The French Dispatch… No crying

À l’heure où le journalisme est souvent décrié, voir insulté, Wes Anderson nous offre, avec The French Dispatch, sa lettre d’amour à la presse écrite. Un véritable tapis rouge de stars, de Bill Murray à Benicio del Toro en passant par Tilda Swinton, Timothée Chalamet, Adrien Brody, Frances McDormand mais aussi (cocorico) Léa Seydoux et Mathieu Almaric, nous donne de progresser dans ce 10ème enchantement cinématographique signé du brillantissime réalisateur américain qui est là tout à fait fidèle à son style, et le sublime même.

Prévu pour être le film d’ouverture du Festival de Cannes l’an dernier, le dernier long métrage de Wes Anderson a su attendre et a été enfin dévoilé en compétition lors de l’édition 2021. Quelle joie ! The French Dispatch est un clin d’œil décalé à l’époque où la presse écrite régnait en maître, avec une forme d’hommage aux belles heures du New Yorker et à ses légions d’écrivains très influents, avec en prime l’amour d’Anderson pour la littérature, l’art et la musique.

Dans la ville française fictive d’Ennui-sur-Blasé (le nom à lui seul mérite notre attention), au cœur des années 1960, se trouvent les bureaux de « The French Dispatch », un supplément dominical du journal Liberty, Kansas Evening Sun. Ce magazine est consacré aux questions de culture, de politique et de société. Annoncé comme « une notice nécrologique, un bref guide de voyage et trois articles de fond », le film se déroule sous la forme de quatre courts métrages encadrés par un prologue et un épilogue traitant de la mort du premier et unique rédacteur en chef du magazine éponyme, Arthur Howitzer Jr (Bill Murray) qui avait écrit « No crying » (on ne pleure pas) au-dessus de la porte de son bureau. Puisque le magazine doit être fermé après sa mort, le film devient à la fois le dernier numéro du magazine et un hommage à Howitzer Jr lui-même, le genre de rédacteur en chef de rêve et dont le conseil le plus sage à ses rédacteurs était « essayez de donner l’impression que vous l’avez écrit comme ça exprès ». Lorsqu’il apprend que son dernier numéro contient un article de trop, dont beaucoup dépassent de plusieurs milliers de mots la longueur de l’article, Howitzer décide de ne rien couper, mais de « retirer quelques publicités et d’acheter plus de papier ». Quatre de ses auteurs vedettes nous servent alors de guides. Tout d’abord, Herbsaint Sazerac (Owen Wilson), nous propose une visite guidée à vélo des différents quartiers d’Ennui. La visite se fait grâce à une rafale de tableaux visuels poétiques et fantaisiste, à la Jacques Tati, avec des plans tout particulièrement étourdissants et inventifs. Mais ce n’est qu’un avant-goût de l’ingéniosité visuelle à venir, avec des arrêts sur image, des plans qui passent de la couleur au noir et blanc et vice-versa, en fonction de l’aspect qui sert le mieux au moment présent, ou l’usage tout à fait génial de l’animation rendant par là-même un vibrant hommage à Angoulême où fut entièrement tourné The French Dispatch. Viennent ensuite les trois articles principaux, le premier étant celui de Tilda Swinton, critique d’art, JKL Berenson, qui raconte l’histoire d’un artiste un peu fou incarcéré (Benicio Del Toro), de sa gardienne et muse (Léa Seydoux) et de son marchand sans scrupules (Adrien Brody). Vient ensuite, dans la section « Politique et poésie », la Lucinda Krementz interprétée par Frances McDormand, la correspondante en politique et en poésie, qui fait preuve de neutralité journalistique même lorsqu’elle couche avec sa proie, un leader étudiant appelé Zeffirelli (Timothée Chalamet) sur les barricades de la révolution de l’Échiquier. Enfin, le critique gastronomique Roebuck Wright, interprété par Jeffrey Wright, dont l’article sur une curieuse cuisine pratiquée par le légendaire chef de la police Nescafier se transforme en un récit policier captivant, agrémenté d’une poursuite en voiture animée, lorsque le commissaire de la police (Mathieu Amalric) découvre que son fils a été kidnappé par une bande de malfrats.

Le film est un hymne à la curiosité et aux petites histoires du quotidien – Anderson est manifestement épris de ce style de journalisme qui martèle des milliers de mots sur des sujets de niche. Mais il s’agit aussi de l’incomplétude nécessaire d’une vie curieuse. Les scribes de Howitzer sont tous loin de chez eux, « à la recherche de quelque chose qui leur manque, de quelque chose qu’ils ont laissé derrière eux », comme le dit Nescofier de façon douce-amère. Et au milieu de la fantaisie et de l’ironie luxuriante de son scénario, Anderson lance régulièrement de véritables petites grenades de perspicacité qui font mouche à tous les coups !

The French Dispatch est une œuvre tout à fait éblouissante à tout point de vue. Évidemment, c’est un bijou de maîtrise de l’histoire, avec un sens unique du découpage, du rythme, du cadrage et de la mise en scène. Mais Wes Anderson s’est une fois encore aussi entouré d’artistes redoutables, qu’il s’agisse de la merveilleuse bande orchestre de M. Alexandre Desplat, de la sublime photographie de M. Robert Yeoman, ou du travail quasi héroïque de l’éditeur, M. Andrew Weisblum. C’est un film qui se déguste tout simplement comme l’on se pose, dans un musée, devant un tableau de maître pour faire silence… regarder, observer, et se laisser toucher.

 

 

 

Tre piani… drames à tous les étages !

Tre piani (Trois étages), de Nanni Moretti, l’un des grands maîtres du cinéma italien de ces dernières décennies, est en compétition dans la section officielle du Festival de Cannes. Il se présente comme une œuvre chorale explorant les peines de la classe moyenne italienne au-travers de l’histoire de plusieurs familles résidant dans les  trois étages d’un immeuble romain.

Loin des jongleries autofictionnelles d’antan, Nanni Moretti s’est taillé, dans ses dernières œuvres, un style que l’on pourrait définir comme néoclassique. Ainsi, son nouveau film, Tre piani est présenté comme une œuvre sobre, allergique à tout artifice, qui nous ramène sur le territoire de Mia madre, Habemus papam ou du désormais plus lointain La chambre du fils. Nous parlons ici de films qui se concentrent sur l’observation discrète des afflictions quotidiennes de leurs protagonistes. Un ensemble de douleurs qui ici se multiplient grâce à la forme chorale d’un film qui a pour personnages les voisins d’un immeuble de trois étages, situé à Rome. Nous sommes au cœur de l’Italie de la classe moyenne supérieure, où se côtoient juges, architectes et techniciens du bâtiment. Mais plus que la spécificité des professions et des situations financières des personnages, Moretti s’intéresse à l’universalité des drames qui se jouent dans ce même immeuble.

Basé sur le roman éponyme de l’écrivain israélien Eshkol Nevo, Tre Piani réunit, dans ses photographies familiales, un couple d’âge moyen (Elena Lietti et Riccardo Scamarcio) préoccupé par le bien-être de leur jeune fille qui, une nuit, se perd dans un parc avec un voisin âgé qui montre des signes de démence. On y voit également une jeune femme (Alba Rohrwacher) qui, confrontée à l’expérience difficile de sa première maternité, commence à soupçonner qu’elle est peut-être en train de devenir folle, comme sa mère. Dans un autre appartement, une adolescente (petite fille du voisin âgé précédent) tente de séduire le père de famille joué par Scamarcio. Enfin, Moretti lui-même et Margherita Buy, héroïne de Mia Madre, jouent le rôle d’un couple marié âgé qui doit faire face à l’épreuve juridique et aux frasques de leur fils, qui a tué une femme dans l’accident de voiture qui ouvre assez brutalement le film. À partir de cette tapisserie de prémisses dramatiques, le réalisateur italien construit une histoire dans laquelle la tension des conflits contraste avec une mise en scène extrêmement sobre et dépourvue de tout artifice.

Déployant une admirable économie formelle et dramatique, Moretti réalise un film qui, soucieux du temps qui passe – comme le montrent les deux ellipses de cinq ans qui ponctuent le récit – aborde avec une humanité désarmante des sujets aussi variés et universels que les peurs de la parentalité, la douleur de l’absence, le désarroi de l’entrée dans l’âge adulte, ou l’éveil à l’horizon de la mort (et pas mal d’autres sujets encore d’ailleurs). Basé sur le modèle littéraire du récit choral, Tre piani peut surprendre les téléspectateurs habitués à la structure narrative des séries télévisées. Moretti, au risque de paraître superficiel, préfère, lui, la synthèse de contours bien définis. Une fois encore, Moretti nous démontre son intérêt pour l’observation subtile et attentive des joies et des peines de la condition humaine et encore plus, sans aucun doute, l’énorme respect qu’il manifeste pour ses personnages,

Vous l’aurez surement ressenti, j’aime profondément le cinéma de Moretti… et si Tre piani a divisé la critique sur la Croisette, je fais partie de ceux qui prenne un vrai plaisir à entrer dans son regard et suivre sa manière de faire.

La Fracture… rien ne va plus !

Présenté dans la Compétition du Festival de Cannes, La Fracture de la scénariste et réalisatrice Catherine Corsini nous plonge au plus fort des manifestations des gilets jaunes, mais dans l’univers anxiogène des Urgences d’un hôpital parisien. Mélange de mélodrame, de comédie, et avec certains codes des films d’action, le film offre la possibilité d’aborder des questions sociales fortes mais avec légèreté et un manichéisme retenu.

Au début du film, sur le mode de la comédie familiale, Julie (Marina Foïs) a annoncé qu’elle mettait fin à leur relation de dix ans, au grand désarroi de Raf (Valeria Bruni Tedeschi), névrosée et en manque d’affection, qui bombarde Julie de SMS alors même qu’elle dort à ses côtés dans son lit. Le lendemain matin, alors qu’Eliot, l’adolescent de Julie, se rend à une manifestation des Gilets Jaunes, Raf poursuit Julie dans la rue, glisse et se retrouve à l’hôpital avec un coude cassé. Au même moment, le chauffeur routier Yann (Pio Marmaï), qui est sur le front de la manifestation, atterrit aux mêmes urgences avec une jambe pleine d’éclats provenant d’une grenade de désencerclement après que la police ait ouvert le feu sur les manifestants. Yann et Raf sont deux des patients d’un hôpital où le personnel est en grève pour obtenir de meilleures conditions, mais continue de travailler malgré les pénuries et les pressions intolérables. Leur persévérance est incarnée par l’infirmière Kim (Aissatou Diallo Sagna), qui doit faire face à des demandes croissantes alors même qu’elle s’inquiète de la santé de son bébé. Tandis que Julie fait du surplace pour tenter de calmer son partenaire, Raf entre en conflit avec Yann, un homme instable et politiquement enragé, qui la considère comme une bourgeoise égocentrique.

Les hôpitaux sont l’un de ces rares espaces – comme les gares ou les bureaux de poste – où l’on peut rencontrer des personnes de pratiquement toutes origines, et La Fracture aborde stratégiquement les urgences comme un microcosme de la société française où des citoyens disparates sont forcés de se mélanger… ou de s’affronter, selon le cas. Moins stressantes que les interactions entre patients sont les différentes crises qui requièrent l’attention du personnel à tout moment, et aussi multitâches qu’ils puissent être, il est clair que l’hôpital est débordé – sans parler du système qu’il représente.

Le film ne traite pas seulement d’une fracture osseuse ou de celle de la société française – les tensions entre les classes sociales atteignant à nouveau leur point d’ébullition sous l’ère Macron – mais aussi d’un moment critique où l’on peut tous craquer de toute part. Cette fracture ne touche pas seulement le bras d’un personnage, mais la stabilité sociale nationale, le système de santé français symbolisé par la situation de l’hôpital public, la relation d’un couple de femmes, l’éditrice Julie et l’illustrateur Raf, sans oublier la santé et la situation professionnelle d’un routier manifestant joué par Pio Marmai. Corsini fait cohabiter tout cela, à un rythme effréné, avec une dynamique narrative haletante. La valeur divertissante, l’urgence politique et un trio d’acteurs forts sont les points saillants qui pourraient conduire à un certain succès populaire.

En utilisant sa caméra comme pour filmer un documentaire, Corsini parvient à mêler alors les tonalités avec une étonnante aisance qui fonctionne extrêmement bien. Malgré l’atmosphère particulièrement claustrophobe de ce qui ressemble aussi à un huis clos, elle ne cesse de désamorcer les situations les plus tendues en déclenchant un rire franc du spectateur au travers notamment de répliques et de situations vraiment drôles liées tout particulièrement au duo formé par l’excellente Valeria Bruni-Tedeschi en totale roue libre sous cocktail médicamenteux et le gentil-hargneux Pio Marmaï. Pour ce qui est de l’émotion, elle repose principalement sur les épaules d’Aissatou Diallo Sagna, absolument parfaite dans ce premier rôle au cinéma (elle est aide-soignante dans la vie), celui d’une infirmière en proie à une charge mentale insupportable tant familiale que professionnelle et c’est elle qui finalement éclabousse tout le monde d’une humanité bouleversante au milieu de ce véritable chaos.

On pourrait bien sûr reprocher à Corsini d’en faire plus qu’il n’en faut, au risque de tomber parfois un peu trop dans l’excès burlesque avec Bruni Tedeschi (il aurait probablement suffi que Raf tombe de son brancard une seule fois). Et avec des patients coincés dans une salle d’attente où les flammes brûlent à l’extérieur et où le gaz lacrymogène s’infiltre sous les portes, il peut sembler un peu excessif d’introduire une scène dans lequel un personnage tient une paire de ciseaux sur le cou d’un autre. Néanmoins, la caméra mobile de Jeanne Lapoirie et le montage rapide de Frédéric Baillehaiche font monter sans cesse l’intensité, et même si cette impression d’exagération demeure, l’exercice finalement paye assez bien et procure un effet provocateur.

Pour conclure, la démonstration d’une certaine réussite se trouve sans doute dans le ressenti du spectateur, une fois que le générique final s’égrène sur l’écran… et après avoir pris quelques instants pour tout absorber. Comme le sentiment d’avoir passé nous aussi une nuit bien agitée aux urgences, avec les cicatrices émotionnelles qui le prouvent.

Compartiment n° 6… en parabole

Voyage, Voyage de Desireless, sorti en 1986, et entendu à trois reprises dans Compartment n° 6 de Juho Kuosmanen donne le ton. C’est là que nous sommes conviés. Dans un voyage pas banal, où un train devient le lieu de confinement et de rencontre avec l’inconnu, et la porte à une transformation. Une romance ferroviaire loin des clichés glamour possibles qui devient ici parabole.

Une jeune finlandaise prend un train à Moscou pour se rendre sur un site archéologique en mer arctique. Elle est contrainte de partager son compartiment avec un inconnu. Cette cohabitation et d’improbables rencontres vont peu à peu rapprocher ces deux êtres que tout oppose.

Cette insistance sur la chanson Voyage, voyage n’est pas anodine. Elle permet de nous replonger indirectement dans ces années 80-90 sans besoin de le spécifier. Une sorte de mise en abyme sonore qui offre aussi d’autres ouvertures naturelles. Les paroles de la chanson soulignent en effet le thème général du film, à savoir que le voyage, aussi banal soit-il, est tout autant un processus intérieur. Compartiment n°6 utilise là les codes traditionnels du road movie, avec l’idée d’une errance géographique qui devient reflet d’un voyage intérieur, la route comme révélateur de la découverte de soi. Un voyage fait naturellement de rencontres… partir vers l’inconnu prêt à se confronter à l’autre, quel qu’il soit ! Et dans ce compartiment de train exigu, la rencontre avec l’autre prend une forme intrusive inévitable et pas forcément simple à accepter ou supporter. Enfin, Voyage, voyage fait vibrer les synapses d’une manière agréable et familière, facilitant l’entrée du spectateur dans un film qui, autrement, prend un certain temps à se mettre en place, comme d’ailleurs certaines relations peuvent nécessiter du temps pour se dégeler. 

Seidi Haarla joue le rôle de Laura, une étudiante finlandaise vivant à Moscou avec son amante, professeure de littérature plus âgé, mais si Laura a effectivement une place dans son lit, ce n’est plus vraiment le cas dans sa vie. Elle se retrouve ainsi poussée à monter dans un train de Moscou à Mourmansk, dans les hauteurs du cercle polaire, soi-disant pour explorer les célèbres pétroglyphes de la région. Mais nous comprenons rapidement que tout cela n’était qu’un stratagème pour la larguer… Partir c’est mourrir un peu, mais ce peut-être aussi l’occasion parfois d’une résurrection. Car sans le même wagon se trouve Vadim (Yuriy Borisov), un ouvrier à la vie dure qui essaye de tromper l’ennui de ce voyage grâce à quelques bouteilles de gnôle ou de vodka. Évidemment, Laura est sur ses gardes, mais cela change avec le temps. Nous savons tous où va ce train, le tout est de savoir comment il y arrive. Une sorte de mise en situation de ce qu’aurait dit Confucius : Tous les hommes pensent que le bonheur se trouve au sommet de la montagne alors qu’il réside dans la façon de la gravir. Un film qui nous rappelle aussi que les apparences sont parfois trompeuses, et qu’il vaut mieux s’en méfier.

Compartiment n°6 est sans doute une histoire simple, modeste, mais où la dimension parabolique l’emporte pour devenir extrêmement puissante et riche. Il devient un véritable beau moment de cinéma qui, je l’espère, saura émouvoir le Jury pour trouver place dans le palmarès. C’est un film qui pourrait aussi sensibiliser le Jury œcuménique présent pour remettre un prix dans la Compétition à partir de critères qui auront là possiblement des connexions possibles et intéressantes.

Juho Kuosmanen nous démontre une fois encore, après son premier long métrage Olli Mäki (qui avait reçu en 2016 le prix Un Certain Regard à Cannes), qu’il est un cinéaste tendre, humaniste, qui sait proposer ce que certains aiment appeler « des petites histoires avec un grand cœur ».

 

Lingui… pour refuser de subir

Huit ans après avoir participé à la compétition du Festival de Cannes avec Grisgris, le cinéaste originaire du Tchad, Mahamat-Saleh Haroun, est de retour cette année avec Lingui, les liens sacrés. Un habitué de la compétition cannoise, qui a déjà remporté le prix du Jury pour Un homme qui crie en 2010.

Si son film est motivé par ce qui semble être une saine colère à l’égard du traitement des femmes dans son pays majoritairement musulman, Haroun choisit de s’intéresser plus spécifiquement à l’histoire de deux femmes et de traiter les sujets éthiques par le prisme de leurs expériences passées et actuelles. On pourrait ainsi dire que Lingui est une sorte d’écho lointain à Un homme qui crie qui explorait la relation entre un père et son fils sur fond de guerre civile. Cette fois-ci, la relation est celle d’une mère et de sa fille, avec pour toile de fond le climat religieux, culturel et juridique particulièrement oppressant pour les femmes dans son pays.

Amina (Achouackh Abakar Souleymane) est la mère de Maria (Rihane Khalil Alio) âgée de 15 ans. Elles vivent dans la banlieue de N’Djamena dans une communauté où la mosquée est devenue le véritable centre de vie. Le film expose patiemment la routine quotidienne : Amina retire le métal de vieux pneus et le transforme en corbeilles qu’elle vend sur le marché et dans la rue. Les femmes ont un chien, un chat et un voisin qui voudrait épouser Amina, mais celle-ci résiste ; elle pense qu’il a simplement pitié d’elle parce qu’elle a passé une grande partie de sa vie en tant que paria étant une mère célibataire. Maria, quant à elle, est maussade et renfermée. La raison se trouve dans la découverte de sa grossesse… Elle veut alors avorter, mais c’est à la fois illégal et impensable dans cette communauté religieuse extrêmement stricte – jusqu’à ce que le désespoir se transforme en détermination pour la mère et la fille, qui trouvent un médecin qui accepterait de le faire pour 1 million de francs CFA. 

Pour réaliser son film, Haroun choisit de placer sa caméra comme une sorte d’observatrice discrète des personnages et des situations. En découle un sentiment profond de calme, malgré le véritable drame qui se joue. Les couleurs et la photographie dans son ensemble participent grandement à cette ambiance paradoxale qui se met en place. C’est peut-être seulement dans l’une des scènes finales que le spectateur sera amené à se confronter à une vraie violence concrète alors que, une fois encore, cette violence est intrinsèquement présente dans chaque seconde du long métrage. De même, point de musique, sauf lorsqu’elle est en arrière-plan de la vie des personnages – parfois des rythmes de danse entendus par hasard, plus souvent des appels à la prière et des chants qui semblent de plus en plus inquiétants au fur et à mesure que le film avance.

Dans ce jeu d’oppositions que le réalisateur met en place, vient aussi le pari de l’espérance, même si la situation de ces femmes est désespérée. Car elles évoluent toutes dans un environnement qui les limite et les contrôle ; lorsqu’Amina regarde un ciel nuageux comme si elle rêvait de s’échapper, la caméra la filme d’en bas, de sorte que nous ne pouvons que voir les murs qui l’entourent de tous côtés. Mais pourtant une espérance fleurît dans ce desert… elle coûte cher, on le comprendra, mais est tout de même bien présente de multiples fois dans le scénario. Elle passe notamment par d’autres personnes sur les chemins arides de cette mère et de sa fille… car, au cœur des ténèbres, subsistent toujours des parcelles éclairantes et résistantes. Une espérance qui surgit dans la possibilité d’une réconciliation, dans le refus de croire que le passé écrit inévitablement le futur.

Lingui, les liens sacrés se refuse à entrer dans une démarche polémique ; ils se contentent de suivre ses personnages et de laisser le public accompagner ce que ces femmes traversent. Le scénario de Haroun est en fait extrêmement habile, construit toujours dans une certaine subtilité. Certains regretteront peut-être l’happy-end un peu facile. Mais, après tout ce qui a précédé, on ne peut pas vraiment en vouloir à ces femmes d’avoir au moins une brève vision de la liberté… tiens, c’est sans doute aussi là que l’espérance pointe à nouveau et ultimement le bout du nez.

 

Julie (en 12 chapitres)… comment choisir ?

Julie (en 12 chapitres), cinquième film de Joachim Trier, donne au réalisateur norvégien l’occasion de revenir pour la troisième fois sur le tapis rouge de la Croisette. Il conclut ici une sorte de trilogie commencée avec Nouvelle donne et Oslo, 31 août pour parler de personnes souffrant du vertige du temps qui les traverse. Le portrait d’une jeune femme d’aujourd’hui, dressé avec une grande sensibilité, de l’émotion et ce qu’il faut d’humour, le tout porté par Renate Reinsve, une jeune actrice absolument rayonnante.

Un prologue, douze chapitres et un épilogue, et deux heures qui s’écoulent on ne peut plus facilement, pour nous raconter l’histoire de Julie (Renate Reinsve), une brillante étudiante en médecine d’une vingtaine d’années. Une voix off, nous raconte en quelques instantanés ses études et ses premières expériences sentimentales avec une certaine ironie. Une fille qui zappe à tout va… D’abord médecine donc mais très vite, insatisfaite, elle bifurque pour devenir psychologue, jusqu’au jour où la photographie s’immisce dans sa jeune existence, pour finir par travailler dans une librairie. Une jeunesse, des sollicitations en pagailles et donc de multiples possibilités. Et les sentiments se mêlent à tout ça, prise entre son amour pour un photographe plus âgé (Anders Danielsen) et un flirt avec un jeune serveur (Herbert Nordrum). Mais comme le savent trop bien tous ceux qui ont déjà passé une heure à parcourir Netflix sans but précis, avoir trop d’options peut vous empêcher de vous engager dans l’une d’entre elles ; plus le menu est grand, plus il est difficile d’avoir l’impression d’avoir commandé le bon repas.  Mais enfin, tout cela n’est que le prologue d’une longue et belle histoire, façon comédie romantique sur les bords mais avec une vraie réflexion plus profonde qu’il n’y parait, autour des choix, de la vie de couple, de la maternité, de la fluctuation des sentiments, des relations familiales plus largement et bien sûr de ce qui est le véritable héros invisible du scénario : le temps.

Julie (en 12 chapitres) aborde le temps sous différents angles. La nature fragmentée de sa structure littéraire nous permet de ressentir les années qui glissent entre les doigts de Julie, tandis que la focalisation des meilleurs chapitres place des moments isolés sous un microscope pour voir comment certaines nuits peuvent résonner toute une vie. Dans une séquence remarquable qui devrait résonner chez tous ceux qui se sont déjà posé cette fameuse question « et si j’arrêtais tout pour vivre ailleurs avec mon amoureux ou mon amoureuse », le temps lui-même s’arrête complètement dans tout Oslo alors que Julie traverse la ville en courant d’un homme à un autre. C’est le fantasme romantique par excellence qui suinte au cœur de ce film avec cette aspiration : choisir sans conséquence. Mais comme le souligne Trier : « Julie est une jeune femme spontanée, qui croit qu’on peut changer de vie à sa guise et qui recherche ça, puis qui se retrouve un jour confrontée aux limites du temps et à celles de chacun y compris les siennes. Il n’y a pas un nombre infini d’opportunités dans une existence. » Et puis il y a toutes ces références nostalgiques sur un temps passé où la culture notamment passait par les objets que l’on touchait, que l’on possédait. Bien avant que les écrans, les réseaux, le plateformes numériques emportent (presque) tout sur leur passage… Mais Julie justement est une fille de son temps, génération zapping, et qui a donc grandi avec tout ça, ayant même connu le portable ouvert sur la table de classe pour suivre les notifications instantanées pendant que le prof faisait cours.

Quelques mots sur Julie justement ou, plutôt à vrai dire, de la lumineuse Renate Reinsve qui trouve là son premier grand rôle au cinéma (on pourra noter qu’elle apparaissait déjà dans Oslo, 31 août il y a 10 ans). À 33 ans elle éblouit par son talent et son charisme et pourrait tout à fait accueillir lors du palmarès un joli prix d’interprétation féminine qui lui irait à merveille. Mention aussi pour les divers aspects techniques, réalisation, montage et surtout photo qui offre à ce scénario un écrin admirable.

Dans cette belle romance contemporaine, Julie peut sans doute se sentir comme « la pire personne au monde » de temps en temps (traduction du titre original – un titre éminemment moins poétique évidemment), et elle peut même le faire ressentir là quelques-uns de ses proches pendant une minute ou deux, mais il n’y a semble-t-il pas de meilleur moyen pour elle de parvenir à être vraiment celle avec qui elle peut vivre. Et sa tendresse et son authenticité viennent de toute façon contrecarrer cette bien mauvaise qualification sur sa personne. L’ultime plan du film d’ailleurs le montre bien… Mais pour Joaquim Trier, il était important de la montrer avec ses bons et ses mauvais côtés. Il l’explique ainsi : « Je suis fan d’une approche humaniste de la dramaturgie, quand on peut montrer les conflits intérieurs des personnages, leur effort pour bien se comporter et parfois leur échec à y parvenir, un peu comme nous tous. »

Pour conclure, Julie (en 12 chapitres) est un film à regarder comme on lit un bon livre qui fait du bien sur une plage en été, mais qui pourra aussi se relire pour analyser un peu plus encore et se laisser interpeller.