Deux sœurs que tout sépare

Après avoir remporté le Prix Un Certain Regard lors du dernier Festival de Cannes, La vie invisible d’Eurídice Gusmão sort maintenant ce mercredi 11 décembre. L’histoire de deux inséparables sœurs à Rio de Janeiro dans les années 1950 qui se retrouvent pourtant obligées de vivre séparées.

Rio de Janeiro, 1950. Euridice, 18 ans, et Guida, 20 ans, sont deux sœurs inséparables. Elles vivent chez leurs parents et rêvent, l’une d’une carrière de pianiste, l’autre du grand amour. A cause de leur père, les deux sœurs vont devoir construire leurs vies l’une sans l’autre. Séparées, elles prendront en main leur destin, sans jamais renoncer à se retrouver.

Avant que le discours féministe n’imprègne le cinéma plus globalement, le mélodrame était le seul genre qui donnait de l’importance à l’expérience spécifique d’être une femme. Karim Aïnouz est conscient de cet héritage dans son adaptation du roman éponyme de Martha Batalha autour de deux sœurs qui, au Brésil dans les années 1950, voient leurs trajectoires vitales s’éloigner malgré elles. Une façon de présenter les conditions patriarcales d’existence qui finiront par marquer le destin de ces deux sœurs, Guida et Eurídice Gusmão. Si différentes et en même temps si soumises au même joug machiste, elles vivront, malgré elles, séparées à vie à cause de la volonté des hommes qui les entourent, incapables d’un minimum d’empathie face à la douleur qu’elles ressentent dans cette absence réciproque.

Rainer Werner Fasssbinder, l’un des grands maîtres du mélodrame postmoderne a dit que « l’amour est le plus insidieux et efficace instrument de répression sociale ». Le scénario de La vie Invisible d’Eurídice Gusmão se situe pleinement dans cette logique en montrant que, que ce soit pour des fantasmes romantiques ou par commodité, la femme a souvent été la partie lésée en matière de sentiments et de choix de vie de couple. Dans l’histoire d’Aïnouz, Guida incarne l’aspect passionnel de l’amour tandis qu’Eurydice est cérébrale et pratique. Eurídice devient l’image même de la femme au foyer enfermée dans son rôle de maîtresse de maison alors que Guida doit faire face à toutes les difficultés inhérentes à sa situation de mère célibataire. Mais ni l’une ni l’autre ne pourront s’émanciper des structures qui ont construit un véritable mur entre elles. Le film s’ouvre d’ailleurs magnifiquement, avec Eurídice et Guida assises ensemble sur une plage rocheuse. Elles se perdent ensuite, l’une et l’autre, dans la forêt tropicale qui les entoure comme prises en otage par cette nature sauvage, avant une tempête dans un ciel rose profond. Ouverture métaphorique puissante pour dire précisément les rôles oppressifs de genre qui mettent fin à leur étroite sororité. Mais s’ajoute ici, ce qui est sans doute la plus belle idée du film, le fait de superposer sur cette réalité douloureuse les fantasmes que chacune des deux héroïnes entretient au sujet de la vie de sa sœur. Toutes deux chérissent l’image d’une « vie invisible » de l’autre comme une forme d’échappatoire à leur propre existence. Il faut reconnaitre en plus que le film bénéficie de la présence de Carol Duarte et Júlia Stockler, dans les rôles respectifs d’Eurídice et Guida, toutes deux récentes arrivantes sur le grand écran, qui fournissent ici un travail remarquable et font preuve d’un jeu d’une grande précision.

Tous ceux qui connaissent déjà l’œuvre d’Aïnouz savent que l’on pouvait s’attendre avec lui à une expérience sensorielle florissante, et c’est ainsi que cette histoire déchirante devient un rêve éveillé, saturé en son, musique et couleurs pour s’adapter à la nécessaire profondeur de sentiments. Une ambiance générale enveloppé d’une émotion typiquement brésilienne de mélancolie qu’est la saudade, mais soutenu en plus par une expression de chaleur et de solidarité qui semble présente même lorsque toute connexion physique entre les personnages centraux a été brisée. Comme tout vrai mélodrame, La vie Invisible d’Eurydice Gusmão est un film qui travaille clairement avec l’émotionnel, bien qu’Aïnouz, par contre, le fasse d’un point de vue esthétique traditionnel et en même temps un esprit novateur. Comment ne pas évoquer ainsi la scène où les deux femmes manquent de se croiser dans un restaurant… Par le suspense sentimental qu’elle ménage au moyen d’un découpage virtuose, puis d’un ralenti parfaitement maîtrisé, se révèle une vraie variation contemporaine impeccable du genre. Cette revisite du mélodrame passe par le récit des troubles qui est raconté à travers l’utilisation classique des lettres envoyées par les sœurs, lues à voix haute, mais aussi en s’ouvrant à des images plus modernes, des scènes nocturnes illuminées par des néons (une brillante photographie d’Hélène Louvart) et des passages très sensuel, rappelant parfois le cinéma de Wong Kar-wai. On appréciera aussi grandement la partition pensive du compositeur allemand Benedikt Schiefer qui vient amplifier les moindres moments d’émotions et habiller les silences de l’histoire.

La vie Invisible d’Eurydice Gusmão n’est pas non plus seulement une sorte de symphonie miséreuse. Des éclairs de joie et de camaraderie éclairent souvent la mise en scène. Avec l’exemple de Guida qui se construit une nouvelle vie dans les bidonvilles brésiliens, aux côtés de Filomena (Bárbara Santos), une ex-prostituée qui devient son nouvel ange gardien. Si elle doit affronter des épreuves plus difficiles que sa sœur, elle parvient malgré tout à trouver son propre bonheur. Et en ce sens, Aïnouz propose également là un beau témoignage de résilience de femmes dans une société où tout peut naturellement se liguer contre elles. Une approche qui ouvre d’ailleurs à un bouleversant final, sur lequel je ne dirai rien, mais qui est un vrai et doux moment de bonheur cinématographique.

Tout à fait sincère et déchirant, La vie invisible d’Eurídice Gusmão est une grande fresque mélodramatique pleine de performances brillantes, d’émotions passionnantes et de nuances subtiles. Mêlant classicisme et esprit novateur, Aïnouz nous offre un merveilleux mélodrame pour ce 21ème siècle, une histoire élégante et émouvante sur deux femmes qui luttent pour construire leurs vies.

 

 

 

Les 100 meilleurs films de réalisatrices !

Une enquête réalisée par BBC Culture auprès de 368 experts du cinéma de 84 pays a identifié les 100 meilleurs films mis en scène par des femmes. La leçon de piano de Jane Campion est le gagnant incontesté ; la cinéaste française Agnès Varda est très bien représentée avec un total de six œuvres et son film Cléo de 5 à 7 en deuxième position sur le podium. Mais, du côté français, on retrouve aussi plusieurs films de Claire Denis et Céline Sciamma, entre autres. 

La leçon de piano de Jane Campion

Bien avant l’ère d’internet, les listes, compilations ou autres « best of » étaient très populaires auprès des critiques de cinéma. Compte tenu du nombre de films que l’on voit au cours d’une vie de critique, une compilation sélective par valeur s’offrait presque automatiquement comme une occasion de maîtriser l’énorme abondance et résumer les expériences de visionnage dans les meilleures listes annuelles.

Paradoxalement, la numérisation a multiplié ce désir de vue d’ensemble, car dans l’infini du flot de données, des repères fiables offrent au moins une orientation rudimentaire. Il y a quelques années, le département culturel de la BBC a capitulé devant la nouvelle soif des « Listicles » et lancé des enquêtes élaborées qui, par exemple, ont déterminé les « 100 meilleurs films américains » (2015), les « 100 meilleurs films du 21e siècle » (2016), les « 100 meilleures comédies de tous les temps » (2017) ou les « 100 meilleurs films non-anglophones » (2018).

Dans leur recherche d’un nouveau mot-clé pour l’enquête de cette année, les journalistes ont été frappés par le fait que la proportion de femmes réalisatrices dans les statistiques de la BBC est alarmante ; même dans le sondage de 2018 sur les meilleurs films non anglophones, seuls quatre films sur 100 étaient réalisés par des femmes. La liste de 2015 ne comptait que deux réalisatrices, et juste une douzaine pour les 100 meilleures de celui de 2016. C’est ainsi qu’en 2019, il a été décidé de se concentrer exclusivement sur les femmes cinéastes, avec un total de 368 experts de tous les genres – critiques, journalistes, directeurs de festivals et spécialistes du cinéma – de 84 pays, de l’Afghanistan au Zimbabwe, qui ont été invités à voter. Chaque participant a dressé la liste de ses 10 films favoris réalisés par des femmes.

Il en résulte une impressionnante collection de films qui démontrent la créativité et la diversité du cinéma féminin à travers le monde, du film muet Shoes de Lois Weber (1916) au Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (2019). Il n’est pas surprenant que la plupart des films de la liste n’aient été réalisés que depuis les années 1990 et proviennent pour la plupart de pays occidentaux riches, bien que des films d’Arabie saoudite, d’Argentine, d’Iran, d’Ukraine, d’Inde, de Tunisie et de République tchèque trouvent leurs places dans ce top 100.

Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Les réalisatrices les plus populaires sont Agnès Varda avec six films, suivie de Kathryn Bigelow, Claire Denis, Lynne Ramsay et Sofia Coppola. Et la gagnante incontestée est Jane Campion avec La leçon de piano qui trône à la première place ; près de dix pour cent de tous les critiques l’ayant placée au sommet ; curieusement, Leni Riefenstahl apparaît aussi deux fois, non seulement avec Les Dieux du stade, mais aussi avec son autre film de propagande nazi Le triomphe de la volonté.

Au total, 761 films différents ont été nominés. Tous les votes individuels des participants peuvent également être consultés sur les sites Internet de la BBC. Toutefois, comme pour toutes les listes de ce type, un certain recul est sans doute nécessaire à prendre avec les résultats et les voir davantage comme des indications, ou des signes nécessitant une mise à jour régulière et surtout personnelle. Cette enquête Les 100 plus grands films réalisés par des femmes nous invite donc à apporter maintenant nos propres perceptions et réflexions.

1 Le piano (Jane Campion, 1993)

2 Cléo de 5 à 7 (Agnès Varda, 1962)

3 Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles (Chantal Akerman, 1975)

4 Beau Travail (Claire Denis, 1999)

5 Lost in Translation (Sofia Coppola, 2003)

6 Les Petites Marguerites (Věra Chytilová, 1966)

7 K-19 : Le Piège des profondeurs (Kathryn Bigelow, 2008)

8 Toni Erdmann (Maren Ade, 2016)

9 Fish tank (Andrea Arnold, 2009)

10 Daughters of the Dust (Julie Dash, 1991)

11 L’Ascension (Larisa Shepitko, 1977)

12 Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow, 2012)

13 Sans toit ni loi (Agnès Varda, 1985)

14 Point Break (Kathryn Bigelow, 1991)

15 La Ciénaga (Lucrecia Martel, 2001)

16 Wanda (Barbara Loden, 1970)

17 Pasqualino (Lina Wertmüller, 1975)

Pasqualino de Lina Wertmüller

18 American Psycho (Mary Harron, 2000)

19 Orlando (Sally Potter, 1992)

20 Clueless (Amy Heckerling, 1995)

21 Winter’s Bone (Debra Granik, 2010)

22 We Need to Talk About Kevin (Lynne Ramsay, 2011)

23 Le Voyage de la peur (Ida Lupino, 1953)

24 Lady Bird (Greta Gerwig, 2017)

25 La Maison est noire (Forugh Farrokhzad, 1963)

26 Les histoires qu’on raconte (Sarah Polley, 2012)

27 Selma (Ava DuVernay, 2014)

28 Le Bonheur (Agnès Varda, 1965)

29 Mariage des moussons (Mira Nair, 2001)

30 Zama (Lucrecia Martel, 2017)

31 Les Glaneurs et la Glaneuse (Agnès Varda, 2000)

32 Portier de nuit (Liliana Cavani, 1974)

33 A Beautiful day (Lynne Ramsay, 2017)

34 Le Voyage de Morvern Callar (Lynne Ramsay, 2002)

35 The Matrix (Lana et Lilly Wachowski, 1999)

36 Wendy et Lucy (Kelly Reichardt, 2008)

37 Les Dieux du stade (Leni Riefenstahl, 1938)

38 Paris Is Burning (Jennie Livingston, 1990)

39 Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma, 2019)

40 Boys Don’t Cry (Kimberly Peirce, 1999)

41 Capharnaüm (Nadine Labaki, 2018)

Nadine Labaki pendant le tournage de Capharnaüm

42 Les Aventures du prince Ahmed (Lotte Reiniger, 1926)

43 Virgin Suicides (Sofia Coppola, 1999)

44 American Honey (Andrea Arnold, 2016)

45 Le Triomphe de la volonté (Leni Riefenstahl, 1935)

46 Aux frontières de l’aube (Kathryn Bigelow, 1987)

47 Un ange à ma table (Jane Campion, 1990)

48 Le syndrome asthénique (Kira Muratova, 1989)

49 Salaam Bombay! (Mira Nair, 1988)

50 Outrage (Ida Lupino, 1950)

51 Harlan County, U.S.A. (Barbara Kopple, 1976)

52 Heureux comme Lazzaro (Alice Rohrwacher, 2018)

53 La femme sans tête (Lucrecia Martel, 2008)

54 Bright Star (Jane Campion, 2009)

55 Monster (Patty Jenkins, 2003)

56 Le 13e (Ava DuVernay, 2016)

57 Mister Babadook (Jennifer Kent, 2014)

58 Recherche Susan désespérément (Susan Seidelman, 1985)

59 Les longs adieux (Kira Muratova, 1971)

60 Une équipe hors du commun (Penny Marshall, 1992)

61 India Song (Marguerite Duras, 1975)

62 Strange Days (Kathryn Bigelow, 1995)

63 Marie-Antoinette (Sofia Coppola, 2006)

Marie-Antoinette de Sofia Coppola

64 The Rider (Chloe Zhao, 2017)

65 Leave no Trace (Debra Granik, 2018)

66 Ratcatcher (Lynne Ramsay, 1999)

67 Haut les mains (Margarethe von Trotta, 1981)

68 Le Secret du bayou (Kasi Lemmons, 1997)

69 Connection (Shirley Clarke, 1961)

70 Paï : l’élue d’un peuple nouveau (Niki Caro, 2002)

71 La Coquille et le Clergyman (Germaine Dulac, 1928)

72 Europa Europa (Agnieszka Holland, 1980)

73 Corps et âme (Ildikó Enyedi, 2017)

74 Chocolat (Claire Denis, 1988)

75 La Dernière Piste Cutoff (Kelly Reichardt, 2010)

76 Bande de filles (Céline Sciamma, 2014)

77 Tomboy (Céline Sciamma, 2011)

78 La pomme (Samira Makhmalbaf, 1998)

79 Shoes (Lois Weber, 1916)

80 Big (Penny Marshall, 1988)

81 A Girl Walks Home Alone At Night (Ana Lily Amirpour, 2014)

82 At land (Maya Deren, 1944)

83 Nuits blanches à Seattle (Nora Ephron, 1993)

84 Portrait of Jason (Shirley Clarke, 1967)

85 l’une chante, l’autre pas (Agnès Varda, 1977)

86 Wadjda (Haifaa Al-Mansour, 2012)

87 35 Rhum (Claire Denis, 2008)

88 Les Silences du palais (Moufida Tlatli, 1994)

89 Les plages d’Agnès (Agnès Varda, 2008)

90 Ça chauffe au lycée Ridgemont (Amy Heckerling, 1982)

91 White Material (Claire Denis, 2009)

White Material de Claire Denis

92 Grave (Julia Ducournau, 2016)

93 Red road (Andrea Arnold, 2006)

94 News from Home (Chantal Akerman, 1977)

95 Ritual in Transfigured Time (Maya Deren, 1946)

96 Les Rendez-vous d’Anna (Chantal Akerman, 1977)

97 Adoption (Márta Mészáros, 1975)

98 Somewhere (Sofia Coppola, 2010)

99 The Souvenir (Joanna Hogg, 2019)

100 Tout va bien ! The Kids Are All Right (Lisa Cholodenko, 2010)

Article écrit, avec autorisation, à partir d’un texte du site Filmdienst
Retrouvez ici l’article de BBC Culture avec l’ensemble des films cités

Guédiguian, pour mieux réfléchir sur notre société

Le nouveau film du scénariste-réalisateur marseillais Robert Guédiguian, Gloria Mundi, sur les écrans ce mercredi 27 novembre, nous plonge dans l’univers noir d’une famille en souffrance. Une façon pour lui de dresser une nouvelle fois un tableau sans concession de notre société en pointant la terrible violence sociale qui s’y manifeste.

 

Daniel sort de prison où il était incarcéré depuis de longues années et retourne à Marseille. Sylvie, son ex-femme, l’a prévenu qu’il était grand-père : leur fille Mathilda vient de donner naissance à une petite Gloria. Le temps a passé, chacun a fait ou refait sa vie… En venant à la rencontre du bébé, Daniel découvre une famille recomposée qui lutte par tous les moyens pour rester debout. Quand un coup du sort fait voler en éclat ce fragile équilibre, Daniel, qui n’a plus rien à perdre, va tout tenter pour les aider.

Une grande partie de l’œuvre de Guédiguian consiste en des drames intimes à caractère politique, en travaillant avec une même habituelle troupe d’acteurs (Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan). Et une partie du plaisir pour le spectateur réside précisément dans la manière dont il utilise les mêmes acteurs dans des permutations et des contextes politiques très différents, comme c’est le cas, par exemple, avec Jean-Pierre Darroussin, qui jouait un intellectuel cynique de droite dans le dernier film de Guédiguian, La Villa, qui revient maintenant dans Gloria Mundi à un rôle plus familier, celui de Richard, ouvrier bienveillant confronté à des moments familiaux difficiles. Gloria Mundi offre aussi un rôle magnifique à Ariane Ascaride qui s’est vu récompensée par la Coupe Volpi de la Meilleure actrice au dernier Festival de Venise où le film fut plébiscité.

Des moments familiaux difficiles… cette expression définit justement très certainement Gloria Mundi ; un portrait pessimiste mais pas désespérant d’un monde dans lequel les valeurs morales et les liens personnels sont brutalement dévalorisés, même si l’espoir d’une rédemption possible prévaut toujours. Une différence notable avec les derniers Ken Loach (avec qui les similitudes sont nombreuses) mais où l’espérance semble avoir pratiquement disparue. Guédiguian est un vrai conteur d’histoire et Gloria Mundipourrait facilement passer pour un simple nouvel exercice du genre. Mais la distribution, l’interprétation collective et individuelle remarquable, la façon dont chaque personnage est joué avec une précision absolue et sans détails superflus apporte une puissante clarté parabolique. Car pour Guédiguian il est fondamental d’être compris, du moins en tout cas, que son travail suscite la réflexion. Il l’explique ainsi : « Pour chaque séquence, il s’agit d’être à la fois assez près pour que le spectateur puisse avoir une réaction émotionnelle face à ce qu’on lui montre et assez loin pour lui permettre de problématiser cette émotion. L’essentiel n’est pas d’émouvoir, mais de faire réfléchir à la raison pour laquelle on a été ému ».

Gloria Mundi commence avec la naissance d’un bébé, bientôt nommé Gloria. Ce bébé représente l’espoir pour l’avenir, quand le passé et le présent sont si souillés. Elle est une figure fédératrice qui donne au film son titre évangélique. Autour du bébé, se pressent les membres d’une famille recomposée, désunie, bricolée à partir des aléas de l’existence. Ses parents sont un couple marseillais ouvrier, Nicolas (Robinson Stévenin) et Mathilda (Anaïs Demoustier) qui elle-même est la fille de Sylvie (Ariane Ascaride) qui travaille dur comme femme de ménage. Sylvie vit aujourd’hui avec un chauffeur de bus prénommé Richard (Darroussin), avec qui elle a eu une seconde fille, Aurore (Lola Naymark), tandis que Mathilda a un père qu’elle n’a jamais connu – Daniel (Gérard Meylan) qui, en prison depuis des décennies est devenu un solitaire philosophe, qui a gardé sa santé mentale au fil des ans en écrivant des haïkus. Les difficultés s’amoncèlent pour tout ce petit monde, tandis, qu’à l’inverse, la vie est très confortable pour Aurore et son partenaire Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet), qui tiennent un magasin d’occasion, achetant des biens bon marché à des personnes financièrement désespérées et les revendant avec un joli profit. Le couple est un peu la caricature de capitalistes cyniques qui se vantent de leur bonne fortune, se moquent des « loosers » et, dans leur vie-privée, abusent de cocaïne, réalisent des sextapes, et se baignent dans les mensonges et trahisons…

Pour revenir au lien entre Guédiguian et Loach, on retrouve ici exposées les mêmes dures réalités de cette nouvelle économie de l’emploi, ce règne de l’ubérisation. C’est aussi très loachien dans la mesure où la réalité économique et les changements d’attitude sociale rendent inévitablement la vie plus difficile pour les travailleurs honnêtes et ont souvent également des conséquences dans les relations familiales. Chronique sociale engagée Gloria Mundi raconte ainsi ce délabrement de l’entraide et gravite autour de la transmission des valeurs. Dans cette démarche apparaissent un certain nombre de motifs récurrents qui habitent le cinéma politique du metteur en scène comme la lutte des classes, la vie de famille, ou encore le constat d’échec personnel. C’est l’explosion de tous les liens sociaux finalement et particulièrement ceux du couple et de la famille qui apparaissent dans ce scénario. Cette histoire, dans laquelle chacun tente de tenir le cap, est née d’« une espèce de colère contre le monde dans lequel on vit, contre cet individualisme forcené et cette idée que les seuls rapports qui existent entre les gens sont des rapports d’intérêt, d’argent », avait expliqué Robert Guédiguian à l’AFP à Venise début septembre. « Je voulais faire une sorte de constat de l’état de guerre dans lequel on est, de tous contre tous », ajoutait-il. Le cinéaste poursuit donc son combat ayant déjà proposé des versions de ce scénario à de nombreuses reprises, la dernière fois – et de façon plus subtile – dans Les Neiges du Kilimandjaro. Il revient ici à un récit plus schématique, libre du ton contemplatif et de la nuance de caractère de La Villa, ce qui le rapproche – délibérément, semble-t-il – des termes volontairement simplifiés de romanciers du XIXe siècle comme Balzac ou Hugo.

Il est intéressant aussi de noter qu’ici les apparences ne disent pas forcément tout. Ainsi, le personnage de Daniel, ce sortant de prison que la société a bien du mal à réintégrer, est celui qui pose le plus juste regard. Pour Guédiguian « sa longue absence lui a paradoxalement conféré la capacité de cerner son environnement avec une forme de lucidité ». Il mesure en effet d’emblée l’évolution des comportements et le délabrement de certaines valeurs. Cependant, il n’est pas dans le jugement, plutôt dans la compassion. Daniel ne regarde pas ces gens comme des coupables, mais comme des aliénés. Et par là-même nous invite à en faire de même. Avec lui et cette petite Gloria, ce sont des fenêtres d’espérance qui s’ouvrent face à la fatalité du destin. Malgré l’accumulation de circonstances économiques, sociales, familiales condamnant cette enfant, la décision d’un seul homme pourrait-elle changer son existence ?

Toujours appréciable chez Guédiguian également, le travail sur l’image en simplicité, discrétion, mais surtout évidence de son fidèle collaborateur Pierre Milon qui permet de mettre en valeur l’essence des personnages tout en cartographiant les dernières transformations de la ville de Marseille, le décor toujours présent du cinéaste au fil des ans. L’utilisation de la musique classique – notamment de Ravel – et l’implication du compositeur français d’origine arménienne Michel Petrossian, apportent enfin une dose de poésie supplémentaire au drame.

Une œuvre forte, certes noire, mais d’où peuvent être perçues quelques rayons de lumière tant dans l’attitude de certains personnages que dans la présence silencieuse de ce bébé. Un film pour parler de notre monde, pour nous donner d’y réfléchir et, comme sans doute le titre le rappelle, nous offrir une parole d’une infinie sagesse pour rappeler la nécessaire humilité… car, ainsi passe la gloire du monde !

 

Les éblouis… ou quand la ‘mère’ se déchaine

Le premier long-métrage de Sarah Suco, Les Éblouis, sort ce mercredi 20 novembre au cinéma. L’actrice, que l’on a pu notamment voir dans Discount, Joséphine s’arrondit et Les Invisibles, se retrouve cette fois-ci de l’autre côté de la caméra pour partager avec nous une œuvre dramatique. Un témoignage poignant puisant dans sa vie personnelle, pour faire écho au personnage de son film, Camille, une ado qui voit ses parents intégrer une communauté catholique charismatique aux dérives manifestement sectaires et s’enfoncer peu à peu pour finalement « devenir fous ».

Camille, 12 ans, passionnée de cirque, est l’aînée d’une famille nombreuse. Un jour, ses parents intègrent une communauté religieuse basée sur le partage et la solidarité dans laquelle ils s’investissent pleinement. La jeune fille doit accepter un mode de vie qui remet en question ses envies et ses propres tourments. Peu à peu, l’embrigadement devient sectaire. Camille va devoir se battre pour affirmer sa liberté et sauver ses frères et sœurs.

Lorsque Sarah Suco est âgée de huit ans, ses parents commencent à se lier d’amitié avec une communauté de type charismatique qui anime la paroisse où ils arrivent. La vie paraît merveilleuse, pleine de solidarité. Tout le monde est gentil et très attentionné. Mais le vernis apparent cache une toute autre réalité, bien plus proche de l’enfer que du paradis annoncé… Peu à peu, toute la famille va se trouver happée dans ce groupe et spécialement par le prêtre-gourou à la personnalité extrêmement perverse. Sarah y restera dix ans, et c’est à force de courage, qu’elle réussira à se sortir de ce calvaire. C’est donc nourri par ce terrible vécu que la jeune réalisatrice nous invite dans son premier long métrage.

Les éblouis est le récit glaçant et sublimement incarné d’une famille aux prises avec la dérive sectaire d’une communauté catholique. Une forme d’intoxication par un endoctrinement dont ils sont l’objet pour glisser progressivement vers une sorte d’infantilisme irresponsable. Et là, au premier plan, l’histoire d’une ado qui doit sacrifier ses envies pour suivre ses parents dans cette communauté où des règles infâmes dictent l’existence de ses membres. Un véritable martyre qui se met doucement en place face à un gourou incarné par un Jean-Pierre Darroussin totalement bluffant. 

La métamorphose est d’ailleurs peut-être le juste mot qui résume ce film tant sur le fond que sur la forme. La métamorphose d’une famille dans sa structure profonde et dans ses relations. Celle d’une enfant qui, au cœur de l’adolescence, une période de vie qui implique précisément des changements naturels, se voit métamorphosée par force et devoir. Mais encore, celle de ces acteurs comme Darroussin ou Camille Cottin qui, par leurs rôles inhabituels, nous font découvrir une autre facette de leurs multiples talents. Métamorphose enfin d’une actrice en réalisatrice à qui l’on a envie de dire très fort que les deux lui vont très, très bien ! En parlant de ces aspects liés au film, impossible de ne pas mentionner les jeunes comédiens de l’histoire qui font un travail remarquable et en particulier la solaire Céleste Brunnquelle dans le rôle de Camille qui, d’ores et déjà, se retrouve propulsée dans la short liste des révélation des César 2020. Enfin techniquement, bonheur de regarder une image sublimée par l’un des plus grands directeurs de la photo, Yves Angelo, qui une fois de plus fait des merveilles.

Sarah Suco a l’habileté, malgré les blessures, de travailler ici avec une certaine justesse du regard qui lui fait  réaliser un film qui n’est pas totalement à charge concernant la communauté de La Colombe et qui évite un manichéisme possible. Comme elle pouvait l’exprimer lors d’une projection de presse, choisir Les éblouis et nous Les illuminés est un choix qui dit l’angle particulier privilégié pour raconter cette part de vie. Elle ouvre d’ailleurs, de cette façon, l’espace de la compréhension du spectateur sur le processus d’embrigadement que l’on peut aisément retrouver dans ce genre de situation. Ici, la plongée en abîmes se fait ainsi progressivement tant pour les victimes elles-mêmes que pour le spectateur dans son fauteuil. Et pour parvenir à ce résultat, Sarah Suco a fait le judicieux choix de se concentrer sur Camille et filmer à hauteur d’enfant. Dans son regard se dévoilent alors la fraîcheur d’une adolescente face aux désirs d’être et de vivre, face aux sentiments qui se bousculent, les nécessaires apparences, les besoins d’attention et de tendresse… mais aussi, de part la situation particulière, les confusions malsaines, les pressions psychiques, les manœuvres tortueuses mais sans jugement ni accusation comme cela aurait pu être reçu si la hauteur choisie avait été celle respectivement des parents ou du ‘berger’, comme l’explique la réalisatrice.

Une histoire qui bouscule sévèrement, en particulier sans doute tout ceux qui, comme moi, ont grandi dans la foi chrétienne, expérimenté le meilleur mais aussi, parfois, sans aller jusqu’au pire, certaines dérives ou abus. Un refrain alors qui revient comme une litanie : « Si la mer se déchaine, si le vent souffle fort »… et dont les paroles heureusement se termine ainsi : « Il n’a pas dit que tu coulerais, il a dit Allons de l’autre bord ». C’est ce que Sarah Suco a pu expérimenter et continue de vivre sans doute avec la sortie des éblouis. Un premier film d’une déjà grande maturité et surtout d’une vraie puissance émotionnelle… pour ne JAMAIS oublier le sens profond de l’Évangile qui résonne dans les mots mêmes de Jésus-Christ : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. »

 

Knives and Skin… mortellement fascinant

À l’affiche ce mercredi 20 novembre, Knives and Skin, deuxième long métrage de Jennifer Reeder. Un OFNI (objet filmique non identifié) profondément noir qui se dévoile, paradoxalement, tout en couleurs éclatantes, magnifié par une esthétique qui claque et scénaristiquement baigné dans une atmosphère étrange qui oscille entre rêve et cauchemar. Mais au-delà des simples apparences, Knives and Skin ose aussi nous pousser à faire travailler nos méninges et nous conduit, par la voie de diverses filles et femmes, vers une variation touchante sur le deuil.  

Suite à un rendez-vous nocturne, Carolyn Harper ne réapparaît pas chez elle dans sa petite ville bien tranquille de l’Illinois. Sa mère, qui dirige la chorale du lycée, est dévastée. Mais ses appels à l’aide ne sont entendus que par trois adolescentes et leurs familles, touchées par l’indifférence de la communauté – comme si cette jeune fille n’avait jamais compté. Une solidarité nouvelle va naître entre elles et les aider à surmonter le malaise que cette disparition révèle.

À l’intersection entre Twin Peaks et Fatal Games, David Lynch, Nicolas Winding Refn ou Todd Haynes, la réalisatrice américaine Jennifer Reeder livre son Knives and Skin comme une œuvre audacieuse, imprégnée de références cinématographiques mais en même temps totalement originale et unique. Dire que Knives and Skin puise son inspiration dans Twin Peaks est clairement un euphémisme. Cependant, une fois que vous vous acclimatez aux similitudes lynchiennes évidentes, le film se révèle avoir une personnalité profondément distincte et un caractère fort et assumé. Une histoire imprégnée des bizarreries de la vie familiale, de l’amour de la musique des années 80 et d’expériences d’adolescentes, hautes en couleur, face à des dangers connus et inconnus en restant toujours très éloignée des clichés traditionnels. Délicat mais tout aussi provoquant, férocement féminin, Reeder réalise une œuvre stupéfiante à regarder sans forcément chercher toujours à comprendre. Mais au final, quel rafraîchissement, tout de même, de voir quelque chose de différent qui défie la classification souvent tellement facile. Si Knives and Skin ne fera certainement pas l’unanimité, ceux qui s’y aventureront seront richement récompensés par une étude étrange, un peu lunatique et très astucieuse des effets du deuil sur une communauté. Ce n’est pas un film facile à compartimenter car il met en avant une perspective qui est multiple et complexe, mais tel est son étonnant pouvoir. Comme son héroïne, Carolyn Harper, sa présence est suspendue dans l’air comme un parfum qui s’imprègne et dure… longtemps après son évaporation, grâce notamment à un travail sur la photo vraiment excellent et l’usage de multiples superpositions.

Évoquons maintenant le fond qui se cache plus ou moins derrière cette sublime folie artistique. Alors il y a d’abord et surtout les femmes avec un tableau de personnages féminins post #metoo, extrêmement solides et conscientes des réalités. Non conformistes à souhait, elles bravent les interdits et provoquent les bien-pensants. Une manière quasi anarchique pour Reeder de sacraliser la féminité en faisant exploser les tabous. Un récit féministe qui va du traumatisme à la maturité, de l’encouragement à la victoire, tout en différenciant la volonté et le consentement. Knives and Skin propose alors aussi une fantastique réflexion sur le deuil et les émotions complexes qu’il peut générer. Un deuil à entendre de doubles façons. Celui que tous les personnages se retrouve à devoir vivre avec la disparition de Carolyn mais un autre plus métaphorique et tout aussi intéressant derrière la disparition de l’innocence de l’enfance. Une façon de nous projeter finalement dans le monde de l’adolescence… et son rapport particulier à l’apparence. On retrouve aussi chez ces adolescentes l’inénarrable recherche omniprésente d’une évasion vers un ailleurs utopique, matérialisé par les limites de la ville, et le besoin d’exprimer leur rébellion face à des mères au bord de la rupture.

Le film se déroule sur un rythme soutenu, avec des moments réguliers de pause, généralement de forme musicale, avec de superbes interprétations chorales de classiques pop des années 80 tels que « Girls Just Wanna Have Fun » de Cindy Lauper, « Our Lips are Sealed » des Go-Gos, « Blue Monday » de New-Order ou encore « I Melt with You » de Modern English. Que ce soit par le chœur a capella ou par les personnages dans leurs moments de solitude ou d’introspection, ces moments donnent au film une atmosphère sinistre et contemplative, et un ton étrange et captivant, où les personnages parlent d’une manière curieuse et indirecte, mais totalement en phase avec la vérité alors même qu’ils tentent souvent de s’en échapper.

Knives and Skin est un film clairement atypique et hypnotique à ne pas manquer pour vivre une expérience cinématographique différente… mais aussi très émouvante.

 

Misérables… mais brillant !

Avec Les Misérables, qui sort ce mercredi 20 novembre, le réalisateur Ladj Ly signe un premier long métrage plein de force et d’intelligence. Un film qui marque les esprits et parvient à livrer un regard équilibré sur la situation des banlieues. Prix du Jury lors du dernier festival de Cannes, ex-aequo avec le brésilien Bacurau, le film a depuis été acheté par Amazon pour les États-Unis, vendu dans plus d’une cinquantaine de pays et choisi pour représenter la France aux Oscars.

Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux « Bacqueux » d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes… 

Prévisible à certains endroits, mais surtout captivant et provocateur à d’autres, ce premier film offre un début impressionnant à Ladj Ly. S’inspirant des émeutes qui ont éclaté au pied de son immeuble en 2005, Les Misérables vibre d’une inébranlable authenticité que l’on ne peut obtenir que par l’expérience directe. Nous sommes à la mi-juillet 2018, et la foule parisienne est descendue dans la rue pour célébrer la victoire dans cette Coupe du Monde disputée à la maison. La caméra se fixe sur un jeune garçon musulman nommé Issa. C’est une belle scène, émouvante même… mais la France ne peut pas gagner la Coupe du Monde tous les jours. Issa est déjà assez vieux pour savoir que toute cette joie va se durcir en hostilité quand le soleil se lèvera le lendemain matin. Et c’est d’ailleurs dans un commissariat de police que la caméra le retrouvera un peu plus tard.

Ly tente alors de révéler toute la topographie de Montfermeil, depuis les enfants laissés en grande partie à eux-mêmes dans la rue, jusqu’aux gitans qui dirigent un cirque itinérant, en passant par les membres des Frères musulmans qui cherchent à imposer leur ordre religieux au quartier, sans oublier, bien sûr, la police au travers de ces trois membres de la BAC (Brigade Anticriminalité). Une fois l’intrigue lancée, quelques acteurs clés émergent, dont Issa (l’émouvant Issa Perica) qui vole un bébé lion du cirque et démarre presque une guerre des gangs entre les gitans, menés par le combatif Zorro (Raymond Lopez), et les locaux, menés par « le maire » (Steve Tientcheu). Les trois flics interviennent dans l’espoir d’éviter le chaos, mais lorsque Gwada tire au flash-ball et arrache presque l’œil d’Issa, les choses vont de mal en pis en quelques heures, avec Stéphane – le seul policier qui conserve une certaine boussole morale – faisant ce qui lui semble juste mais ne l’aidant pas nécessairement à s’améliorer.

Les Misérables révèle comment les actions de quelques-uns, justes ou non, ne peuvent pas changer grand-chose à un lieu qui a été plus ou moins laissé pour compte dans son propre chaos. On a parfois l’impression d’une certaine exagération brutale, mais Ly étire sans doute la réalité pour obtenir un effet on ne peut plus dramatique. Dans le même temps, il dépeint également Montfermeil avec beaucoup de compassion et tendresse, et même un certain humour, montrant comment des enfants des rues, des voyous endurcis et des policiers (plus ou moins véreux) essaient tous de joindre les deux bouts dans un monde où, au final, la loi du plus fort l’emporte toujours. Le film montre notamment que tout le monde passe son temps à donner des gages aux autres, à tempérer des situations potentiellement explosives, à asseoir son autorité, à défendre son pré carré… Mais Ladj Ly choisi aussi, et avec raison, de ne pas tomber dans certains clichés habituels que l’on peut trouver dans les reportages sur la banlieue, façon « Enquête exclusive » avec, pour lui surtout la volonté d’être au plus juste : « ni pro-banlieusards, ni anti-condés ». Ladj précise sa pensée ainsi : « J’ai tout fait pour éviter le parti pris. Malgré ce qu’on a pu vivre, malgré nos rapports très compliqués avec les policiers, on a essayé d’être les plus justes possibles. Parce qu’en tant que cinéaste, j’ai une responsabilité et que le sujet est trop grave pour commettre des approximations ou pour porter des jugements sur mes personnages. Les misérables de mon film, ce ne sont pas que les habitants : j’y inclus les policiers qui évoluent dans cet univers, qui sont payés une misère pour faire un métier très difficile ». Prouesse également du réalisateur de parvenir à élargir le sujet pour toucher au plus large. Car, si l’action a beau se dérouler dans une banlieue française, comme une partie des Misérables de Victor Hugo, « c’est un film qui est universel », a déclaré Ladj Ly à l’AFP sur le tapis rouge du festival Colcoa de Los Angeles, dédié au cinéma français.

Dans le dernier tiers du film, l’histoire passe à la vitesse supérieure. Cette dernière demi-heure, totalement hallucinante et sauvage, est une démonstration de force cinématographique restituant l’atmosphère de guerre urbaine ressentie en 2005. Elle se conclue sur un plan terriblement angoissant, qui résume d’une certaine façon toute l’histoire. Enfin, mention personnelle pour le choix de la musique électro de Pink Noise en BO, qui augmente la tension dans les endroits clés et évite l’habituelle bande son hip-hop typique pour ce genre de sujet.