Bertrand Tavernier… explorateur et témoin

Le cinéaste, scénariste, dialoguiste, producteur et écrivain français Bertrand Tavernier est mort à l’âge de 79 ans ce jeudi 25 mars 2021 dans le Var. L’annonce a été faite officiellement par l’Institut Lumière à Lyon qu’il présidait et le cinéma est en deuil.

C’est une immense figure du cinéma français qui s’en va, mais aussi un artiste engagé à la filmographie très diverse avec, cependant, une prédilection prononcée pour les sujets sociétaux. C’est ainsi qu’on lui doit des films policiers, politiques, historiques, des films d’aventure ou de guerre… Une œuvre parsemée de gravité et d’émotions où ressortent une profonde aversion contre les injustices, le racisme, la drogue ou le chômage en donnant la part belle à la narration et à des personnages souvent atypiques et au caractère bien trempé. Ce n’est pas pour rien que le titre du livre de Jean-Luc Douin pour évoquer sa vie est Bertrand Tavernier, cinéaste insurgé. Son programme revendiquait l’héritage d’Hugo le lyrique et de Zola l’indigné : fuir la sobriété, tordre les préjugés, cultiver l’irrespect. Douin voyait dans son travail une générosité lui permettant de traquer les malaises de ses concitoyens. « Je me sens complice de cette touque joyeuse qui le fait casser des vitres, foncer dans la dénonciation des hypocrisies, et nous invite à partager sa colère. Je suis touché par son obstination à distiller l’émotion. » écrivait-il à son propos. Des films qui en sommes étaient tout simplement traversés par la vie, l’amour, la joie en laissant paraitre et interroger nos parts d’ombre. Nous sommes là sans doute au plus près d’une des raisons d’être fondamentale du cinéma.

Tavernier s’attachait à construire ses récits à partir d’événements qui le bousculait, qu’ils soient inscrits dans le passé ou bien actuels. Mais lorsqu’il traite ainsi des épisodes de l’histoire, il privilégie le prisme d’anonymes ou, du moins, de figures méconnues. En procédant de la sorte, il laisse sa mise en scène rencontrer le chemin particulier de ses personnages au cœur d’une plus « grande histoire » qui s’observe alors en filigrane. Il apparait pour moi, dans cette façon d’opérer, une forme de métaphore biblique où le projet divin se dessine dans l’expérience individuelle et, souvent, dans le récit de celui qui n’aurait vraisemblablement pas été « casté » pour le rôle mais qui pourtant devient révélateur et lumière. Une « Histoire » ou une « Bonne nouvelle » qui se joue presqu’à l’insu de ses personnages tel un hasard qui s’écrit avec un D comme Dieu.

Bertrand Tavernier laisse son empreinte dans l’histoire du septième art, tel un véritable explorateur des genres mais aussi tel un transmetteur, un témoin amoureux de la pellicule. Il fut d’ailleurs extrêmement investi dans la préservation et la transmission des films, mû à la fois par le souci de défendre un cinéma français indépendant et la passion pour le cinéma américain du XXe siècle.

Ses films ont naturellement été largement récompensés : prix Louis-Delluc en 1973 pour L’Horloger de Saint-Paul, nomination aux Oscars 1983 pour Coup de torchon, prix de la mise en scène à Cannes en 1984 pour Un dimanche à la campagne, BAFTA 1990 du meilleur film étranger pour La Vie et Rien d’autre, Ours d’or 1995 à Berlin pour L’Appât, Lion d’or à Venise pour l’ensemble de sa carrière, cinq César (dont ceux de meilleur réalisateur en 1976 pour Que la fête commence et en 1997 pour Capitaine Conan) sans compter une bonne quinzaine de nominations.

Et pour conclure, ces mots de Tavernier extraits de Ça commence aujourd’hui : Il y a des choses qu’on ne rasera jamais ici ! C’est dans la chair ! ça parle ! C’est dans la terre ! Des tas de petits cailloux mis un par un ! C’est la main de nos parents, leur patience accumulée à résister aux pluies, à l’horizon, en faisant des petits tas devant la nuit pour que la lumière de la lune s’y accroche ! Pour s’inventer des montagnes et jouer à la luge ! Et croire qu’on atteint les étoiles ! On dira à nos enfants que c’était dur, mais qu’ils étaient des seigneurs, nos pères ! Et qu’on a hérité ça d’eux : des tas de cailloux et le courage pour les soulever qui va avec !

Small Axe… tailler là où ça fait mal !

« Si tu es un grand arbre, nous sommes la petite hache »… un proverbe africain popularisé en Jamaïque et aux Antilles par la chanson Small Axe de Bob Marley en 1973. L’idée est que de petites actions soutenues peuvent faire basculer quelque chose de puissant. Le cinéaste oscarisé Steve McQueen (12 Years a Slave, Hunger, Shame, Les Veuves) évoque les différentes facettes de cette pensée au moyen de cinq films et plus de six heures qui retracent trois décennies différentes dans les communautés antillaises de Londres. 

Le refrain de Marley fait écho à un récit biblique dans lequel Jean-Baptiste voit s’approcher les chefs religieux oppresseurs de son époque et les qualifie de « races de vipères » qui refusent de se repentir. « La hache est déjà à la racine des arbres », déclare-t-il, « et tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ». En d’autres termes, si vous avez fait du mal à ceux que vous êtes censés servir et que vous refusez de vous repentir, vos jours sont comptés. Le fait que Steve McQueen se soit inspiré de ce proverbe pour intituler son cycle anthologique en 5 volets, à découvrir enfin depuis peu en France sur Salto, met en évidence les objectifs du réalisateur.

McQueen a commencé à développer son projet il y a plus de dix ans, avant de devenir le premier réalisateur noir d’un film primé aux Oscars avec 12 Years a Slave en 2013. Il voulait explorer la vie de la communauté antillaise de Londres, en tant que britannique d’origine grenadienne et trinidadienne qui voulait « se comprendre, et comprendre d’où il vient », comme il a pu l’exprimer au New York Times. Le projet a naturellement évolué au fil du temps, passant d’une série télévisée à quelque chose qui ressemble davantage à un cycle de longs métrages, chacun d’entre eux étant totalement distinct des autres en termes de casting, d’intrigue, de période et, dans certains cas, de sensibilité visuelle ; ils sont tournés dans différents formats et ont des tonalités différentes. McQueen a travaillé avec deux coscénaristes – Courttia Newland pour deux des épisodes, et Alastair Siddons pour les trois autres – mais il a réalisé les cinq films. Et, au final, chaque film est purement exquis. De durées très variables, chaque item de Small Axe se concentre sur une partie de l’expérience antillaise à Londres. Les films se déroulent tous entre les années 1960 et les années 1980. Certains sont fictifs. D’autres sont basés sur des faits réels. Tous sont brillamment réalisés, avec des performances tout à fait remarquables. Ce qui est le plus étonnant et parfaitement réussi dans Small Axe, c’est que si les histoires ne se chevauchent pas strictement, elles construisent un véritable univers. Les personnages ne se répètent pas ; au lieu de cela, le tissu conjonctif provient des questions qui concernent la communauté antillaise – la brutalité policière, le sentiment anti-Noir, la recherche d’un emploi, le changement de code, l’éducation, l’intégration dans le tissu de la société britannique – et des spécificités d’une culture commune et qui leur apporte de la joie.

Parce qu’il faut le signaler fermement, autant Small Axe est marqué par une certaine obscurité, autant il déborde de joie et d’espoir. Il y a bien évidemment la musique qui donne envie de danser, qui participe ardemment à générer une ambiance ou la douleur irrigue une force vitale qui s’extériorise dans le mouvement des corps et une gaité de l’âme. Les gens jouent à des jeux et plaisantent entre eux en patois. Les femmes dansent et chantent en faisant la cuisine. Les familles se réunissent autour des tables de la salle à manger pendant la journée ; les amis se retrouvent autour des tables de bar le soir. McQueen capture avec maestria la texture de leurs vies autant que n’importe quel point spécifique de l’intrigue tout aussi pertinente aujourd’hui d’ailleurs que dans la période à laquelle elle se déroule – le reflet d’un révolutionnaire tapant du poing dans le capot d’une voiture, un curry de chèvre fumant dans une marmite, une goutte de sueur d’une danseuse coulant lentement sur une peau dorée. Mais le propos de McQueen est extrêmement clair. Small Axe n’est pas un portrait romantique d’une époque révolue, c’est un acte de révolution. Ensemble, ces personnages et leurs histoires – des activistes aux danseurs en passant par les vieillards qui lisent le journal – constituent une petite hache qui ébranle un pays qui n’a pas encore réalisé qu’il avait besoin d’être transformé. Dans le récit de McQueen, les gens repoussent les forces institutionnelles qui voudraient les maintenir dans l’oppression. Et à travers ses yeux, nous voyons la hache faire son travail terriblement nécessaire.

Pour compléter, je vous propose quelques éléments de présentation de chaque film de Small Axe :

Mangrove

À la fin des années 1960, un restaurant du quartier londonien de Notting Hill, le Mangrove, était un lieu de rassemblement important pour les membres de la communauté antillaise – un endroit où l’on mangeait, se rencontrait, parlait et se disputait, riait et dansait, et discutait des problèmes qui les touchaient. Mais il a également été la cible répétée de la police du quartier, qui a souvent fait des descentes, saccagé et arrêté les personnes présentes au Mangrove. En 1970, neuf personnes ont été arrêtées et accusées d’incitation à l’émeute lors d’une manifestation contre les actions de la police locale. Elles furent connues sous le nom des « neuf de Mangrove », et leur procès fut très inhabituel. Mangrove raconte leur histoire, en l’insérant dans la vie de la communauté antillaise de Londres et en montrant l’animosité raciale profondément ancrée contre laquelle ils se sont battus. Le film bénéficie d’une distribution exceptionnelle, avec en tête Letitia Wright (Black Panther), qui incarne Altheia Jones-LeCointe, leader du mouvement britannique des Black Panthers.

Durée : 128 minutes

Lovers Rock

Le film tire son nom d’un style de reggae qui met en avant les voix et les expériences des femmes, et le film fait de même. Se déroulant lors d’une fête dans une maison au début des années 1980, il s’agit moins d’une histoire que d’une ambiance. À l’époque, les boîtes de nuit dominées par les Blancs n’étaient pas accueillantes pour les Noirs, alors les fêtes à domicile offraient une scène alternative où la passion et le défi pouvaient se mêler. Regarder Lovers Rock, c’est comme assister à la fête à laquelle le film se déroule. L’histoire se concentre sur une jeune femme nommée Martha (Amarah-Jae St. Aubyn) qui s’échappe en douce de la maison de ses parents avec son amie Patty (Shaniqua Okwok) pour y participer. Elle y rencontre Franklyn (Micheal Ward). Il y a d’autres personnages et d’autres intrigues, mais Lovers Rock est avant tout une histoire de musique.

Durée : 70 minutes

Red, White and Blue

John Boyega joue le rôle de Leroy Logan, qui, enfant, voit son père harcelé et battu par des policiers blancs. Leroy grandit et suit une formation de chercheur scientifique, mais il reste toujours intéressé par les forces de police, persuadé que le changement pourrait venir de l’intérieur du système. Il décide donc de s’engager dans la police et d’incarner ce changement. Pourtant, ce qu’il rencontre une fois devenu policier, malmène l’idéalisme dont il a fait preuve. Il y a de nombreuses raisons évidentes pour lesquelles Red, White and Blue est d’actualité, mais la plus importante est peut-être qu’il dépeint la dynamique délicate que Leroy rencontre parmi ses supérieurs. Ils l’accueillent comme un Noir symbolique qui pourrait les aider dans leurs efforts de recrutement dans les communautés de couleur, mais lorsqu’il s’agit de changement réel, ils sont beaucoup moins intéressés à en payer le prix.

Durée : 81 minutes

Alex Wheatle

Alex Wheatle (interprété par Asad-Shareef Muhammad comme enfant et Sheyi Cole adulte) a participé aux émeutes de Brixton en 1981, un affrontement tristement célèbre entre la police de Londres et des activistes noirs à la suite d’un incendie tragique. Wheatle est un auteur de fiction connu et acclamé par la critique. Enfant, il a été placé dans une famille d’accueil après avoir été abandonné par sa famille. Il a été élevé dans le système, misérable, avec une mère adoptive cruelle et un quotidien fait d’insultes et de provocations de la part de professeurs et de policiers racistes. À sa majorité, il a emménagé dans un hôtel miteux des services sociaux de Brixton, où il a trouvé une communauté et cherché l’approbation des autres en faisant des courses et en accomplissant des tâches qui n’étaient pas toujours bien vues. Apprenant rapidement ce qu’il devait faire pour survivre, il a fini par rejoindre le soulèvement, a été arrêté avec des centaines d’autres, et s’est retrouvé incarcéré avec un homme qui l’a incité à changer de vie.

Durée : 66 minutes

Education

Kingsley Smith est un jeune garçon brillant de 12 ans qui, comme beaucoup de garçons de son âge, a du mal avec certains aspects de l’école. Ses professeurs ne savent pas quoi faire de lui et le réaffectent dans une école pour élèves considérés par le système comme en difficultés. Là, Kingsley se morfond parmi des professeurs qui n’en ont rien à faire et des élèves qui vont de la perturbation émotionnelle à l’ennui pur et simple. Ses parents insistent pour qu’il y aille quand même. Tout change le jour où un groupe d’Antillaises, soupçonnant que le système éducatif a des préjugés intrinsèques qui poussent leurs enfants vers ces écoles, décide de prendre les choses en main. Education devient le portrait d’une communauté déçue par le pays où elle est arrivée avec enthousiasme – et déterminée à faire quelque chose d’elle-même, et de sa culture, malgré cela.

Durée : 63 minutes



La Mission… guérir ensemble

Paul Greengrass et Tom Hanks réalisent un magnifique western classique d’une grande sensibilité, La Mission (News Of The World), à découvrir actuellement sur Netflix.

Adapté du roman à succès de Paulette Jiles, La Mission se déroule cinq ans après que la guerre civile américaine ait déchiré le pays, alors que les États du Sud sécessionnistes ne digèrent pas encore leur entrée dans l’union, et que le traité de Medecine Lodge Creek maintient une paix très précaire avec les tribus Kiowas. La mission se place dans une période particulièrement troublée de l’histoire d’un pays alors profondément divisé, violent, laissant encore pour compte toute une partie de sa population. Dans ce contexte, le capitaine Jefferson Kyle Kidd (Tom Hanks) voyage de ville en ville en lisant des journaux et en racontant des histoires de présidents, de reines et de catastrophes naturelles pour divertir une population fatiguée par la guerre et avide d’informations et de divertissement. L’écoute ne coûte qu’un cent, mais ce bref répit vaut une fortune. Lors d’un arrêt quelque part au Texas, Kidd croise le chemin d’une fillette de 10 ans abandonnée, appelée Johanna (Helena Zengel) par sa famille biologique, mais rebaptisée plus tard Cicada par la tribu des indiens Kiowa qui l’a enlevée et élevée comme l’une des siennes. Prudente et hostile aux étrangers, Johanna finit par s’adoucir face à Kidd, alors que les deux s’entendent sur un moyen de communication rudimentaire. Réalisant qu’un simple chariot n’est pas l’endroit rêvé pour qu’un enfant grandisse, Kidd estime qu’il n’a pas d’autre choix que de rendre Johanna à ses seuls proches parents vivant près de San Antonio. Au fur et à mesure que le temps s’écoule – pas toujours tranquillement – il est finalement révélé que, malgré leurs différences, les deux ont subi de grandes pertes personnelles. Et leur voyage ensemble est peut-être le chemin qui les mènera à la guérison dont chacun d’eux a besoin.

Le western aurait cent vingt-deux ans. C’est en tout cas l’avis d’un certain nombre d’experts qui placent le court-métrage britannique Kidnapping by Indians comme première œuvre du genre. Plus d’un siècle d’existence donc et cette capacité, malgré tout, de continuer d’être toujours aussi passionnant et, étonnamment, aussi valable qu’au premier jour en termes thématiques et narratifs. Il ne fait pourtant aucun doute que, depuis 1899, les choses ont bien changé et le cinéma communément appelé « western » a évolué progressivement, élargissant ses horizons en dérivant vers des mutations comme le néo-western – Red Hill en 2010 (western australien) est essentiel pour comprendre cette tendance – et des hybridations étonnantes voire déroutantes avec des genres comme l’horreur, la science-fiction ou la comédie. Mais, au milieu de ce raz-de-marée d’expérimentations et d’actualisations, il y a encore de la place pour du pur classicisme en la matière qui nous ramène à l’époque des maîtres du genre : Ford, Mann, Walsh, Leone, Aldrich ou Hathaway. C’est précisément cet esprit qui porte La Mission, la nouvelle collaboration entre Paul Greengrass et Tom Hanks, après Captain Phillips en 2013, une production Universal destinée aux salles mais qui sort finalement sur Netflix, et qui condense dans un magnifique long métrage beauté, sensibilité, de l’action et de bonnes intentions, mais sans nul passéisme. Tout au contraire, La Mission se révèle d’une grande contemporanéité. Une histoire qui se situe dans une nation divisée, minée par des salopards de tous poils et des colporteurs de fake news. Ça vous rappelle des choses ? Mais, rassurez-vous, c’est aussi un scénario dopé à la résilience. Eh bien, savez-vous ? Tout ça fait beaucoup de bien de temps en temps et dans la période actuelle !

Paul Greengrass est l’un des cinéastes les plus politiquement engagés de son époque. Reconnu pour sa capacité à aborder des sujets difficiles tout en réalisant des films tendus et divertissants, il s’est penché sur le terrorisme en Irlande du Nord, la corruption dans l’armée ou le détournement du vol 93 de United lors des attaques terroristes du 11 septembre 2001. C’est aussi lui qui a réalisé deux épisodes intenses de la série des Jason Bourne, prouvant qu’il pouvait également diriger un film de studio à gros budget sans nuire à sa crédibilité ou à sa créativité. Dans tous les cas, ses films sont stimulants et sans compromis, mettant en lumière la condition humaine sous son meilleur – et parfois son pire – faisant sans doute de Greengrass l’un des cinéastes les plus inventifs et les plus convaincants d’Hollywood. À première vue, le trouver derrière La Mission pourrait paraitre surprenant mais c’est au contraire là une autre bien jolie carte qui vient s’ajouter à son jeu. Ici, le réalisateur britannique s’empare de deux immenses classiques, La Prisonnière du désert et True Grit pour les fusionner et les réadapter en quelques sortes, en 118 minutes impeccables dans la forme et le fond, exécutées dans un tempo lent et avec un traitement de l’image qui combine la spectacularité du plan général avec une tonalité ancrée dans l’intimité.

Grâce à la bienveillance unique transmise par le simple regard de Tom Hanks, à la performance époustouflante d’Helena Zengel (jeune comédienne allemande de 12 ans que l’on avait déjà adoré dans Benni) et à la relation tendre entre ses deux personnages, La Mission articule un discours à forte lecture sociale qui projette sur les États-Unis de l’après-guerre de Sécession les maux endémiques actuels tels que le racisme, les tensions, la division politique et la partisanerie des médias. Mais, comme déjà souligné, au cœur de ce sombre scénario, Greengrass et son équipe choisissent de jeter un regard optimiste, matérialisé par l’admirable photographie de Dariusz Wolski et la bande originale émouvante du maître James Newton Howard, le transformant en une ode délicate au pouvoir de la parole et à l’art du conteur décrit comme un créateur d’espoir et en même temps un agitateur de consciences. Il réfléchit ainsi précisément au rôle qu’ont tenu la presse et l’art du storytelling dans la cristallisation du rêve américain. Avec de fines allusions bien placées, le scénario nous invite donc à élargir notre regard, il nous sensibilise au pouvoir de la vérité et au danger des mensonges. Ce road trip est tout bonnement beaucoup plus profond qu’il n’y parait. C’est une histoire d’identité, de foyer, de l’importance de trouver un endroit auquel on appartient. Greengrass et son co-auteur Luke Davies injectent dans nombre de débats actuels des thèmes courageux qui trouveront une résonance toute particulière chez tous ceux qui espèrent guérir personnellement et plus globalement guérir de l’état actuel de notre monde.

La Mission n’est donc pas seulement un grand film, solide, beau et divertissant mais c’est aussi un petit rappel que, peu importe combien notre réalité change et combien elle peut être hostile, ce qui ne changera jamais sera notre volonté de raconter ou d’écouter des histoires. Et, en fin de compte, ces petites histoires – comme, par exemple, celle à laquelle nous avons ici affaire – seront celles qui nous donneront la force de continuer la route… et, très souvent, des outils pour guérir ensemble. Pour la petite histoire, Jésus, lui-même, l’avez bien compris, et ses paraboles continuent à faire tant de bien.

On va donc sans hésiter sur Netflix car La Mission mérite clairement le détour en fonctionnant au plus haut niveau comme la très belle histoire de deux âmes perdues qui se retrouvent, mais aussi plus simplement comme un sacré bon western crépitant et sanguinolent.

 

Malcolm & Marie… tout simplement : merci !

Structuré comme un match de boxe et raconté avec brio, Malcolm & Marie est le nouveau petit bijou du scénariste-réalisateur Sam Levinson. Proposé depuis le 5 février sur Netflix. Un huis clos à la beauté éclatante, construit autour de dialogues pointus et une parfaite alchimie entre Zendaya et John David Washington qui nous emportent délicieusement au cœur du tourbillon de leurs sentiments.

Après la projection en avant-première de son dernier film, un cinéaste rentre chez lui avec sa petite amie. Alors qu’il est certain que son film rencontrera un succès critique et commercial, la soirée prend une tournure inattendue : les deux amoureux doivent affronter certaines vérités sur leur couple qui mettent à l’épreuve la force de leurs sentiments.

C’est le premier long métrage hollywoodien entièrement conçu et réalisé pendant la pandémie de grippe Covid-19. Tourné en 15 jours l’été dernier à Monterey, en Californie avec une équipe réduite au strict minimum, Malcolm & Marie se dévoile sur petit écran en temps réel et nous transforme, à la façon d’une petite souris qui se serait installée dans cette luxueuse villa, en spectateur voyeur. Ce sentiment étrange, dérangeant mais aussi excitant, d’être en train de regarder et d’écouter ce que nous ne devrions pas… témoin d’un moment intime et privé mais duquel on ne détourne pas le regard.

Sam Levinson transforme chaque pièce en une sorte de ring d’un combat narratif haletant et extrêmement sensuel. Chaque round conversationnel est séparé par une fabuleuse bande-son extatique faite en partie de grands classiques de la soul, sous la direction de Jen Malone et soutenue par une partition subtile de Labrinth. Ce qui commence avec « Down & Out in New York City » de James Brown, s’amplifie avec John Coltrane ou « Get Rid of Him » de Dionne Warwick pour se terminer avec « Liberation » d’Outkast. Plus qu’une ambiance musicale, ces intermèdes musicaux ont un rôle clé dans le récit, en rythmant le flux et en offrant des respirations bienvenues entre les rafales verbales. Chaque temps de dialogue propose un gagnant assez clair où le spectateur peut se transformer en juge de boxe qui marque des points en attendant un knockout technique dans ce combat psychologique conjugal.

Esthétiquement, le tournage en noir et blanc sur du papier Kodak Double X 16 mm – connu pour le contraste qu’il offre – donne un film granuleux qui ressemble à une très artistique publicité pour du Chanel No. 5. Avec ce procédé, la caméra épouse les rapports de force et bat la mesure des échanges et Zendaya crève alors évidemment l’écran par sa beauté brute et son regard extrêmement troublant. Mais la beauté est en fait partout. Elle irradie littéralement dans chaque plan, chaque choix d’angle de caméra. Chez Washington aussi, dans l’atmosphère de la villa aux murs de verre, en passant par les paysages époustouflants qui illuminent l’obscurité de la nuit, et enfin même dans un insignifiant bol de Mac N Cheese préparé par Marie qui, grâce au directeur de la photographie Marcell Rév (complice fidèle de Levinson), ressemble à une revisite de l’ex futur gagnant du prochain Top Chef, d’un plat de bistrot pour la carte d’un gastro à la mode. Cette élégance de l’image est sans doute une autre clé du film et nullement un artifice Bobo, car c’est par là notamment l’expression d’un paradoxe redoutable entre le classieux qui entoure le couple et la laideur qui peut, par moment, sortir de leurs bouches.

Alors venons-en forcément maintenant à la teneur de cette joute verbale jubilatoire qui peut être comparée aux scènes de combat de Raging Bull, occupant l’essentiel de ces 106 minutes et qui s’ouvre quasiment avec cette réplique cinglante de Marie à Malcolm : « Rien de productif ne sera dit ce soir ». Elle n’a d’ailleurs peut-être pas tort, soit dit en passant, comme cela pourrait être aussi le constat final d’une majorité de conflits verbeux de n’importe quel couple. Mais ne dévoilons rien qui pourrait atténuer l’intérêt de se jeter à attention perdue dans l’écoute et le regard de Malcolm & Marie. Parce que clairement il en est dit des choses et Levinson le sait et choisi bien les mots et les thématiques. Car derrière les deux protagonistes c’est bien lui qui se tapie dans l’ombre de la tchatche. À bien des égards, Malcolm et Marie sont à voir comme deux facettes de la personnalité du réalisateur : le côté masculin à forte teneur en égo, qui a été salué comme une nouvelle voix audacieuse dans le cinéma américain après la sortie d’Assassination Nation, puis d’Euphoria ; et le côté féminin, celui qu’il aimerait sans doute pouvoir exploiter avec plus de passion, lorsqu’il raconte des histoires de femmes. Pour chaque point que Levinson développe par le biais de ses personnages – sur le cinéma, la vie ou l’amour – il y a l’autre présent comme contrepoint.

Sa plume intransigeante transperce autant le spectateur que les personnages. C’est l’histoire d’un couple qui est en jeu, comme une lecture intrinsèque d’une relation, au gré de multiples questionnements. Mais tout cela devient surtout prétexte pour développer une profonde réflexion sur le cinéma, la création, l’inspiration, la difficulté d’accepter les critiques et les critiques eux-mêmes (qui se prennent au passage de jolies décharges, plutôt bien vues et drôles, en particulier personnifiés dans un troisième personnage de l’histoire « la blanche du LA Times »). Il y a, par exemple, ce dialogue flamboyant qui aborde la manière dont un cinéaste noir est directement mis dans la case « film politique » ou « film sur le racisme ». Ce sont le rôle et les intentions qu’on prête plus particulièrement systématiquement aux artistes noirs qui est plus largement sous-entendu.

Dans les propos sur le sujet, quelques phrases restent en mémoire. « Le cinéma n’a pas besoin de véhiculer un message il a besoin d’avoir un cœur et du jus ! ». Plusieurs minutes aussi sur la question du réalisme dans le cinéma qui se cristallise autour du mot « authenticité » sont bouleversantes (avec une conclusion de cette scène par l’exemple qui pourrait devenir une véritable scène culte) : « Authenticité c’est le mot du jour. Tu sais pourquoi les gens adorent ce mot ? Parce qu’ils ne savent pas pourquoi un film est beau. C’est le seul mot alors pour ceux qui ne connaissent rien au cinéma et qui n’ont que ça à servir. L’important c’est ton interprétation de la réalité… ta perspective. L’émotion que tu transmets. » ou bien encore ce constat : « Il n’y a rien de plus vendeur que l’indignation ».

Vous l’aurez compris, j’ai trouvé Malcolm & Marie sublime de bout en bout. Les mots sont des armes et les prestations de John David Washington et Zendaya sont carrément magistrales alternant entre impétuosité et vulnérabilité. Washington poursuit sa série de grands films comme BlacKkKlansman ou Tenet, tandis que Zendaya livre une performance incroyable, digne d’un Oscar qui placera à jamais l’actrice sous un nouveau jour. Enfin, plus globalement, Levinson sort là un film brillant sur tant d’aspects et c’est l’amour qui en ressort. Je terminerai donc en reprenant le fondement de l’amertume du soir de Marie exprimée en ces mots « Pourquoi tu as oublié de me remercier ce soir ?… Tout ce que je voulais ce soir c’était un merci ». Eh bien moi je le dis ici et maintenant : Messieurs Levinson, Rév, Washington… mesdames Zendaya et Malone… tout simplement… MERCI !

 

Sylvie’s Love… un amour extraordinaire

À la fois classique, brillant et empreint de sensualité, Sylvie’s Love ou Pour l’amour de Sylvie, sur Amazon Prime, du scénariste et réalisateur Eugene Ashe – ancien artiste du label Epic/550 au sein de Sony Music avec son groupe R&B Funky Poets – est une bien agréable proposition pour cette fin d’année ou pour débuter la nouvelle. Au son du jazz traditionnel, cette romance au style vintage, met en vedette Tessa Thompson et Nnamdi Asomugha dans le rôle d’amoureux qui se cherchent et peinent à se trouver, et dont l’aventure s’étend de la fin des années 50 au début des années 60. Une occasion de s’immerger dans l’Amérique noire de cette époque, avec ce genre de film qui vous fait chaud au cœur.

Sylvie’s Love raconte l’histoire de Sylvie Parker et Robert Halloway, à la fin des années 50. La première est issue d’une bonne famille, et travaille en tant que disquaire dans la boutique de son père. Passionnée de télévision, elle rêve en secret de devenir productrice dans ce milieu émergent. C’est à ce moment qu’elle fera la rencontre fortuite de Robert, un élégant saxophoniste débarquant à New York avec son groupe de jazz, dans l’espoir de se faire un nom dans le milieu musical. Après une romance estivale, les deux tourtereaux doivent se quitter. Ils se retrouvent des années plus tard et constatent que les sentiments qu’ils ont l’un pour l’autre n’ont pas changé…

Avouons-le… un peu de romantisme dans ce monde pandémique où la distanciation sociale s’est incrustée et où un simple regard devient parfois inquiétant… eh bien ça ne fait pas de mal et même plus encore ! Surtout s’il est offert avec charme, intelligence et savoir-faire. Car dans Sylvie’s love, chaque élément est digne de pâmoison, de la partition luxuriante de Fabrice Lecomte et des magnifiques costumes de Phoenix Mellow aux performances lumineuses d’Asomugha et de Thompson en passant par l’exquise cinématographie de Declan Quinn qui parvient à reproduire le grain caractéristique des pellicules 16mm d’époque. Sans oublier évidemment le bon goût de Ashe dans l’écriture du scénario et sa façon habile d’aborder cette histoire dans le Harlem du milieu du XXème siècle où les inégalités raciales se confrontent inévitablement, mais en restant focus sur l’histoire de ses deux protagonistes et en suggérant simplement et avec réalisme les conditions qui les entourent.

Il y a de vrais moments délicieux, qui rappellent notamment un bon vieux film avec Hepburn et Tracy. On ne peut pas sous-estimer le fait que les performances de Thompson et d’Asomugha sont sensationnelles, mais c’est vraiment Tessa Thompson (Creed, Thor Ragnarok, Westworld) qui brille tout particulièrement dans son rôle de Sylvie. Il y a quelque chose d’extrêmement juste en elle. Tout lui va bien, de sa garde-robe de l’époque, aux coiffures et aux décors impeccables des studios de télévision. Et son personnage est en plus très intéressant, celui d’une jeune femme qui n’est pas un simple faire-valoir romantique prête à minauder face aux beaux yeux du héros musicien qui s’avère être aussi fragile. Son personnage est au contraire fouillé et d’une réelle épaisseur sociétale. Elle présente un autre genre de figures féminines d’époque habituellement cantonnées à rester au foyer. Et si Sylvie est une amoureuse, elle s’épanouit néanmoins autrement qu’uniquement dans l’amour et le regard qu’on lui porte. C’est l’histoire aussi d’une émancipation professionnelle moderne qui se raconte au fil de l’histoire, sans nulle trahison aucune au contexte du film, devenant par là-même un élément constructif de l’arc narratif, tout autant que sa relation avec Robert Halloway. Car l’alchimie de nos deux héros, ensemble, est brûlante, mais séparément, ils transmettent à la fois le désir de leur amour perdu et le besoin intrinsèque de créer qui nourrit leurs ambitions. C’est ainsi aussi une histoire de passions, celle de l’amour mais aussi de choses ESSENTIELLES à la vie… la musique, la culture. Et cette passion est celle qui transpire des personnages, de leurs choix, de leurs existences, mais tout autant de ce qui les raconte, les révèle à l’image, les accompagne dans le son. Tiens justement, en parlant de son. Pas tout à fait une comédie musicale, Sylvie’s Love est néanmoins imprégnée de musique, de Mingus, Monk à Coltrane, et comme vous pouvez l’imaginer, de la part d’un ancien musicien professionnel comme Ashe, les choix musicaux sont irréprochables. Quel bonheur de réentendre Charlie Parker, Sam Cooke, Sarah Vaughan, Bill Haley and His Comets, Louis Armstrong, Nancy Wilson, The Drifters, Doris Day… ou encore les réadaptations somptueuses de Fabrice Lecomte comme celle, en français peuchère, de B-Loved. Passionnant une fois de plus tout ça.

Vous l’aurez compris, j’ai adoré passer près de deux heures avec ces personnages. Ma seule déception est que je n’ai pas eu l’occasion de voir les couleurs luxuriantes, la belle conception de l’éclairage et la merveilleuse cinématographie sur grand écran, comme certains privilégiés avaient pu lors de la première mondiale au dernier Festival de Sundance où le film avait été projeté le 27 janvier 2020. Quoi qu’il en soit, ce charmant film devrait être sur la liste de tous les spectateurs (qui ont accès à PrimeVideo) en cette période de fêtes, car il nous rappelle la magie du cinéma dans cette période où nous en sommes si tristement privés, et ça, c’est essentiel ou, comme le dit magnifique Sylvie, extraordinaire !

Allez… See you later alligator 😉

 

 

Le blues de Ma Rainey… merci Netflix !

Le cinéma étant en berne dans cette époque où la culture est considérée comme non essentielle, risquant par là-même d’intégrer le catalogue de ce qui est en voie de disparition dans ce XXIème siècle, on se repli devant nos écrans de télévision. Heureusement, parfois… ça en vaut la peine et il y a de quoi alors s’en réjouir et en parler ! Le 18 décembre verra ainsi la mise en ligne sur Netflix, d’un film engagé et incontournable : Le blues de Ma Rainey ou Ma Rainey’s Black Bottom dans sa version originale.

Les tensions s’exacerbent et les esprits s’échauffent au cours d’une séance d’enregistrement, dans le Chicago des années 20, tandis que plusieurs musiciens attendent la légendaire Ma Rainey, artiste avant-gardiste surnommée « la mère du blues« .

Vous vous en souvenez peut-être, le vendredi 28 août dernier, le monde entier apprenait avec tristesse et stupéfaction la disparition de Chadwick Boseman, célèbre acteur américain, interprète notamment de Black Panther, emporté par un cancer du côlon à l’âge de 43 ans. Le blues de Ma Rainey le ressuscite brillament en quelque sorte sur les écrans, puisqu’il s’agit de sa dernière prestation de comédien et de chanteur puisqu’il nous gratifie ici un peu de cet autre talent, lui qui nous avait bluffé en endossant le rôle de James Brown en 2014 dans Get On Up au côté déjà de Viola Davis et avec une réalisation de Tate Taylor.

Adapté de la pièce d’August Wilson, deux fois lauréat du prix Pulitzer, faisant elle-même partie du Pittsburgh Cycle, dix pièces qui abordent les conditions de vie de la communauté afro-américaine tout au long du XXème siècle, Le blues de Ma Rainey est un hommage à la force extraordinaire du blues, ce genre musical dérivé des chants de travail des populations afro-américaines subissant la ségrégation raciale aux États-Unis. Et, par là-même, à ces artistes qui doivent refuser de laisser les préjugés de la société dicter leur valeur. Une vieille histoire qui continue de s’écrire aujourd’hui encore… Mais c’est aussi une réflexion passionnante qui s’élargit sur le pouvoir, la race, le sexe, les ambitions et le commerce dans cette Amérique du début du XXème siècle, traitée avec sensibilité et grâce par George C. Wolfe, porté par un scénario de Ruben Santiago-Hudson et la sublime patte musicale du grand Branford Marsalis.

Le film ressemble à un huis clos puisqu’il se déroule principalement dans deux pièces d’un studio d’enregistrement : la salle de prise et la salle de répétition du groupe. C’est d’ailleurs, on peut le préciser, l’occasion de découvrir les coulisses d’une session d’enregistrement d’un vinyle à cette époque. Nous avons d’abord un aperçu rapide de l’ambiance d’un club dans la sublime scène live d’ouverture qui, soit dit en passant, résume, dans les subtils détails de ce qui s’y passe, quasiment le film en moins de cinq minutes… quelques plans extérieurs ici et là, mais la majorité se concentre ensuite sur ces deux endroits, avec une mise en scène particulièrement théâtralisée qui peut donner le sentiment aux spectateurs de se trouver au milieu d’une pièce récitée où les répliques s’enchaînent à une vitesse fulgurante. Alors que les membres du groupe rient et plaisantent entre eux, nous nous plongeons dans leur passé et dans les difficultés que chacun d’entre eux a connues, une immersion passionnante dans la vie de ces musiciens. Se joue là en fait un peu de la carrière de l’artiste et chanteuse de blues mais surtout l’existence même de l’un de ses musiciens.

Pour interpréter ce personnage féminin à la poigne de fer, la légendaire Gertrude Malissa Nix Pridgett de son vrai nom, alias Ma Rainey, artiste avant-gardiste surnommée « la mère du blues », la remarquable Viola Davis qui apporte une forme d’aisance irrévérencieuse à son personnage haut en couleurs. Il faut savoir que Ma Rainey menait sa carrière tambour battant dans le Chicago des années 20, refusant toute forme d’autorité supérieure, surtout celle de ses producteurs blancs à vrai dire. Une artiste qui a été introduite au Blues Hall of Fame en 1983 et au Rock and Roll Hall of Fame de Cleveland, en 1990, qui pourrait se vanter si elle était toujours là avec nous aujourd’hui d’avoir un timbre de 29 cents à son effigie (édité en 1994 par la Poste américaine) ou bien encore d’être citée par Bob Dylan himself dans sa chanson Tombstone Blues, sur l’album mythique Highway 61 Revisited (1965). Et donc, pour la rendre plus vraie que nature (il faut dire aussi qu’il y a une vraie ressemblance physique naturelle qui accroit l’effet produit), Viola Davis est à son meilleure une fois de plus, livrant une performance assez incroyable et subjugante.

Enfin, face à elle, le regretté Chadwick Boseman dans le rôle de Levee, un trompettiste en quête de reconnaissance, auteur de chansons, charmeur, terriblement naïf mais en même temps si sûr de lui. Face à la diva, son caractère irascible et ses privilèges, Levee est déterminé à se créer une place d’artiste à part entière face aux producteurs blancs. Il a le talent indéniable, de la créativité, sa jeunesse comme atout notoire, du bagou, et une bonne allure… mais son ambition débordante, dont l’insolence n’est que le reflet d’un passé dévastateur, risque de lui jouer des tours dont on ne se remet pas forcément. Le spectateur découvrira également Toledo, un vieil homme feignant la sagesse ; Cutler, un homme de foi particulièrement savoureux dans cette galerie de personnages ; Slow Drag, le plus invisible ; M. Irvin, l’agent de Ma Rainey et un producteur de musique appelé Sturdyvant. Chacun est présent d’une façon quasi symbolique avec une personnalité définie bien visible, définissant une sorte de hiérarchie qui règne entre hommes blancs et hommes noirs dont ils sont clairement esclaves, même si nos deux héros cherchent à s’en défaire sans véritablement y parvenir.

Le blues de Ma Rainey a pourtant aussi l’intelligence de ne pas se focaliser uniquement sur ces injustices, mais il élargit le spectre vers cette fracture interne qui règne entre des personnages appartenant à la même communauté mais n’abordant pas leur douloureuse situation de la même façon. Citoyens de seconde, voire troisième zone de cette société ségrégationniste, les protagonistes principaux se retournent les uns contre les autres sans jamais qu’il ne soit question de s’en prendre au producteur blanc qui s’approprie effrontément la carrière du jeune coq prometteur pour en tirer un maximum de bénéfices.

Le blues de Ma Rainey sur Netflix le 18 décembre, c’est un film coup de poing dont on va entendre beaucoup parler, croyez-moi ! Les deux rôles principaux sont fortement pressentis pour être nommés voire favoris lors de la prochaine cérémonie des Oscars.