Sous les étoiles de Paris… s’aider encore et malgré tout

Claus Drexel réalise Sous les étoiles de Paris, un aperçu de celles et ceux qui vivent une existence en marge au cœur de Paris, avec Catherine Frot et l’impressionnant Mahamadou Yaffa. Délicate et sincère, cette fiction nous accroche grâce aux superbes interprétations de ce magnifique duo d’acteurs, ainsi qu’au ton calme et émotionnel que le cinéaste a su créer. Il peut être encore vu dans certaines salles mais il sort également en DVD/BRD et VOD (Diaphana Edition vidéo), ce mardi 15 juin.

Depuis de nombreuses années, Christine vit sous un pont, isolée de toute famille et amis. Par une nuit comme il n’en existe que dans les contes, un jeune garçon de 8 ans fait irruption devant son abri. Suli ne parle pas français, il est perdu, séparé de sa mère… Ensemble, ils partent à sa recherche. À travers les rues de Paris, Christine et Suli vont apprendre à se connaître et à s’apprivoiser. Et Christine à retrouver une humanité qu’elle croyait disparue.

C’est le quasi silence de Christine pendant les quinze premières minutes de Sous les étoiles de Paris, qui interpelle et participe à la compréhension de la situation dramatique de cette femme. On la suit dans son observation de la vie urbaine trépidante qui l’entoure, seule, dans un abri de fortune sous un pont mais aussi dans son mutisme qui démontre son manque de connexion avec les autres et même ceux qui, pourtant, lui ressemblent. Le langage corporel et l’expression de Frot sont impressionnants, capturant une femme fermée à la société, déconnectée des nombreuses vies qui l’entourent dans les rues animées. Son manque de communication est également illustré par sa réticence à s’engager avec Suli au début, mais elle est finalement brisée par sa persistance avant que leur lien ne finisse par s’épanouir.

Le grand bonheur de Sous les étoiles de Paris réside dans les moments calmes où la relation entre Suli et Christine se forge. L’enfant qui la considère comme une figure maternelle, ne parle pas français – ce qui convient sans doute à Christine – et leur relation se construit plutôt à travers des expériences partagées en tant qu’individus marginalisés ou des moments silencieux de gentillesse échangés entre eux simplement, ou bien encore comme dans une chansonnette offerte dans la tendresse d’un instant. Le sourire réconfortant et l’innocence enfantine de Suli font disparaître la froideur initiale, tandis que Christine est obligée de prendre le relais et d’assumer ce nouveau rôle maternel. Au fur et à mesure que le récit progresse, le passé de Christine se dévoile, nous la rendant à la fois plus proche mais aussi renforçant clairement le lien qui se construit entre le jeune réfugiée et la sans-abri. L’étendue de son intelligence et même ses propres tragédies passées sont discrètement partagées avec nous, révélant la profondeur de la riche performance de la comédienne.

Alors que leur voyage les mène des catacombes de Paris aux rues animées de la ville, en passant par des centres de détention, Claus Drexel présente avec audace les réalités que ces deux groupes marginalisés vivent au quotidien. Le traitement sans pitié du jeune Suli par des citoyens français en raison de son statut de migrant, la suspicion immédiate à l’égard de Christine, et la façon dont elle est simplement rejetée comme une vieille femme folle. Le réalisateur revient ainsi sur ce sujet des « sans-abris » qu’il avait abordé pour la première fois dans un documentaire en 2013, Au bord du monde.  Même si sa mise en scène ici ne cherche pas à en faire un film « militant », il met intelligemment en lumière les dessous cachés de Paris pour tisser une histoire d’amitié et de force entre deux formes très différentes, mais très similaires, de parias. Évitant de s’aventurer plus qu’il n’en faut dans des mares sociopolitiques ou sentimentales au profit d’une narration linéaire et directe, il se rapproche parfois du cinéma muet (on pourrait presque le voir sans dialogue, avec pour seul guide la musique de Valentin Hadjadj) et va jusqu’à tremper ses orteils dans les rivages d’Andersen ou de Dickens. C’est, en effet, un agréable sentiment de fable moderne qui en ressort, et qui trouve des alliés efficaces dans les doux moments de comédie associés à des scènes d’intense sincérité (Christine vendant un collier précieux pour acheter à Suli de nouveaux sous-vêtements et un pantalon), dans ces touches délicates sur le passé de Christine ou l’onirisme retenu de certaines séquences, notamment le kaléidoscope avec lequel le petit Suli imagine un monde au-delà de la toile d’araignée qui l’attend. L’ensemble produit un mélange charmant que les deux acteurs canalisent à merveille. Et puis il y a Paris, ce carrousel glacé, ce paquebot aux chandelles qui prend une personnalité propre tout au long de l’odyssée de ce drôle de couple.

Sous les étoiles de Paris présente Catherine Frot dans l’une de ses performances les plus touchantes. Son physique restitue parfaitement les manières et l’impact physique que la vie dans la rue peut avoir sur une femme âgée. De même, sa chimie avec le jeune Mahamadou Yaffa est excellente. Bien qu’il y ait peu de dialogue entre eux en raison de la barrière de la langue, le simple fait de les regarder marcher dans la rue ressemble à une conversation en soi. La narration bien ficelée de Drexel et sa mise en scène finement poétique font de ce film un spectacle percutant et d’une grande tendresse. Une bonne dose d’espérance au milieu de la montagne de misère qui nous entoure ne fait vraiment pas de mal… même au cinéma ou devant son écran de télévision !

 

The Last Hillbilly… une autre Amérique

En un peu plus d’une heure The Last Hillbilly trace poétiquement les contours du portrait d’un homme du Kentucky et de sa communauté. Dans la culture populaire américaine d’aujourd’hui, le terme « hillbilly » (que l’on pourrait traduire par « bouseux », « péquenauds ») est souvent utilisé pour décrire une personne peu sophistiquée, pauvre et originaire de la campagne. Peut-être même un peu arriéré. Pourtant, à l’origine, ce terme désignait simplement une personne originaire des Appalaches (sud) ou des Ozarks. La perception de ce groupe a évolué, passant de l’image du pionnier indépendant, grand homme de la frontière américaine, à celle d’un groupe fustigé pour son manque d’éducation, sa violence et son indiscipline.

C’est au cœur des montagnes du Kentucky que résident Brian Ritchie et sa famille, dont des générations ont vécu et travaillé dans les Appalaches. Il a une conscience aiguë des stéréotypes attribués aux « hillbillies » et de la façon dont il est perçu par la société. Il n’est peut-être pas, comme il le dit lui-même, le dernier hillbilly, mais il est probablement le premier que vous entendrez réfléchir au sens profond de cette étiquette. 

The Last Hillbilly est le premier long métrage réalisé en collaboration par le duo français Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, déjà remarqués pour leurs moyens métrages documentaires respectifs, I Remember Nothing et Memories of Gehenna. Ce film intégrait la sélection 2020 ACID de Cannes et bien que la nature impressionniste et fragmentée du film puisse quelque peu limiter ses perspectives, il séduira sans aucun doute les spectateurs réceptifs aux documentaires qui allient ces parfums de nature, d’aventure et le goût du portrait sans fard ainsi que tous ceux qui ont une certaine tendresse pour l’Americana contemporaine au grain dur. Il faut dire aussi que la représentation que le film donne de ses personnages et thématiques suscite un sentiment de proximité empathique.

La voix de Brian accompagne une bonne partie du film, sa poésie, son flow façon slam et ses réflexions sur son passé et son identité constituant le fil conducteur du récit. L’une de ses motivations est donc de remettre en question les stéréotypes liés à l’épithète « hillbilly » – l’idée que les gens comme lui sont, comme il le dit, ignorants, non éduqués, pauvres, violents, racistes, consanguins et responsables de l’ascension de Donald Trump. L’image est bloquée dans les années 30, dit-il – mais il ajoute ironiquement, « et tout cela est vrai ».

Tourné en  format académique – avec des images plus petites sur un fond noir au début – le film offre une superbe mosaïque d’images de la région où vit Ritchie, longtemps remarquable pour son charbon. Le film se découpe en trois chapitres, intitulés « Under the Family Tree », « The Waste Land » et « Land of Tomorrow » – ce dernier étant censé être la signification iroquoise de « Kentucky », même si Brian note qu’aujourd’hui l’État « n’a pas vraiment d’avenir ». Et l’on comprend que si l’essor et le déclin de cette culture sont étroitement liés aux mines de charbon, les enjeux dépassent largement les simples considérations économiques. 

Le film est structuré comme un assemblage d’épisodes, de moments et d’images frappantes : parmi elles, le retrait d’un veau mort d’un étang ; une digression sur le nettoyage des trophées de chasse ; deux jeunes filles, Carolina et Katie, qui tuent le temps en faisant des tours de manège sur un véhicule de ferme ; ou un jeune garçon, Austin, qui chante de façon surréaliste une chanson funèbre pour un poisson mort. Dans une scène fascinante, autour d’un feu de camp, Brian fait un discours plein d’émotion et de nostalgie à sa famille sur la façon dont les choses ont changé depuis sa jeunesse. Ce que les enfants aiment, « tous ces trucs de merde » liés le plus souvent à la technologie, ne sont que des phénomènes entièrement nouveaux qui ne dureront pas et qui emprisonnent. « Je suis le dernier enfant libre d’Amérique » se défend-il alors… Cette séquence est fabuleusement filmée par Thomas Jenkoe, les flammes se combinant à une autre source de lumière pour produire un effet fascinant. L’accompagnement musical « atmosphérique » est assuré par Jay Gambit, dont la partition est composée de sons de cloches inquiétants, de saxophones tourbillonnants, d’instruments des Appalaches et de sons miniers échantillonnés.

Alors qu’il transmet son savoir à une nouvelle génération, The Last Hillbilly est un instantané nostalgique d’un lieu dans le temps. Le tout sur une toile de fond magnifique.

 

Nomadland… 3 raisons parmi tant d’autres

Nomadland, le road-movie de la réalisatrice Chloé Zhao qui suit le parcours de nomades vivant dans des fourgonnettes dans une Amérique frappée par la récession, a triomphé lors de la 93e cérémonie des Oscars en raflant trois statuettes, et pas les moindres : celles du meilleur long-métrage, de la meilleure réalisatrice et de la meilleure actrice pour Frances McDormand. Trois raisons éclatantes pour se précipiter dans les salles ce mercredi 9 juin pour le découvrir.

Mais les récompenses hollywoodiennes ne se pas seules pour motiver ce choix de film cette semaine. Ma critique qui suit, que je vous proposais déjà il y a quelques semaines, énumère de multiples arguments. On pourrait sans doute d’ailleurs les résumer avec ces mots de gratitude de Chloé Zhao pour accepter la statuette du meilleur film. « Merci aux héros de Nomadland de nous avoir enseigné la résilience, la résistance et la bonté »… 

Ma critique à lire ici

Quoi qu’il arrive je vous aime… l’Oscar !

Au milieu du magnifique palmarès de la dernière cérémonie des Oscars, les douze minutes d’un film remarquable récompensé dans la catégorie court métrage d’animation ne doivent en aucun cas passer inaperçus. Quoi qu’il arrive je vous aime (If Anything Happens I Love You) est une petite perle, disponible sur Netflix, tout en simplicité et en déclencheur d’émotions.

Avec Quoi qu’il arrive je vous aime, Will McCormack et Michael Govier expriment le vide émotionnel dévastateur qui peut s’installer au sein d’un couple à la suite d’une tragédie familiale. Cette tragédie, c’est ici celle d’une fusillade dans une école, comme les États-Unis en ont connu plusieurs. Le scénario imagine une forme de bulle obscure autour des parents, cherchant à représenter la profondeur de la dépression qui peut tourmenter une famille dans cette situation. Comme le dit le vieil adage, « Aucun parent ne devrait avoir à enterrer son propre enfant », et ce court-métrage d’animation retranscrit avec justesse et grande intelligence ce sentiment d’abyssale absence produite par le chagrin et l’impuissance humaine face à de tels malheurs.

Ce sont les ombres qui alors s’expriment… celles de ceux qui restent et de celle qui n’est plus. Au cœur du silence, de la distance qui s’immisce et des souvenirs qui rejaillissent, ces ombres s’animent, reflétant ce que chacun semble vouloir dire. Le vide émotionnel qui pèse plus que tout, construit alors l’arc narratif de ces 12 minutes. Il est rendu avec amour par des dessins à l’encre de chine qui s’écoulent de manière artistique et poignante dans les couloirs sinueux de la mémoire, où une simple chose – un vêtement, un chat, un ballon de football, une chanson – peut déclencher tant de choses… offrir soudainement une chaleur pétrie de mélancolie, un amour teinté de terreur. Par le biais d’une animation 2D traditionnelle et minimaliste, sur une merveilleuse partition musicale de Lindsay Marcus, et aucun dialogue, il ressort une simplicité attachante dans cette imagerie sommaire et esquissée. Le choix de garder l’animation minimaliste et de réduire la vie des personnes en deuil à l’essentiel s’avère extrêmement émouvant. En un instant, Quoiqu’il arrive je vous aime tisse aussi une histoire audacieuse et déchirante qui pose des questions dérangeantes sur les réalités de l’Amérique contemporaine. Car il apparait aussi une pertinence « politique » extrêmement puissante et directe, en particulier quand le seul son des armes est entendu et que le drapeau américain flotte en même temps dans le hall d’entrée de l’établissement scolaire.

Les créateurs ont réussi à créer ainsi une œuvre magnifique qui reste gravée dans votre esprit bien après la fin du court métrage. Mais finalement, et c’est sans doute la réussite de cette proposition, la plus forte émotion vient dans l’expression de la puissance incommensurable de l’amour. Oui l’amour est plus fort… et même plus fort que la mort. Cet amour qui nous fait nous fait rire, nous fait nous prendre dans les bras, engendre les embrassades, arrache les larmes et les cris, mais peut redevenir aussi la graine qui remet debout et nous fait vivre… quoiqu’il arrive ! C’est le message que je retiens au plus profond de moi quand le générique final s’égrène lentement. C’est celui qui s’est aussi forgé au cœur de ma propre vie dans ma rencontre personnelle avec le Christ qui me dit et me redit encore : quoi qu’il arrive… je t’aime !

Vous l’imaginerez aisément à la lecture de cet article, il y a là, avec ce court métrage, un véritable outil utile pour stimuler des conversations significatives dans les familles ou avec un groupe sur le deuil, le caractère aléatoire de la tragédie, l’accessibilité aux armes à feu dans la société et, dans une démarche croyante, un certain nombre de questions spirituelles fondamentales sous-tendues au fil de l’histoire.

Quoi qu’il arrive je vous aime est tout simplement un petit chef-d’œuvre qui n’a rien à envier aux meilleurs Pixar lorsqu’il s’agit de susciter l’émotion et de livrer un drame dévastateur. Un Oscar grandement mérité et un film à regarder absolument, si vous êtes abonnés à Netflix, en prenant soin de garder, éventuellement malgré tout, quelques mouchoirs à portée de main.

 

 

Mank, Les 7 de Chicago… Tsunami Netflix and co aux Oscars ?

En route pour les Oscars 2021 !

Avant même la cérémonie de ce 25 avril, les seules nominations aux Oscars 2021 marquent l’avènement des plateformes, au détriment du cinéma traditionnel. Deux films Netflix, Mank et Les Sept de Chicago, se partagent à eux seuls, 16 nominations, en se retrouvant notamment dans celle du meilleur film.

Ce n’est pas une surprise en soi, puisque déjà, les années précédentes, Roma d’Alfonso Cuarón ainsi que The Irishman de Martin Scorsese s’étaient retrouvés en haut de l’affiche, même s’ils n’avaient au final pas fait de carton. Sans oublier (comment serait-ce possible ?) que le contexte de pandémie mondiale avec la mise à l’arrêt des cinémas un peu partout dans le monde a grandement eu son impact en la matière. D’ailleurs, pour ne pas succomber totalement, cette 93ᵉ édition a choisi de favoriser la suprématie des plateformes au-travers d’un assouplissement (temporaire ?) du règlement des Academy Awards, qui jusqu’ici demandait une semaine effective de sortie en salles aux films en compétition.

Les films du service de streaming se taillent donc la part du lion dans ces nominations, aux dépens des grands studios d’Hollywood, avec trente-cinq nominations. Dix d’entre elles concernent le film Mank de David Fincher, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. Les Sept de Chicago, film également exclusif à Netflix, est nommé dans six catégories. On notera aussi cinq nominations pour un film que je vous avais déjà présenté, Le Blues de Ma Riney (dont meilleure actrice pour Viola Davis et meilleur acteur pour feu Chadwick Boseman), quatre pour le très bon La Mission (aussi critiqué), de Paul Greengrass, une pour Une Ode américaine, de Ron Howard (dont je vous parlerai prochainement), une pour Da 5 Bloods, de Spike Lee, une pour Pieces of a Woman (Vanessa Kirby pour la meilleure actrice), une pour Voyage vers la lune, une pour Le Tigre blanc (critique aussi à venir), etc.

Amazon Prime Video n’est pas en reste. Sound of Metal de Darius Marder se retrouve en excellente position, avec douze nominations dont celle du meilleur film. Borat 2, la surprise de la fin de l’année 2020, est également de la partie avec, lui aussi, six nominations. Quant à Disney+, le géant aligne à la fois Onward et Soul pour briguer le prix du meilleur film d’animation. Recevoir l’Oscar du meilleur film est toujours un objectif majeur pour Netflix et ses concurrents et serait synonyme d’une véritable consécration. Mais rien n’est encore joué… car en face il y a aussi du lourd.

Mais en attendant, quelques mots sur deux films Netflix, plus particulièrement concernés.

MANK

Pour son premier film en six ans, le cinéaste David Fincher (Fight Club, The Social Network) n’a pas perdu sa capacité à séduire. À partir d’un scénario de son défunt père, Jack Fincher, le réalisateur a concocté un superbe portrait cinématographique de Herman « Mank » Mankiewicz (Gary Oldman), co-auteur de Citizen Kane.

Ceux qui sont fascinés par l’âge d’or d’Hollywood et plus particulièrement par Citizen Kane trouveront avec Mank un trésor fascinant d’anecdotes croustillantes, d’aperçus des coulisses et de conjectures fascinantes sur le système des studios et sur la réalisation d’une œuvre d’art révolutionnaire qui a encore un impact certain aujourd’hui encore, 80 ans après sa sortie. Quant aux autres, ils se demanderont sans doute pourquoi on en fait tout un plat…

Mank est une ode au vieil Hollywood, mais pas le genre d’autocélébration que l’on voit si souvent dans les histoires qui se déroulent à cette époque et dans ce lieu. À l’inverse, nous avons un aperçu de la sordidité inconvenante qui était si profondément ancrée dans l’industrie à cette époque avec, entre autres, des directeurs de studio tyranniques.

C’est l’histoire du parcours d’un homme qui passe de la respectabilité à la trahison, puis à l’épuisement et enfin à la flamme, étrangement noble. En 1940, Mank en piteux état et sous l’emprise de l’alcool dicte le scénario à sa formidable transcriptrice, Rita Alexander (Lily Collins). Il prépare le projet pour qu’Orson Welles (Tom Burke) le réalise. Mais le scénario de Fincher fait la navette dans le temps et permet ainsi d’insinuer que Citizen Kane est alimenté par une rancune personnelle de Mank envers William Randolph Hearst (Charles Dance). Tourmenté par sa participation tacite à une campagne de diffamation soutenue par Hearst contre l’écrivain et candidat libéral au poste de gouverneur de Californie, Upton Sinclair (Bill Nye), Mank prend Hearst pour modèle du mégalomane Charles Foster Kane. Alors, l’origine de Citizen Kane était-elle si simple ? Pas forcément, mais il n’est pas nécessaire d’adhérer à cette théorie pour apprécier ce remarquable film. Sous l’éclat séduisant de la cinématographie en noir et blanc d’Erik Messerschmidt se cache la conviction de Fincher qu’Hollywood, comme la sculpture de glace d’un éléphant en train de fondre lors d’une fête à laquelle Mank assiste, devrait être liquéfié pour ses péchés.

Fincher a créé un film méticuleusement rendu qui non seulement reflète l’esthétique et les techniques de Kane, mais contient également une splendide bande son cherchant à reproduire l’expérience des films des années 40. Le film est une admirable réussite stylistique, un exploit technique stupéfiant. Des touches exquises, petites et grandes, contribuent à une sensation de dédoublement, d’un film qui existe à la fois dans le passé et dans le présent. Des prises de vue qui capturent l’ambiance de l’époque, non seulement dans leur contenu, mais aussi dans leur exécution – des plans larges destinés à mettre en évidence la présence de l’homme.

Mank n’est peut-être pas joyeux, mais on n’attend pas non plus de Fincher une fraîche comédie. C’est le genre de romance qui se termine dans les larmes et la douleur, comme c’est le cas ici. Un film qui n’a pas peur de plonger dans l’obscurité, explorant les sombres dessous de l’ascension rapide des débuts d’Hollywood… et s’offrant ainsi 10 nominations aux Oscars de ce même Hollywood d’aujourd’hui.

Les 7 de Chicago

Dans le sillage de Black Lives Matter et des questions liées à la brutalité policière, Les sept de Chicago rappelle l’histoire des émeutes de Chicago de 1968, qui ont commencé comme une manifestation pacifique à l’extérieur de la convention démocrate, mais qui ont dégénéré en un procès fédéral qui s’étendra sur plusieurs longs mois dans l’ombre de la guerre du Vietnam. Avec un casting de stars à sa disposition, ce film Netflix est l’un des favoris de l’année aux Oscars.

 

En cet inoubliable été 1968, des centaines de jeunes de tout le pays se sont rendus à Chicago pour descendre dans les rues et les espaces publics de la ville en signe de protestation contre le nombre croissant de victimes de la guerre au Vietnam. Profitant de la forte présence des médias due à la traditionnelle convention nationale démocrate, plusieurs groupes d’activistes se sont rassemblés dans la zone la plus en vue de l’État de l’Illinois pour exiger le respect des droits civils et la fin d’une guerre sanglante qui finira par laisser un terrible bilan de millions de pertes humaines. Une manifestation pacifique qui s’est malheureusement terminée dans le chaos et la mort après une confrontation entre manifestants et policiers, ces derniers étant les instigateurs de la violence. Quelques mois plus tard, les dirigeants de divers groupes d’étudiants seront traduits en justice sur ordre du nouveau président, Richard Nixon, qui les considère comme une menace pour la sécurité nationale. Accusés du grave délit d’association de malfaiteurs et d’incitation présumée au désordre et à la violence en public, les jeunes se retrouvent pris dans une honteuse procédure judiciaire qui a duré plus de six mois et qui est devenue un cirque médiatique ridicule. Présidé par le juge Julius Hoffman (Frank Langella), le litige restera dans les livres d’histoire pour ses accusations infondées, sa motivation politique évidente et les occasions répétées où les droits des défendeurs ont été violés.

Accompagné d’un casting de classe mondiale, le scénariste et réalisateur Aaron Sorkin se penche sur l’un des procès les plus controversés de l’Amérique, un drame judiciaire dont le thème principal ne pourrait être plus adapté au climat politique et social actuel des États-Unis. S’il est évident que Les 7 de Chicago est d’abord un film d’acteurs tous aussi remarquables les uns que les autres, il serait injuste de ne pas souligner que l’ensemble du film est un régal pour les yeux. Il fonctionne à tous les niveaux – acteurs, écriture, mise en scène, musique – pour offrir quelque chose qui inspirera la discussion, vous fera rire et vous rappellera qu’aujourd’hui, cinquante-trois ans après ces événements, les mêmes conversations doivent encore avoir lieu. Soutenir ceux qui recherchent la justice, défier ceux qui sont responsables de l’injustice.

Contrairement à d’autres drames juridiques qui tombent souvent dans l’ennui et la monotonie, Sorkin parvient à maintenir Les 7 de Chicago conserve un rythme vif et intense qui nous tient constamment en haleine. On le doit à la fois au travail efficace du montage et à la plume dynamique du scénariste qui, comme d’habitude, nous offre des personnages bien structurés accompagnés de dialogues pointus qui permettent à ses stars de briller au sein de l’une des meilleures distributions de l’année. Langella et Mark Rylance, qui incarne William Kunstler, l’avocat de la défense des garçons, livrent une paire de performances majestueuses, qui sont complétées par les talents d’Eddie Redmayne et de Sacha Baron Cohen, ce dernier surprenant avec une performance plus sérieuse et mesurée qu’habituellement. La grande révélation est Yahya Abdul-Mateen II, qui donne vie à Bobby Seale, l’un des fondateurs du Black Panther party qui, sans connaître le reste des accusés, a également été rendu responsable des émeutes qui ont eu lieu dans les rues de la ville.

Les parallèles entre le film de Sorkin et le paysage actuel des États-Unis font des 7 de Chicago un incontournable, non seulement comme une leçon importante sur la façon d’éviter les erreurs du passé, mais aussi pour nous montrer le pouvoir du changement par le soulèvement pacifique et le dialogue.

 

 

 

Promising Young Woman… Elle aussi

En route vers les Oscars 2021 !

Après l’engouement suscité à Sundance l’année dernière, et deux récentes récompenses aux BAFTAs avec le prix du meilleur scénario original et celui du meilleur film britannique de l’année, Promising Young Woman est sans conteste l’un des films outsiders pour les Oscars. Une comédie noire, façon thriller, d’Emerald Fennell, qui regorge d’assurance faisant étinceler la Cassie de Carey Mulligan qui n’est clairement pas une héroïne comme les autres.

Tous disaient que Cassie (Carey Mulligan) était une jeune femme pleine de promesses… jusqu’à ce qu’un mystérieux incident change brutalement sa destinée. Mais les apparences sont trompeuses : elle est incroyablement intelligente, captivante, rusée, et elle mène une double vie la nuit venue. Mais une rencontre inattendue donne à Cassie la chance de rectifier ses erreurs du passé dans cette histoire palpitante et captivante.

Le sous-genre du thriller « viol et vengeance » est un classique cinéma. Généralement, le crime dont il est question sert de catalyseur à la reproduction d’une violence tout aussi brutale pour le reste de l’histoire, que ce soit aux mains de la victime originale ou de quelqu’un de son entourage. Mais si, au lieu d’entrer dans ce processus de représentation, le public ne savait pas ce qu’il est advient de chaque antagoniste rencontré par le protagoniste et que le film adoptait une approche plus destructrice sur le plan psychologique pour les mettre à terre ? C’est ce chemin original que privilégie la scénariste et réalisatrice Emerald Fennell (Killing Eve), et cela s’avère être, à mon goût, l’une des décisions les plus intelligentes qu’un film du genre ait prises.

Carey Mulligan (Orgueil et Préjugés, Une éducation, Drive, Shame, Gatsby le Magnifique, Inside Llewyn Davis, Mudbound, The Dig…)offre une performance exceptionnelle dans le rôle de Cassandra, cette « jeune femme prometteuse », pour paraphraser le titre original du film, qui a abandonné ses études de médecine après la mort de sa meilleure amie Nina. Les détails entourant sa mort restent mystérieux jusqu’à la fin, il est donc préférable d’y aller sans trop en savoir sur son destin. Ce que l’on sait, c’est que des hommes y sont pour quelque chose, et Cassandra s’est fixé pour objectif de faire réfléchir le plus grand nombre d’entre eux à leurs actes. Elle passe donc ses journées à travailler dans un café et se fait passer, la nuit venue, pour une femme ivre dans les bars, attendant que les hommes essaient de profiter d’elle pour leur donner une leçon. Encore une fois, restons vague pour maximiser le suspense de l’histoire.

Le film est extrêmement puissant, et s’inscrit dans une thématique forte de notre époque, avec toutes les questions liées aux violences faites aux femmes, à de multiples niveaux. Le film analyse certains aspects de la situation, sans jamais donner l’impression d’être là pour faire la morale. La façon dont Fennell a élaboré le scénario est magistrale, nous donnant des personnages tout aussi fascinants et divertissants les uns que les autres, sans jamais cesser de nous mettre mal à l’aise de bout en bout. En divisant l’histoire en plusieurs chapitres, il nous est permis, non seulement d’avoir un grand nombre de révélations, notamment sur le passé et les motivations de Cassie pour ses actions, mais cela permet également de garder le processus d’évolution en douceur et d’éviter que les transitions de genre ne soient trop brusques. Passer en effet du focus sur ces hommes pervers aux apparences de gentils tourmentés par la méchante Cassie à une romance qui se construit lentement entre elle et son ancien camarade de classe Ryan (Bo Burnham) jusqu’à la révélation pure et simple de son traumatisme peut sembler une tâche impossible et casse-gueule, pourtant, grâce à une écriture habile qui insuffle un esprit sombre dans un écrin sympathique, Fennell s’en sort avec aisance.

Il s’agit d’un film à la narration rapide et profondément cinématographique, avec des rebondissements et des surprises. La réussite du projet tient au sens de la mise en scène de Fennell, remarquablement élégant, utilisant néanmoins des couleurs vibrantes dans les décors et les costumes qui font de chaque plan du film une œuvre d’art visuelle. Pour accompagner l’écriture et la mise en scène au scalpel de Fennell, la photographie de Benjamin Kračun est en effet excellente et aide vraiment à donner vie aux lieux parfois oniriques. Les roses et les bleus ressortent magnifiquement de l’écran comme dans un rêve façon chamallow et se juxtaposent parfaitement aux styles plus mornes de la maison des parents. Promising Young Woman est un régal pour les yeux à tous égards. Fennell fait également un excellent travail en choisissant de ne pas montrer certaines des choses que les spectateurs auront sans doute naturellement le plus envie de voir, mais en les abandonnant plutôt à leur imagination et en gardant l’objectif sur ses personnages.

Et alors justement, venons-en à l’interprétation. On aurait du mal à trouver une mauvaise performance sur le CV de Carey Mulligan au cours des 16 dernières années, mais son interprétation ici est digne d’un Oscar et constitue le meilleur de sa carrière. Elle apporte un charme réel et une imposante présence à Cassandra, cette femme à la fois intrigante, effrayante, déterminée et vulnérable. Son interprétation renforce encore l’histoire et l’envie du public de l’encourager alors qu’elle cherche à exposer la nature méchante de ces hommes, un par un, et qu’elle passe de la confiance à la lutte pour se relever sans effort. S’il est évident que Cassie est immensément séduisante, le film se donne néanmoins beaucoup de mal pour montrer qu’il n’est pas nécessaire d’être la femme la plus sexy de la pièce pour attirer l’attention de ces sales types. Aux côtés de Mulligan, les autres acteurs sont d’ailleurs tous remarquables, avec notamment Bo Burnham qui s’avère être un solide acteur romantique sans oublier tous ces fameux « gentils » qui tirent le meilleur parti de leur court temps d’écran en dévorant chaque morceau de dialogue et de décor possible.

Enfin, l’une des meilleures choses du film, qui ne manquera pas de susciter des débats et des conversations sans fin, est sa fin démente. À un moment donné, je pensais avoir percé tous les indices potentiels, j’étais persuadé d’avoir démêlé les mystères, en assemblant intelligemment les morceaux jetés pour créer le rebondissement évident, mais j’ai été ravi de constater que j’avais tout faux, ce qui a rendu le troisième acte encore plus percutant qu’il ne l’était déjà. Mais ne vous inquiétez pas, aucun spoiler ne sortira de mon clavier, mais avec une histoire qui s’avère déjà très imprévisible jusqu’au dernier acte, les spectateurs ne verront sûrement pas venir, eux aussi, ce final génial, émouvant et… angoissant.

Grâce à sa nature merveilleusement subversive, à l’humour noir et à l’actualité beaucoup trop authentique de son histoire et de ses personnages, à la performance exceptionnelle de Mulligan, à l’écriture phénoménale et à la réalisation élégante de Fennell pour ses débuts dans le cinéma, Promising Young Woman est clairement un film brillant du début à la fin. Une histoire qui nous rappelle aussi l’importance fondamentale, dans nos relations humaines, du respect et de la dignité.