The Father… Ô temps, suspends ton vol !

En route vers les Oscars 2021

Après avoir vu sa pièce de théâtre, Le Père, de multiple fois récompensée (dont 3 Molières pour la France en 2014), Florian Zeller fait des débuts plus que prometteurs au cinéma en l’adaptant sur grand écran. The Father est un portrait profondément compatissant et troublant d’un homme souffrant de démence et perdant pied avec la réalité sous l’œil impuissant de sa fille. La machine à empathie du cinéma a rarement été utilisée de manière aussi bouleversante et l’industrie du cinéma ne s’y trompe pas puisque le film se retrouve avec six nominations pour la prochaine cérémonie des Oscars, le 26 avril, à Los Angeles, après avoir raflé deux prix ce dimanche passé lors de la 74e édition des Bafta, les César britanniques : ceux du meilleur scénario adapté et du meilleur acteur pour Anthony Hopkins.

Anthony a bientôt 80 ans. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer… Mais alors, qui est cet étranger sur lequel Anthony tombe dans son salon, et qui prétend être marié avec Anne depuis plus de dix ans ? Et pourquoi affirme-t-il avec conviction qu’ils sont chez eux, et non chez lui ? Anthony est-il en train de perdre la raison ? Pourtant, il reconnaît les lieux : il s’agit bien de son appartement, et la veille encore, Anne lui rappelait qu’elle avait divorcé… Et n’a-t-elle pas justement prévu de partir vivre à Paris ? Alors pourquoi affirme-t-elle maintenant qu’il n’en a jamais été question ? Quelque chose semble se tramer autour de lui, comme si le monde, par instant, avait cessé d’être logique. À moins que sa fille, et son nouveau compagnon, tentent de le faire passer pour un fou ? Ont-ils pour objectif de lui prendre son appartement ? Veulent-ils se débarrasser de lui ? Et où est Lucy, son autre fille ? Égaré dans un labyrinthe de questions sans réponse, Anthony tente désespérément de comprendre ce qui se passe autour de lui.

Les dernières années ont été marquées par des représentations cinématographiques poignantes de maladies liées à la vieillesse – Still Alice, l’Échapée belle, Nebraska, Amour,  sont peut-être les plus mémorables – mais aucune n’a, à mes yeux, atteint la beauté tragique de The Father qui raconte une histoire fascinante et illusoire sur les symptômes désorientants du vieillissement. Car ici, Florian Zeller trouve le moyen de nous immerger dans la perspective unique de cet homme, Anthony, qui perd tous ses repères. Sa confusion et son désespoir deviennent alors les nôtres. L’espace de quelques instants où la ligne temporelle devient elle-même confuse, nous vivons au rythme de sa paranoïa et de ses peurs qui sa confusion qui atteignent des niveaux hitchcockiens. Tout comme il est impossible de revenir en arrière, il est également impossible d’aller de l’avant. Anthony cherche sans cesse sa montre, la perd puis la retrouve, insistant sur son besoin de connaître l’heure. C’est une bizarrerie et un trait de caractère qui souligne notre confusion au fur et à mesure que l’histoire se déroule devant nos yeux, nous montrant Anthony se débattre avec les sables mouvants du temps et des souvenirs.

Le scénariste Christopher Hampton (Les Liaisons dangereuses, Reviens-moi) a été chargé de traduire la pièce de théâtre en un scénario en langue anglaise. Le résultat est un drame de la scène à l’écran qui se refuse à fonctionner selon une chronologie traditionnelle. Florian Zeller n’est pas seulement un superbe directeur de comédiens, mais il fait preuve d’un talent intrinsèque pour savoir comment raconter une histoire visuellement grâce à une utilisation sophistiquée des mouvements de caméra, du montage, du design sonore et de l’éclairage. Zeller est si malin qu’il fait en sorte que l’appartement du protagoniste devienne un personnage en soi, dans la mesure où l’on essaie de comprendre ce qu’il a de différent d’une scène à l’autre. Et, au final, nous sommes face à un chef-d’œuvre de structure, de narration et de performance. Le merveilleux montage – réalisé par Yorgos Lamprinos (Jusqu’à la garde, Un divan à Tunis, Avant que de tout perdre), modifie en un instant les paramètres physiques du monde d’Anthony. La proximité de la caméra et la photographie, signée par Ben Smithard (Downton Abbey, Le Dernier Vice-Roi des Indes, L’homme qui inventa Noël), nous plongent dans la perplexité et la rage du visage de Hopkins avec une incroyable force émotionnelle.

À 83 ans et après une carrière exceptionnelle, sir Anthony Hopkins a reconnu que ce film est « la plus belle aventure professionnelle qui lui soit arrivée ». Il est évidemment incontestable de reconnaitre ses multiples performances on ne peut plus brillantes sur scène, à l’écran et à la télévision, mais il n’est pas excessif de penser qu’il a fourni là peut-être son meilleur travail. Toujours à l’écran, on le voit et l’accompagne dans son effondrement, petit à petit, nuance par nuance, et c’est un exploit que peu d’acteurs pourraient réaliser. Par moments, il entre dans la pièce comme un Roi Lear écumant, et à d’autres instants, il trébuche comme un enfant à la recherche de son doudou. Il y a des moments d’euphorie, des moments de lucidité perspicace, des touches d’humour méchant, des accès de désespoir et des éclairs de colère profonde. Il est utile d’observer que l’acteur est aussi vieux que l’homme qu’il incarne. Dans une scène dans le cabinet d’un médecin, on demande à Anthony de confirmer sa date de naissance. « 31 décembre 1937 », répond-il. C’est la date de naissance réelle de Hopkins. Tous les seconds rôles sont également formidables, avec en particulier la grande Olivia Colman qui fait preuve d’une chaleur attachante.

Piégé dans un labyrinthe de miroirs déformants, The Father raconte le déclin d’un homme et en fait, par là-même, la définition d’une véritable descente aux enfers. À la fois mystère psychologique, drame déchirant et voyage émotionnel éprouvant, c’est une formidable étude de caractère, une dissertation émouvante sur le vieillissement et, à sa manière, un thriller parfaitement ficelé. Rendez-vous donc ce 26 avril pour la remise des statuettes mais surtout dans les salles au plus vite pour le voir ou le revoir à nouveau.

 

Nomadland… sur la route !

En route vers les Oscars 2021… Avec ce regard sur Nomadland, je vous propose une suite d’articles sur plusieurs films en lice pour les Oscars 2021. La 93ème cérémonie se déroulera le 25 avril, exceptionnellement pour cause de Pandémie à l’Union Station de Los Angeles et en duplex de Paris, deux sites avec liaisons satellitaires pour permettre aux nommés de recevoir leurs prix. Mais déjà s’est déroulée la cérémonie des Bafta, la cérémonie des récompenses britanniques du cinéma, ce dimanche 11 avril, depuis le Royal Albert Hall, à Londres. À deux semaines des Oscars, Nomadland de Chloé Zhao y a triomphé en récoltant quatre prix : meilleur réalisateur (Chloé Zhao), meilleur film, meilleure actrice (l’Américaine Frances McDormand) et meilleure photographie.

Avec 6 nominations, et après avoir déjà engrangé pas mal de récompenses dont le Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, deux prestigieux Golden Globes (meilleure réalisatrice et meilleur film) et ces 4 Baftas dimanche dernier, Nomadland est inévotablement l’un des grands favoris des Oscars 2021. Réalisé avec goût et tout le talent que l’on connait déjà à Chloé Zhao, et avec une Frances McDormand véritablement merveilleuse, ce film est passionnant et prend la forme d’un véritable témoignage obsédant sur la vie de ceux que la société a laissés derrière elle.

Après avoir tout perdu durant la crise économique mondiale de 2008, Fern, une sexagénaire, se lance dans un voyage à travers l’Ouest américain, vivant en tant que nomade des temps modernes dans une camionnette.

Nomadland est un film tout simplement beau et touchant : un film dépouillé, hybride magnifique entre le documentaire et la fiction, avec un profond puits de compassion en son cœur. En partie inspiré par le livre publié en 2017 par Jessica Bruder, « Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century », racontant ce nouveau phénomène, né du krach financier de 2008 : une génération de sexagénaires et de septuagénaires dont les pensions et les économies ont été anéanties, désormais incapables de s’offrir une retraite ou de garder une maison, sont poussés à vivre sur la route, à la recherche d’un travail saisonnier dans toute l’Amérique moyenne. Le film met ainsi en scène de nombreux nomades de la vie réelle, qui sont les compagnons et parfois les mentors de Fern au cours de son voyage. Le tableau de cette communauté qui cherche la grâce après avoir été ravagée par le capitalisme américain, et l’une des plus grandes réussites de Zhao dans ce long métrage.

C’est une œuvre étonnante, dans sa simplicité et sa profondeur. Elle s’inscrit comme héritier de l’esprit qui caractérise le néoréalisme italien. Cet impératif esthétique et moral, qui met l’accent sur l’ordinaire et le quotidien. En 1953, le critique et scénariste Cesare Zavattini écrivait à ce propos : « le désir impérieux du cinéma de voir, d’analyser, sa soif de réalité, est un acte d’hommage concret envers les autres, envers ce qui se passe et existe dans le monde. » Mais, comme il l’a également noté, un film devient « spectaculaire non pas par ses qualités exceptionnelles, mais par ses qualités normales ; il nous étonnera en montrant tant de choses qui se passent tous les jours sous nos yeux, des choses que nous n’avons jamais remarquées auparavant. » Et c’est précisément ce que fait le film de Zhao – il nous montre un monde qui existe en ce moment même et dont la plupart d’entre nous sont probablement totalement inconscients. Ou, si nous en sommes conscients, cette conscience est distante et académique ; c’est-à-dire que nous en avons connaissance, mais nous ne le connaissons pas véritablement. Le monde de Nomadland, comme le suggère le titre, est celui des Américains itinérants – des hommes et des femmes qui travaillent, vivent et fournissent une main-d’œuvre précieuse, mais qui restent délibérément sans attaches ni liens avec un foyer permanent. Ils se déplacent à travers le pays dans des camions, des fourgonnettes et des camping-cars, acceptant des emplois saisonniers là où ils se trouvent, puis déménagent lorsque les emplois se tarissent ou que l’envie de bouger leur prend. Ils ne sont pas des « sans-abri » à proprement parler, mais vivent plutôt dans leur véhicule, avec tous leurs biens à l’intérieur, voyageant d’un endroit à l’autre, un mode de vie qui remonte à des milliers d’années, mais qui, dans la culture et l’économie actuelles, est hélas devenu la manifestation d’un échec, de dislocation et de déconnexion. Le film de Zhao remet puissamment en question ces idées préconçues, en montrant que ce mode de vie, s’il n’est pas habituel selon les normes américaines typiques, a néanmoins sa propre culture, ses propres plaisirs, sa propre dignité.

Il n’y a pas de véritable globale dans Nomadland, mais plutôt une série de vignettes dans lesquelles Fern interagit avec divers personnages nomades, chacun d’entre eux apportant un éclairage et une réflexion sur cette vie choisie. Ses interactions les plus fréquentes sont avec un homme appelé Dave (David Strathairn, le seul autre acteur professionnel du film), un veuf qu’elle a rencontré et avec lequel elle développe un lien ténu. Un film plus conventionnel les conduirait inévitablement à se lancer dans une histoire d’amour sans lendemain, mais Nomadland n’est pas un film conventionnel et Zhao, suivant encore la tradition néoréaliste, n’est pas intéressé par les réponses faciles ou doucereusement rassurantes

Travaillant à nouveau avec le directeur de la photographie Joshua James Richards, qui a tourné ses deux précédents films, Zhao donne à Nomadland un aspect paradoxal, à la fois brut et parfois éthéré. Sa caméra filme des images d’une beauté saisissante. Mais, plutôt que de s’attarder sur sa seule valeur esthétique, Zhao utilise les grands espaces pour enrichir sa narration. Un choix visuel récurrent consiste, par exemple, à cadrer Fern en plans longs, afin qu’elle soit progressivement éclipsée par la profondeur du paysage et des structures spécifiques. Comme ce le moment où sa petite silhouette est confrontée à l’énormité d’une statue de dinosaure. Ce moment est caractéristique du motif visuel perpétuel qui évoque l’isolement de Fern dans le monde. Et puis il y a la camionnette… tout au long de son voyage, le van de Fern est un espace réconfortant qui atténue son isolement. Une personne qu’elle rencontre a d’ailleurs un tatouage sur le bras qui dit : « La maison, est-ce juste un mot ? Ou est-ce quelque chose que l’on porte en soi ? » Cette phrase laisse entendre que son véhicule est un motif visuel récurrent qui reflète la façon dont Fern transporte avec elle les souvenirs de son mari et prolonge sa loyauté indéfectible envers lui. Souvent, également, les paysages deviennent sombres, en particulier la ville abandonnée d’Empire dans la grisaille de l’hiver, mais les personnes qui les peuplent sont si intrigantes et attachantes et ont un tel sens de la réalité que le film conserve un sentiment de vie même lorsque tout semble désespérées.

Frances McDormand avait acheté les droits du roman et a approché Zhao pour réaliser le film après avoir vu son deuxième long métrage, The Rider (2017). Mariée au réalisateur Joel Coen, l’actrice est connue pour avoir incarné des personnages à la fois puissants et excentriques dans des films tels que Fargo (1996), Three Billboards – Les Panneaux de la vengeance (2017) ou This Must Be The Place (2011)… Mais cette fois-ci, MacDormand interprète son rôle totalement dépourvue de toute excentricité. Au lieu de cela, son jeu réservé et subtil exhale doucement l’angoisse tranquille qui se cache derrière un sourire courageux. Elle offre tout simplement une performance magnifique et nuancée dans le rôle de cette femme à la croisée des chemins, à la fin de sa vie. La plupart du temps, nous nous contentons de la regarder vaquer à ses diverses occupations, qu’il s’agisse des difficultés de vivre dans une petite camionnette, de travailler dans un centre de traitement des commandes d’Amazon ou de gérer une aire de camping-car. D’une justesse parfaite et sans ego, elle donne à son personnage les riches contours de quelqu’un que nous connaissons, mais qui reste à distance ; nous sommes amenés à découvrir certains des aspects les plus personnels de sa vie, et pourtant il y a quelque chose d’un peu impénétrable en elle parce qu’elle est précisément en train de devenir quelqu’un d’autre. Nous n’imaginons pas forcément que la vie puisse changer de façon aussi spectaculaire si tard dans la vie, mais la performance de McDormand nous montre comment cela, comme le film lui-même, peut être à la fois troublant et immensément beau.

Alors, bien sûr, un regard « croyant » sur ce film peut nous conduire à faire précisément un pas de plus et réfléchir à grand nombre de choses fondamentales de la foi. Ce qui nous fait être humain et ce qui nous relie à Dieu… ce sont les liens qui demeurent avec ceux que nous aimons, au-delà même du temps présent, et puis tous ceux qui se tissent avec les autres que nous croisons… sur la route de la Vie. Car, le texte biblique est bien clair sur le sujet et il est important de se rappeler que nous ne sommes que des pèlerins sur la terre, des nomades, nous aussi, en quelques sortes. En marche… Une marche qui peut ouvrir tellement le cœur, déployer tellement l’être intérieur de l’humain que je suis. La tradition chrétienne s’inscrit, en effet, dans une ancienne tradition israélite du pèlerinage, qui est de partir à la recherche de Dieu en désirant sa rencontre, en désirant écouter sa parole. Ce que Jésus appliquera dans sa vie et avec ceux qu’il entrainera à sa suite. Et nous pouvons en être nous aussi, aujourd’hui encore, comme Fern et tant d’autres… Je pense là aussi à ces deux disciples nomades sur le chemin d’Emmaüs. Ils croyaient peut-être avoir tout vu, tout compris, et s’en retournaient pourtant tout dépités… La route était lourde et brûlante, harassante et poussiéreuse… et puis il y avait le souvenir pénible des trois jours écoulés qui avaient vu mourir dans l’ignominie leur ami et maître. Ils ne savaient pas que ce routard, cet inconnu devenu compagnon allait leur révéler une autre route : celle de la Parole de Dieu.

Nomadland, un très grand film tout simplement, à voir pour nous laisser voir.

Des vies froissées… en quête d’une mère

Netflix continue de travailler la diversité culturelle de son offre. L’un des films qui cartonne ces jours-ci sur la plateforme vient ainsi de Turquie. Un cinéma encore assez méconnu, qui se concentre souvent sur des histoires de type « tranche de vie », et qui ne cesse de gagner les cœurs du monde entier. Des vies froissées y participera, sans nul doute, en nous plongeant au cœur de l’existence et des luttes des pauvres à Istanbul.

Dans les rues d’Istanbul, nous suivons l’histoire de Mehmet (Çagatay Ulusoy), un propriétaire d’une forme de déchetterie. Avec son ami Gonzales (Ersin Arici), affectueusement appelé Gonzo, qui est pratiquement un frère pour lui, il aide à employer des dizaines d’adolescents et d’enfants de la rue qui collectent des objets comme le papier, le verre et le plastique dans les poubelles de toute la ville. Après avoir frôlé la mort à la suite d’une insuffisance rénale, Gonzo et Mehmet prévoient d’utiliser l’argent qu’ils ont collecté au fil des ans pour réaliser les objectifs de Gonzo. Mais ce soir-là, Mehmet découvre un jeune garçon nommé Ali (Emir Ali Dogrul), dans l’un des conteneurs à déchets. Mehmet prend Ali sous son aile. Il devient pour Ali la figure paternelle qu’il n’a jamais eue et, ce faisant, il doit affronter sa propre enfance traumatisante.

Au travers d’une histoire poignante, Des vies froissées est l’occasion d’aborder de nombreux sujets de société tels que la maltraitance des enfants, les traumatismes, la maladie, les figure du père et de la mère et bien sûr la pauvreté. Certes, des thématiques qui pèsent… mais qui, ici, sont très bien traités car empreintes d’une forte intensité et ancrées dans la réalité culturelle d’une ville.

Le jeu des acteurs est l’élément qui a le plus retenu mon attention. Le duo formé par Çagatay Ulusoy et Emir Ali Dogrul fonctionne merveilleusement bien. Il y a clairement une alchimie immédiate à l’écran. Lorsque leurs personnages se rencontrent pour la première fois, il se produit un « déclic » presque instantané qui renforce brillamment la relation entre les personnages avant même que quoi que ce soit ne soit établi à dessein. Ulusoy déverse également toute son émotion dans son personnage et parvient ainsi à nous accrocher de bout en bout. Il interprète parfaitement son rôle, cet homme profondément gentil, attentif et généreux, bien qu’il ait été un « enfant des rues » pendant la majeure partie de sa vie. Il veille sur sa famille de substitution et partage avec elle tout ce qu’il peut. Mais son enfance tumultueuse et les années qui ont suivi dans les rues d’Istanbul l’ont aussi profondément traumatisé. Ulusoy capte tous les états émotionnels variés de Mehmet, sa volatilité, sa joie extatique, sa douceur, son impuissance, sa rage, sans aucun faux-semblant. Quant à Dogrul, il est tout à fait à la hauteur. Il possède de réelles compétences et aptitudes à son jeune âge qu’il est capable de dominer des scènes où il joue aux côtés d’acteurs adultes beaucoup plus expérimentés. Il m’a rappelé fortement le jeune Zain al-Rafeea, découvert dans Capharnaüm, et que l’on aura d’ailleurs le plaisir de revoir très prochainement dans le nouveau Marvel, Eternals, réalisé par Chloé Zhao où il se retrouvera aux côtés de Richard Madden, Salma Hayek ou Angelina Jolie, à l’âge de 16 ans aujourd’hui. Ersin Arici, enfin, joue Gonzo, l’ami le plus proche de Mehmet. Ensemble, ils se débrouillent seuls depuis de nombeuses années. Gonzo est responsable mais il aime s’amuser. Il ne se vexe pas non plus, même quand il le pourrait. Il tient beaucoup à Mehmet. Arici est un excellent contrepoids au Mehmet d’Ulusoy. Ils forment aussi un second duo dans l’histoire qui participe à témoigner de la force d’un amour fraternel qui fait chaud au cœur.

Quelques mots aussi pour évoquer la cinématographie excellente du réalisateur Can Ulkay. Il utilise de longues prises de vue, souvent aussi caméra à la main, et complète son travail d’une parfaite utilisation des gros plans aux bons moments, rendant les émotions encore plus fortes. La photo est aussi de la partie… et les couleurs et l’éclairage des scènes, notamment celles de nuit, sont magnifiques. Il faut dire que l’ambiance de Des vies froissées est volontairement sombre bien que, même les bidonvilles, avec les squatters et les enfants qui snifent de la colle, soient lumineux et colorés pendant la journée, baignés par la douce lumière méditerranéenne. La ville d’Istanbul devient ainsi un personnage supplémentaire, une étude de contrastes – bordée par le clapotis des vagues, reliée par des ponts modernes, parsemée de cafés aux allures parisiennes, et avec ses appels à la prière dans les haut-parleurs. C’est un endroit où, dans ce récit, les hommes s’appellent affectueusement « frère », mais où une multitude de garçons vivent apparemment dans la rue, abandonnés, fuyant parfois la violence et soumis à la drogue. Un thème récurrent est le besoin qu’éprouvent ces garçons et ces hommes d’une figure maternelle aimante et protectrice. Une musique traditionnelle atmosphérique crée également l’ambiance dans plusieurs scènes, notamment une séquence mélancolique où l’on s’éloigne des urgences en voiture tandis qu’une voix à la radio chante : « Je m’oppose à mon cruel destin… à cette agonie sans fin ». Le musicien traduit ici exactement les sentiments de Mehmet.

Et puis il y a, bien évidemment, la fin… qui rend l’histoire encore plus intéressante. Une issue magnifique qui met en lumière tous les ajouts subtilement obscurs dans la réalisation, le jeu des acteurs et l’écriture que les spectateurs auraient pu brièvement remettre en question au fur et à mesure que les événements se déroulaient plus tôt dans le film. Mais vous n’aurez qu’à regarder pour découvrir les détails de tout cela car, sur ce point… je me dois de faire silence et vous laisser simplement cheminer dans cette belle histoire et vous laisser peut-être surprendre et, sans nul doute, toucher.

 

 

Bertrand Tavernier… explorateur et témoin

Le cinéaste, scénariste, dialoguiste, producteur et écrivain français Bertrand Tavernier est mort à l’âge de 79 ans ce jeudi 25 mars 2021 dans le Var. L’annonce a été faite officiellement par l’Institut Lumière à Lyon qu’il présidait et le cinéma est en deuil.

C’est une immense figure du cinéma français qui s’en va, mais aussi un artiste engagé à la filmographie très diverse avec, cependant, une prédilection prononcée pour les sujets sociétaux. C’est ainsi qu’on lui doit des films policiers, politiques, historiques, des films d’aventure ou de guerre… Une œuvre parsemée de gravité et d’émotions où ressortent une profonde aversion contre les injustices, le racisme, la drogue ou le chômage en donnant la part belle à la narration et à des personnages souvent atypiques et au caractère bien trempé. Ce n’est pas pour rien que le titre du livre de Jean-Luc Douin pour évoquer sa vie est Bertrand Tavernier, cinéaste insurgé. Son programme revendiquait l’héritage d’Hugo le lyrique et de Zola l’indigné : fuir la sobriété, tordre les préjugés, cultiver l’irrespect. Douin voyait dans son travail une générosité lui permettant de traquer les malaises de ses concitoyens. « Je me sens complice de cette touque joyeuse qui le fait casser des vitres, foncer dans la dénonciation des hypocrisies, et nous invite à partager sa colère. Je suis touché par son obstination à distiller l’émotion. » écrivait-il à son propos. Des films qui en sommes étaient tout simplement traversés par la vie, l’amour, la joie en laissant paraitre et interroger nos parts d’ombre. Nous sommes là sans doute au plus près d’une des raisons d’être fondamentale du cinéma.

Tavernier s’attachait à construire ses récits à partir d’événements qui le bousculait, qu’ils soient inscrits dans le passé ou bien actuels. Mais lorsqu’il traite ainsi des épisodes de l’histoire, il privilégie le prisme d’anonymes ou, du moins, de figures méconnues. En procédant de la sorte, il laisse sa mise en scène rencontrer le chemin particulier de ses personnages au cœur d’une plus « grande histoire » qui s’observe alors en filigrane. Il apparait pour moi, dans cette façon d’opérer, une forme de métaphore biblique où le projet divin se dessine dans l’expérience individuelle et, souvent, dans le récit de celui qui n’aurait vraisemblablement pas été « casté » pour le rôle mais qui pourtant devient révélateur et lumière. Une « Histoire » ou une « Bonne nouvelle » qui se joue presqu’à l’insu de ses personnages tel un hasard qui s’écrit avec un D comme Dieu.

Bertrand Tavernier laisse son empreinte dans l’histoire du septième art, tel un véritable explorateur des genres mais aussi tel un transmetteur, un témoin amoureux de la pellicule. Il fut d’ailleurs extrêmement investi dans la préservation et la transmission des films, mû à la fois par le souci de défendre un cinéma français indépendant et la passion pour le cinéma américain du XXe siècle.

Ses films ont naturellement été largement récompensés : prix Louis-Delluc en 1973 pour L’Horloger de Saint-Paul, nomination aux Oscars 1983 pour Coup de torchon, prix de la mise en scène à Cannes en 1984 pour Un dimanche à la campagne, BAFTA 1990 du meilleur film étranger pour La Vie et Rien d’autre, Ours d’or 1995 à Berlin pour L’Appât, Lion d’or à Venise pour l’ensemble de sa carrière, cinq César (dont ceux de meilleur réalisateur en 1976 pour Que la fête commence et en 1997 pour Capitaine Conan) sans compter une bonne quinzaine de nominations.

Et pour conclure, ces mots de Tavernier extraits de Ça commence aujourd’hui : Il y a des choses qu’on ne rasera jamais ici ! C’est dans la chair ! ça parle ! C’est dans la terre ! Des tas de petits cailloux mis un par un ! C’est la main de nos parents, leur patience accumulée à résister aux pluies, à l’horizon, en faisant des petits tas devant la nuit pour que la lumière de la lune s’y accroche ! Pour s’inventer des montagnes et jouer à la luge ! Et croire qu’on atteint les étoiles ! On dira à nos enfants que c’était dur, mais qu’ils étaient des seigneurs, nos pères ! Et qu’on a hérité ça d’eux : des tas de cailloux et le courage pour les soulever qui va avec !

Small Axe… tailler là où ça fait mal !

« Si tu es un grand arbre, nous sommes la petite hache »… un proverbe africain popularisé en Jamaïque et aux Antilles par la chanson Small Axe de Bob Marley en 1973. L’idée est que de petites actions soutenues peuvent faire basculer quelque chose de puissant. Le cinéaste oscarisé Steve McQueen (12 Years a Slave, Hunger, Shame, Les Veuves) évoque les différentes facettes de cette pensée au moyen de cinq films et plus de six heures qui retracent trois décennies différentes dans les communautés antillaises de Londres. 

Le refrain de Marley fait écho à un récit biblique dans lequel Jean-Baptiste voit s’approcher les chefs religieux oppresseurs de son époque et les qualifie de « races de vipères » qui refusent de se repentir. « La hache est déjà à la racine des arbres », déclare-t-il, « et tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ». En d’autres termes, si vous avez fait du mal à ceux que vous êtes censés servir et que vous refusez de vous repentir, vos jours sont comptés. Le fait que Steve McQueen se soit inspiré de ce proverbe pour intituler son cycle anthologique en 5 volets, à découvrir enfin depuis peu en France sur Salto, met en évidence les objectifs du réalisateur.

McQueen a commencé à développer son projet il y a plus de dix ans, avant de devenir le premier réalisateur noir d’un film primé aux Oscars avec 12 Years a Slave en 2013. Il voulait explorer la vie de la communauté antillaise de Londres, en tant que britannique d’origine grenadienne et trinidadienne qui voulait « se comprendre, et comprendre d’où il vient », comme il a pu l’exprimer au New York Times. Le projet a naturellement évolué au fil du temps, passant d’une série télévisée à quelque chose qui ressemble davantage à un cycle de longs métrages, chacun d’entre eux étant totalement distinct des autres en termes de casting, d’intrigue, de période et, dans certains cas, de sensibilité visuelle ; ils sont tournés dans différents formats et ont des tonalités différentes. McQueen a travaillé avec deux coscénaristes – Courttia Newland pour deux des épisodes, et Alastair Siddons pour les trois autres – mais il a réalisé les cinq films. Et, au final, chaque film est purement exquis. De durées très variables, chaque item de Small Axe se concentre sur une partie de l’expérience antillaise à Londres. Les films se déroulent tous entre les années 1960 et les années 1980. Certains sont fictifs. D’autres sont basés sur des faits réels. Tous sont brillamment réalisés, avec des performances tout à fait remarquables. Ce qui est le plus étonnant et parfaitement réussi dans Small Axe, c’est que si les histoires ne se chevauchent pas strictement, elles construisent un véritable univers. Les personnages ne se répètent pas ; au lieu de cela, le tissu conjonctif provient des questions qui concernent la communauté antillaise – la brutalité policière, le sentiment anti-Noir, la recherche d’un emploi, le changement de code, l’éducation, l’intégration dans le tissu de la société britannique – et des spécificités d’une culture commune et qui leur apporte de la joie.

Parce qu’il faut le signaler fermement, autant Small Axe est marqué par une certaine obscurité, autant il déborde de joie et d’espoir. Il y a bien évidemment la musique qui donne envie de danser, qui participe ardemment à générer une ambiance ou la douleur irrigue une force vitale qui s’extériorise dans le mouvement des corps et une gaité de l’âme. Les gens jouent à des jeux et plaisantent entre eux en patois. Les femmes dansent et chantent en faisant la cuisine. Les familles se réunissent autour des tables de la salle à manger pendant la journée ; les amis se retrouvent autour des tables de bar le soir. McQueen capture avec maestria la texture de leurs vies autant que n’importe quel point spécifique de l’intrigue tout aussi pertinente aujourd’hui d’ailleurs que dans la période à laquelle elle se déroule – le reflet d’un révolutionnaire tapant du poing dans le capot d’une voiture, un curry de chèvre fumant dans une marmite, une goutte de sueur d’une danseuse coulant lentement sur une peau dorée. Mais le propos de McQueen est extrêmement clair. Small Axe n’est pas un portrait romantique d’une époque révolue, c’est un acte de révolution. Ensemble, ces personnages et leurs histoires – des activistes aux danseurs en passant par les vieillards qui lisent le journal – constituent une petite hache qui ébranle un pays qui n’a pas encore réalisé qu’il avait besoin d’être transformé. Dans le récit de McQueen, les gens repoussent les forces institutionnelles qui voudraient les maintenir dans l’oppression. Et à travers ses yeux, nous voyons la hache faire son travail terriblement nécessaire.

Pour compléter, je vous propose quelques éléments de présentation de chaque film de Small Axe :

Mangrove

À la fin des années 1960, un restaurant du quartier londonien de Notting Hill, le Mangrove, était un lieu de rassemblement important pour les membres de la communauté antillaise – un endroit où l’on mangeait, se rencontrait, parlait et se disputait, riait et dansait, et discutait des problèmes qui les touchaient. Mais il a également été la cible répétée de la police du quartier, qui a souvent fait des descentes, saccagé et arrêté les personnes présentes au Mangrove. En 1970, neuf personnes ont été arrêtées et accusées d’incitation à l’émeute lors d’une manifestation contre les actions de la police locale. Elles furent connues sous le nom des « neuf de Mangrove », et leur procès fut très inhabituel. Mangrove raconte leur histoire, en l’insérant dans la vie de la communauté antillaise de Londres et en montrant l’animosité raciale profondément ancrée contre laquelle ils se sont battus. Le film bénéficie d’une distribution exceptionnelle, avec en tête Letitia Wright (Black Panther), qui incarne Altheia Jones-LeCointe, leader du mouvement britannique des Black Panthers.

Durée : 128 minutes

Lovers Rock

Le film tire son nom d’un style de reggae qui met en avant les voix et les expériences des femmes, et le film fait de même. Se déroulant lors d’une fête dans une maison au début des années 1980, il s’agit moins d’une histoire que d’une ambiance. À l’époque, les boîtes de nuit dominées par les Blancs n’étaient pas accueillantes pour les Noirs, alors les fêtes à domicile offraient une scène alternative où la passion et le défi pouvaient se mêler. Regarder Lovers Rock, c’est comme assister à la fête à laquelle le film se déroule. L’histoire se concentre sur une jeune femme nommée Martha (Amarah-Jae St. Aubyn) qui s’échappe en douce de la maison de ses parents avec son amie Patty (Shaniqua Okwok) pour y participer. Elle y rencontre Franklyn (Micheal Ward). Il y a d’autres personnages et d’autres intrigues, mais Lovers Rock est avant tout une histoire de musique.

Durée : 70 minutes

Red, White and Blue

John Boyega joue le rôle de Leroy Logan, qui, enfant, voit son père harcelé et battu par des policiers blancs. Leroy grandit et suit une formation de chercheur scientifique, mais il reste toujours intéressé par les forces de police, persuadé que le changement pourrait venir de l’intérieur du système. Il décide donc de s’engager dans la police et d’incarner ce changement. Pourtant, ce qu’il rencontre une fois devenu policier, malmène l’idéalisme dont il a fait preuve. Il y a de nombreuses raisons évidentes pour lesquelles Red, White and Blue est d’actualité, mais la plus importante est peut-être qu’il dépeint la dynamique délicate que Leroy rencontre parmi ses supérieurs. Ils l’accueillent comme un Noir symbolique qui pourrait les aider dans leurs efforts de recrutement dans les communautés de couleur, mais lorsqu’il s’agit de changement réel, ils sont beaucoup moins intéressés à en payer le prix.

Durée : 81 minutes

Alex Wheatle

Alex Wheatle (interprété par Asad-Shareef Muhammad comme enfant et Sheyi Cole adulte) a participé aux émeutes de Brixton en 1981, un affrontement tristement célèbre entre la police de Londres et des activistes noirs à la suite d’un incendie tragique. Wheatle est un auteur de fiction connu et acclamé par la critique. Enfant, il a été placé dans une famille d’accueil après avoir été abandonné par sa famille. Il a été élevé dans le système, misérable, avec une mère adoptive cruelle et un quotidien fait d’insultes et de provocations de la part de professeurs et de policiers racistes. À sa majorité, il a emménagé dans un hôtel miteux des services sociaux de Brixton, où il a trouvé une communauté et cherché l’approbation des autres en faisant des courses et en accomplissant des tâches qui n’étaient pas toujours bien vues. Apprenant rapidement ce qu’il devait faire pour survivre, il a fini par rejoindre le soulèvement, a été arrêté avec des centaines d’autres, et s’est retrouvé incarcéré avec un homme qui l’a incité à changer de vie.

Durée : 66 minutes

Education

Kingsley Smith est un jeune garçon brillant de 12 ans qui, comme beaucoup de garçons de son âge, a du mal avec certains aspects de l’école. Ses professeurs ne savent pas quoi faire de lui et le réaffectent dans une école pour élèves considérés par le système comme en difficultés. Là, Kingsley se morfond parmi des professeurs qui n’en ont rien à faire et des élèves qui vont de la perturbation émotionnelle à l’ennui pur et simple. Ses parents insistent pour qu’il y aille quand même. Tout change le jour où un groupe d’Antillaises, soupçonnant que le système éducatif a des préjugés intrinsèques qui poussent leurs enfants vers ces écoles, décide de prendre les choses en main. Education devient le portrait d’une communauté déçue par le pays où elle est arrivée avec enthousiasme – et déterminée à faire quelque chose d’elle-même, et de sa culture, malgré cela.

Durée : 63 minutes



La Mission… guérir ensemble

Paul Greengrass et Tom Hanks réalisent un magnifique western classique d’une grande sensibilité, La Mission (News Of The World), à découvrir actuellement sur Netflix.

Adapté du roman à succès de Paulette Jiles, La Mission se déroule cinq ans après que la guerre civile américaine ait déchiré le pays, alors que les États du Sud sécessionnistes ne digèrent pas encore leur entrée dans l’union, et que le traité de Medecine Lodge Creek maintient une paix très précaire avec les tribus Kiowas. La mission se place dans une période particulièrement troublée de l’histoire d’un pays alors profondément divisé, violent, laissant encore pour compte toute une partie de sa population. Dans ce contexte, le capitaine Jefferson Kyle Kidd (Tom Hanks) voyage de ville en ville en lisant des journaux et en racontant des histoires de présidents, de reines et de catastrophes naturelles pour divertir une population fatiguée par la guerre et avide d’informations et de divertissement. L’écoute ne coûte qu’un cent, mais ce bref répit vaut une fortune. Lors d’un arrêt quelque part au Texas, Kidd croise le chemin d’une fillette de 10 ans abandonnée, appelée Johanna (Helena Zengel) par sa famille biologique, mais rebaptisée plus tard Cicada par la tribu des indiens Kiowa qui l’a enlevée et élevée comme l’une des siennes. Prudente et hostile aux étrangers, Johanna finit par s’adoucir face à Kidd, alors que les deux s’entendent sur un moyen de communication rudimentaire. Réalisant qu’un simple chariot n’est pas l’endroit rêvé pour qu’un enfant grandisse, Kidd estime qu’il n’a pas d’autre choix que de rendre Johanna à ses seuls proches parents vivant près de San Antonio. Au fur et à mesure que le temps s’écoule – pas toujours tranquillement – il est finalement révélé que, malgré leurs différences, les deux ont subi de grandes pertes personnelles. Et leur voyage ensemble est peut-être le chemin qui les mènera à la guérison dont chacun d’eux a besoin.

Le western aurait cent vingt-deux ans. C’est en tout cas l’avis d’un certain nombre d’experts qui placent le court-métrage britannique Kidnapping by Indians comme première œuvre du genre. Plus d’un siècle d’existence donc et cette capacité, malgré tout, de continuer d’être toujours aussi passionnant et, étonnamment, aussi valable qu’au premier jour en termes thématiques et narratifs. Il ne fait pourtant aucun doute que, depuis 1899, les choses ont bien changé et le cinéma communément appelé « western » a évolué progressivement, élargissant ses horizons en dérivant vers des mutations comme le néo-western – Red Hill en 2010 (western australien) est essentiel pour comprendre cette tendance – et des hybridations étonnantes voire déroutantes avec des genres comme l’horreur, la science-fiction ou la comédie. Mais, au milieu de ce raz-de-marée d’expérimentations et d’actualisations, il y a encore de la place pour du pur classicisme en la matière qui nous ramène à l’époque des maîtres du genre : Ford, Mann, Walsh, Leone, Aldrich ou Hathaway. C’est précisément cet esprit qui porte La Mission, la nouvelle collaboration entre Paul Greengrass et Tom Hanks, après Captain Phillips en 2013, une production Universal destinée aux salles mais qui sort finalement sur Netflix, et qui condense dans un magnifique long métrage beauté, sensibilité, de l’action et de bonnes intentions, mais sans nul passéisme. Tout au contraire, La Mission se révèle d’une grande contemporanéité. Une histoire qui se situe dans une nation divisée, minée par des salopards de tous poils et des colporteurs de fake news. Ça vous rappelle des choses ? Mais, rassurez-vous, c’est aussi un scénario dopé à la résilience. Eh bien, savez-vous ? Tout ça fait beaucoup de bien de temps en temps et dans la période actuelle !

Paul Greengrass est l’un des cinéastes les plus politiquement engagés de son époque. Reconnu pour sa capacité à aborder des sujets difficiles tout en réalisant des films tendus et divertissants, il s’est penché sur le terrorisme en Irlande du Nord, la corruption dans l’armée ou le détournement du vol 93 de United lors des attaques terroristes du 11 septembre 2001. C’est aussi lui qui a réalisé deux épisodes intenses de la série des Jason Bourne, prouvant qu’il pouvait également diriger un film de studio à gros budget sans nuire à sa crédibilité ou à sa créativité. Dans tous les cas, ses films sont stimulants et sans compromis, mettant en lumière la condition humaine sous son meilleur – et parfois son pire – faisant sans doute de Greengrass l’un des cinéastes les plus inventifs et les plus convaincants d’Hollywood. À première vue, le trouver derrière La Mission pourrait paraitre surprenant mais c’est au contraire là une autre bien jolie carte qui vient s’ajouter à son jeu. Ici, le réalisateur britannique s’empare de deux immenses classiques, La Prisonnière du désert et True Grit pour les fusionner et les réadapter en quelques sortes, en 118 minutes impeccables dans la forme et le fond, exécutées dans un tempo lent et avec un traitement de l’image qui combine la spectacularité du plan général avec une tonalité ancrée dans l’intimité.

Grâce à la bienveillance unique transmise par le simple regard de Tom Hanks, à la performance époustouflante d’Helena Zengel (jeune comédienne allemande de 12 ans que l’on avait déjà adoré dans Benni) et à la relation tendre entre ses deux personnages, La Mission articule un discours à forte lecture sociale qui projette sur les États-Unis de l’après-guerre de Sécession les maux endémiques actuels tels que le racisme, les tensions, la division politique et la partisanerie des médias. Mais, comme déjà souligné, au cœur de ce sombre scénario, Greengrass et son équipe choisissent de jeter un regard optimiste, matérialisé par l’admirable photographie de Dariusz Wolski et la bande originale émouvante du maître James Newton Howard, le transformant en une ode délicate au pouvoir de la parole et à l’art du conteur décrit comme un créateur d’espoir et en même temps un agitateur de consciences. Il réfléchit ainsi précisément au rôle qu’ont tenu la presse et l’art du storytelling dans la cristallisation du rêve américain. Avec de fines allusions bien placées, le scénario nous invite donc à élargir notre regard, il nous sensibilise au pouvoir de la vérité et au danger des mensonges. Ce road trip est tout bonnement beaucoup plus profond qu’il n’y parait. C’est une histoire d’identité, de foyer, de l’importance de trouver un endroit auquel on appartient. Greengrass et son co-auteur Luke Davies injectent dans nombre de débats actuels des thèmes courageux qui trouveront une résonance toute particulière chez tous ceux qui espèrent guérir personnellement et plus globalement guérir de l’état actuel de notre monde.

La Mission n’est donc pas seulement un grand film, solide, beau et divertissant mais c’est aussi un petit rappel que, peu importe combien notre réalité change et combien elle peut être hostile, ce qui ne changera jamais sera notre volonté de raconter ou d’écouter des histoires. Et, en fin de compte, ces petites histoires – comme, par exemple, celle à laquelle nous avons ici affaire – seront celles qui nous donneront la force de continuer la route… et, très souvent, des outils pour guérir ensemble. Pour la petite histoire, Jésus, lui-même, l’avez bien compris, et ses paraboles continuent à faire tant de bien.

On va donc sans hésiter sur Netflix car La Mission mérite clairement le détour en fonctionnant au plus haut niveau comme la très belle histoire de deux âmes perdues qui se retrouvent, mais aussi plus simplement comme un sacré bon western crépitant et sanguinolent.