Notre Dame du Nil… aux racines de la haine

Avec Notre Dame du Nil, le réalisateur afghan Atiq Rahimi nous plonge dans les prémisses du massacre ethnique rwandais, en adaptant le roman éponyme semi-autobiographique de Scholastique Mukasonga qui a perdu 27 membres de sa famille, dont sa mère, dans le génocide. L’auteur, qui a reçu le prix Renaudot pour ce livre, y décrit un pensionnat catholique qu’elle a fréquenté au Rwanda. Les filles étaient issues de l’élite du pays et ont été éduquées pour devenir la future classe dirigeante.

Synopsis : Rwanda, 1973. Dans le prestigieux institut catholique Notre-Dame du Nil, des jeunes filles rwandaises étudient pour devenir l’élite du pays. Mais partout grondent des antagonismes profonds.

Le roman Notre-Dame du Nil de 2012 de l’écrivaine rwandaise Scholastique Mukasonga ne traitait pas spécifiquement du bain de sang historique de 1994 qui a vu des membres de la majorité hutue du Rwanda massacrer 800 000 de leurs compatriotes, pour la plupart des membres de la minorité tutsie, en seulement trois mois, mais plutôt de la façon dont la division des classes, le colonialisme et la disparité économique ont créé un terreau toxique de ressentiment et de préjugés qui a rendu le génocide possible. En utilisant comme microcosme un pensionnat catholique rwandais exclusivement féminin, elle explique comment les graines de la haine ethnique ont été plantées, nourries et encouragées à s’épanouir. L’adaptation cinématographique terrifiante et splendide à la fois de Rahimi ne va pas plus loin et ne raconte donc pas non plus le génocide. Il est cependant tout aussi précieux : le prélude éclairant de la tragédie, un récit d’origine simple et fidèlement adapté d’un texte essentiel. Le film ne cherche pas à discerner les raisons du génocide, mais recrée plutôt l’atmosphère de haine aveugle qui l’a précédé.

Le réalisateur déplace donc son objectif de son Afghanistan natale, décor de ses précédents films Terre et Cendres et Syngué sabour. Pierre de patience, vers la jungle brumeuse du Rwanda en 1973. Au pensionnat Notre-Dame du Nil, perché sur une colline au-dessus d’un village, géré par des religieuses et des prêtres catholiques belges, les lycéennes se sentent protégées du monde. Les filles sont pour la plupart issues de riches familles hutues. L’école impose un plafond de 10% d’admissions d’élèves tutsis, bien qu’elle aille légèrement au-delà du quota, au grand dam de certaines filles hutues. Cette école est considérée comme une institution de haut niveau de « bonnes chrétiennes » où les filles sont préparées à devenir « l’élite féminine du pays ». Leurs tâches quotidiennes, en plus des cours, consistent à planter des légumes, à entretenir les archives et à nettoyer la statue de la Vierge Marie qui repose sur une colline surplombant le fleuve.

C’est une histoire qui laisse une profonde et longue impression, et Rahimi la filme avec compassion, sans faire de l’esbroufe. Malgré l’aspect tragique du sujet, il remplit constamment Notre-Dame du Nil de vraie beauté. Il n’axe pas son sujet sur une déflagration de violence, mais la développe au-travers de quatre actes, sans qu’ils ne viennent rompre la fluidité narrative : « l’innocence », »le sacré », »le sacrilège » et « le sacrifice ». Le réalisateur explique, à ce propos, que les titres de ces chapitres, écrits en kinyarwandas, ne sont pas aussi conceptuels que dans la langue française. « L’innocence » c’est : « l’enfant qui sourit même à son ennemi » ; « le sacré», « ce qui est nommé par Dieu » ; « le sacrilège », « oublier le nom donné par Dieu » et enfin « le sacrifice », c’est « le bouc-émissaire ». Il fait également preuve d’une immense compassion envers les filles de la minorité tutsie de l’école. Mais il va plus loin encore, offrant de véritables moments surréalistes et il parvient à illustrer la facilité avec laquelle des hommes et des femmes peuvent se retourner les uns contre les autres, tout cela sur la base d’un simple mensonge et de la création d’un bouc émissaire.

Cette coproduction France-Belgique-Rwanda fait aussi appel à des talents de premier plan au niveau technique. Les plans de Rahimi sur les montagnes et les collines isolées sont magnifiques. Le portrait de l’Afrique dans les années 1970 du directeur de la photo Thierry Arbogast (Nikita, Lucy) est admirable et se regarde comme une jungle sauvage momentanément apprivoisée par les lumières douces et les vêtements blancs des élèves de l’école catholique. Ainsi, lorsque l’histoire s’arrête pour permettre à un groupe de jeunes filles de danser sous le ciel gris acier, ce n’est pas seulement une scène à couper le souffle, c’est aussi un profond moment de deuil pour une terre magnifique et verdoyante qui est hélas destinée à devenir le site d’un des massacres les plus barbares de l’histoire moderne. Comme le souligne Scholastique Mukasonga, « cette beauté rend paradoxalement encore plus forte cette violence qui vient tout salir »Le monteur Hervé de Luze (qui a également travaillé sur Syngué sabour. Pierre de patience de Rahimi ou Le pianiste de Polanski) donne, pour sa part, à chaque incident son dû et relie avec élégance les fils narratifs et les humeurs disparates qui traversent le film. Certains choix musicaux sophistiqués sont aussi gracieusement insérés. Et enfin, Rahimi obtient de très belles performances de ses actrices, dont beaucoup ne sont pas professionnelles.

Notre Dame du Nil est un film qui touche droit au cœur et qui sait aussi garder, en même temps, une certaine distance avec l’horreur, même si le final reste inévitablement marquant. Une belle adaptation d’un livre qui, déjà, avait su marquer les esprits.

 

Scandale… vive les femmes !

Avec Scandale, le nouveau film de Jay Roach, c’est l’une des premières affaires de harcèlement sexuel aux États-Unis ayant amorcé le mouvement #MeToo qui se dévoile à nous. Nicole Kidman, Charlize Theron et Margot Robbie se partage l’affiche, car ici, c’est du point de vue des femmes que se raconte l’histoire.

Inspiré de faits réels, Scandale nous plonge dans les coulisses d’une chaîne de télévision aussi puissante que controversée. Des premières étincelles à l’explosion médiatique, découvrez comment des femmes journalistes ont réussi à briser la loi du silence pour dénoncer l’inacceptable.

En juillet 2016, Roger Ailes, le PDG apparemment tout-puissant de la Fox News, qui a connu un énorme succès pendant plus de 20 ans, a été licencié par Rupert Murdoch après que de multiples plaintes pour harcèlement sexuel aient été déposées contre lui. Sa chute a été rapide. Le 6 juillet, l’ancienne présentatrice de Fox News, Gretchen Carlson, a intenté une action en justice contre Ailes personnellement, alléguant qu’elle avait été licenciée pour avoir résisté à ses avances. D’autres femmes du passé d’Ailes se sont manifestées et une enquête interne a été lancée. Le 19 juillet, la célèbre présentatrice de Fox News, Megyn Kelly, a déclaré aux enquêteurs qu’Ailes lui avait également fait des avances sexuelles. Le 21 juillet, le scandale oblige Fox News à s’en débarrasser et la chaîne lui verse 40 millions de dollars de compensation. Souffrant d’hémophilie, il meurt moins d’un an plus tard, après une chute, à l’âge de 77 ans. Ces événements, qui ont précédé d’un an l’exposition de Harvey Weinstein en octobre 2017 et la création du mouvement #MeToo, ont eu un impact énorme aux États-Unis et ont très vite fait l’objet de livres, de documentaires et même d’une série télévisée l’année dernière, The Loudest Voice, dans laquelle jouaient Russell Crowe et Naomi Watts. Voici maintenant Scandale, un long métrage qui reprend l’histoire, et pour lequel Charlize Theron, qui joue le rôle de Kelly, vient d’être nominée aux Oscars comme meilleure actrice et Margot Robbie pour celui de la meilleure actrice dans un second rôle.

Le scénario est de Charles Randolph, qui a remporté l’Oscar du meilleur scénario adapté pour The Big Short, et Scandale suit le même style explicatif, avec des inserts et des ruptures de cadre audacieux. Le directeur de la photographie, Barry Ackroyd, qui a également participé à The Big Short, utilise la même approche de vues subjectives dynamiques et de suivi quasi-documentaire. Avec Jay Roach, ce sont les femmes qui prennent le récit en main. Notre guide principale est Megyn Kelly et c’est d’ailleurs elle qui ouvre naturellement l’histoire. Elle commence par donner au spectateur un aperçu de tout ce qui est impliqué dans le travail de Fox News, et de la manière dont est divisé le bâtiment où tout le travail est effectué. C’est un prologue rapide mais utile, qui nous met à la porte des événements qui ont causé beaucoup de bouleversements dans l’industrie de l’information et du divertissement. Theron, à l’aide d’un brillant travail de maquillage et de quelques prothèses, joue Megyn avec beaucoup de ressemblance et d’audace. À ses côtés, Nicole Kidman interprète Gretchen Carlson, la journaliste et présentatrice qui a été la première à dénoncer Roger Ailes, inspirant d’autres femmes à raconter leurs histoires. Kidman est tout aussi remarquable dans son rôle, et je pense qu’elle mérite encore plus d’attention, précisément en raison du rôle prépondérant que Gretchen a joué dans toute l’affaire, en osant poursuivre l’une des plus grandes figures de la télévision avec ingéniosité et courage. Et enfin, s’ajoute Kayla, dont la nature est fictive, mais basé sur plusieurs femmes réelles qui ont également dénoncé Ailes par la suite.

Ce personnage est une ingénue complexe, jeune productrice évangélique, magnifiquement interprétée par Margot Robbie, avec un optimisme d’abord naïf, puis une ambition manipulatrice, et enfin la déception, le dégoût et même le traumatisme. Sa grande scène avec le répugnant Roger (John Lithgow bardé de multiples prothèses. C’est d’ailleurs l’autre nomination aux Oscars que celui du meilleur maquillage et de la meilleure coiffure, et il est mérité) est sans doute la plus troublante du film, et démontre de façon concluante que certains des harcèlements sexuels les plus dommageables n’ont pas besoin d’un contact physique réel. Nous sommes dans un monde où les apparences font tout. Le cliché préféré d’Ailes est que la télévision est un média visuel. Il la brandit comme si l’argument suprême chaque fois qu’il harcèle une de ses victimes potentielles pour qu’elle montre sa silhouette, ses jambes et un peu plus si possible. C’est comme s’il inspectait un cheval de course – bien qu’un cheval de course susciterait probablement plus de respect. Robbie montre ici pourquoi elle est l’une des actrices les plus prometteuses du moment, passant de cette joyeuse naïveté qu’elle laisse paraitre sur son visage à une terreur profonde qui la fait trembler de peur. Il est impossible de ne pas ressentir sa confusion, et Roach profite de cette grande capacité à communiquer ces émotions avec ses yeux, rendant le spectateur mal à l’aise d’avoir été témoin de l’abus de pouvoir.

Le thème du harcèlement sexuel, qui reste tant au cœur de l’actualité et fait bien des émules, représente clairement un sujet délicat auquel le réalisateur s’attaque ici admirablement. Scandale est plein d’énergie et étonnamment divertissant – même parfois drôle. Mais quand les moments difficiles arrivent, le film devient courageux, tendu et percutant. Le résultat final est donc très bon même s’il n’apporte pas beaucoup de lumière nouvelle sur l’histoire, mais il bénéficie d’une direction solide de Roach, d’un scénario croustillant et mélodramatique de Charles Randolph, d’une conception de production remarquablement soignée, surtout lorsqu’il s’agit de recréer l’apparence et l’atmosphère des bureaux et des studios de la chaîne Fox News Channel, et des plus qu’excellentes performances de Theron, Kidman et Robbie. Et si les fans de la chaîne et de l’actuel président (qui est aussi l’un des acteurs par les images d’archives utilisées) n’apprécieront certainement pas Scandale et ce qu’il raconte avec tant de force, il ne fait aucun doute que les batailles qui ont commencé ici se poursuivent à un rythme soutenu et que d’autres noms prestigieux vont certainement tomber.

Au final, peu importe que nous ne soyons pas ici forcément au fait précisément de ces personnages des médias US, Scandale est un film qui capture puissamment un tournant clé de l’histoire sociale de notre époque.

 

Qu’un sang impur… le choc !

Qu’un sang impur c’est le film événement de cette semaine. Après les banlieues des Misérables de Ladj Ly, la guerre façon Mendes de 1917, voici le témoignage âpre et audacieux d’Abdel Raouf Dafri.

Alors qu’il n’est plus que l’ombre du guerrier qu’il était en Indochine, le colonel Paul Andreas Breitner se voit contraint de traverser une Algérie en guerre, à la recherche du colonel Simon Delignières, porté disparu dans les Aurès Nemencha, une véritable poudrière aux mains des rebelles.

Premier long métrage d’Abdel Raouf Dafri, jusqu’alors connu comme l’un des meilleurs scénaristes français, avec notamment les deux volets Mesrine, Un prophète et les saisons de la série TV Braquo, qu’Un sang impur ne fait pas dans la facilité. Le français d’origine algérienne, choisit de « s’attaquer » à un sujet toujours extrêmement sensible et au cœur de ses propres racines mais aussi de notre histoire commune, cette horrible guerre d’indépendance, en livrant un film coup de poing, véritable uppercut sec et rude. Violence incontournable des images et du climat général qui témoigne de l’effroyable sauvagerie dont firent preuve les deux camps (la double version de l’affiche proposée allant aussi dans ce sens). Car c’est sur ce point précis que se fonde le scénario… pas de bons et de méchants… nul manichéisme nécessaire… mais la folie humaine dans toute sa laideur extrême… un exposé de ce que la guerre peut produire dans nos faibles entrailles mais d’où surgit (parfois) quelques rayons de lumière et d’amour.

Pas de temps morts chez Dafri, surtout avec un tel sujet. Et c’est ainsi que le baptême est sévère quand on s’immerge dans l’obscurité de la salle et que la lumière jaillit sur l’écran. L’ouverture donne le la. Le ton est donné et l’on comprend où l’on va… Ce sont alors des personnages qui se dessinent, avec des contours et des traits très différents les uns des autres, mais tous marqués par des fêlures de la vie qui les conduisent là où il en sont à l’instant précis. Car Qu’un sang impur est un film on ne peut plus humaniste. Il se fixe sur des êtres et non sur l’Histoire… sur des histoires et non sur une Théorie. Et ainsi, au travers de ces visages, c’est une identité de la France qui apparaît aussi. Le réalisateur explique à ce sujet : « Le personnage principal est un Belge flamand devenu français par le sang versé. Il y a une Mong issue d’un peuple rejeté par les Vietnamiens et les Chinois, et qui a choisi la France lors de la guerre d’Indochine. Avant d’être abandonnée à son sort ensuite. Et puis, je tenais à la figure du soldat sénégalais, car ce sont eux qu’on a forcés à tirer sur la foule à Sétif. C’est de là que vient une certaine négrophobie en Algérie. Diviser pour mieux régner, la bonne vieille méthode française. Dans le groupe, il y a aussi un « Gaulois » et une jeune fellagha. Qu’un sang impur interroge sur l’identité française. C’est une question perpétuelle. »

Alors justement, évoquons ceux et celles qui sont là derrière ces personnages. Pas de véritables têtes d’affiche ici (il semblerait que le scénario ait fait peur)… mais finalement un casting excellent qui convient parfaitement. Pour en citer quelques-uns, il y a le charismatique Johan Heldenbergh qui offre au colonel Breitner, ce fameux Belge devenu français, rigueur et désabusement forgés dans ses traumatismes indochinois. Magnifique prestation de la toujours efficace Lyna Khoudri, dans un rôle bien éloigné de celui de Papicha. Et puis la classe de Steve Tientcheu, la justesse de Pierre Lottin dans un rôle compliqué et torturé, la présence hyper efficace de l’actrice franco-vietnamienne Linh-Dan Pham et l’impressionnante démonstration d’Olivier Gourmet marquant d’autorité.

C’est aussi au travers d’une splendide photographie signée Michel Amathieu, d’une mise en scène soignée et d’une BO, à la fois belle et grave, composée par Eric Neveux, que se crée cette atmosphère pesante et glaciale, traits caractéristiques de ce film. Il pourrait d’ailleurs reprendre le bon vieux slogan d’un mag parisien… choc des images très souvent mais percussion redoutable des répliques prononcées. Pour exemple : « La France est comme une femme au visage plein de rougeurs, elle met sans cesse du fond de teint pour les cacher ». Des dialogues qui vous assoient bien souvent dans le fond de votre fauteuil… 

On ne sort pas indemne d’un tel film me disait une collègue journaliste en sortant de la projection presse… C’est peut-être précisément pour cela qu’Un sang impur est incontournable même si ça fait mal.

 

Pygmalionnes… le cinéma aux « plurielles »

Les deux dernières années auront été riches d’interventions publiques diverses mettant à l’honneur le combat contre les inégalités hommes-femmes et la discrimination, notamment dans le monde du cinéma. Ce mercredi 21 janvier est l’occasion d’aller encore plus loin, de façon rafraîchissante et avec l’œil expert du jeune et brillant réalisateur Quentin Delcourt, au travers d’un remarquable documentaire intitulé joliment Pygmalionnes.

Pygmalionnes est un long-métrage documentaire sur les femmes et le cinéma en France. Produit et réalisé par Quentin Delcourt, ce film sans langue de bois pose des questions essentielles à la compréhension du fonctionnement de l’industrie cinématographique française, véritable miroir des réalités et des limites de notre société actuelle. Par la mise en lumière de ces femmes inspirantes, Quentin Delcourt libère à sa manière une parole engagée et engageante, celle des créatrices que sont ces Pygmalionnes, aussi bien devant que derrière la caméra.

Si dans la mythologie grecque, l’histoire de Pygmalion et Galatée renvoie à une légende racontant l’histoire d’un sculpteur qui tombe amoureux de sa création, une statue rendue vivante grâce à Aphrodite, la déesse de l’amour, qui comprend le vœu de Pygmalion, le sens moderne évoque une personne qui par sa notoriété et ses moyens peut se permettre de faire connaître l’art de l’artiste en question. En féminisant le terme, Quentin Delcourt joue avec les mots pour nous introduire dans une thématique devenue chère à son cœur : la place des femmes dans le cinéma en France. Après avoir déjà créé le Festival Plurielles, avec Laurence Meunier, PDG du Majestic de Compiègne, dont la troisième édition est déjà programmée pour 2020, il réalise ce documentaire qui recense les témoignages touchants de 11 femmes travaillant à de nombreux postes de l’industrie du cinéma (réalisatrices, comédiennes, agents, exploitantes…).

On appréciera le travail de Quentin Delcourt du point de vue de son rapport à l’image, avec une belle photo, et du bon boulot niveau cadrage et montage… mais c’est surtout sur sa capacité à mettre à l’aise celles qui sont là face à l’objectif qui est frappante. On ressent une vraie complicité qui est installée, et qui d’ailleurs se concrétise dans les derniers plans et le choix du réalisateur-intervieweur de dire un magnifique dernier mot tout à fait adapté (mais à vous d’aller jusqu’au bout pour comprendre). Chacune de ces artistes à leurs manières rayonne littéralement sur l’écran tout en exprimant des choses à la fois profondes, parfois choquantes, des fois drôles et toujours sans violences ou mauvaise amertume. Un ton parfaitement juste qui permet, sans doute, d’être bien plus efficace et alors de toucher là où il faut !

Un grand bravo donc à Quentin Delcourt et un très vif encouragement à vous tous qui lisaient ces lignes, d’aller découvrir ces Pygmalionnes au plus vite et de faire fonctionner le « bouche-à-oreille » pour que le film puisse rejoindre le plus grand nombre. Notre cinéma et notre société en ont bien besoin…

 

1917… pour délivrer un message

1917 – C’est dans le bourbier du nord de la France que se situe le cadre de l’épopée de Sam Mendes offrant une expérience cinématographique saisissante. Un film intense mais aussi profondément humain.

6 avril 1917, la Première Guerre mondiale fait rage sur le front ouest. Will Schofield et Tom Blake, deux jeunes caporaux britanniques, sont chargés d’une mission vraisemblablement impossible. Les lignes de communication étant coupées, ils vont devoir traverser seuls le no man’s land et les lignes ennemies pour délivrer un message aux environs d’Écoust-Saint-Mein. Ce message doit permettre de sauver 1 600 soldats britanniques, parmi lesquels se trouve le frère de Blake, qui vont tomber dans un piège tendu par l’armée allemande.

Dès le début, le film est en mouvement, poursuivant un récit linéaire, suivant sans relâche nos héros dans leur course contre la montre, bien que le pays soit déchiré par la guerre. Pour nous faire entrer dans leur voyage de la manière la plus immersive possible, tout est filmé d’un seul point de vue, une seule caméra (ou du moins c’est ce qui parait) suivant Blake et Schofield de près tout le temps comme un tiers invisible du voyage : parfois en reculant devant eux alors qu’ils se précipitent dans une tranchée, parfois en les suivant intimement de derrière, parfois en les suivant à côté – en regardant seulement occasionnellement autour pour nous montrer ce qu’ils voient. C’était le même procédé qu’avait utilisé auparavant avec tant d’efficacité pour filmer l’horreur d’Auschwitz, le réalisateur László Nemes, dans Son Of Saul. Pas non plus de coupes ou de montages apparents, de sorte que tout semble être une longue prise, un quasi unique plan séquence… nous faisant progresser dans le présent continu, ininterrompu, sauf pour un seul black-out. 

En fait, dans la réalité, le tournage (en grande partie sur la plaine de Salisbury et dans d’autres lieux britanniques, complété par les décors des studios Shepperton) a duré 65 jours en prises de sept ou huit minutes, assemblées ensuite de manière quasi invisible par le directeur de la photographie Roger Deakins et le monteur Lee Smith. Un procédé particulièrement adapté à une histoire comme celle-ci, une simple course contre la mort et pour espérer, afin d’atteindre un objectif avant qu’il ne soit trop tard. L’exploit technique présenté est exaltant ; la mise en scène du film par le réalisateur Sam Mendes est magistrale tout au long du film.

Comme spectateur, il est paradoxal de sentir parfois une sorte de besoin de transition, une aspiration à la ponctuation – au montage, en fait. Ce flux d’événements est comme un flux de prose sans points, paragraphes ou chapitres. Tout ce qui se passe au cours de leur voyage n’a pas le même intérêt, mais il est de durée égale.  Et le sentiment d’asphyxie peut parfois se faire sentir… mais cette sensation est bénéfique et nous plonge un peu plus dans l’enfer de la situation. Les poils se dressent alors inévitablement, et les yeux s’humidifient quand résonne dans la forêt Wayfaring Stranger chanté au milieu des soldats, comme une pause bienfaisante, le pas se ralentissant et le rythme cardiaque par là-même aussi.

Et puis il y a cette caméra étonnamment et brillamment active et curieuse, qui suit le rythme de ces événements. Lorsque Blake et Schofield se frayent péniblement un chemin à travers les barricades de barbelés, la caméra les suit mystérieusement sans obstacle et on ne peut s’empêcher de se demander comment ? Lorsque Schofield est transporté impuissant dans les eaux d’une rivière agitée, la caméra est en quelque sorte juste à côté de lui, se précipitant elle aussi dans le courant, mais sans même être éclaboussée. Coup de chapeau ici forcément à Roger Deakins, le légendaire directeur de la photographie qui a été rendu célèbre pour ses 13 nominations aux Oscars avant de finalement en gagner un à sa 14ème. Non seulement Deakins et son équipe font bouger la caméra avec grâce, mais ils réussissent à capturer de magnifiques plans. Un glissement au-dessus d’un cratère rempli d’eau dans le No Man’s Land, une ville bombardée, une rencontre fortuite à la lumière d’une bougie – tout cela a l’air de peintures, de véritables œuvres d’art rendues d’autant plus impressionnantes que les conditions sont difficiles.

Il y a dans 1917 un savoureux mélange de Il faut sauver le soldat Ryan et de Gravity – avec la véracité et l’honnêteté immersives du premier, mélangées à l’intensité implacable du second. Il suffit alors pour le spectateur de s’accrocher et de serrer les dents, et de se demander comment quelqu’un a pu survivre à cette horreur. Le film est franchement palpitant et la reconstitution du champ de bataille spectaculaire. Dans l’ensemble, les aspects de poursuite et de mission de ce film le rendent beaucoup plus mouvementé que ce à quoi nous sommes habitués dans les films se déroulant dans les tranchées statiques de la Première Guerre mondiale – Sam Mendes expliquant que cette mobilité était précisément ce qui l’a attiré vers l’histoire de cette transmission d’un message à travers les lignes.

1917 se positionne pour moi comme l’un des meilleurs films de guerre, capturant l’ampleur et l’horreur de son cadre à travers son objectif épique tout en se concentrant sur l’impact humain et émotionnel du conflit. Une fantastique mise en scène de Mendes, une solide performance du sous-estimé George Mackay, une excellente attention aux détails d’époque dans les décors et les costumes, et le génie de Deakins et du compositeur Thomas Newman pour parachever l’ensemble… juste parfait !

 

Selfie… pour savoir rire de soi

Un peu d’humour en ce 15 janvier sur les écrans avec SELFIE, une comédie satirique à sketchs, qui s’amuse en nous faisant réfléchir autour des réseaux sociaux et surtout l’impact de ces derniers dans les rapports humains.

Dans un monde où la technologie numérique a envahi nos vies, certains d’entre nous finissent par craquer. Addict ou technophobe, en famille ou à l’école, au travail ou dans les relations amoureuses, Selfie raconte les destins comiques et sauvages d’Homo Numericus au bord de la crise de nerfs…

Plus que le titre du film, Selfie, c’est la phrase d’accroche qui l’accompagne qui restitue au mieux le sens profond de ces histoires : « de l’influence du numérique sur les honnêtes gens ». Alors dis comme ça, bien sûr, on pourrait s’attendre à un film à tendance moralisatrice, façon réflexion philosophique de haut vol… mais que nenni ! La présence à elle seule au casting de Blanche Gardin, Manu Payet ou de Max Boublil nous laisse vite comprendre que c’est au travers de la dérision et de ce qu’il faut de cynisme que la question est abordée.

Thomas Bidegain, Marc Fitoussi, Tristan Aurouet, Cyril Gelblat et Vianney Lebasque sont aux manettes des cinq sketchs qui construisent la réflexion de Selfie, en évitant de former un objet filmique disparate. Chaque histoire, très différentes les unes des autres, parviennent plutôt bien à s’articuler mutuellement sans perdre le spectateur, jusqu’à même réunir plusieurs protagonistes pour une cérémonie de mariage qui tourne à la catastrophe. On est finalement là face à un film écrit comme une chanson avec 4 couplets et 1 refrain qui introduit et revient régulièrement. Une chanson qui trouverait facilement corps dans la bouche de Max Boublil précisément.

Au final, on sourit, on rit, on fait « oh la la » en regardant ces situations et comportements ubuesques où les smartphones, tablettes, écrans, applications et réseaux sociaux sont les véritables stars. Et puis on se regarde et on réalise l’effet miroir qui se mets tranquillement en place, et ça peut faire un peu mal. Un mal pour un bien, évidemment, qui ne changera sans doute pas grand-chose à tout ça (et le but n’est certainement pas là), mais qui aura le mérite de nous faire passer un moment rafraichissant en simplement, mais justement, parlant de nous.