La troisième femme

La troisième femme de la réalisatrice vietnamienne Ash Mayfair est à mes yeux LE film de ce mercredi 19 août. Un long métrage que j’avais eu le bonheur de découvrir en 2019 en compétition au festival de Fribourg, alors que j’étais alors à cette occasion président du Jury œcuménique. 

Dans le Vietnam de la fin du XIXe siècle, May, 14 ans, se retrouve mariée à un riche propriétaire terrien de plusieurs années son aîné. Elle prend le rôle de troisième épouse, expérimentant ainsi la maturité accélérée d’une jeune fille à peine adolescente qui doit se débattre avec le mariage, la maternité et l’acceptation des attentes culturelles et sociétales.

Une superbe histoire de femmes écrit par une femme, où l’esthétisme de l’image n’est pas une option agréable mais une partie intégrante du récit, une dimension à part entière du message partagé. Ce premier long métrage de la cinéaste vietnamienne Ash Mayfair, formée aux États-Unis, est étonnamment réussi, tant par sa beauté formelle que par son élan narratif. Tourné dans les montagnes du Vietnam rural, avec des décors et une conception de production recherchant à coller à l’exactitude historique, le film dépeint la vie des villages de manière exquise et avec un montage précis, une myriade de scènes courtes et de dialogues minimaux capturant l’essence du temps et du lieu. Tout aussi captivantes sont les performances subtiles d’une équipe de tournage excellente. La jeune Nguyen Phuong Tra My dans le rôle de May, une écolière choisie parmi près de 900 élèves pour jouer le rôle principal, est remarquable pour sa capacité à maintenir l’attention dans chaque scène, et notamment celles difficiles de servitude féminine.

La troisième femme aborde en effet la dynamique du pouvoir au Vietnam au XIXème siècle à travers le regard de cette jeune fille de 14 ans, May. Nous la suivons à partir du moment où elle rejoint la famille d’un riche propriétaire terrien en tant que troisième épouse. Nous sommes témoins de la manière dont les membres de cette petite communauté – les autres femmes, leurs enfants, le grand-père et les serviteurs – interagissent. C’est un espace où les femmes existent en fonction de leur corps comme source de plaisir et de vie, des corps qui semblent se fondre dans leur environnement, devenant à la fois un moyen de subsistance mais aussi, hélas, une véritable prison. Le visage de Nguyen ne nous révèle que peu de choses pendant une grande partie du film, mais cette apparente passivité est telle une bombe à retardement, car elle observe tranquillement les liaisons extraconjugales et est témoin des fluctuations de l’équilibre des pouvoirs au sein du foyer. May apprend ainsi rapidement que tout pouvoir qu’une troisième épouse peut désirer ne peut venir que de l’accouchement d’un fils. Dans un monde où les femmes sont totalement serviles aux besoins des hommes, il est inévitable que des rivalités se développent, et Ash Mayfair nous laisse deviner comment May affirmera son importance. Son corps grandit et se transforme, consolidant un destin incertain. Dans ces espaces somptueux qu’elle habite, extrêmement confortables et pétris de douceur, ce sont pourtant terreur et douleur qui jaillissent sporadiquement, comme pour lui rappeler que toutes ses illusions de stabilité et de sécurité sont en jeu. En tant que femme, May – et les deux autres épouses – sont liées à leur destin : leur condition est ornementale et utilitaire.

Loin de céder au piège du mélodrame, Ash Mayfair choisit de poétiser cette paradoxale prison et par-là justement fait preuve d’une vraie force d’interpellation… La caméra s’arrête donc avec une certaine fascination sur les textures et les détails les plus banals : une mèche de cheveux, la surface de l’eau en mouvement, les feuilles des plantes, les vers à soie, le jaune d’œuf que son mari place sensuellement dans son nombril la première nuit comme un rituel de fertilité, les petites taches de sang sur les draps comme seule trace de ce qui s’est passé.

À un moment donné, l’une des petites filles de la famille déclare que, lorsqu’elle sera grande, elle veut être un homme. Une position irrévérencieuse et malicieuse qui révèle cependant l’agitation silencieuse à laquelle ces femmes sont condamnées. Une possibilité de liberté semble s’éveiller parfois comme une brise légère, et les dernières scènes du film laissent entrevoir des actes de résistance désespérés et provocateurs, mais elles seront toujours soumises malgré tout au pouvoir masculin. Leurs corps ne sont que des objets de plaisir, des donneurs de vie et des porte-parole d’un cri… noyé d’avance. Un sentiment de chagrin et de cruauté flotte alors « tranquillement » dans leurs vies. Mais elles poursuivent coûte-que-coûte leur chemin afin de maintenir le cycle – un cycle qui les protège et les détruit à la fois. Les deux dernières scènes nous rappellent les injustices dont beaucoup de femmes souffrent encore dans notre monde aujourd’hui. 

Si l’intrigue audacieuse prend des tournures surprenantes et parfois choquantes, si il y a un certain malaise à voir des filles à peine pubères devoir se comporter de la sorte, La troisième femme demeure malgré tout un conte profondément féministe, et pas un film « d’exploitation ». Et c’est pourquoi il mérite toute notre attention dans les sorties de cette semaine. Un très beau moment de cinéma… un récit passionnant, sensuel et culturellement audacieux pour évoquer aujourd’hui encore la féminité dans toutes ses complications, même s’il s’agit là d’un autre temps et d’autres lieux…

The perfect candidate… on vote pour !

La réalisatrice Haifaa Al-Mansour nous propose cette semaine une belle comédie dramatique au ton politique. Avec intelligence et rythme, elle filme le combat d’une jeune femme Saoudienne engagée dans des élections locales.

Mila al-Zahrani est Maryam, cette jeune médecin qui travaille dans un petit hôpital saoudien. Bien qu’elle soit l’un des deux seuls médecins du bâtiment, Maryam est constamment rabaissée par les patients masculins plus âgés qui préfèrent être traités par des infirmiers plutôt que d’être touchés par elle. Exaspérée et au bout du rouleau, Maryam voit dans une conférence à venir à Dubaï une chance de trouver un nouvel emploi loin des contraintes de son pays d’origine. Mais les choses ne vont pas se passer comme elle l’espère. Alors que son père musicien, veuf, est en tournée, Maryam découvre que son permis de voyage a expiré et qu’elle ne peut le renouveler sans la présence d’un parent masculin à ses côtés. Enragée par cette injustice, la jeune femme se retrouve plus ou moins accidentellement candidate aux élections locales en partie pour protester, mais aussi dans l’espoir de forcer la municipalité locale à réparer enfin la route menant à l’hôpital où elle travaille. 

En 2012, Wadjda marquait l’histoire du cinéma moyen-oriental. Le film de Haifaa al-Mansour était non seulement le premier film entièrement tourné en Arabie Saoudite, mais aussi le premier long métrage d’une réalisatrice saoudienne. Le film racontait l’histoire d’une jeune fille de 10 ans qui participe à un concours de lecture du Coran pour pouvoir acheter un vélo avec l’argent du prix. Après quelques projets en langue anglaise, dont son biopic sur Mary Shelley en 2017 et Nappily Ever After pour Netflix un an plus tard, Al-Mansour est aujourd’hui de retour dans son pays natal, l’Arabie Saoudite, avec son dernier film, The Perfect Candidate qui sort sur les écrans français ce mercredi 12 aout. Ce film, qui a été présenté officiellement par l’Arabie saoudite aux Oscars 2020 dans la catégorie du meilleur film international, raconte l’histoire d’une femme médecin de petite ville qui se décide de se présenter aux élections locales pour aider sa communauté.

Al-Mansour et son co-scénariste Brad Niemann présentent un drame social à l’action solide et bien mené en tous points qui n’a pas peur d’aborder des sujets encore considérés comme tabous dans un pays où, malgré les progrès récents, les femmes sont encore largement sous-représentées, voire maltraitées.

Alors que Maryam est présentée comme une personne férocement moderne et déterminée à renverser le patriarcat par tous les moyens nécessaires, la cinéaste prend également soin de ne pas présenter un dénouement irréaliste à sa situation et choisit inversement de rester au plus près de son sujet. C’est ainsi que nous avons le bonheur d’explorer les tenants et les aboutissants d’une société qui ne cesse d’avancer mais qui se heurte irrémédiablement à des obstacles majeurs en particulier quand il s’agit de la condition et de la place de la femme. Loin de présenter une vision totalement pessimiste de la situation actuelle, The Perfect Candidate offre une lueur d’espoir que le changement exige de toute une société qui veut avancer dans la bonne direction.

La réalisatrice choisit ainsi par exemple d’ouvrir son film sur un plan de Maryam au volant de sa voiture bleue. Elle explique so choix ainsi : « Toutes les avancées survenues récemment pour les femmes en Arabie saoudite sont importantes et représentent des bouleversements majeurs pour la région. C’est pour cette raison que j’ai choisi de commencer le film avec le personnage principal au volant d’une voiture. C’est une chose qui aurait semblé impossible il y a encore un an ». Il faut en effet savoir que l’interdiction pour les femmes de conduire une voiture a été levée par le royaume le 14 juin 2018. C’était le dernier pays au monde à appliquer une telle loi. Depuis, des dizaines de milliers de saoudiennes ont pu passer leur permis, même si, malgré tout l’apprentissage de la conduite reste en moyenne six fois plus cher pour elles que pour les hommes. Un bilan clairement en demie-teinte, mais qui reflète assez bien l’état des droits des femmes dans le pays. On notera l’intelligence de la cinéaste qui conclut sur un autre plan de la voiture de Maryam, seule tâche de couleur dans une marée de véhicules blancs. Alors, au milieu de l’écran, l’image se retrouve comme coupée en deux par le mât du drapeau saoudien; une proposition qui nous laisse en tête métaphoriquement la double nature de la société saoudienne, encore dans l’étau entre tradition patriarcale et modernité.

Avec un humour bien placé et toujours beaucoup de justesse, al-Mansour parvient à éveiller les consciences en douceur mais avec surtout un maximum d’efficacité. Finalement et malgré le contexte si particulier de l’histoire, la force de The Perfect Candidate réside paradoxalement dans l’attrait universel de son message. C’est un véritable retour en forme pour la réalisatrice saoudienne qui est clairement dans son élément avec ce genre de récit politique.

 

TIEMPO DESPUÉS, no(tre) futur(e)…

Plus de trente ans se sont écoulés depuis la sortie de Amanece que no es poco (L’aube, c’est pas trop tôt), l’un des films les plus lucides et les plus singuliers du cinéma espagnol, devenu irrémédiablement culte, signé José Luis Cuerda, inoculant partout où il est passé la graine de son humour surréaliste. Aujourd’hui, le réalisateur (décédé en février 2020) se charge une dernière fois de perpétuer l’esprit de cette rareté, accompagné par toute une génération de comédiens qui ont grandi dans son ombre. Le résultat, Tiempo Después, est une satire intemporelle tout aussi irrévérencieuse, intelligente et acérée que la précédente sur le monde dans lequel nous vivons où sévissent la corruption, l’inégalité, la décomposition des idéaux et ce qui est devenu un habituel désenchantement politique et social.

En 9177, le monde entier se retrouve réduit à un seul bâtiment officiel dans lequel vit « l’establishment » et des banlieues crasseuses, habitées par tous les chômeurs et affamés du cosmos. Parmi tous ces misérables, José María décide de prouver qu’en faisant face et en vendant une délicieuse limonade de sa fabrication dans le bâtiment officiel, un autre monde est possible…

J’aime, je dois l’avouer, le cinéma à l’humour absurde, les scénarios déjantés des Marx Brothers dans les années 30, ou ceux des frères Zucker et de Jim Abrahams qui ont eu beaucoup de succès dans les années 80 en parodiant notamment les films du box-office. Aujourd’hui, la chose est assez rare, même si certains réalisateurs comme Quentin Dupieux, Jim Hosking ou Yorgos Lanthimos continuent dans cette voie de l’absurdité.

En nous racontant une histoire dystopique et totalement délirante, José Luis Cuerda s’inscrit dans cette lignée et fait du bien au monde du cinéma cette semaine dans notre contexte morose ou les « effets de peur » sont le lot du quotidien. Un humour surréaliste (ou plutôt inclassable), parvenant à mener à un solide portrait de la lutte des classes. Avec ce film à l’humour absurde et corrosif à la fois, Cuerda a créé une comédie décalée qui se moque implacablement des gens au pouvoir, parvenant à caricaturer à l’extrême les éléments représentatifs de l’ordre établi. L’intrigue principale est centrée sur la confrontation entre les classes, correctement alternée avec des sous-intrigues comme celle des barbiers ou des ecclésiastiques, et plusieurs sketches efficaces. Le premier tiers du film est excessivement chargé de langage philosophique et rhétorique, ce qui, ajouté au surréalisme habituel de Cuerda, peut-être un peu excessif pour le spectateur qui ne connaît pas son travail. Il est d’ailleurs nécessaire de regarder le film avec un esprit ouvert et sans préjugés… Cependant, à mesure que l’histoire progresse, le ton se détend et s’intègre parfaitement au développement. Cuerda n’a pas peur d’exprimer son mécontentement face à ceux qui détiennent le pouvoir. Ayant déjà réalisé des films politiques sur sa patrie, il n’est pas surprenant que son humour caractéristique se marie une fois de plus avec sa langue pour tourner en dérision l’establishment. Alors oui, ce n’est certainement pas pour tout le monde, et certains thèmes peuvent être même un peu difficiles à saisir en raison de leur nature profondément enracinée dans la société espagnole, mais si vous êtes dans l’idée d’une présentation théâtrale de la satire, alors ce film pourrait être un changement bienvenu…

La bande-son est de plus magnifique, soutenant le rythme du film et reprenant l’intrigue principale et le ton comique après les discours plus profonds et les réflexions plus acides. Bien que le film ne se distingue pas plus que ça par son image, l’esthétique du bâtiment et surtout du village est malgré tout très soignée, avec des airs à la Wes Anderson plutôt bien agréables. La scénographie fait ainsi un excellent travail pour dire au public tout ce qu’il doit savoir : la décoration des couloirs à l’intérieur du bâtiment évoquant un environnement de type prison où la liberté est réprimée… tandis que le village extérieur nous plonge dans un bidonville où la pauvreté sévit et où la vie n’a plus aucun sens. Grâce à la propagande régulièrement diffusée par les haut-parleurs qui entourent le camp, nous sommes aussi en mesure d’établir des liens modernes avec la manière dont les médias tentent de contrôler la façon dont nous devrions tous penser et nous sentir. C’est une approche intéressante qui donne visuellement au film une certaine authenticité à ce qu’il essaie de dire. On notera aussi d’autres références cinématographiques tels que le Dr. Folamour de Kubrick, dans lequel même un scénario post-apocalyptique n’éliminerait pas le système, et des références visuelles marquées à Plácido de Luis García Berlanga, avec ainsi ces gens debout dans la poussière ou montant les escaliers.

Finalement à mes yeux, Tiempo Después s’avère être un film extrêmement mélancolique, légèrement inconfortable et si lucide qu’il nous conduit alors à rire. Mais attention, un rire peut en cacher un autre… et d’autres émotions encore. Au travers du registre de l’humour, le désenchantement du cinéaste, dans ses derniers mois de vie, face à un monde pour lui en chute libre est bien palpable. On peut y réfléchir…

 

Tijuana Bible, immersion intense et spirituelle !

Après l’univers si particulier de la famille Dorkel et la communauté des gens du voyage dans le nord de la France mis en lumière dans La BM du Seigneur et Mange tes morts, Jean-Charles Hue nous transporte aujourd’hui entre paradis et enfer au Mexique pour Tijuana Bible, son dernier film à voir cet été, à partir du 29 juillet.

De retour d’Irak, Nick Wilson (Paul Anderson) n’a jamais réussi à dépasser Tijuana sur la route du retour au pays. Là, échoué derrière le mur de la frontière, il survit au jour le jour au sein d’une communauté d’exclus de l’Amérique. Un jour, il fait la rencontre d’Ana (Adriana Paz), une jeune mexicaine à la recherche de son frère disparu, Ricardo. Voulant la protéger malgré elle,il découvre que Ricardo a été déporté au Mexique après son engagement dans l’armée américaine, et que, devenu pasteur, il serait devenu un danger pour les narcos de la ville. Dès lors, il va faire tout son possible pour la convaincre de quitter Tijuana.

Disons le sans détour, Tijuana Bible est un film dur qui aborde le sujet peu connu de la déportation de vétérans américains. Ici, les clichés sont chamboulés, avec un inversement de ce que l’on raconte habituellement. C’est-à-dire, non pas le passage de la frontière vers les Etats-Unis, mais un Américain qui va « se réfugier » au Mexique. Et, au-travers du prisme de la situation de ce GI, c’est la ville même de Tijuana, et son quartier nord en particulier, qui devient le sujet majeur du scénario. Le réalisateur français qui connait parfaitement les lieux, après plusieurs voyages et tournages, explique ainsi les choses : « C’est le quartier de la prostitution et de la drogue, auquel s’ajoute toute la faune interlope qui s’acoquine à ça … C’est la Cour des miracles dans le Paris de François Villon, à la différence que même si c’est très petit, c’est vraiment le cœur de Tijuana, qui est une ville qui a été conçue « pour le plaisir » des Américains : jeu, alcool, prostitution (hommes ou femmes). Une fois que tu es dans la Zona Norte, il y a une forme d’égalité. Les Mexicains ne sont pas dupes, ils savent très bien que les gringos sont bien souvent des white trash, des traine savates, ils pourraient leur reprocher les déportations mais ils ne leur disent rien. Tout le monde est dans le même bain. La Zona Norte est une affaire d’ambiguïtés. Ce n’est pas facile à montrer. Beaucoup de gens tombent amoureux de cet endroit. Ils ont pourtant de réels problèmes, mais ils n’arrivent pas à en décoller, ça devient leur identité. Si tu te drogues là-bas, tu n’es pas seulement un drogué isolé comme tu le serais ailleurs. Il y a tous ces néons la nuit… quelque chose de féérique et dangereux où les gens ont l’impression de vivre intensément, quitte à se brûler. ».

C’est une lente plongée dans les eaux crasseuses d’un territoire où l’espérance n’a plus de raison d’être et où pourtant peuvent jaillir parfois, tels des miracles divins, des personnes qui manifestent la compassion et la bienveillance. L’absent du film physiquement, mais constamment au coeur de l’histoire, en est un exemple… Ricardo… le bon pasteur, inspiré de l’authentique récit d’un ancien marine déporté des Etats-Unis tombé dans la drogue à Tijuana, qui, après la rencontre avec des chrétiens évangéliques, a vu sa vie transformée, est devenu ce pasteur un peu étrange, en uniforme de cérémonie et qui a fondé sa propre église. Car, ce qui est aussi sans doute une force du récit, c’est que tous les personnages sont inspirés de la réalité, d’hommes et de femmes de là-bas et d’ailleurs, de parcours de vie et de mort. Avec en plus cette profonde spiritualité sous-jacente, pleine d’ambiguïté comme l’aime Jean-Charles Hue qui cite Thérèse d’Avila pour expliquer son point de vue sur la question. « Dieu marche entre les marmites… Si tu veux trouver Dieu, ne va pas forcément dans une église mais va le chercher entre les marmites. Le canal de Tijuana c’est ça, ce sont des camés mais en même temps c’est la nourriture partagée… Ici les gens sont confrontés tous les jours à la survie, à la mort. C’est à peine nécessaire d’ouvrir la Bible parce que tu l’as sous les yeux. »

Un film intense dans son atmosphère générale, avec une forme de tension constante étonnamment sereine en même temps. Hue joue sur les contrastes sans besoin d’user d’artifices mais en restant dans une approche quasi documentaire immersif de la situation. C’est ainsi par exemple la remarquable scène d’ouverture qui pose les choses avec une certaine force métaphorique qui l’accompagne. Nick, dans une nature sauvage, piège un chien qu’il tue d’un coup de poignard pour ensuite traverser la ville, laissant des tâches de sang sur son passage… et finir par le vendre dans l’arrière cour d’un restaurant asiatique pour quelques billets lui servant à se fournir en came. La caméra suit tout cela de près en nous accrochant ainsi dès les premières images pour ne plus nous lâcher jusqu’au générique final. La loi du plus fort… mais qui est le vrai prédateur dans tout ça ? Le film est ancré par une performance énorme du britannique Paul Anderson (Arthur Shelby de la non-moins excellente série Peaky Blinders) secondé parfaitement par l’actrice et danseuse mexicaine Andriana Paz. La photo de Jonathan Ricquebourg amplifie avec grâce la réalisation déjà extrêmement soignée, apportant une vraie esthétique à ce décor si particulier et à ces « gueules » cassées et ces corps meurtris.

Si les blockbusters des studios hollywoodiens font défauts dans les salles cet été, c’est peut-être l’occasion idéale pour découvrir d’autres formes de cinéma. Se laisser toucher par des auteurs, des histoires, des lieux, des comédiens et comédiennes de talent… Et Tijuana Bible est un sacré spécimen en la matière, croyez-moi.

 

Jumbo, tu me fais tourner la tête…

Jumbo, en salles depuis le 1er juillet, est une histoire d’amour comme vous ne pouvez l’imaginer. Une romance fantastique dans tous les sens du terme qui devient un hymne tendre et sincère à la tolérance et où brille, une fois de plus, la remarquable Naomie Merlant.

Jeanne, une jeune femme timide, travaille comme gardienne de nuit dans un parc d’attraction. Elle vit une relation fusionnelle avec sa mère, l’extravertie Margarette. Alors qu’aucun homme n’arrive à trouver sa place au sein du duo que tout oppose, Jeanne développe d’étranges sentiments envers Jumbo, l’attraction phare du parc.

 

Jumbo est peut-être l’un des premiers films narratifs à traiter de l’objectophilie, c’est-à-dire l’attirance romantique pour un objets inanimé. Le plus célèbre de ces cas est peut-être celui d’Erika Eiffel, une archère de l’équipe olympique américaine qui a épousé la Tour Eiffel en 2004. Dans les médias, le cas d’Eiffel a rarement été pris au sérieux, mais plutôt étudié avec les sourcils levés et des phrases un peu creuses. Cette histoire a inspiré le scénario de Jumbo, qui aborde son objet de romance – entre une employée du parc d’attractions et un manège – avec beaucoup plus de curiosité et de générosité qu’on ne le leur accorde habituellement. Quelle jolie proposition, en effet, qui nous est faite par la scénariste-réalisatrice Zoé Wittock, jeune belge qui réalise là son premier long métrage, et qui propose une étude audacieuse avec délicatesse, sans une once de jugement ou d’apport fétichiste à son sujet. Elle qui aurait pu écrire, sans trop prendre de risques, une histoire d’amour de plus entre adolescents, ose explorer une histoire d’amour qui défie les tabous. Alors, pour tout vous avouer, ce pitch ne m’avait pas emballé et c’est donc un peu à reculons que je me suis installé devant Jumbo. Comme quoi… il faut parfois se méfier des idées préconçues… et d’ailleurs justement, on est en plein dans le thème ! Et c’est donc une histoire douce comme de la barbe à papa, qui nous est offerte, visuellement extrêmement poétique, pleine de séquences faiblement éclairées ponctuées de tourbillons de couleurs vives, et surtout sans la moindre honte à ressentir pour quelqu’un qui vit autrement son intimité et son bonheur. D’ailleurs, qu’y aurait-il de mal à être « bizarre », de toute façon ?

Jeanne (Noémie Merlant), est une jeune femme (difficile de lui donner un âge précis), timide et renfermée, et on a l’impression qu’elle n’aime pas tellement l’interaction humaine. Elle passe ses nuits à travailler dans ce petit parc d’attractions et ses journées à bricoler de minuscules maquettes des manèges du parc qu’elle a construites dans sa chambre. Elle parait également assez prude et maladroite avec son corps, se couvrant consciemment la peau quand sa serviette tombe, même si elle est seule dans sa chambre. La seule autre occupante de sa confortable maison est sa mère Margarette (Emmanuelle Bercot), aussi fougueuse et extravertie que Jeanne est retenue, et qui a du mal à comprendre pourquoi sa fille n’essaie pas de se trouver un petit ami. Mais Jeanne s’intéresse moins aux hommes qu’au tout dernier divertissement du parc : un Tilt-a-Whirl scintillant qu’elle surnomme Jumbo. Massif et lumineux, cette attraction ressemble moins, à ses yeux, à un manège qu’à un vaisseau spatial d’un autre monde, façon Rencontre du troisième type, duquel rayonne une lumière et une étrange énergie mystiques. En frottant ses ampoules dans l’obscurité, Jeanne chevauche les bras de la structure et lui parle doucement, plus à l’aise pour se parler à elle-même qu’à n’importe quel visiteur du parc pendant la journée. Elle se contente de vivre ainsi, jusqu’à ce qu’elle glisse et manque de mourir une nuit, et que le manège commence à s’animer.

Zoé Wittock s’y prend magnifiquement bien dans son approche de l’anthropomorphisme du nouvel ami de Jeanne. Les scènes dans lesquelles Jeanne parle à Jumbo sont rendues de manière réfléchie, sans bêtise ni condescendance, et bien que nous n’ayons jamais une idée franche de la personnalité de Jumbo, nous commençons à comprendre l’attrait de la machine comme compagnon. « Nous sommes bien ensemble, n’est-ce pas ? » et c’est là que Jumbo répond en faisant clignoter ses lumières selon des motifs colorés. Plus tard, quand Jumbo semble se taire, Jeanne s’écrie : « Ne me laisse pas seule avec eux ! » Dans son monde, les humains ont toujours été un « eux » ; être avec Jumbo lui permet d’entrer dans le « nous ».

Cette manière de faire est particulièrement utile lorsqu’il s’agit d’entrer dans la question délicate du sexe. Un film comme Jumbo soulève inévitablement cette question intérieure : Vont-ils vraiment montrer cette belle actrice en train de « s’envoyer en l’air » avec une structure d’acier géante ? La réponse courte serait oui enfin, en quelque sorte, mais pas dans le style métal-humain, genre Terminator. C’est grâce à la poésie visuelle et l’art de la suggestion que Wittock nous raconte cette part de la relation amoureuse : de l’eau qui déborde dans une baignoire, de l’huile noire de jais qui se répand sur la peau nue de Jeanne. Les images sont élégamment érotiques, évoquant l’orgasme dans toute sa sensualité mais sans aucun voyeurisme. Dans l’ensemble, de toute façon, la relation de Jeanne avec Jumbo est moins une question de désir charnel que de lien affectif. Il n’est pas surprenant qu’elle puisse atteindre l’orgasme avec le manège ; elle a enfin trouvé un espace pour se sentir en sécurité, vue et, plus encore, reconnue. On pourra remarquer, toujours sur cet aspect des choses, que Wittock juxtapose magistralement deux scènes de sexe, ce qui permet de mettre en lumière l’une des raisons pour lesquelles Jeanne est peut-être ainsi. La première, avec son patron Marc, est une expérience très désagréable, qui montre clairement que Jeanne s’y soumet parce qu’elle pense qu’elle devrait le faire pour « paraître normale ». Le cadrage de cette scène tient le public à distance – nous ne partageons pas une belle expérience avec Jeanne, mais nous observons plutôt le déroulement d’un scénario inconfortable. La scène de « sexe » qui implique Jumbo ne pouvait pas être plus différente, voire opposée. Elle se déroule dans un espace blanc, très éclairé, avec cette huile noire, ce qui pourrait provoquer distance et froideur. Mais la performance de Merlant et la manière intime dont elle est tournée par le directeur de la photographie Thomas Buelens font que nous sommes, au contraire, attirés et que nous pouvons clairement ressentir l’effet que cela produit sur la jeune femme.

Et cette jeune femme… parlons-en un peu plus. Derrière elle, c’est la performance magistrale de Noemie Merlant – tout juste sortie du remarquable Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. La comédienne confirme dans le registre « histoire d’amour non conventionnelle »… mais ici dans un rôle totalement différent. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle y met une conviction absolue et maitrise magnifiquement son rôle qui n’est pas le plus facile qui soit à interpréter. Ce personnage, par son prénom, son jeune âge mystérieux, sa coiffure, ses postures, peut nous évoquer une autre Jeanne et alors nous permettre de porter un regard différent sur cette histoire qui offre, il faut le reconnaitre, une portée métaphorique multiple. Et c’est donc là aussi, pour moi, celle de la foi qui apparaît… où l’invisible, l’impalpable, sont de mises ; où le regard des autres est souvent jugeant, ou du moins, marqué par l’incompréhension ; où les sentiments et les émotions ouvrent à l’irrationnel ; où la liberté doit se révéler ; et où le concret de l’existence se trouve malgré tout chamboulé. En regardant l’histoire de Jeanne s’écrire sur l’écran me revenait ainsi ces paroles de l’apôtre Paul dans la 1ère épitre aux Corinthiens « Voici ce que l’Écriture déclare : « Je détruirai la sagesse des sages, je rejetterai le savoir des gens intelligents. » Alors, que peuvent encore dire les sages ? ou les gens instruits ? ou les discoureurs du temps présent ? Dieu a démontré que la sagesse de ce monde est folie ! ». Pas sûr que Zoé Wittock y ait réfléchit de la sorte, mais c’est aussi la fabuleuse liberté interprétative que nous offre l’art, et le cinéma notamment, comme d’étonnantes paraboles qui peuvent venir rejoindre chacune et chacun là où il se trouve…

Jumbo est une histoire au demeurant étrange traitée avec une grâce et une délicatesse rare, et c’est ce contraste qui lui donne finalement un caractère si particulier. Il est également admirable que le film néglige de condamner ou de pathologiser l’attirance de Jeanne. Alors qu’un film moins astucieux la soumettrait sans doute à une sorte de « réveil » lui faisant comprendre que cette relation n’est pas adaptée à la réalité, la fin de Jumbo est pleine d’entrain, équilibrant espoir et respect. Wittock nous montre là que la tolérance – en particulier pour des expériences qui paraissent étranges et nouvelles – n’apparaît pas toujours comme une évidence. Elle doit être apprise et partagée, et le portrait de Jeanne qu’elle nous offre est un bon début pour commencer…

 

 

 

 

The Hunt… ce matin un chassé a tué un chasseur !

The Hunt est enfin sorti sur les écrans ce 22 juin 2020 ! Magnifique satire divertissante, voire parfois hilarante et intentionnellement brutale, le film surfe intelligemment et de façon non manichéenne sur de multiples travers de la société américaine mais qui, sans trop chercher bien loin, s’élargissent et viennent nous rejoindre là où nous sommes.

Douze inconnus se réveillent dans une clairière. Ils ne savent ni où ils sont, ni comment ils sont arrivés là. Ils ne savent pas qu’ils ont été choisis dans un but bien spécifique… la chasse. Sur fond d’obscure théorie du complot sur internet, un groupe de dirigeants se rassemble pour la première fois dans un manoir retiré, afin de se divertir en chassant de simples citoyens américains. Il apparaît que ceux qui sont chassés sont des conservateurs, théoriciens de la conspiration et que ceux qui les chassent sont de riches libéraux. Mais leurs sombres desseins vont être mis en péril par Crystal, une de leurs proies, capable de les battre à leur propre jeu. La jeune femme renverse les règles, et abat un par un les chasseurs qui la séparent de la mystérieuse femme qui tire les ficelles de ce passe-temps macabre.

Produit par Blumhouse, véritable « machine à tuer » pour les thrillers et autres films à tendances horrifiques, The Hunt aurait dû sortir aux États-Unis en septembre 2019 jusqu’à ce qu’Universal, distributeur du film, décide d’en repousser la sortie en salle au 13 mars 2020 pour des raisons politiques liées à plusieurs tueries de masse. Et boum… la crise sanitaire est arrivée ! Heureux français que nous sommes, le jour de sortie est arrivé, ce qui n’est pas les cas pour les américains qui devront se contenter tristement de la version VoD.

Votre première réaction à la lecture du synopsis sera sans doute la même que la mienne… on l’a déjà vu cent fois. Mais que nenni ! La nouvelle création de Craig Zobel (Westworld, American Gods, The Leftlovers…) sur un scénario de Damon Lindelof et Nick Cuse (Lost, Watchmen, The Leftlovers…) prend pour modèle (ouvertement car même évoqué dans les dialogues) La Ferme des animaux de George Orwell (1945) puis se construit sur les bases du classique de 1932 Les Chasses du comte Zaroff, lui-même adapté de la nouvelle de Richard Connell (de 1924) et qui a déjà eu d’innombrables adaptations cinématographiques. Mais, celui-là s’adapte à notre époque, avec tous les révélateurs du moment, tels qu’Internet et ses bulles de filtre, le conspirationnisme, les micros-forums, les faux équilibres médiatiques et tutti quanti tout en distillant par-ci par-là un zeste de migrants, des questions de genre et d’homophobie et quelques autres bons clichés savoureux. Et tout cela sous le couvert d’une satire terriblement noire où tout s’inverse et vous fait perdre vos repères habituels. La stupidité, dans ses différentes nuances et manifestations, est omniprésente, l’hypocrisie rivalisant avec l’ignorance délibérée et volontaire.

Car il faut préciser ici que le synopsis de l’intrigue que vous venez de lire ne fait qu’effleurer la réalité de The Hunt, et qu’il est bien plus intelligent que le concept ne le laisse imaginer. En réalité, l’histoire vise à combler le fossé qui sépare la société américaine et à montrer à quel point tout cela est futile lorsque les deux parties sont tout aussi horribles l’une que l’autre. D’un côté donc, nous avons un groupe de nationalistes blancs, addictes aux armes à feu et biberonnés à la chaîne Fox News et de l’autre, des libéraux milliardaires qui échangent des tweets avec Ava DuVernay, qui se demandent s’il est problématique ou non d’avoir un individu noir sur leur liste de victimes et qui, globalement, répondent à tous les stéréotypes d’une élite libérale que stigmatise l’autre groupe. Mais le souci, c’est qu’ici les rôles sont inversés et ceux que l’on attend d’un côté de la barrière sont précisément de l’autre…

Ce qui ressort alors, c’est qu’il n’y a sans doute ici ni bonne, ni mauvaise personne, ni même de propos moralisateur à tenir. On est bien au-delà ! The Hunt peut être vu alors comme une expression de rage contre l’ignorance profondément ancrée qui alimente le sectarisme. Et, rien de mieux que la politique américaine pour s’amuser avec tout ça. Un fonctionnement marqué par ces deux camps qui s’opposent et conduisent si souvent à deux positions extrêmes, où finalement chaque partie souhaite en fin de compte que l’autre existe et devienne symbiotique. L’une n’existe pas sans l’autre… Les auteurs s’en prennent à tous ceux qui adhèrent aveuglément à une idéologie qui vilipende l’autre. Et les détails sont souvent très drôles, de la grammaire pédante au jugement impulsif. Le point central est que personne ne se préoccupe de la vérité ; nous voulons tous que les autres confirment ce que nous croyons. Il s’agit alors de savoir comment nous inventons des mensonges pour transformer les autres en ennemis. Et, sur ce point, cela fait de The Hunt étonnamment l’un des films les plus importants de l’année.

Sans vouloir divulgâcher davantage, la mise en scène et le scénario sont des ping-pong constants entre comédie déjantée et violence extrême, à la façon d’un Paul Verhoeven de la fin des années 80 et des années 90. Enfin, quelques mots sur la délicieuse Crystal, qui s’avère être la plus brillante des stéréotypes. Mais aussi le seul personnage qui ne répond pas aux attentes des autres… et pour cause. Elle ne se soucie pas non plus de la raison pour laquelle elle est chassée, mais seulement du fait de ne pas être abattue. Jouée par Betty Gilpin avec un instinct sûr et une ténacité sans faille, elle est la plus dangereuse des créatures, selon certains, la femme autonome pleinement consciente de ses capacités considérables, qui se fiche totalement de ce que vous pensez.

Écrite avec précision, jouée avec une sincérité sans faille, l’histoire refuse de suivre des formules, subvertit les attentes politiques et cinématographiques au profit d’une argumentation large et subtile, utilisant le langage même des étiquettes et des épithètes contre leurs propriétaires avec une habileté à couper le souffle, et un usage adroit de l’ironie. Si donc les explosions de cervelles, ou un corps qui se coupe en deux auraient tendance à vous révulser, mieux vaut peut-être passer votre chemin et choisir une autre séance, mais sinon, n’hésitez pas !