raser la tête et porter des perruques. Alors que traditionnellement les femmes juives orthodoxes mariées se couvrent les cheveux d’un foulard ou d’une perruque lorsqu’elles sont en public, l’obligation de raser la tête d’une femme une fois mariée est une chose unique à la communauté Satmar. Le yiddish est leur langue maternelle. Quand Esty arrive en Allemagne, elle n’a ainsi aucune formation universitaire et aucune compétence professionnelle. À Brooklyn, on exige qu’Esty se conforme à la seule conception acceptable de la façon dont une femme doit vivre avec son mari. Des pressions s’exercent autour d’une nécessaire grossesse, notamment l’ingérence envahissante de sa belle-mère, et la colère qui éclate également autour de ses leçons de piano avec un professeur non juif. Elle se transforme d’une jeune mariée enthousiaste, que l’on a vu déborder d’émotion lors de son mariage, en une femme désespérée en quête d’une liberté insaisissable. À Berlin, Esty doit apprendre à utiliser un ordinateur, à gagner sa vie, à se mettre en relation avec un groupe de personnes d’origines très différentes des siennes et à reconsidérer sa compréhension de sa propre mère, qui a quitté la communauté hassidique quand Esty était bébé et qui vit maintenant aussi dans la capitale allemande. Ce qui compte vraiment dans Unorthodox, c’est la représentation de deux mondes parallèles et les chocs culturels dramatiques qui apparaissent lorsqu’ils se croisent.  Alors que l’action se déroule entre New York et Berlin, on a l’impression de faire un pas en arrière et en avant dans le temps, et non pas simplement de changer de continent. Ce monde hassidique semble intemporel, ses restrictions sont une sorte de protection de confort contre un monde qui l’a traité avec cruauté. Et la grande sagesse dans la manière dont cette histoire est racontée réside dans sa compréhension innée du fait qu’il n’y a pas ici de lignes claires délimitant le bien et le mal, pas de moyen simpliste et facile de séparer le bon et le mauvais. Unorthodox ne juge pas, elle se contente de se poser et d’observer.

Certains pourront penser qu’Unorthodox est une critique de la communauté religieuse d’Esty, de son peuple et de ses pratiques, et c’est peut-être en partie le cas. Mais pour moi, c’est vraiment avant tout l’histoire d’une jeune femme qui attend davantage de sa vie, qui cherche courageusement une nouvelle voie, qui aime toujours sa famille et qui pense que même si elle déçoit Dieu, elle doit trouver sa propre direction. Sa maladresse à se défaire du cocon de sa vie hassidique est bouleversante. C’est comme si elle s’arrachait elle-même une propre couche de sa peau. Laisser son monde derrière elle s’accompagne d’une grande douleur et d’une grande souffrance – dans l’un des moments les plus déchirants, la grand-mère bien-aimée d’Esty lui raccroche au nez lorsqu’elle appelle d’une cabine téléphonique de Berlin. Yanky, son mari est aussi un homme sensible et gentil qui ne sait pas quoi faire d’une épouse qui lui dit qu’elle est « différente » dès leur première rencontre.

L’un des aspects les plus frappants de l’histoire est également la façon dont elle s’y prend pour poursuivre cette liberté. La passion d’Esty pour la musique la pousse vérotablement. Au départ, Esty a fui en Allemagne parce qu’elle avait besoin d’un endroit où aller. Au lieu de simplement cela, une série d’événements amène Esty à réaliser à quel point la musique lui a manqué dans sa vie, et à quel point elle en a besoin maintenant, plus que jamais. C’est littéralement son ticket d’entrée pour la liberté. Esty : D’où je viens, il y a beaucoup de règles. Professeur Hafez : En musique, il faut souvent enfreindre les règles pour réaliser un chef-d’œuvre. Sans dévoiler tout ce qui se passe à Berlin, je ne peux m’empêcher d’évoquer ce déchirant moment où Esty chante une chanson en hébreu. Un grand moment transcendant de télévision… Il s’agit d’une ligne, répétée quatre fois, d’une chanson traditionnelle juive de mariage qui est habituellement chantée par l’homme : « Bienheureuse celle qui est venue. Celui qui comprend le discours de la rose parmi les épines, l’amour d’une mariée qui est la joie des bien-aimés ». Le fait qu’Esty chante cette chanson religieuse romantique reflète sans doute son désir que le mariage soit bien plus qu’une simple satisfaction sexuelle pour le mari afin de faire des enfants. Esty aspire à être chérie, à ce que cette chanson lui soit chantée.

Et là, comment ne pas évoquer la véritable performance de la série et la raison pour laquelle Unorthodox a une telle puissance émotionnelle ? Cette œuvre vit et respire aussi vivement qu’elle le fait grâce à sa star, Shira Haas, une sorte de réplique autrement d’Elisabeth Moss, et à son don d’actrice le plus insaisissable : transmettre en silence ses sentiments complexes et conflictuels. Par un regard, un geste ou une vague d’émotions dans ses yeux, nous comprenons son personnage. Haas a cette rare capacité à communiquer sa réalité intérieure par de simple attitudes et expressions faciales. Elle parvient à mettre un peu d’Esty dans chacun de nous, survivants du pire que le monde puisse nous donner.

Pour moi, Unorthodox touche à une certaine perfection dans ce que peut offrir une mini-série télévisée. Une façon remarquable d’aborder les questions de liberté, de diversité, de communauté, de respect, de pardon et de bienveillance. Puissance et grâce du récit venant s’équilibrer au-travers de grandes émotions et de ces petits moments d’observation des détails de l’existence qui nous font nous sentir mieux et heureux. Et j’ose dire qu’il s’agit là de l’une des réalisations majeures dans l’histoire des productions originales de Netflix. Vous ne devez pas la manquer !

 

Tchao Manu !… Au saxo avec les anges

La légende de la musique africaine, Manu Dibango, est morte ce mardi 24 mars après avoir contracté le coronavirus. Agé de 86 ans, ce saxophoniste, célèbre pour avoir fusionné le jazz, le funk et les sons de son pays d’origine, le Cameroun, est l’une des premières stars mondiales à mourir de la pandémie.

« C’est avec une profonde tristesse que nous vous annonçons la perte de Manu Dibango, notre Papy Groove », peut-on lire sur sa page Facebook officielle. Dans le contexte sanitaire actuel, ses funérailles se dérouleront « dans la plus stricte confidentialité » mais un hommage sera organisé « lorsque cela serait possible ». Un artiste qui faisait l’unanimité, tant par sa musique que par sa personnalité. Un artiste pour qui les valeurs humaines comptaient plus que tout, marqué par des convictions chrétiennes, protestantes et luthériennes plus particulièrement.

Samedi 28 septembre 2013, 10.000 personnes étaient rassemblées à Bercy pour vibrer au groove mélodique et dansant de Manu Dibango. Rien d’extraordinaire à priori pour le musicien camerounais qui joue sur toutes les plus grandes scènes du monde depuis si longtemps… sauf qu’il s’agit là de Protestants en fête, le grand rassemblement spirituel et festif du protestantisme français. Mais tout ça fait clairement sens quand on se penche un peu plus sur l’histoire de celui qui nous a quitté mardi dernier.

Emmanuel N’Djoké Dibango est né le 12 décembre 1933 à Douala de parents protestants luthériens, Michel Manfred N’Djoké Dibango, père fonctionnaire issu de l’ethnie Yabassi et d’une mère couturière à la maison, issue de l’ethnie douala. « Mon oncle paternel jouait de l’harmonium, ma mère dirigeait la chorale. Je suis un enfant élevé dans les « Alléluia » » racontait-t-il. Touché par la grâce musicale dès ses premières années dans le temple protestant où il y est initié au chant, c’est aussi le gramophone parental qui élargit ses horizons en lui faisant découvrir la musique française, américaine et cubaine, grâce aux marins de ces pays débarquant dans le port de Douala avec leurs disques. Sa musique s’est ainsi forgée entre gospel et musique africaine avant d’être touché par le jazz et les musiques du monde.

Il est arrivé en Europe alors qu’il était jeune étudiant. Avec son extraordinaire talent musical et son amour naissant pour le jazz, le jeune Manu a rapidement opté pour une vie consacrée à l’aventure du genre musical. Le jazz étant omniprésent, Paris était l’endroit idéal pour que Manu puisse se mélanger, s’épanouir, écouter et apprendre. Manu a été initié à la musique d’Armstrong, d’Ellington, de Young et de Parker et à toutes les facettes de la vie du jazz parisien. Mais c’est dans la ville de Reims, lors d’une colonie de vacances, qu’il découvre le saxophone, qui devient son instrument de prédilection. Son premier séjour en France s’est avéré finalement relativement bref. Le grand Kabasele a invité Manu à rejoindre son groupe, l’African Jazz, pour jouer de la musique congolaise. L’invitation a été acceptée et Manu est retourné en Afrique. L’amour du jazz d’une part et de la musique africaine traditionnelle d’autre part a incité Manu à faire des expériences en combinant différents styles de musique pour créer son propre mélange unique.

Manu Dibango a inspiré et continuera probablement à inspirer une jeune génération d’artistes afro-jazz. Pour beaucoup de Camerounais, il a été une source d’inspiration et de divertissement et a fait la fierté du pays sur la scène internationale. Il a mélangé le funk américain et le jazz traditionnel avec les rythmes camerounais locaux pour former un genre qui influencera plus tard de nombreux autres musiciens de son temps et une jeune génération d’artistes. Manu Dibango s’est fait connaître dans le monde entier en 1973, lorsque son disque Soul Makossa est rapidement devenu un incontournable des stations de radio et des clubs noirs de New York. Il s’est finalement hissé à la 35ième place du classement du Billboard Hot 100. Mais Soul Makossa est devenu aussi l’un des principaux rythmes breaks préférés des DJ aux débuts du mouvement hip-hop, au milieu et à la fin des années 1970. La chanson a ensuite été reprise par Michael Jackson sur son single à succès Wanna Be Startin Something, tiré de l’album Thriller de 1982. Ce sample et celui de la pop star Rihanna en 2007 sur sa chanson Don’t Stop the Music ont tous deux donné lieu à des poursuites judiciaires en 2009 pour violation de droits d’auteur. Depuis lors, bien sûr, les rythmes et beats africains sont devenus un élément de base beaucoup plus populaire du hip-hop mondial grâce à l’essor du son afrobeats de la dernière décennie.

Manu a découvert un plaisir secret à aller à contre-courant des idées bien ancrées pétries d’une forme de puritanisme musical. Son but était de construire des ponts entre les continents. Il a été le premier à faire avancer ce qui est devenu une relation profonde entre la musique de l’Afrique francophone et Paris. Avec une production régulière, Manu Dibango a produit pas moins de 44 albums en six décennies. En plus de ses tournées dans le monde entier, il consacra beaucoup de temps à soutenir et à encourager les jeunes musiciens et à lutter pour des causes humanitaires.

Homme de foi, il aimait régulièrement s’entourer de musiciens et choristes qui partageaient aussi ses mêmes racines. Cet héritage spirituel ne l’a jamais quitté et il en parlait. En 1996, il décide même d’enregistrer Sax & Spirituals – Lamastabastani, un album au bon souvenir de maman Dibango qui dirigeait la chorale du temple de son quartier. Certains titres sont réalisés avec le chef de chœur Georges Seba et son épouse Marylou qui dirigeaient, à cette époque, la fameuse chorale des Chérubins de Sarcelles, mais aussi le chanteur de gospel Roy Robi ou encore son ami Slim Pezin à la guitare acoustique.

En mars 1986, il reçoit la Médaille des Arts et des Lettres du ministre français de la Culture de l’époque, Jack Lang. Cette distinction constitue une contribution flatteuse à l’édifice de sa carrière. En 1993, c’est la Victoire du meilleur album de musique de variété instrumentale de 1992 (France) pour le deuxième volume de Négropolitaines. En mai 2004, Manu Dibango a été nommé Artiste de l’Unesco pour la paix. Enfin, en février 2017 il est honoré d’un Lifetime Award pour l’ensemble de sa carrière, qui lui a été décerné lors de la cérémonie Afrima (All Africa Music Awards) organisée au Nigeria.

Un homme passionné et passionnant qui disait à ce propos lors d’une interview : « Si tu peux vivre par ta passion, et que tu travailles avec ça, c’est du bonheur. Mais attention au mot bonheur : il y a beaucoup d’épines dans le bonheur. Il faut comprendre ce que c’est d’avoir de la chance : ça coûte cher, la liberté. »

La disparition de Manu Dibango n’est pas seulement une perte pour le Cameroun. C’est une perte pour le continent tout entier et bien plus encore, pour tous les amateurs de musique globalement. Tout au long de sa vie, il aura maintenu la musique africaine sur la scène mondiale et était affectueusement connu sous le surnom de « Papy Groove ». Animé par une passion qui ne l’a jamais quitté, il a montré qu’avec de la conviction, du travail et de la foi, on pouvait faire son chemin dans un monde qu’on croyait inaccessible.

Très amicalement, Yves Bigot, journaliste et actuel directeur général de TV5 Monde, mais aussi ami proche et producteur de Manu Dibango, m’a partagé ces quelques lignes d’hommage à son « grand frère »

Le luthérien de Douala Emmanuel N’Djoké Dibango, l’éléphant, est devenu mon grand-frère en 1992 quand il a accepté le concept d’album panafricain que lui seul, le premier musicien Africain en Europe, puis la première star africaine en Amérique, pouvait justifier. Deux ans plus tard est paru Wakafrika, où dans un répertoire connu de tous (« Jingo », « Pata Pata », son propre « Soul Makossa », « Emma », « Homeless », etc.) nous avions autour de ce géant de la musique du XXème siècle non seulement tous ses héritiers du continent (Angélique Kidjo, Youssou N’Dour, Salif Keita, Papa Wemba, King Sunny Adé, Tony Allen, Ladysmith Black Mambazo, Geoffrey Oryema, Touré Kounda, etc.) mais aussi Peter Gabriel, Sinéad O’Connor et Paul Simon. Ce dernier, auquel Manu avait fourni ses musiciens post-Graceland, n’a pu se rendre à Los Angeles en raison du tremblement de terre de Northridge qui a isolé la Californie du Sud pendant le mixage de l’album.

Lorsque je suis arrivé à la tête de Mercury ensuite, j’ai édité pour la première fois en France ses formidables enregistrements funk des années 60, alors exclusivement destinés à l’Afrique, du niveau du meilleur James Brown avec les JB’s, Junior Walker ou King Curtis. Il était alors payé en liquide à la séance, sans contrat. Il m’a fallu des mois pour faire admettre à Londres qu’il devait désormais toucher des redvances sur ce qui est devenu l’album African Soul, The Best of Manu Dibango (featuring Soul Makossa), qui a succédé à Wakafrika en tête des charts « world music » aux Etats-Unis où il a été pillé par Michael Jackson, Rhianna, Jenifer Lopez, les Fugees, mais crédité par Jay-Z, Will Smith et Beyoncé.

Au plus fort de la grève des transports, mi-décembre, j’avais encore passé une matinée avec lui au canon de la Nation. En se quittant, à la camerounaise, on s’est dit « on est ensemble ». Pour toujours…

 

Yves BIGOT

Journaliste et producteur – directeur général de TV5 Monde

Truth be told… rien que la vérité ?

Apple continue de déployer des séries originales pour sa plateforme TV+, en frappant admirablement dans presque tous les genres possibles. Avec Truth be told Octavia Spencer et Aaron Paul se retrouvent dans une quête médiatique et judiciaire

Il y a souvent un fossé profond entre les faits présentés dans une salle d’audience et le récit des mêmes événements par les médias. Un procès a des règles sur ce qui est admissible et sur la façon dont une histoire peut être construite cherchant normalement les faits… rien que les faits. Le récit médiatique peut, par contre, concocter n’importe quel récit librement et transformer un crime banal en un récit extravagant. Si la France n’a pas été trop touchée par ces émissions tv ou radio se construisant sur cette technique du récit criminel, les États-Unis ont eu moult programmes façon podcasts comme Serial ou shows-tv comme Making of a Murderer, avec d’énorme succès d’audience, en particulier dans les années 2010, ce qui a généré un vrai débat sociétal : est-ce du journalisme ou du sensationnalisme ? La série Truth Be Told d’Apple TV+ surfe sur cette vague en cherchant à révéler non seulement le récit d’un crime mais aussi les motivations du podcasteur (de la podcasteuse en l’occurrence) qui le raconte et finit par jouer un rôle déterminant dans son traitement.

La journaliste lauréate du Pulitzer devenue podcasteuse, Poppy Parnell (Octavia Spencer), s’est fait connaître en dressant le profil de Warren Cave (Aaron Paul), un adolescent condamné à perpétuité pour le meurtre du professeur de Stanford, Chuck Buhrman. Sa couverture du jugement à influencé clairement la peine de Cave, le faisant juger comme un adulte. Mais 19 plus tard après la publication d’une vidéo laissant penser que la témoin clé, Lanie Buhrman (Lizzy Caplan, qui joue également le rôle de sa sœur jumelle Josie), a pu être manipulée, elle commence à se demander si elle n’a pas aidé à mettre un homme innocent derrière les barreaux. Poppy est donc tellement accablée par son influence sur le procès qu’elle rouvre l’affaire pour une série de nouveaux podcasts.

Dans le premier épisode de la série, la scénariste Nichelle Tramble Spellman s’efforce d’intégrer de nombreuses intrigues secondaires dans ses 45 minutes introductives. Nous découvrons bien sûr Parnell et l’affaire de meurtre qui l’a rendue célèbre. Nous apprenons également que Poppy et son mari sont récemment revenus dans la région après 20 ans passés à New York, que la mère de Cave (Elizabeth Perkins) a un cancer du sein, que la vie bourgeoise de Poppy contraste fortement avec sa famille, que le père de Poppy semble souffrir de démence et que Cave est devenue membre de la Fraternité aryenne alors qu’il est en prison. Et également que Josie Buhrman s’est cachée et évite tout contact avec sa sœur jumelle Lanie.  Cela donne vraiment au premier épisode l’allure d’un pilote, qui essaie de nous lancer sur diverses pistes qui seront explorées au cours de la série. Heureusement, les épisodes suivants réduisent le champ de vision de chaque épisode à un niveau plus gérable, et à mesure que la série se concentre, elle devient de plus en plus captivante. En dépit de l’aspect dramatique de la série, le cœur de Truth Be Told est véritable feuilleton criminel, plein d’intrigues familiales, d’anciens amants et de squelettes dans les placards. Et, comme tout bon feuilleton, le cliffhanger de chaque fin d’épisode fonctionne parfaitement pour vous donner envie d’en savoir toujours plus. À cela, ajoutez quelques aspects sociaux et raciaux qui apportent un peu de peps, comme cette question de fond : En tant que femme noire, Poppy peut-elle défendre un homme qui fait maintenant partie de la Fraternité Aryenne ?

Une chouette série policière qui montre habilement que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent… et que le traitement de l’information dans le monde médiatique d’aujourd’hui mérite de savoir prendre du recul afin de ne pas être soi-même manipulé. Une série qui ouvre également avec une certaine habilitée, en particulier dans son ultime épisode, à la double question de la vérité et de la justice… Peut-on choisir l’une plus que l’autre ? Les deux peuvent-elles parfois s’opposer ? Et faut-il toujours finalement dire cette fameuse vérité ?… Un dernier épisode en tout cas plein de rebondissements qui conclut avec beauté Truth be told.

 

Vive la vie… époustouflant !

En ce début d’année et au moins jusqu’à fin avril, la remarquable compagnie suisse Interface investit plusieurs soirs par semaine le joli théâtre de la Gaité Montparnasse à Paris. Elle y présente Vive la vie le quatrième épisode de sa pentalogie Les âges de la vie rassemblant de façon assez étonnante et admirable plusieurs expressions artistiques du spectacle vivant comme le chant lyrique, la danse, le cirque, et bien évidemment le théâtre. Une heure d’une efficacité rare, sans aucun temps mort, pour aborder un sujet passionnant !Vive la vie nous invite à suivre les évolutions de la société rurale suisse au 20ème siècle au travers d’une saga familiale : arrivée de l’électricité dans la ferme, travail occasionnel sur les chantiers de barrage puis salariat à l’usine. Les femmes quittent leur tablier pour la mini-jupe, c’est l’avènement de la société de consommation où, dit l’un des personnages, “il y a toujours plus de trucs à acheter”.

Il m’est rarement arrivé personnellement de sortir d’un théâtre avec un tel sentiment : cette impression d’avoir assisté à quelque chose d’unique, de beau, de parlant… avec une quasi perfection dans une pluralité de genres qui se marient merveilleusement bien. On est bien, comme s’étant pris en pleine face une bouffée d’amour et de joie de vivre. Alors bien sûr, dit de la sorte, cela peut surprendre, voire même être étrange. Mais c’est tout simplement une vraie émotion ressentie et, semble-t-il, partagée par le public dans le couloir de la Gaité Montparnasse, à entendre les commentaires. Un public qui d’ailleurs ne cesse de croitre, le bouche à oreille faisant naturellement son effet ! Oui, il y a sans doute une part de génie chez le metteur en scène André Pignat et de son équipe autour de lui, mais aussi beaucoup de bienveillance et d’amour du beau et de la délicatesse.

Comme je l’évoquais déjà, la particularité de Vive la Vie est de mélanger les genres tout simplement, sans forcer. Alors il y a tout d’abord du texte, des mots captivants et tellement riche de sens. Des questions se posent tout au long de l’histoire qui se joue – ou dirais-je plutôt, se vit – devant nous, interpellant notre réflexion, sans jugements à l’emporte-pièce. Transformations sociales, évolution, technologie, la place de la famille, de la transmission… une sorte d’éveil à une histoire qui est la nôtre aussi. Les mots passent aussi par des postures, des arrêts sur attitudes. Et puis les corps se muent avec grâce et puissance. Les dansent rythment les changements d’époque et les mutations de vie. Mais l’œil se trouve soudainement attiré par un jeune homme qui, comme un « petit prince », vient bousculer le spectateur à mille milles de ses habitudes habitées. Il ne nous demande pas de dessiner quoi que ce soit, il reste d’ailleurs discret, mais présent et enchanteur par des gestes habiles qui font mouvoir des objets, des formes et habillent tendrement, en quelque sorte, la joyeuse folie du plateau. Mais je parle de danses, de mots… et le son et les voix ? Car que serait la vie sans musique ? Eh bien justement, ici, elle nous prend aux tripes, et ne nous lâche jamais par son intensité exceptionnelle qui s’inscrit dans une constante harmonie. Que le chant soit lyrique en solo ou qu’il devienne polyphonique, il envoute littéralement et régulièrement nous fait « dresser les poils » joyeusement ! Des textes de chants fait de consonances latines et autres sonorités où l’inconscient collectif vous donne étonnamment de comprendre même ce qui ne l’est pas.

Le bonheur est dans le pré, disait le poète… Interface le propose ces jours-ci en ville, à Paris… et alors, courons-y vite car il va filer !

 

 

For all mankind… et si ?!

Entrez dans un récit captivant avec For All Mankind, la nouvelle série imaginée par Ronald D. Moore, le scénariste et producteur de Star Trek, Battlestar Galactica, Roswell ou Outlander, diffusée actuellement sur Apple TV+. Imaginez un monde dans lequel la course mondiale à l’Espace n’a jamais pris fin et où le programme spatial est resté la pièce maîtresse culturelle des espoirs et des rêves de l’Amérique.

Imaginez un monde dans lequel la course à l’espace n’aurait jamais pris fin. Le programme spatial de la NASA est resté au cœur de la culture américaine et au plus proche des espoirs et des rêves de tout un chacun. Les astronautes de la NASA, véritables héros et rock-stars de leur époque, doivent gérer la pression qui pèsent sur leurs épaules, tout en gérant la vie de leurs familles.

L’histoire alternative est un élément classique du genre de la science-fiction, mais elle est rarement traitée en profondeur. Avec For All Mankind, Ronald D. Moore a choisi une idée extrêmement intéressante pour sa série d’exploration spatiale. Le point de départ est simple, c’est ce que l’on appelle une Uchronie, un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé : Et si les Russes arrivaient sur la lune quelques semaines avant les Américains ? Été 1969 : Le monde entier assiste devant la télévision à un événement incroyable. Un homme s’apprête à marcher sur la Lune ! Mais… ses premiers mots seront en russe. Pas de « petit pas pour l’homme… ». C’est bien l’Union Soviétique, qui a remporté la course à l’Espace, ce qui n’est pas du tout du goût de Nixon alors au pouvoir. L’Amérique s’apprêtait pourtant à faire décoller Apollo 11, mais il est déjà trop tard. Alors, au lieu d’abdiquer et reconnaitre la défaite, le président américain va décider de mettre le paquet sur la conquête spatiale. Il décide de booster le budget de la NASA et lui ordonne de nouvelles missions, plus ambitieuses que jamais et où les femmes auront aussi leurs places.

Quiconque s’intéresse ne serait-ce qu’un peu à la question connaît les détails de base du programme Apollo, et la plupart d’entre nous connaissent aussi cette communauté d’astronautes, d’ingénieurs, de techniciens et de leurs familles qui s’est créée autour de l’audacieux projet de la NASA. Les films et séries sur cette période sont d’ailleurs nombreux, et l’on connait pas mal de personnages historiques comme Neil Armstrong, John Glenn, Buzz Aldrin ou le Dr Wernher von Braun. Ils sont là aussi présents dans For All Mankind mais s’ajoutent aussi de nouveaux personnages fictifs qui auraient pu facilement faire partie du programme original. Et c’est là déjà une grande réussite du programme : savoir jongler admirablement entre une peinture historique superbement dessinée et une pure fiction, qui s’amuse à réinventer le passé. L’ambiance de cette fin des années 60 est recréée avec tant de qualités que la série rivalise avec les meilleures productions qui se déroulent dans cette période si particulière et passionnante de la guerre froide. Pour les fans de tout ce qui est vintage, c’est un vrai délice – l’attention portée aux détails est quasi parfaite.

Les performances des comédiennes et comédiens, en particulier celle de Joel Kinnaman dans le rôle de l’astronaute Edward Baldwin, sont également remarquables. Car, autre réussite du projet, ce sont les aspects humains qui alimentent cette histoire, plutôt que les seuls « feux d’artifice » du programme spatial lui-même. La série garde ainsi les pieds sur Terre, même en apesanteur, ou même sur notre bon vieux satellite naturel. Les relations humaines et les caractères des uns et des autres rythment chacun des dix épisodes de cette première saison. C’est aussi alors la possibilité d’évoquer en substance pas mal de thématiques sociales, comme la place des femmes dans la société ou les jugements éthiques, politique et raciaux, tout en restant dans un flou entre la réalité historique et la fiction.

En choisissant de présenter l’histoire en mixant dystopie et utopie, le téléspectateur se retrouve nécessairement sorti de sa zone de confort et Moore nous rappelle que nous sommes bien au pays des « et si ? ». Le scénario est serré et inflexible en ce qui concerne les attitudes et les préjugés de l’époque. Une grande partie du drame se concentre sur des choses telles que le programme des astronautes et le contrôle de la mission. Avec les Russes en tête dans la course à l’espace, nous nous retrouvons avec une horloge qui fait tic-tac tout au long des épisodes ; l’URSS gagne une guerre culturelle en termes de développement de l’humanité, et les Américains doivent s’atteler à la tâche. Comme il s’agit d’exploration spatiale, l’objectif change constamment, ce qui signifie que des risques passionnants sont pris tout au long de la saison. Et puis, lorsqu’elle décolle encore plus près des étoiles, For All Mankind nous éblouit avec des séquences, notamment autour de la Lune, qui sont tout à fait spectaculaires, donnant un souffle épique à ce très bon scénario.

Enfin, dernière remarque, cette façon d’opérer possède ce merveilleux avantage de pouvoir nous surprendre à tout moment puisque rien n’est écrit, et tout est imaginable. On ne peut jamais savoir comment les choses vont tourner et le suspense est 100% garanti.

Tel un cocktail fait d’optimisme pour nous donner envie, de courage et de surprises pour être captivante et de beaucoup de fantastique pour inspirer nos rêves, For All Mankind a vraiment tout ce qu’il faut. Et nous ne pouvons qu’espérer que la série continuera dans cette même veine, car la deuxième saison a déjà été commandée par Apple TV+ qui réalise là, au début de sa propre histoire, un coup de maître.

 

Andrae Crouch… le Gospel dans la peau et dans les tripes !

Il y a 5 ans aujourd’hui, le 08 janvier 2015, décédait Andrae Crouch. Ce pasteur était aussi un immense artiste qui a influencé l’ensemble de la musique chrétienne contemporaine et qui a aussi était connu pour son travail avec Michael Jackson ou Madonna.

Andraé Crouch, qui est décédé à l’âge de 72 ans, était sans doute le plus grand chanteur de gospel de sa génération ainsi qu’un arrangeur vocal, un auteur-compositeur, et un chef de chœur extrêmement estimé. Bien qu’il ait été mieux connu du grand public pour son travail de choriste sur le tube de Michael Jackson Man in the Mirror (1988), Like a Prayer de Madonna (1989) et la bande originale du film de Disney The Lion King (1994), sa passion allait avant tout vers la musique qui lui permettait d’exprimer sa foi et pour le travail moins glamour de pasteur et d’enseignant dans son Église natale de Pacoima, un quartier de la ville de Los Angeles, en Californie, situé dans la vallée de San Fernando.

Andrae Crouch a été inspiré autant par la pop, le rock et le R&B contemporains que par le gospel traditionnel, et sa carrière d’interprète a pris son envol paradoxalement dans les Églises « blanches ». Par conséquent, pour certains puristes de la musique gospel, il semblait moins authentique que des contemporains plus traditionnels comme James Cleveland, qui jouaient presque exclusivement au sein de leur propre communauté.

Selon sa biographie, Through It All (1974), Andrae et sa sœur jumelle Sandra sont nés à Compton, Los Angeles, de Benjamin et Catherine Crouch, qui étaient actifs dans l’Église pentecôtiste de Dieu en Christ. Leur père, un prédicateur qui dirigeait aussi une entreprise de nettoyage locale, a déménagé avec la famille dans la vallée de San Fernando en 1951 où il a établi la Christ Memorial Church, initialement dans un garage.

Alors qu’il était au lycée de San Fernando, Crouch a mis en place la chorale de l’Église qui était en pleine expansion. C’est ainsi qu’il a commencé à se produire avec Sandra avec un groupe de sept personnes, COGICS, les Church of God in Christ Singers, dans lequel on trouvait notamment l’une des grandes artistes du label Motown, Gloria Jones, et le futur organiste de légende, Billy Preston. Après avoir quitté l’université, Crouch a été employé par l’organisation évangélique Teen Challenge, qui aidait à la réhabilitation de toxicomane et de membres de gangs. Il y forme d’ailleurs, assez logiquement, une chorale d’ex toxicos et écrit des chansons pour réconforter et encourager les adolescents en difficulté qu’il conseillait.

Plus tard, avec des membres de son Église, et épaulé par Sandra ils forment le groupe Andraé Crouch and the Disciples et en 1969, signent sur le label chrétien important Light Records. Le groupe prend vite de l’importance au cœur de ce que l’on appelle communément le Jesus Movement, alors que des jeunes chrétiens, influencés par les changements culturels des années 1960, expérimentaient de nouvelles formes d’Églises et de cultes. Bien que les chansons de Crouch aient été influencées par la pop, la soul et le funk de l’époque, il n’a jamais atténué son message afin de s’intégrer. Ses chansons les plus connues, telles que The Blood Will Never Lose Its Power et Jesus Is the Answer, étaient aussi directes que n’importe quel sermon émanant de la chaire. Sa musique était caractérisée par des rythmes ponctués, des inversions d’accords, le placement dynamique des voix et des examens francs et sans concessions autours d’enseignements bibliques par rapport à ses propres luttes et échecs (un peu à la façon d’un autre artistique mythique de l’époque, Keith Green).

Il considérait que la musique lui était venue comme un don de Dieu lorsqu’il avait 11 ans – il n’a jamais eu de leçons formelles ou appris à lire la musique – et il lui était difficile de s’adapter aux visions des autres. « Il n’a jamais joué deux fois le même accord« , a déclaré Billy Maxwell, son producteur et batteur de longue date, également membre du groupe légendaire Koinonia, « En fait, il n’a même pas joué le même accord une seule fois ».

Le dernier album avec the Discipes fut Live in London (1978), après quoi il enregistra principalement en tant qu’artiste solo. Des tentatives ont été faites à la fin des années 70 et au début des années 80 pour l’établir comme un artiste « crossover » (lui faisant « traverser » la frontière entre la musique dite chrétienne et le marché séculier) mais, comme souvent dans ces cas-là, cela l’a conduit à être considéré comme trop séculier pour le marché chrétien et trop chrétien pour le marché séculier. En 1982, il a été arrêté pour possession de cocaïne… Bien que l’accusation ait rapidement été abandonnée, l’incident a terni sa réputation auprès des acheteurs de disques chrétiens.

En 1995, après la mort de ses parents, il prend la relève en tant que pasteur principal de la Christ Memorial Church et sa carrière d’enregistrement est reléguée au second plan. Entre cette date et sa mort, il n’y aura que cinq albums, dont deux seulement seront des originaux.

Il recevra au cours de sa carrière sept Grammy Awards. Sa chanson, Heaven Belongs to You, figurera sur la bande originale de La Couleur Pourpre (1985), et sera nominée aux Oscars. Son nom a été gravé sur le Hollywood Walk of Fame en 2004. Enfin, en 2009, sa chanson Soon and Very Soon a été interprétée par sa chorale lors des funérailles de Michael Jackson. Elle reste d’ailleurs, aujourd’hui encore, un hymne traduit dans de nombreuses langues et chanté dans de nombreuses Églises protestantes dans le monde entier.

Sur scène, il pouvait être profondément sérieux et ponctuer ses chansons de témoignages, de louanges et d’exhortations dans le pur style gospel. Hors scène, il était parait-il un fidèle ami sympathique et drôle et il passait beaucoup de son temps à aider des artistes moins connus.

Andraé Edward Crouch, chanteur, auteur-compositeur et arrangeur,  né le 1er juillet 1942 ; décédé le 8 janvier 2015