Dune… grand Dieu, quel film !

C’est très clairement la sortie cinéma de la semaine, peut-être celle de l’année pour un nombre important d’afficionados du genre SF/Fantasy. Dune, version Denis Villeneuve, est enfin là avec neuf mois de retard-covid. Il est disponible pour les privilégiés que nous sommes, car les américains devront eux attendre encore un bon mois.

L’histoire de Paul Atreides (Thomas Chalamet), jeune homme aussi doué que brillant, voué à connaître un destin hors du commun qui le dépasse totalement. Car s’il veut préserver l’avenir de sa famille et de son peuple, il devra se rendre sur la planète la plus dangereuse de l’univers – la seule à même de fournir la ressource la plus précieuse au monde, capable de décupler la puissance de l’humanité. Tandis que des forces maléfiques se disputent le contrôle de cette planète, seuls ceux qui parviennent à dominer leur peur pourront survivre…

Il y aura bientôt cinq ans, je sortais, chamboulé et admiratif, suite à la découverte sur grand écran d’Arrival(Premier contact). La science-fiction que j’aime, qui nous en mets aussi plein les yeux et les oreilles, mais qui nous fait aussi réfléchir, qui transcende son sujet avec beauté et sens. Avec Villeneuve, il faut dire, on a là une valeur sûre qui ne me déçoit personnellement jamais. L’annonce que le réalisateur canadien s’attaquait au monument littéraire de Frank Herbert, m’avait littéralement survolté. Après l‘effet d’annonce, les doutes eurent le temps de s’immiscer… tout de même, Dune… sans besoin même d’évoquer tout ce qui plane autour de cette œuvre maudite… C’est donc avec ce mélange de prérequis que je me suis installé dans un confortable fauteuil et que le logo de Warner a pu apparaitre et s’animer pour me faire entrer dans l’univers désertique et fantastique d’Arrakis. Et à partir de là, je n’ai plus décroché d’une seconde des quelques 2h30 de cinéma.

Dune est véritablement un spectacle de science-fiction pur et dur comme on n’en a pas vu depuis longtemps, qui marie la cinématographie austère et la musique inquiétante de Arrival et Blade Runner 2049à une mythologie complexe basée sur l’épopée spatiale notoirement épineuse de Frank Herbert. Comme la plupart des grands auteurs visuels, Villeneuve travaille mieux que jamais lorsqu’il y a de la viande sur l’os, de la substance dans ce à quoi il s’attèle. Et avec la multitude de thématiques fleurant bon le mystique et la politique dans l’œuvre éponyme d’Herbert, tout était réuni pour lui offrir la matière à son génie. C’est tout d’abord le colonialisme qui devient le fil conducteur de cette histoire d’un empire sinistre qui contrôle les ressources rares d’une planète désertique, et Villeneuve n’hésite pas à le dénoncer : « Ils ravagent nos terres sous nos yeux », résume la sublime Chani (Zendaya), membre de la tribu indigène des Fremen sur Arrakis, dans la voix off d’ouverture. Alors que les familles en guerre se battent pour le « pouvoir du désert », Villeneuve résiste audacieusement à un excès de propos inutiles pour privilégier des tableaux dramatiques qui expriment la force écrasante du contrôle impérial, les personnages se profilant devant les vaisseaux militaires et des bâtiments d’une richesse sans âme. Les plus impressionnants, cependant, resteront les deux moments palpitants mettant en scène les célèbres vers des sables d’Arrakis, des créatures monstrueuses dont l’énormité non humaine éclipse les humains et leurs petites luttes de pouvoir. C’est aussi, au cœur de la quête de Paul, la dimension écologique ou familiale qui apparait, avec une dimension profondément spirituelle, par essence.

Par moments, bien sûr, Dune donne l’impression de se retenir, peut-être parce qu’il ne couvre finalement que la première moitié du premier volume d’Herbert, axée sur la description de la situation, une forme d’enquête sur le pouvoir et une quête d’un Sauveur et qu’il n’a donc pas la lourde interrogation sur la condition humaine qui a rendu Arrival, en particulier, si captivant. À noter justement que pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, ce sera un voyage incroyable à faire – et le film fait un excellent travail didactique, en expliquant bien l’histoire et en la rendant intrigante et intéressante. Les fans de longue date, quant à eux, seront certainement satisfaits de l’adaptation et de la façon dont l’histoire est rendue. Car c’est sans doute le seul bémol possible que l’on puisse apporter avec, encore une fois, des raisons légitimes à ce sentiment. Car ici tout est superbe…  Dune n’est d’ailleurs pas seulement un film, mais c’est une véritable expérience qui mérite d’être vu sur le plus grand écran possible. Si les décors sont magnifiques, les costumes le sont tout autant. Et encore Dune n’est pas seulement époustouflant sur le plan visuel, les acteurs ont une chimie étonnante et font un travail formidable pour incarner leurs personnages. Et quel casting de rêve : Timothée Chalamet, Zendaya, Rebecca Ferguson, Jason Momoa, Josh Brolin, Charlotte Rampling, Oscar Isaac, Dave Bautista, David Dastmalchian, et la liste est encore longue. Il n’y a pas de maillon faible parmi les interprètes. Chacun a son moment, ce qui est souvent difficile à réaliser avec un casting de cette ampleur. Bien sûr, certains ont moins de répliques que d’autres, mais ils ont tous un certain impact sur le film. Et l’alchimie entre Chalamet et Ferguson, qui joue le rôle de sa mère Lady Jessica, est l’un des éléments forts du film.

Dune est aussi un étonnant voyage auditif, avec non seulement un montage sonore enveloppant, mais aussi l’une des meilleures partitions que le maître Hans Zimmer (The Dark Knight, Pirates des Caraïbes, etc) ait jamais composées. Les compositions sont magistrales et font de cette bande-originale, comme cela est quasi toujours le cas dans des œuvres majeures, une sorte de fondement constitutif du film.

Dans les interviews de promotions, Denis Villeneuve a estimé que Dune ne pourrait sortir à un meilleur moment dans l’époque troublée que nous traversons. Il a alors évoqué une « ode à l’esprit humain » en expliquant que « cette histoire parle surtout des capacités d’adaptation des êtres humains. Au cours des prochaines décennies, l’humanité fera face à des changements d’ordre culturel et climatique, qui feront en sorte que notre rapport au monde et à la nature devra forcément s’adapter. Dune est un appel en ce sens, lancé particulièrement aux plus jeunes générations. C’est grâce à elles que le monde pourra changer ».C’est aussi, pour le protestant que je suis, une quantité d’analogies spirituelles, religieuses et bibliques qui peuvent être observées. Elles puisent inévitablement dans la matière initiale d’Herbert mais sont vivifiées dans les mains de Villeneuve au travers d’une sorte d’hymne au désert et par la dimension messianique qui traverse chaque instant du scénario.

Avec une narration visuelle somptueuse, Dune de Denis Villeneuve est une adaptation parfaite de l’une des grandes épopées littéraires de la science-fiction et il insuffle la vie au monde foisonnant d’Herbert. Mais, il lui reste aussi beaucoup d’histoire à raconter. Certes palpitant, étonnant et ambitieux, il se définit néanmoins comme une « première partie » et, de par sa nature, ne permet pas de conclure les arcs de personnages et les thèmes les plus importants. Un deuxième long-métrage, au moins, parait donc indispensable répondant, en tout cas, au souhait très clair du réalisateur canadien qui espère débuter son tournage à partir de 2022. Pour l’heure pourtant, cette deuxième partie n’a pas été officiellement commandée, et le tournage n’a pas encore débuté : Warner Bros attend de connaître les résultats du film au box-office pour donner son feu vert. Alors vite, vite, vite… on se précipite dans les salles, car en attendant, grand Dieu, quel film !

 

Respect… même si

Trois ans déjà qu’Aretha Franklin s’en est allée rejoindre le chœur des anges et un peu plus de deux années également que le grand écran nous ait offert l’Amazing Grace de la reine de la soul. Le temps passe… mais sa voix reste pour moi et pour tant de gens une référence incontournable, un repère musical comme nul autre. Comment passer à côté alors de la sortie de Respect où Jennifer Hudson incarne Aretha, un biopic qui retrace son accession au succès jusqu’à ses trente ans ?

Aretha Franklin, fille de Barbara Siggers et du pasteur baptiste Clarence LaVaughn Franklin (surnommé C. L.), devient choriste de gospel dans son enfance à l’église de son père à Detroit. Au fil des années, elle va devenir une chanteuse populaire de soul.

Premier long métrage de Liesl Tommy qui, jusque-là, avait mis en scène plusieurs pièces de théâtre dont Hamlet ou La Leçon de piano, le biopic s’ouvre sur une séquence extrêmement significative. Nous sommes en 1952, Aretha âgée de tout juste 10 ans se réveille. C’est son papa, le révérend C.L. Franklin (Forest Whitaker), qui la tire du lit pour qu’elle se produise dans le salon familial rempli de célébrités du moment comme Dinah Washington (Mary J. Blige dans un caméo bref et efficace), toutes amies du pasteur et habituées de ces afters mémorables dans la maison des Franklin. « Elle n’a que 10 ans, mais sa voix en a 30 », nous dit-on. Interprète née, elle tient le public dans la paume de sa main. Non ce n’était pas un rêve… mais une scène où l’émerveillement est dans chaque regard. Ceux des adultes réunis évidemment devant cette enfant si précoce et éblouissante de talent mais aussi et surtout ceux de la jeune demoiselle, puisque la caméra choisit d’opter principalement pour cet angle de vue. Émerveillée mais aussi éclatante de naturel… c’est ainsi que démarre l’histoire de Melle Franklin.

Skye Dakota Turner, qui incarne la jeune Aretha dans les premières scènes de Respect, prépare le terrain pour Hudson. Dans ces courts instants, elle transmet habilement les joies et les traumatismes qui influenceront la version adulte de son personnage. Et c’est alors qu’apparait Jennifer Hudson, véritablement exceptionnelle dans cette interprétation de la diva. Elle offre l’une des meilleures prestations de sa carrière dans le rôle d’Aretha Franklin et se positionne favorablement pour un Oscar. Elle est tout aussi envoûtante que dans Dreamgirls et contribue à faire de ce film une expérience captivante. Car l’essentiel du caractère poignant de Respect vient de sa performance, et non du scénario. Elle est parfaitement capable de transmettre les performances vocales mais aussi donne une dimension touchante à celle qu’elle connaissait personnellement et admirait.

Et cet aspect du personnage est capital car l’histoire de Franklin comporte une bonne dose de ténèbres – agression sexuelle, violence conjugale, alcoolisme – les fameux démons évoqués dans le film (je préfère personnellement parler de combats, de blessures, de luttes intérieures) et c’est tout à l’honneur de la réalisatrice de résister à la tentation de traiter ces questions avec voyeurisme. C’est bel et bien une forme de pudeur qui l’emporte même si tout est suggéré et facilement perceptible. Respect ne va jamais plus loin qu’une exploration superficielle de la façon dont ces traumatismes ont affecté Franklin. Il peut par contre être donc plus difficile de comprendre certaines choses comme sa relation avec Ted White (Marlon Wayans), ou celle avec son père. Et justement ici, Liesl Tommy choisit un certain angle qui ne parvient pas à retranscrire véritablement la relation si particulière qui unira père et fille. On devra s’en contenter.

Respect restera un film vraiment divertissant et très agréable à suivre. Mais, l’approche linéaire de son histoire la rend très conventionnelle et ne surprend pas, si ce n’est à chaque fois que la musique démarre et que la voix d’Hudson résonne. Car c’est bien lors des scènes exaltantes où Aretha chante que le film s’envole le plus et, heureusement, elles sont nombreuses pour que le public puisse en profiter sur le plan émotionnel.

Pour ce qui est de la totalité de l’histoire, si complexe, extraordinaire et émouvante, d’Aretha, je ne peux que vous recommander d’aller vous plonger dans une bonne biographie. Alors oserais-je ?… Oui, je n’y résiste pas, car il m’a accompagné intérieurement tout au long des 2h25 de visionnage de Respect : Sister Soul – Aretha Franklin, sa voix, sa foi, ses combats aux éditions Ampelos. C’est une évidence.

 

True Mothers… que la (lu)mère soit !

True Mothers, labélisé sélection Cannes 2020 et qui était en course aux Oscars dans la catégorie « Meilleur film international », vient de sortir en salle dans un contexte passablement dégradé par la pandémie mondiale et les règlementations en vigueur. Le nouveau bijou signé de la réalisatrice Naomi Kawaze se façonne autour du sens de l’adoption en posant une question fondamentale : que signifie être mère ? Mais, au-delà de l’examen habituel entre mères biologiques et adoptives, le film élargit son regard sur le concept de maternité bien au-delà du simple fait d’élever ou de donner naissance à des enfants, et offre quelque chose d’original, de beau, frais et profondément touchant.

Après avoir lutté contre des problèmes de fertilité, Satoko mène désormais une vie paisible avec son mari dévoué, Kiyokazu, et leur fils adoptif de 6 ans, Asato. Un jour, Hikari, la mère biologique d’Asato, apparaît, prétendant vouloir récupérer son bébé. Mais Satoko et Kiyokazu ne reconnaissent pas en elle l’adolescente timide qu’ils ont rencontrée six ans auparavant. Sont-ils les victimes d’une escroquerie ? Une blague de mauvais goût ? C’est ici que le récit à la temporalité fragmentée, reconstruisant touche par touche et moment par moment la vie de ses personnages, bascule, faisant un saut dans le temps pour documenter la grossesse d’Hikari, 14 ans, et son séjour au Baby Baton (le bâton faisant référence au relai qui se transmet dans la course), un centre d’adoption plénière à Hiroshima. En dire plus serait risquer de gâcher le film qui, malgré ses plus de deux heures, ne traîne jamais et parvient à maintenir le public en phase avec son récit attachant et souvent mystérieux. Car, en plus de la poésie qui sous-tend le déroulement de l’histoire, True Mothers est en effet un drame à suspense efficace, qui entraîne le spectateur dans le mystère de l’identité d’Hikari.

Les mères, comme le propose ici Kawase, sont celles qui portent des fardeaux : physiques, sociaux et psychologiques. Leur vie change à un moment donné et plus rien ne sera pareil. Qu’il s’agisse d’un choix, d’une planification ou d’une aventure d’un soir, et qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un autre être humain qu’elles continueront à élever, les mères sont celles qui portent volontairement le fardeau de l’amour, du soutien et du maintien à flot d’une autre âme dans un monde où il est de plus en plus difficile de survivre. Ces mères sont clairement lumineuses ou du moins sont celles qui permettent à la lumière de luire et de traverser les obstacles. C’est ce que nous suggèrent les nombreux plans intermédiaires et tout le travail sur l’image de Naomi Kawaze. Une pratique inhérente à l’œuvre de la réalisatrice japonaise, dans l’esprit d’un Terrence Malick, et qui ici procure le plus bel effet. On pourra noter, dans ce rapport à la lumière, le nom donné à la mère biologique d’Asato, Hikari, qui était aussi le titre original de son film de 2017 – Vers la lumière en français – qui reçut le prix du Jury œcuménique à Cannes.

Au cœur du scénario se trouvent donc plusieurs femmes qui deviennent mères différemment. Selon les normes de la société, seules deux d’entre elles peuvent être classées comme telles, mais Kawase donne vie à leurs histoires avec grâce et amour, créant une histoire magnifiquement réalisée sur le choix, le regret, la culpabilité, le don de soi et l’amour. On appréciera l’approche sincère et authentique de la cinéaste qui ne cherche pas à tirer sur la corde sensible avec des moments mélodramatiques excessifs, mais qui pourtant touche vraiment au cœur avec profonde justesse. Le film contient une séquence tout à fait magnifique. Hikari se promène à vélo et profite des magnifiques fleurs de cerisiers (rappelant là Les délices de Tokyo). Des années plus tard, elle repense à ce moment particulier de sa jeunesse : libre comme un oiseau, sans fardeau ni douleur à porter. Elle souhaite ardemment que ce moment revienne à elle, l’apaise et la transporte peut-être à l’époque où elle était plus vivante que jamais. C’est à ce moment-là que l’examen du film sur le fardeau maternel est véritablement mis en évidence.

On comprendra assez aisément le désir de Naomi Kawase de porter à l’écran le roman de Mizuki Tsujimura dont True Mothers est adapté, quand on connait son expérience d’enfant abandonnée puis éduquée par sa grand-tante dans la ville millénaire de Nara. Entrée dans l’histoire au Festival de Cannes 1997 en devenant la plus jeune lauréate de la prestigieuse Caméra d’Or avec Suzaku, puis nous émerveillant en 2015 avec An – Les délices de Tokyo, elle parvient une fois de plus à travailler un sujet extrêmement fort en extrayant une véritable émotion de chaque plan. Elle confirme notamment toute la finesse de son cinéma, en traitant de sujets marqués culturellement mais qui nous rejoignent tous par la dimension universelle qui s’y joue. Douceur, sensibilité, tendresse et bienveillance imprègnent ses personnages et ses histoires et font de ses films et de True Mothers aujourd’hui encore des rayons de soleil pour éclairer nos âmes.

Cannes 2021… et alors ?

La première chose à retenir c’est que l’édition 2021 du Festival de Cannes aura bien eu lieu ! Pas si évident que cela, en y repensant, et à quelques jours près les choses auraient peut-être été un peu compromises. Mais voilà, 24 films en compétitions et une multitudes d’autres projections dans les diverses sections qu’offre la Quinzaine, sans compter les séances spéciales et les hors-compétition, les courts-métrages et autres surprises de dernière minute… du soleil, beaucoup moins de journalistes et beaucoup plus de cannois aux projections… des billets pour entrer dans les salles, des contrôles sanitaires pour entrer dans le Palais… moins de papier, plus de wifi et de connexions internet, la plage, des touristes, des gourdes dans le sac, des badauds et des smartphones, de belles robes et aussi souvent peu de tissu sur les  corps féminins, des nœuds pap, des tapis rouge, des masques, du gel et la voix de Pierre Lescure pour nous rappeler les consignes… un Spike Lee et quand même pas mal d’autres stars… et et… une palme d’or qui renverse toutes les attentes et les pronostics possibles et imaginables. Titane, de Julia Ducournau est une œuvre radicale, parfois drôle, et certainement dérangeante qui marque les esprits pour sa folie transgressive et son audace dans son traitement de l’identité et des stéréotypes de genre. Si je reste personnellement dubitatif sur ce choix… eh bien, c’est maintenant à vous de voir !

Car n’oublions pas que l’une des forces de la dimension artistique et du cinéma notamment est de passer par le filtre de la réception individuelle. Chacun est libre devant une œuvre… il la contemple, la reçoit, se laisse interpeller, toucher, ou au contraire se bloque, la rejette ou éventuellement reste indifférent. Un Palmarès de Festival dit donc quelque chose de ceux qui ont choisi mais il n’est finalement qu’une proposition comme une autre. Alors, dans cette liberté offerte, voici quelques propositions alternatives personnelles, reflets d’un regard qui cherche à se laisser éveiller, à être bougé. Qui espère toujours voir proposé dans un long métrage une expérience de la transcendance, me permettant de découvrir Dieu dans une histoire, des images, une musique et la combinaison de tous ces éléments.

Je ne vous cache rien… ce palmarès a été établi le samedi 17 juillet à 14h17 sans qu’aucune information m’ait fuitée un peu trop tôt du smartphone de Spike ou de Mylène. Je leurs avaient bien demandé pourtant (ça aurait été classe d’annoncer ça avant tout le monde) mais non, ils ont résisté à la tentation… enfin partiellement. Donc finalement, ce n’est pas vraiment ça ou plutôt on dira : « Peut mieux faire ! » (hum… j’ai le souvenir que cette formule m’a été déjà lancée sur certains bulletins scolaire ou corrections de copies… on ne se refait pas !).  Mais quand même, voyons le positif, et revendiquons haut et fort notre liberté : le pass spikeleenal ne passera pas par moi !

Pour faire court, et plus sérieux, deux grands oubliés à mes yeux avec Les Olympiades et Les Intranquilles. Le film d’Audiard est pour moi un film d’où jaillit la grâce, tant sur les aspects techniques que dans l’histoire et son final remarquable. Pour celui de Lafosse, c’est une histoire de souffrance, de combat, de famille qui élargit son spectre d’interprétation avec le sentiment que l’intranquillité nous gagne tous face à la maladie et que notre société a sans doute aussi quelques soubresauts de bipolarité dans son fonctionnement et ses réactions.

Et puis, je me conforme aussi aux choix de ce Jury sur plusieurs films extrêmement intéressants, symbolisés notamment par les deux prix d’interprétation. Le comédien Caleb Landry Jones interprète Nitram dans le film éponyme (vu en toute fin de Festival et pour lequel je n’ai pas eu le temps d’écrire une critique) de Justin Kurzel qui s’empare d’un terrible fait divers australien, la tuerie de Port-Arthur en 1996. Dans une tension narrative permanente, le réalisateur entreprend de nous faire pénétrer dans un esprit malade tout en décidant avec justesse de se tenir à distance lors des moments décisifs, préférant le hors-champ et l’ellipse. Autre style, avec Julie (en douze chapitres), de Joachim Trier, une belle romance contemporaine, portrait d’une jeune femme d’aujourd’hui, dressé avec sensibilité, émotion et ce qu’il faut d’humour, le tout porté par Renate Reinsve, une jeune actrice absolument rayonnante. Et enfin, le Grand Prix de ce Festival, Ghahreman (Un Héros), le nouveau Asghar Farhadi, conçu comme une parabole sur des questions qui dépassent la vie immédiate de ses protagonistes.

Dans ce bilan, j’y ajouterai évidemment les deux films récompensés par le Jury œcuménique et tout d’abord la mention spéciale accordée à Hytti n°6 (Compartiment n°6) co-récipiendaire du Grand Prix. Ce voyage initiatique pas banal, proposé par le réalisateur finlandais Juho Kuosmanen, est pour moi le film le plus marquants spirituellement de ce Festival. Une parabole cinématographique autour de ce que la route parcourue peut nous donner de vivre comme transformation, par le biais notamment de la rencontre avec l’autre. Le Jury œcuménique a été particulièrement sensible au rapprochement de deux êtres que tout oppose, par cette cohabitation forcée et d’improbables rencontres tout au long du voyage. Et enfin, Drive my Car du Japonais Ryusuke Hamaguchi. Il s’agit d’une adaptation d’une nouvelle de Haruki Murakami, une œuvre atypique et exigeante qui joue beaucoup avec son spectateur, jonglant d’une langue à l’autre, que ce soit le mandarin, le japonais ou même la langue des signes coréennes. Ici aussi, c’est un envoûtant et poétique road-movie qui nous est proposé, abordant la question du deuil et du pouvoir de guérison de l’art et de la parole, grâce à un long voyage vers le pardon et l’acceptation. Dans son argumentaire, le Jury œcuménique relève que le film délivre avec force un message universel : comment surmonter les barrières de communication dues aux conventions, classes sociales, nationalités et handicap. Ce long-métrage sortira en salles le 18 août.

Ryusuke Hamaguchi – prix du Jury œcuménique
© Jean-Luc Gadreau

 

 

 

Les intranquilles… quand la famille s’épuise

Les intranquilles, le drame belge du réalisateur Joachim Lafosse avec Leïla Bekhti et Damien Bonnard, concluait hier la présentation des 24 films de la compétition dans cette 74ème édition du Festival de Cannes. Un film coup de poing qui laisse des traces dans le cœur en explorant l’histoire d’une famille déchirée par la bipolarité.

Damien (un excellent Damien Bonnard) est bipolaire. Au cours de ses crises, il reste sans dormir pendant des jours et des jours, se précipitant pour essayer de tout réparer et de tout faire, dans une excitation permanente. Il vit dans une confortable maison de campagne avec son jeune fils Amine (Gabriel Merz Chammah) et sa femme attentionnée Leïla (Leïla Bekhti), qui restaure des meubles dans un atelier sur place. Damien est un peintre qui connait un certain succès, un métier qui semble convenir à son tempérament. Mais lorsqu’il entre dans ce que nous apprenons être un énième épisode de ses troubles bipolaires et qu’il refuse de prendre ses médicaments, Leïla est au bout du rouleau.

Le Festival de Cannes nous réserve parfois de très jolies surprises avec son dernier film présenté en compétition. C’est bien le cas cette année avec ce dernier long métrage de Joaquim Lafosse qui avait déjà eu l’honneur du tapis rouge mais ailleurs avec la section Un certain regard pour À perdre la raison en 2012 et celle de la Quinzaine des réalisateurs pour L’économie du couple en 2016. Le réalisateur belge rejoint donc cette année avec sens la section la plus prestigieuse de Cannes, la compétition principale. Le film dresse le portrait d’un couple qui s’aime profondément mais qui se trouve dans un conflit qu’aucun d’entre eux ne veut vivre. Il est clair qu’ils entretiennent une relation forte ensemble et avec leur jeune garçon, mais lorsque Damien est en crise, il ne perçoit plus que Leïla essaie simplement de l’aider lorsqu’elle lui suggère de prendre des médicaments ou – pire – de se reposer ou, en choix ultime, de se rendre à l’hôpital. Les performances, la mise en scène et le scénario aident le public à voir les deux côtés de l’histoire ; il faut féliciter le réalisateur et son équipe de co-scénaristes pour leur approche empathique de tous leurs personnages.

Damien Bonnard est absolument fascinant dans le rôle d’un artiste aux prises avec son trouble bipolaire, tout comme Leïla Bekhti dans celui d’une épouse qui se bat vaille que veille et tente de préserver l’unité de la famille. Les deux, conjointement, pourraient tout à fait être récompensés comme meilleurs acteur et actrice de la compétition tant leurs prestations sont brillantes et touchantes. Face à ses parents malmenés par cet intrus pathologique qui, progressivement, détruit tout sur son passage, il y a Amine leur fils, que Gabriel Merz Chammah interprète aussi avec beaucoup de justesse. C’est alors peut-être son regard sur la situation qui nous prend aux tripes. Car, bien que le couple discute de l’état de santé de Damien, les effets de cette maladie sont surtout montrés et notamment au-travers des les yeux d’Amine. Il y a ainsi une scène magnifique mais extrêmement inconfortable (positivement je précise) où un Damien en sueur et excité dépose Amine à l’école, malgré les tentatives de Leïla de l’en empêcher. Il se précipite dans un magasin et achète deux paniers de petits gâteaux, puis entre dans la classe en courant et déclare qu’il veut emmèner toute la classe en pique-nique au bord du lac. Ici, la sympathie et se tourne vers le fils de Damien, tranquillement mortifié mais aussi terriblement inquiet, intranquille pourrait-on d’ailleurs plutôt dire, pour son père qu’il aime. Il est clair que ce n’est pas la première fois qu’il est témoin de ce genre de comportement, ce qui le rend d’autant plus poignant. Il n’est pas surprenant d’apprendre que le réalisateur avait lui-même un père souffrant de cette même malade…

Damien vit dans un état constant d’essoufflement et Lafosse filme Damien et Leïla, dans cet éternellement stress, en gros plan et à hauteur de leurs yeux. Un état qui devient rapidement aussi le nôtre. Plusieurs fois en suivant l’histoire se dérouler devant moi, je me suis surpris à ressentir cette même excitation et fatigue paradoxale qui l’accompagne me gagner…  une manière éreintante mais tellement efficace de nous faire vivre ces vies de près. Car l’intranquillité du mari et père devient immanquablement l’intranquillité de l’épouse et du fils. Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce qu’écrit la théologienne protestante Marion Muller-Collard dans son ouvrage L’intranquillité : « La voie de l’intranquillité s’est imposée à moi par la force des choses. Par la force crue de la vie, qui ne prévient de rien, qui exige de nous que nous épousions à chaque instant la courbe indéchiffrable de notre imprévisibilité ». Elle voit cela, avec sens, comme un moteur de toute existence humaine en recherche. Mais ici cette intranquillité hélas prend une autre forme et devient terriblement destructrice. C’est l’autre face de la médaille d’une certaine manière.

Il y a aussi des « notes de grâce » inattendues dans le film, avec Amine d’ailleurs, le plus souvent et, par exemple, son attitude à la table du dîner quand il imite avec tendresse son père, reproduisant l’une de ses crises quelques jours auparavant. Mais Les intranquilles montre clairement qu’il n’y a pas de moyen facile de sortir de ce trou noir, en particulier aussi à cause de la peur qui s’immisce dans les esprits qu’à tout moment la bascule dans la crise est imminente, comme une épée de Damoclès constamment suspendue au-dessus de soi. Un mal de la circonstance, mais peut-être aussi d’une société, d’un monde lui-même touché aussi par un virus… car ici, les masques apparaissent dans le scénario, et certaines allusions peuvent nous donner de percevoir, entre les lignes, que l’intranquillité n’est finalement pas que l’affaire de cette famille…

 

Haut et fort… mais un peu frustré !

2012, mon 1er Festival de Cannes comme membre du Jury œcuménique et pendant la quinzaine la découverte du cinéaste et producteur marocain Nabil Ayouch qui y présentait Les Chevaux de Dieu dans la sélection Un certain regard. Une remarquable fiction inspirée des attentats de Casablanca en 2003, lesquels ont été perpétrés par des jeunes hommes issus de Sidi Moumen, en périphérie de Casablanca. Retour cette année au même endroit, avec le même réalisateur, avec Haut et fort, mais cette fois-ci pour découvrir la réalité du centre culture Les Étoiles, un espace dédié à la formation des jeunes du quartier aux métiers des arts et de la scène et ici plus précisément du hip-hop.

L’ancien rappeur Anas (Anas Basbousi dans son propre rôle) prend un emploi dans un centre culturel d’un quartier populaire de la ville et tente d’enseigner le rap à un groupe mixte d’adolescents. Ses élèves répondent avec enthousiasme, en apportant leurs problèmes personnels, la question religieuse et politique dans la classe.

Comme Anas, les jeunes acteurs jouent des versions d’eux-mêmes et mettent leurs talents de rappeurs, de chanteurs et de danseurs au service de scènes très agréables et prenantes. Derrière cela transparaît un objectif pédagogique : le flow et la teneur des mots des élèves est un aperçu révélateur de la vie dans le quartier de Sidi Moumen, avec les conflits et contradictions de leurs vies qui se prolongent et sont explorés dans des débats dynamiques au sein de la classe. Anas tient à garder la religion en dehors, mais l’Islam est un thème incontournable lorsque les enfants partagent leurs différents points de vue sur leur quotidien, sur les vêtements appropriés pour les femmes par exemple, et plus généralement sur ce qui autorisé ou interdit. De jeunes rappeuses portent des hijabs et en discutent, et s’engagent dans des conversations animées sur le genre. Il y a une conversation fascinante sur le harcèlement, dans laquelle les garçons suggèrent que les filles ne seraient pas attaquées ou importunées si elles couvraient davantage leur corps. Les différentes positions sont exprimées. C’est un débat passionnant qui, malheureusement, reste d’une pertinence universelle.

Sur tous ces aspects, Haut et fort réussit très brillamment à séduire et interpeller. Mais hélas, en faisant le choix de multiplier la forme proposée qui alterne entre fiction, documentaire et même clip musical, Ayouch nous perd plus ou moins sur sa route. L’autre regret personnel se situe dans l’effleurement de ces histoires individuelles. On a envie d’en savoir plus… de ne pas seulement apercevoir sur une scène la vie chez l’une de ces jeunes, ou la réaction d’un instant d’un parent… Quelle frustration de ne pas entrer dans l’histoire individuelle de deux ou trois protagonistes et celle d’Anas également. On perçoit quelques points névralgiques mais rien de plus. 

De même, comment ne pas être touché par le dialogue qui se met en place entre Anas et l’une de ses élèves sur la possibilité de ne pas abdiquer, de faire bouger les choses : « Vous devez le changer puisque vous ne l’avez pas choisi », tel un mantra provocateur du professeur mais auquel la jeune fille apporte la réplique encore et encore en lui disant « mais si je ne peux pas » à chacune de ses allégations. Moment terriblement fort qui s’arrête là et nous laisse sur un certain regret de ne pas aller plus loin et, là encore, découvrir la réalité de cette jeune artiste potentielle. 

Alors oui, le film a ce pouvoir de nous accrocher, et le message « politique » qui l’accompagne pourrait peut-être séduire un président du Jury comme Spike Lee… mais voilà.