Jinpa, un conte tibétain… un rêve pas comme les autres

Jinpa, le sixième long métrage du réalisateur tibétain Pema Tseden a été produit par Wong Kar Wai et se déroule sur le plateau de Kekexili dans le Nord-Ouest du plateau tibétain.

C’est l’histoire d’un camionneur tibétain nommé Jinpa. Sur une route isolée, balayée par le vent, habillé en rock star et lunettes noires sur le nez, jouant à tue-tête une version chinoise d’O sole mio dans son radiocassette, il renverse accidentellement un mouton et le tue. Bouddhiste pieux, Jinpa ramasse le corps pour l’emmener dans un monastère pour qu’un prêtre l’aide à guider son âme vers l’au-delà. Mais en chemin, il ramasse un auto-stoppeur portant un poignard d’argent qui lui dit qu’il se dirige vers une ville voisine pour tuer l’homme qui a assassiné son père il y a des années. Le nom de l’auto-stoppeur… Jinpa.

Pema Tseden réalise un très grand film, assez loin de ce que l’on a l’habitude de voir généralement sur nos écrans, fait d’un mélange de genres très divertissant, parvenant également à avoir de la profondeur et de la substance, tout en donnant matière à réflexion. C’est à la fois une fable, un road movie tibétain et un hommage aux classiques occidentaux. Ainsi, le concept du chauffeur de camion qui ressemble et agit parfois comme une rock star dans un environnement sauvage nous rappelle à la fois Mad Max et un western de Sergio Leone. Une scène dans un bar sur la route ajoute encore à cette essence. L’interaction entre les personnages et les scènes du conducteur seul dans sa cabine ou avec son passager portent une touche de Jim Jarmusch ou d’Aki Kaurismäki. Et tandis que le film se déroule comme un étrange road movie, la fin change complètement sa perspective, brouillant les événements réels et mettant le public dans une position de réflexion sur ce qui s’est réellement passé, et où les frontières de la réalité s’arrêtent et celles de la fantaisie et du rêve commencent.

Il y a en fait une logique surréaliste qui imprègne le film et qui va au-delà de la coïncidence du fait que le chauffeur et l’auto-stoppeur portent le même nom ; on a l’impression qu’ils sont coincés dans un monde sans fin qui se répète perpétuellement. Prenez une scène où le camionneur se rend dans un bar pour recueillir des informations sur l’auto-stoppeur après l’avoir déposé et avoir décidé qu’il devait l’empêcher de tuer l’assassin de son père. Tout en discutant avec la serveuse, un groupe d’habitants raconte des histoires en arrière-plan. Plus tard, lors d’un flash-back de l’auto-stoppeur entrant dans le même bar, les mêmes habitants racontent les mêmes histoires mot pour mot. Les deux hommes partagent-ils le même rêve ? Est-ce que l’un rêve de l’autre, ou est-ce que leurs rêves et leurs préoccupations convergent d’une manière ou d’une autre ? Les deux Jinpas sont-ils censés illustrer la dualité de l’homme, imprégné par la vengeance un jour et moralement droit et pieux le lendemain ? Et les deux sont-ils vraiment identiques ? Probablement pas, car le camionneur Jinpa trouve des gens qui ont rencontré l’auto-stoppeur Jinpa. Du moins, c’est ce que nous pensons. Finalement sait-on jamais ce qui est réel dans un paysage en dehors du temps et de la raison elle-même ? Mais d’ailleurs faut-il vraiment se poser ces questions ou juste se laisser porter… En tout cas, il n’y a pas de réponses définitives, mais Pema invite clairement le public à réfléchir non seulement aux personnages mais aussi aux actions qu’ils ont commises ou qu’ils envisagent de commettre.

Si le film est naturellement composé d’une histoire et de divers personnages, tout cela peut être sans doute vu comme de simples décorations pour une méditation hypnotique sur la mort et le destin qui se lit comme une énigme zen conçue non pas pour être résolue mais pour choquer le spectateur dans sa conscience spirituelle par la contemplation d’un paradoxe. Tseden nous laisse libre de comprendre nous-mêmes la logique interne du film, tout comme nous pourrions analyser un rêve au réveil.

Sur un autre plan, le film fait également office de guide touristique sur une région largement inconnue, bien que Pema Tseden entretient un sentiment d’incertitude, avec divers détails (comme le lecteur de cassette dans le camion de Jinpa) qui rendent la ligne de temps de l’histoire tout aussi ambiguë. La religion et la façon dont les gens la perçoivent et la pratiquent est un autre sujet, tandis que Tseden fait également référence au cycle de la vengeance et de la violence (qui est en fait une coutume dans la région), en les présentant dans les couleurs les plus sombres. Ajoutez à tout cela beaucoup d’humour subtil, et vous obtenez l’essentiel du récit.

Le film bénéficie en plus de l’excellente interprétation de Jinpa (l’acteur porte le même nom que le protagoniste), malgré le fait qu’il n’ait pas énormément de répliques. Sa présence suffit… En le regardant errer dans les différents endroits où il se rend, on ne peut qu’apprécier ses interactions avec les personnes qu’il rencontre, parmi lesquelles l’autre Jinpa, un boucher, un moine, ou une serveuse de bar, mais aussi les moments où il est seul, en train de conduire et de chanter de l’opéra. Et en parlant du bar, la séquence qui s’y déroule est probablement la plus divertissante de tout le film, avec l’interaction entre Jinpa et Sonam Wangmo, qui joue la sensuelle serveuse, mettant en évidence leur alchimie, leurs talents et la cinématographie de Lu Songye. Le montage de Jin Di et Chakdor Kyab est également assez bon, ce qui permet au film de se dérouler à un rythme relativement rapide, tandis que les coupes de flashback et celles qui mènent le film sur le chemin de l’incertitude à la fin sont assez bien placées. Il y a enfin un son formidable, de Tu Duu-Chih et Wu Shu-Yao, en particulier dans la scène du bar où le bavardage des joueurs de dés résonne et se répète pour un effet résolument onirique.

Jinpa, un conte tibétain est un superbe film qui parvient à combiner un certain nombre d’éléments en un ensemble très divertissant et stimulant pour la réflexion, qui satisfera des publics très variés. Et puis, avouons-le, ce n’est pas tous les jours qu’on entend « O Sole Mio » en tibétain…

 

Le cas Richard Jewell… Eastwood à son meilleur !

Produit et réalisé par l’infatigable Clint Eastwood et écrit par Billy Ray (Overlord, Gemini Man, Terminator : Dark Fate), Le cas Richard Jewell est basé sur un fait divers raconté à partir d’un article de Vanity Fair de 1997 « American Nightmare : The Ballad of Richard Jewell » de Marie Brenne. Mettant en vedette Paul Walter Hauser, Sam Rockwell et Kathy Bates, le film raconte l’histoire d’un modeste agent de sécurité qui s’est retrouvé faussement accusé de terrorisme.

Richard Jewell (Paul Walter Hauser) est un employé de bureau devenu gardien de campus qui finit par travailler dans la sécurité aux Jeux olympiques d’Atlanta en 1996. Lors d’un concert dans le Parc du Centenaire de la ville, il repère un sac à dos qui l’intrigue et qui s’avère contenir une bombe qui va bientôt exploser. Son efficacité sauve alors de nombreuses vies. En un instant, Jewell devient un nom connu de tous, et – très brièvement – un héros national. Mais tout se met en place contre lui lorsque le FBI décide qu’il est en fait un « faux héros » et carrément le principal suspect et que cette info se retrouve relayer par une journaliste peu scrupuleuse en mal de scoop. En dépit du traitement contraire à l’éthique qu’il a subi, Jewell reste fidèle à sa haute opinion des forces de l’ordre. Ce qui suit est alors essentiellement une étude de la pression massive et intolérable qu’il subit – et que subit sa mère Bobi (Kathy Bates) – de la part des Fédéraux et des médias, alors que son avocat Watson Bryant (Sam Rockwell) s’efforce de blanchir son nom. Bryant n’exagère pas lorsqu’il décrit leur vie comme « un enfer ».

Avec ce biopic façon thriller, solidement exécuté, magnifiquement joué et bien documenté, Clint Eastwood vient de réaliser son film le plus fort depuis Lettres d’Iwo Jima et Gran Torino. Son 38ème long métrage en tant que réalisateur (on est toujours tenté d’ajouter « et peut-être son dernier » vu son âge) est une belle récompense après une décennie bien inégale. Eastwood fait ce qu’il sait faire de mieux dans la célébration des petites gens, des faibles, des marginaux, de ceux qui ont besoin, selon lui, d’une voix pour se faire entendre. « On entend souvent parler de gens puissants qui se font accuser de choses et d’autres, mais ils ont de l’argent, font appel à un bon avocat, et échappent aux poursuites. L’histoire de Richard Jewell m’a intéressé parce que c’était un monsieur tout le monde. Il n’avait jamais été poursuivi, mais il a été largement persécuté. Les gens se sont empressés de l’accuser; il n’a pas pu échapper à ces accusations et pendant longtemps, il est resté trop naïf et idéaliste pour se rendre compte qu’il devait sauver sa peau… C‘est pour réhabiliter son honneur que j’ai voulu faire ce film » explique-t-il. On retrouve ici, plus précisément, le thème de l’individu contre le système – l’un des dadas favoris du bientôt nonagénaire réalisateur – mais Le cas Richard Jewell restera sans doute sa critique la plus touchante. L’histoire vraie, au cœur du scénario, est carrément fascinante, et pour incarner son héros, Eastwood offre un immense rôle à Paul Walter Hauser (Moi Tonya – Blackkklansman), acteur jusqu’ici habitué à être au second plan, et il l’entoure d’un casting imparable : Kathy Bates, Jon Hamm, Olivia Wilde, Sam Rockwell… Paul Walter Hauser livre ainsi un véritable tour de force dans le rôle de Jewell, cet excentrique effacé dont le respect de l’autorité et les aspirations à une carrière dans les forces de l’ordre ont été utilisés contre lui. On assiste avec lui à une sorte de fable kafkaïenne sur un homme qui a passé toute sa vie à essayer d’être affable et de respecter les règles et qui, malgré lui, est plongé dans un système où plus il essaie d’être gentil, plus les choses se retournent contre lui. À ses côtés, une grande Kathy Bates (qui figurait sur la liste des finalistes aux Oscars pour le prix de la meilleure actrice dans un second rôle) dans une interprétation déchirante de Bobi, la mère de Jewell. Et, bien-sûr, le toujours fiable et remarquable Sam Rockwell dans le rôle de l’avocat maussade mais bien intentionné Watson Bryant, qui vient à la rescousse des Jewell.

Le film montre de manière schématique et terriblement efficace comment l’État et les médias peuvent se donner mutuellement les moyens de créer et de légitimer des récits qui leur conviennent. La motivation est souvent personnelle : l’agent Tom Shaw (Jon Hamm) est sous pression pour trouver un coupable, et la journaliste Kathy Scruggs (Olivia Wilde) cherche désespérément à mettre la main sur une histoire pour se propulser vers la gloire. Une façon de montrer aussi la tendance du cirque médiatique à se nourrir d’opinions plutôt que de faits et à valider les préjugés de chacun, quels qu’ils soient. Ces histoires « factuelles » sur l’injustice et ce genre de problèmes invitent souvent à l’autocritique et au sentimentalisme dans leurs formes les plus complaisantes. Le cas Richard Jewell évite ces lieux communs en s’accrochant à l’imperfection de son protagoniste, sans exagérer ses mérites, ni lésiner sur les détails les plus déplaisants de sa situation. On est loin d’une hagiographie. Richard est en effet présenté comme une figure improbable et quasi pathétique. C’est peut-être là d’ailleurs son plus grand atout : Il est formidable grâce à ce qu’il n’est pas. Il n’y a pas d’homélies bon marché ici, pas de messages « rédempteurs » trop simplistes et pas d’approbation du système judiciaire américain non plus. L’histoire s’articule intelligemment sous la forme d’une odyssée intime, collégiale et familiale, le dos tourné à la masse enragée. Eastwood préfère s’intéresser davantage aux personnages qu’à leurs actions, ce qui est vraiment inhabituel pour le cinéaste, mais la fascination de voir les gens penser et être est omniprésente

En parlant de famille, le lien entre la mère et le fils est profondément émouvant. La scène où Bobi se retrouve face aux médias pour défendre son fils est un vrai bijou. Il y a juste ce qu’il faut dans ce que laissent transparaître les différents visages des protagonistes, sans oublier l’accélération des crépitements de flashs quand la mère commence à pleurer. Jolis instants aussi régulièrement dans les différents échanges entre la maman et son garçon dans la maison. Respect, fierté, tristesse, colère, pardon… tout y passe mais toujours avec beaucoup de justesse et sans aucune mièvrerie. Pour le clin d’œil, à titre personnel, je note la précision donnée dans le scénario que le baptisme n’est pas une affreuse secte religieuse…

Le cas Richard Jewell est un film captivant, à la mise en scène tendue, superbement interprété et très bien scénarisé. Une approche de Clint Eastwood d’un humanisme et d’une tendresse rares qui font du bien. Avec cette histoire, il met en valeur les héros de la vie ordinaire, des gens ni particulièrement beaux, ni foncièrement intelligents, ni a priori admirables et leur redonne une vraie dignité. Malgré sa gravité saisissante, le film est aussi, sporadiquement, assez drôle. Tout cela est plus que suffisant pour le rendre très hautement recommandé. Pour le dire plus simplement, c’est un vrai bijou !

 

Mickey and the Bear… sortir ou non des griffes de la vie

Mickey and the Bear, présenté à l’ACID au festival de Cannes l’année dernière mais seulement en salle depuis le 12 février, est l’histoire passionnante d’une adolescente qui doit faire face à sa soif de liberté et à son engagement à s’occuper de son père en difficulté.

Mickey Peck, une adolescente du Montana, a la lourde responsabilité de s’occuper de son père, un vétéran accro aux opiacés. Quand l’opportunité se présente de quitter pour de bon le foyer, elle fait face à un choix impossible.

La scénariste et réalisatrice Annabelle Attanasio fait des débuts étonnamment assurés dans le cinéma avec un film qui raconte un récit de passage à l’âge adulte dans une petite ville du Montana. L’ours de Mickey and the Bear est un ours métaphorique qui hante la vie du personnage principal. Mickey (Camila Morrone), 17 ans, vit avec son père Hank (James Badge Dale) dans un mobile home exigu. Hank est un vétéran de la guerre d’Irak souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique et dépendant aux opiacés. Il est sujet à de violentes sautes d’humeur, aggravées par son chagrin suite à la mort de sa femme des suites d’un cancer. Mickey n’a pas beaucoup de temps pour elle, puisqu’elle travaille après l’école dans un magasin de taxidermie, qu’elle cuisine et nettoie les dégâts de son père et qu’elle surveille tous ses médicaments. Hank teste constamment l’amour et la loyauté de sa fille envers lui, exigeant presque qu’elle l’abandonne tout en lui demandant de ne jamais le quitter. Bien qu’elle lui assure qu’elle sera toujours là, Mickey n’en est pas si sûre. À vrai dire, elle aimerait vraiment aller à l’université sur la côte ouest. Bien que soutenue dans ses rêves par la psychiatre de l’hôpital des vétérans (Rebecca Henderson) et par un nouveau camarade de classe (Calvin Demba), Mickey est seule face à ses décisions.

Lorsque des parents sont aux prises avec la dépression, la toxicomanie et une immense déception dans leur vie d’adulte, leurs enfants adolescents peuvent se retrouver dans le rôle exigeant d’aidants. Il est tout à fait alors naturel qu’ils luttent dans ce rôle, qui peut être ressenti à la fois comme un fardeau et comme une bénédiction. C’est ce dur combat psychologique qui nous est raconté par Annabelle Attanasio. La tension entre les personnages est parfois intense, non pas parce que l’on s’attend à ce que la violence physique éclate (bien que ce potentiel existe chez Hank, qui un homme profondément instable), mais surtout à cause de la violence émotionnelle constante qui se trouve là, juste sous la surface. Ces personnages sont assis sur des besoins qu’ils n’osent pas exprimer, et sur des charges affectives que leur « conditionnement social » ne leur permet pas de libérer. Nous savons évidemment qu’il faut que le choses sortent un jour ou l’autre… mais la question est de savoir à quel point ce sera grave quand cela arrivera et si les personnages pourront s’en sortir sans que leurs relations ne soient irrémédiablement brisées.

Mickey and the Bear est un peu comme ces délicieux plats au goût aigre-doux, car le désir de liberté de Mickey s’affronte à son habitude et son devoir de s’occuper de son père profondément perturbé et traumatisé. De plus, bien que ce soit problématique, il y a bel et bien un lien profond et même plus, un amour véritable partagé entre Mickey et son père, ce qui crée de vrais moments de tendresse qui renforcent le conflit interne de l’ado. Il y a des scènes déchirantes où l’on est témoin, par exemple, du regret de Hank que leur relation soit devenue de la sorte et du fardeau qu’il devient concrètement lui-même. Une histoire qui nous conduit à nous demander ce que nous ferions dans une situation similaire et ce qui est le mieux pour Mickey à long terme. Le film d’ailleurs n’offre pas de réponses toutes faites aux questions qu’il pose, et ne glisse pas de piteuses notes d’optimisme inappropriées en la circonstance.

Annabelle Attanasio n’a que 25 ans, mais dans son premier long métrage, elle fait preuve d’une profonde compréhension des émotions humaines, sans parler de ses étonnantes compétences en coulisses. Elle s’est inspirée de son temps passé à Anaconda, qu’elle filme donc avec le genre de perspicacité et d’affection qui provient de la connaissance d’un lieu et de ses habitants. Elle fait preuve d’un œil infaillible pour la couleur, la lumière, la composition et le cadrage, en tirant le meilleur parti d’un décor de petite ville où de nombreux bâtiments éclairent le ciel nocturne avec des enseignes au néon des années 1930 et 1940 comme si le temps s’était arrêté. La réalisatrice parvient à capturer le désespoir tranquille qui pourrait émaner d’un tableau d’Edward Hopper dans une scène et s’engagera dans l’intimité brute d’un film de Cassavetes la suivante. Chaque plan de Mickey and the Bear frise la perfection, scrupuleusement réfléchi mais avec beaucoup de naturel et de justesse, ce qui donne finalement un film aussi artistique et précis que fluide. Pour ses débuts en tant que réalisatrice, elle fait un excellent travail en établissant son personnage central par ses actions et ses décisions plutôt que par ses dialogues, tout en faisant d’elle cette personne séduisante avec laquelle vous sympathisez et que vous soutenez. Attanasio fait confiance aux émotions, à la patience et à l’intelligence du public tout en explorant les luttes innées de cette adolescente. Le plan final est aussi tout simplement parfait résumant le mélange d’émotion et de contrôle, de colère et de compassion de ces 88 minutes passées.

Côté casting, c’est un véritable sans-faute. Les performances sont excellentes et sonnent vrai du début à la fin, en particulier celle de Camila Morrone, qui n’en est pourtant qu’à son deuxième long métrage. Elle porte ici une grande partie de la tension du film en gros plan sur son visage alors que son personnage réfléchit en silence sur sa vie. Face à elle, l’immense James Badge Dale, l’un des grands acteurs américains trop largement méconnus. C’est un beau héros classique, mais avec l’âme d’un excentrique des années 1970, à la manière d’un Brad Pitt ou d’un Jeff Bridges. Pendant près de deux décennies, il a traîné aux abords du cinéma commercial à la recherche d’un rôle de tout premier plan qui ne l’a jamais vraiment trouvé. Mais aujourd’hui, à l’aube de la quarantaine, il est devenu ce genre d’acteur qui peut jouer un rôle calme ou flamboyant, héroïque ou vilain, et tout le panel ce qui se trouve entre les deux, vous faisant toujours croire que vous voyez une personne réelle qui pourrait entrer dans un restaurant et commander le plat du jour.

Mickey And The Bear est tout simplement remarquable sans un seul faux pas dans toute la production. Avec une histoire poignante, bien ancrée et authentique, rehaussée par les performances incroyables de Dale et de Morrone, Mickey and the Bear constitue un début impressionnant de la scénariste et réalisatrice Annabelle Attanasio, la présentant comme une nouvelle voix vibrante du cinéma indépendant américain. Un très beau film poignant à ne surtout pas manquer, qui exercera votre empathie et votre compassion.

 

Tu mourras à 20 ans… choisir la vie !

Audace, poésie et profonde réflexion existentielle sur la foi, les traditions, la destinée, la vie et la mort avec Tu mourras à 20 ans, qui sort ce mercredi 12 février. Premier long-métrage du soudanais Amjad Abu Alala d’une grande maîtrise technique et artistique qui lui a valu un Lion du futur (meilleur premier film) à la Mostra de Venise, cette fable initiatique nous plonge au cœur d’une malédiction où tout avenir est exclu… une thématique qui ressemble vite à une métaphore puissante bien plus large que la simple histoire racontée, comme un hymne à la liberté.

Soudan, province d’Aljazira, de nos jours. Peu après la naissance de Muzamil, le chef religieux du village prédit qu’il mourra à 20 ans. Le père de Muzamil ne peut pas supporter cette malédiction et quitte le foyer. Sakina élève alors seule son fils, le couvant de toutes ses attentions. Un jour, Muzamil a 19 ans…

Qu’est-ce que cela fait d’être vivant, mais en même temps mort de l’intérieur ? Comment peut-on vivre tout en anticipant la mort, respirer tout en sachant à chaque seconde que la mort est au coin de la rue ? Tu mourras à 20 ans d’Amjad Abu Alala aborde la question du poids de la croyance. C’est un regard sur la foi, ou plutôt sur son dilemme, dans une région particulièrement marquée pour sa dévotion aveugle à tout ce qui est spirituel. La foi nous rend-elle, en quelque sorte, plus vivants et plus attentifs à ce qui nous entoure ? Ou bien nous tire-t-elle en arrière lorsque, au nom de la piété ou de la tradition, nous perdons notre sens de l’aventure, notre volonté d’explorer la vie et l’amour pour donner la priorité aux opinions de la société qui nous entoure, à l’approbation des parents et que nous succombons à la pression de nos pairs ?

Ce sont là quelques-unes des questions très difficiles, et tout aussi complexes, qu’Abou Alala explore dans son premier long métrage. Tout en partageant certaines similitudes thématiques avec un autre premier film arabe remarquable (Le Miracle du saint inconnu d’Alaa Eddine Aljem, dont la première mondiale a eu lieu lors du dernier festival de Cannes dans la Semaine de la Critique), Tu mourras à 20 ans est une œuvre plus dense et plus complexe, filmée avec une photographie lumineuse, une bande-son obsédante et une approche étonnamment poétique qui la rend à la fois extrêmement réfléchie et pleine de fraîcheur candide, même si quelques scènes sont sans doute légèrement trop longues.

Une mère, Sakina (magnifiquement jouée dans une performance presque muette par l’actrice Islam Mubarak), se rend à un rituel religieux dans l’espoir de recevoir la bénédiction d’une des figures religieuses du village pour son fils nouveau-né. Lorsqu’un incident se produit sur place, on pense que le garçon est associé à une malédiction qui ne le fera vivre que jusqu’à l’âge de 20 ans. Incapables de se débarrasser de la malédiction, malgré leur extrême dévotion, la mère et le fils partagent une vie qui s’apparente davantage à la mort puisqu’ils comptent les jours jusqu’à ce que Muzamil atteigne l’âge de 20 ans, et quitte donc ce monde. En anticipant la mort pendant ces années, ils se transforment en morts-vivants dont la maison ressemble à une tombe et dont les cœurs ne font que fonctionner automatiquement. Au fond d’eux-mêmes, ils sont partis depuis longtemps, sans aucune volonté de vivre, sans aucun espoir en vue.

Ce qui rend le film d’autant plus unique et certainement stimulant pour tous ceux qui refusent l’abnégation comme mode d’existence, c’est ce choix de prendre un protagoniste délibérément passif et le placer dans diverses situations qui cimentent encore plus sa réticence à changer un destin qui lui est imposé. Ainsi, lorsque le changement se produit vers la troisième partie du film, dans un final vraiment magnifique, on comprend qu’Abu Alala n’est pas intéressé par un cadre narratif conventionnel où un personnage est soudainement éclairé pour changer de chemin, ni par une catharsis dramatique qui change sa vie. En représentant une soumission extrême à la religion, au destin et aux superstitions, le réalisateur met le spectateur au défi de se connecter avec un tel personnage passif. Pour certains, cela peut être frustrant. Mais la réalité est ainsi et sans doute bien pire encore avec tant de personnes complètement enfermées dans une vie qu’ils n’ont pas choisie, façonnées par des destins scellés. C’est d’ailleurs ce qu’explique Abu Alala : « Le film montre comment une forte croyance peut affecter la vie des gens – et la façon dont cette foi peut être instrumentalisée politiquement. Le gouvernement soudanais d’Omar el-Béchir a utilisé l’Islam pour faire taire le peuple – quand quelqu’un dit « C’est la parole de Dieu », plus personne ne peut parler… Mon film est une invitation à être libre. Rien ni personne ne peut vous dire : voici votre destin, il est écrit quelque part. C’est à vous de décider ce que sera votre vie. »

Pour Muzamil, son réveil arrive tard mais il est d’autant plus crédible qu’il sort enfin de cette prison invisible de superstitions et de croyances imposées. La scène finale, qui hante par sa beauté, sa musique et sa cinématographie, dit tant de choses sur l’état du Soudan en ce moment, d’autant plus que le pays se réveille d’une règle islamique qui a dépouillé des millions de personnes de leur bien le plus important : la vie. Ce n’est pas la pauvreté ni le manque de moyens qui ont fait mourir des millions de Soudanais de l’intérieur, affirme Abu Alala, mais c’est le manque d’action, l’absence de remise en cause du statu quo, l’incapacité ou la réticence de celui-ci à remettre en cause les notions établies et les figures autoritaires de la religion et du pouvoir très respectées. Et la course finale de Muzamil dans le film est une métaphore du geste du peuple soudanais en ce moment-même. Alors nous pouvons en rester, bien sûr, à cette explication et ce contexte politique et religieux du Soudan et de quelques autres pays plus ou moins identiques, mais la force de Tu mourras à 20 ans est aussi, par une lecture plus large encore, de pouvoir interpeller chacun sur son existence, sur son rapport à sa propre vie et à sa relation aux autres.

Un premier long métrage complexe, étonnant et sophistiqué d’Amjad Abu Alala qui est une réalisation majeure pour le cinéma soudanais mais qui sait aussi utiliser un langage universel. Un premier long métrage plein d’assurance qui ressemble déjà à un accomplissement.

 

Judy – Zellweger… de l’Oscar au cœur du public français

Si jusqu’alors elle incarnait dans l’inconscient collectif le personnage de Bridget Jones, après la sortie de Judy (le 26/02 en France), Renée Zellweger restera sans doute aussi dans les mémoires pour son portrait parfait de Judy Garland qui vient de lui valoir l’Oscar de la meilleure actrice de l’année. Être un enfant star n’est pas forcément une chose à envier. Judy est à la fois un hommage chaleureux et affectueux à l’actrice et chanteuse Judy Garland mais sans doute, plus encore, un récit édifiant sur les pressions et l’impact de la célébrité et les abus pouvant l’accompagner.

Après quatre décennies sur les planches, Judy Garland est une femme brisée, alcoolique, anorexique et couverte de dettes. Pour régler ses problèmes d’argent et pouvoir vivre tranquillement avec ses enfants, elle accepte une dernière tournée à Londres pour les fêtes de Noël 1968. C’est sa dernière chance, elle le sait, de pouvoir enfin mener une vie normale. Mais celle qui a commencé le spectacle à deux ans peut-elle vraiment espérer une vie normale ?

Judy – réalisé par Rupert Goold, avec un scénario de Tom Edge adapté de la pièce de théâtre End of the Rainbow, de Peter Quilter – fait la chronique de plusieurs semaines de la vie de la star six mois avant sa mort suite à une indigestion de barbituriques aggravée par 40 ans d’abus, qu’ils soient extérieurs ou juste le fruits de dépendances multiples. Il s’agit à la fois d’une célébration du courageux dernier combat d’une star emblématique et d’un récit édifiant sur une jeune fille brillamment douée dont l’enfance aura été volée par une industrie qui finira par l’abandonner et par de sombres producteurs qui nous rappellent des affaires actuelles peu glorieuses. Une jeune actrice victime de mauvais traitements qui ensuite, dans sa vie amoureuse autant que dans son quotidien, sera complètement dysfonctionnelle. Dans le jargon d’aujourd’hui, on dirait que Garland a souffert toute sa vie, malgré le succès, d’un extrême syndrome de stress post-traumatique. Le film nous présente ainsi une femme maniacodépressive non diagnostiquée. Si son énergie en phase maniaque lui a permis de toucher des dizaines de millions d’admirateurs, la maladie lui a aussi fait faire quatre tentatives de suicide…

Et puis… de cette histoire émouvante et terriblement révélatrice des démons qui se cachent parfois derrière les paillettes du star-system… rayonne l’actrice Renée Zellweger qui signe ici son grand retour ! Un rôle dans lequel elle a sans doute mis beaucoup d’elle, ayant vécu aussi, à l’instar de Judy Garland, une traversée du désert durant quasiment toute la décennie 2010. Elle est captivante dans chaque scène, qu’il s’agisse d’éblouir le public londonien ou de glisser au plus profond du désespoir alimenté par la drogue et l’alcool. À la fois amusante et terriblement touchante, Zellweger est Judy Garland tout simplement ! Elle chante aussi certaines de ses chansons les plus populaires, dont « Get Happy » et « For Once in My Life », et elle le fait très bien, appuyée par une partition parfaite. Rappelons-le quand même ici, on connaissait déjà les talents vocaux de Renée qui avait déjà remporté un Oscar du meilleur second rôle avec la comédie musicale « Chicago ». Prestation vocale donc mais c’est aussi par son physique qu’elle est remarquable… Même lorsque le public est dans la paume de ses main, « Judy Zellweger » et ses énormes yeux bruns véhiculent un vide duquel il ne semble y avoir aucun retour possible. Les blessures psychiques et physiques, l’actrice les porte dans son regard, dans sa posture et dans sa voix. Et enfin, pour parachever la prestation unique de l’interprète et donner un coup de grâce émotionnel, Rupert Goold réserve le sublime titre du Magicien d’Oz, « Over The Rainbow », pour une sorte de « chant du cygne » ultime et bouleversant.

Et justement, pour son deuxième film après True Story en 2015, le grand metteur en scène londonien Rupert Goold adapte ici une pièce mais sans jamais, heureusement, tomber dans du théâtre filmé. on peut reconnaître qu’il fait en tous points un excellent travail transformant chaque cadre en un véritable tableau. Les gros plans et les scènes où Judy est seule, avec ses regrets et son passé, sont très bien utilisés. Le film joue aussi astucieusement de flashbacks à certains moments, sans trop exagérer, pour donner juste ce qu’il faut pour comprendre la situation du moment.

Zellweger vient donc de remporter un Golden Globe et le fameux Oscar, alors maintenant place peut-être au prix du cœur du public français qui serait bien mérité !

 

La dernière vie de Simon… qui dites-vous que je suis ?

Fraicheur, tendresse et fantaisie cette semaine sur les écrans français ce 5 février, avec cette jolie surprise qu’est La dernière vie de Simon, un conte initiatique et fantastique français de Léo Karmann avec Benjamin Voisin, Camille Claris et Martin Karmann.

Simon a 8 ans, il est orphelin. Son rêve est de trouver une famille prête à l’accueillir. Mais Simon n’est pas un enfant comme les autres, il a un pouvoir secret : il est capable de prendre l’apparence de chaque personne qu’il a déjà touchée… Et vous, qui seriez-vous si vous pouviez vous transformer ?

Vous l’aurez compris en lisant le synopsis, l’histoire de La dernière vie de Simon n’est pas banale. Pas tellement le genre habituel du cinéma français. Alors on peut s’interroger et craindre le pire… ou s’attendre à une très jolie surprise. Et bien c’est justement le cas ici avec un pitch purement fantastique, qui flirte avec le début d’un film de super-héro mais où tout bascule très vite pour transformer le récit en une histoire dramatique, un vrai conte initiatique sur l’amour sacrificiel et les liens qui peuvent créer la cellule familiale, sur nos choix et leurs conséquences, sur l’identité profonde qui nous fait être et non paraitre, et avec aussi cette particularité extrêmement intéressante (et de plus en plus rare) d’être vraiment un film pour tout public.

Un scénario solide écrit à quatre mains par Karmann et Sabrina B. Karine pour permettre à cette histoire, qui se retrouve parfois tout en équilibre instable entre plusieurs genres cinématographiques, de tenir bon et même plus que ça… de transporter le spectateur à bon port avec un chemin bien tracé. La dernière vie de Simon peut se regarder en fait de diverses façons. On peut ainsi en faire un joli film divertissant, bien agréable, joliment fait (avec en particulier une photographie vraiment splendide) et bien interprété. Mais on peut aussi pousser la lecture bien au-delà et y voir des tas de métaphores passionnantes qui ne se « la jouent pas » plus que ça, mais restent accessibles et en même temps fort réfléchies avec une certaine dimension éducative.