Radioactive… un biopic lumineux !

Trois jours après la journée internationale des droits des femmes, sortie d’un biopic sur une femme vraiment pas comme les autres… Marie Curie, racontée dans RADIOACTIVE, un long métrage lumineux en tous points !

Paris, fin du 19ème siècle. Marie est une scientifique passionnée, qui a du mal à imposer ses idées et découvertes au sein d’une société dominée par les hommes. Avec Pierre Curie, un scientifique tout aussi chevronné, qui deviendra son époux, ils mènent leurs recherches sur la radioactivité et finissent par découvrir deux nouveaux éléments : le radium et le polonium.

Avec une véritable présence subtile de la lumière au cœur de chaque scène, au-travers d’un sublime travail photo, qu’il vienne du feu derrière un baiser ou de la mèche d’une lampe qui chauffe des ustensiles de chimie, d’une ampoule d’un réverbère ou d’une fiole de radium… Cette idée du rayonnement est visible et se retrouve par ailleurs amplifié dans de nombreux dialogues. Pas étonnant venant de la romancière graphique et réalisatrice franco-iranienne Marjane Satrapi que l’on avait découvert au cinéma avec le très beau Persepolis, prix du Jury au Festival de Cannes en 2007. Elle se distingue notamment par son refus d’être enfermée dans un seul mode d’expression créative, ses talents impressionnants couvrant l’art, l’écriture et le cinéma. Son imagination indéniable se manifeste souvent de manière subtile comme ici avec cette fiole singulière d’un vert luminescent qui accompagne Curie tout au long du film (et sur l’affiche) tel un motif qui laisse entrevoir le travail dangereux mais fondamental qu’elle a entrepris. Dans de nombreux cas, Curie regarde la fiole en pleine nuit, comme si son travail était la seule lumière dont elle avait besoin dans les moments sombres et incertains.

Radioactive est un film d’époque magnifiquement rendu, qui brosse un portrait convaincant non seulement de Curie mais aussi du contexte plus large dans lequel elle a effectué son travail de pionnière scientifique. Mais Satrapi ne se contente pas de donner vie à une célébrité de nos livres d’histoire et de science. Elle creuse profondément dans le bourbier éthique de l’héritage sombre de certaines des plus célèbres réalisations de Curie. Curie n’a pas seulement été une figure centrale dans la découverte de la radioactivité et de son potentiel, mais elle a inventé le terme lui-même, en découvrant deux nouveaux éléments, le radium et le polonium. Et ce mot « radioactif » suscite une peur immense chez beaucoup. Lorsqu’il est exposé au corps humain, il affaiblit l’ADN. Si on lui donne suffisamment de temps, il peut provoquer la mutation des cellules et les rendre cancéreuses. Mais l’univers contient une multitude d’ironies, dont la moindre n’est pas que le même radium peut aussi aider à cibler et à éliminer le cancer dans le corps humain. Très intelligemment, Satrapi choisit ainsi d’examiner les nombreuses formes et conséquences du radium en les comparant à la personne qui a découvert son existence, Marie Sklodowska Curie. Basé sur le roman graphique Radioactive : Marie & Pierre Curie : A Tale of Love and Fallout de Lauren Redniss, le film utilise les événements majeurs liés au radium pour créer un cadre autour de la propre vie de Curie. Tchernobyl, Little Boy décimant Hiroshima, la découverte du radium comme traitement du cancer et les essais de bombes dans le désert du Nevada sont en corrélation avec les événements majeurs de sa vie. Sa dépression après la mort de son mari s’aligne par exemple sur la catastrophe de Tchernobyl. Ou bien encore, alors que Curie apprend les effets toxiques du radium, les scènes d’un jeune garçon traité au radium pour son cancer lui permettent de surmonter la déception qu’elle ressent.

Comme dans Persepolis, les relations mère-fille occupent le devant de la scène du film de Satrapi. La relation de Curie avec sa mère et ses expériences en tant que mère elle-même façonnent le scénario. Il y a aussi une belle histoire d’amour racontant la cour et le mariage de Pierre Curie (Sam Riley) avec Marie Sklodowska, montrant les meilleurs aspects d’un partenariat engagé mais aussi les tensions existantes. Avec cet aspect de l’histoire, et dans les mains de Satrapi, le romantisme apporte clairement un peu plus de texture au récit. Le film retrace leur relation personnelle ainsi que leur collaboration professionnelle, en mettant particulièrement l’accent sur la personnalité entêtée (et souvent franchement têtue) de Marie, les difficultés rencontrées par Curie pour faire reconnaître officiellement le rôle central de Marie dans leurs recherches, et les défis et scandales auxquels Marie a dû faire face plus tard dans sa vie après la mort accidentelle de Pierre au milieu de la quarantaine. Et là, tout comme Marie, comment ne pas souligner que l’actrice Rosamund Pike (Gone Girl) excelle véritablement.

Satrapi présente donc un biopic assez complet de la célèbre scientifique. Malgré les difficultés, Curie était un personnage remarquable, plein de fougue, et Radioactive contribue à en faire un portrait puissant et réfléchi. La vie, la mort, la science, le mysticisme, l’amour et la haine se mêlent pour révéler les profondeurs d’un génie de renommée internationale, deux fois Nobélisée. Profondément créatif, parfois même expérimental, mais aussi plus globalement, passionnant, réfléchi et indéniablement beau, Radioactive ne ressemble à aucun autre biopic. Film définitivement féministe, qui en dit long sur le pouvoir d’un front uni des femmes mais aussi sur le fait d’aimer et de se laisser aimer, de croire en ses capacités et qui montre que rien n’est simple dans la vie et que les conséquences de nos actes ne sont jamais uniquement noires ou blanches.

 

La communion… ou l’impossible pardon

Avec La communion, le jeune réalisateur polonais Jan Komasa à qui l’on doit Suicide room et Warsaw 44, nous propose un film brillant entre drame et légèreté, profondément humain et empreint d’une intense réflexion spirituelle. 

« Nous faisons de notre mieux », dit le jeune homme. « Ou nous ne le faisons pas », répond la jeune femme. La morale est peut-être finalement aussi simple que cela, mais le défi est que nous sommes humains, et que nous pouvons choisir de ne pas faire de notre mieux. Nous faisons des erreurs, que ce soit accidentellement ou intentionnellement. Nous avons de la rancune, car parfois la douleur semble être tout ce qu’il nous reste dans cette vie. Nous mentons, de toutes les manières, petites et grandes… 

C’est ainsi que Daniel, le jeune héros de 20 ans du film La communion, qui a récemment été libéré d’un centre de détention pour mineurs, offre ses conseils consolateurs de prêtre catholique. Mais dans la réalité, il n’est pas prêtre… En effet, il ne pourra probablement jamais en devenir un. Aucun séminaire n’acceptera Daniel (Bartosz Bielenia), en raison de son casier judiciaire. Mais delà où il s’installe, son instinct, sa verve et son cœur en feront un prédicateur respecté qui va remettre en question pas mal de choses dans le fonctionnement des habitants de ce village marqué par la mort. L’intrigue prend un tournant intéressant lorsque Daniel apprend qu’un tragique accident de la route a traumatisé la communauté, et il se découvre une compétence inattendue en matière de soins pastoraux alors qu’il tente d’aider à guérir le psychisme endommagé des personnes en deuil – dont beaucoup sont à peine plus jeunes que lui, y compris la jolie adolescente Eliza (Eliza Rycembel). Non seulement il les aide à surmonter leur chagrin, mais il les force aussi à affronter leur propre hypocrisie avec bienveillance. « Dieu n’est pas confiné à la chapelle », se souvient-il en repensant à son mentor spirituel, le père Tomasz (Lucasz Simlat). « Il est avec nous à chaque instant. Nous sommes tous prêtres ! » C’est ce que Daniel va chercher à expérimenter.

Ce film, écrit par Mateusz Pacewicz et réalisé par Jan Komasa, est inspiré d’événements réels et devient une sorte de parabole divine d’où jaillit la lumière. Il met en avant diverses questions sur la foi, le pardon et le mensonge. La question centrale, cependant, est à la fois simple et fondamentale : La mesure d’une personne est-elle la somme de ce qu’elle a fait, ou est-ce ce qu’elle fait ici et maintenant qui compte plus que tout ? Et pour chercher à y répondre, Komasa ne tente jamais de remettre en question la foi – c’est avant tout un film sur les gens et l’effet qu’ils ont les uns sur les autres. La tromperie au cœur de cette histoire crée une tension constante et pourrait offrir l’occasion d’un humour se transformant rapidement en vulgaire farce. Mais, à l’image de son protagoniste principal, c’est un film au contraire réfléchi et plein de compassion. Jan Komasa adopte une approche délicate pour construire ses personnages et les relations entre eux. Bartosz Bielenia est magnifique dans le rôle de Daniel, montrant une grande étendue de jeu en traversant tout un spectre d’émotions de manière très convaincante et subtile. Avec ses traits ciselés, son corps filiforme et ses yeux bleus d’une clarté perçante, son interprétation est imprévisible et son assurance est fascinante à observer. Son histoire est marquée par la violence. Il est victime d’un système gangréné de l’intérieur. Alors, même si Daniel est un imposteur, il est aussi exactement ce dont le village a besoin. Quelqu’un qui non seulement se rapproche d’eux sur le plan émotionnel, mais qui les incite à ouvrir leur esprit et à trouver le pardon dans leur cœur. 

Il ne s’agit vraiment pas d’un mélodrame banal. Les conflits narratifs permettent notamment au cinéaste d’explorer les nombreux déguisements que les gens portent, et le rôle que la religion peut jouer dans la vie d’une communauté – en particulier dans un endroit, comme l’ancienne Pologne du rideau de fer, où l’Église avait été associée à la fois à la répression et à la résistance. La communion nous permet également de réévaluer le sens de notions spirituelles (ou non) telles que le salut, le jugement, la culpabilité, la réparation, les tentations ou le repentir pour ses péchés. Par exemple, dans un moment à la fois amusant et profond, on voit Daniel entendre la confession d’une femme qui a de vrais remords d’avoir battu son fils, et comme pénitence, il lui ordonne seulement « d’emmener son fils faire du vélo ». C’est simple mais significatif et efficace, comme on peut l’imaginer, cela permettra de resserrer les liens entre les membres de la famille. Un film très agréable et facile à regarder malgré sa densité. En abordant des thématiques assez peu légères, le film est, en effet, paradoxalement divertissant, parfois même drôle, avec une palette de couleurs douces, et des dialogues intelligents permettant une réflexion plus profonde. La photographie de Piotr Sobocinski Jr apporte de la fraîcheur aux décors naturels, trouve de la beauté dans les espaces modestes et minimise le glamour des objets et des icônes dans l’église elle-même. Les mélodies folkloriques se mêlent aux motifs religieux de la partition, puis contrastent à nouveau avec la techno préférée de Daniel.

Le scénario de Mateusz Pacewicz nous invite fréquemment à tirer des conclusions confortables pour ensuite finalement les contourner. Il explore la facilité avec laquelle les gens sont attirés par les leaders charismatiques et s’efforce de nous rappeler que ceux qui accomplissent l’œuvre de Dieu ne sont, pour le meilleur ou pour le pire, que des humains. Un film unique en son genre, puissant et stimulant, qui charme et dérange, extrêmement réfléchi en tout cas, magnifiquement joué et plein de compassion. Il pose des questions vitales sur le vrai sens de la rédemption et de la foi. 

Magnifiquement conçu, La Communion a obtenu une nomination aux Oscars et de nombreux prix dans des festivals internationaux.

 

Woman… aussi fort qu’un titre de Lennon

Et si l’on regardait ce monde avec les yeux d’une femme ? C’est la magnifique proposition qui nous est faite avec WOMAN, à partir de ce mercredi 4 mars dans les salles de cinéma.

Co-réalisé par la réalisatrice et journaliste d’origine ukrainienne Anastasia Mikova et le photographe et environnementaliste français Yann Arthus-Bertrand, WOMAN est un sublime documentaire touchant et même souvent bouleversant, à la fois profondément drôle et immensément triste. Ce film part d’un principe assez simple : des femmes du monde entier et de tous horizons parlent de ce que signifie, pour elles, être une femme. Un documentaire qui fait partie d’un projet éponyme bien plus large, donnant la parole à 2 000 femmes dans 50 pays différents, qui s’inscrit dans le prolongement de HUMAN. Les femmes parlent directement à la caméra et à la première personne. Les histoires sont divisées et regroupées en thèmes qui traitent de tant de facettes de l’existence humaine et des femmes en particulier comme la maternité, l’éducation, le mariage et l’indépendance financière, mais aussi les règles et la sexualité. 

Ce film nous amène aux quatre coins du monde à la rencontre de toutes ces femmes aux parcours de vie différents, façonnées par leur culture, leur foi ou encore leur histoire familiale. Ce documentaire est conçu pour informer et éduquer. Le superbe montage juxtapose des histoires heureuses et des histoires tristes pour donner une vue d’ensemble. Les réalisateurs créent un film émotionnel en s’assurant que le tempo ne soit pas monotone, oscillant entre des moments lourds et légers dans une harmonie parfaite. Ce, qu’hélas, certaines présentations simplistes ne laissent pas imaginer ne mettant en avant que les aspects durs des témoignages…

Basé sur des entretiens individuels rassemblant des centaines de témoignages de femmes très différentes, allant de la cheffe d’État à la reine de beauté en passant par une chauffeuse de bus ou des paysannes travaillant dans des régions reculées, le film dresse un tableau le plus complet possible de ce que signifie être une femme dans le monde d’aujourd’hui. Le premier témoignage est un véritable coup de poing. Il porte sur des abus sexuels. Mais plutôt que d’être un signe avant-coureur d’un ton lourd, c’est un indicateur que ce film ne recule devant aucun sujet. Il oscille entre les questions visant à rechercher des histoires tragiques et celles qui sont à la recherche du bonheur. Une séquence particulièrement belle montre une série de femmes qui rient lorsqu’on leur demande de parler de leurs relations sexuelles. À plusieurs reprises d’ailleurs, l’utilisation de montages de rires de femmes, de visages rayonnant venant l’un après l’autre, est suffisant et a la même puissance que n’importe quelle parole. Un moment des plus émouvant vient d’une veuve qui parle de son mari, de son regard amoureux et de sa propre souffrance aujourd’hui pour arriver à continuer à vivre et s’accepter. Il y a cette femme qui a découvert une carte de visite de prostituée dans le portefeuille de son mari et qui, avec un formidable humour, raconte ce moment tragique qui a en fait bouleversé sa vie. Et puis, on peut pas taire ces récits glaçants d’excision, de petites filles terrifiées, et dont on entend encore les cris dans les voix de celles, devenues adultes, qui les racontent. Le fait que l’on puisse voir et entendre ces femmes être, déjà tout simplement, mais aussi parler, témoigner, est foncièrement pertinent et juste. Et cela prend aussi sens tout particulièrement dans plusieurs séquences où elles évoquent le vieillissement, la beauté et la défiguration, conséquence de violences monstrueuses parfois.

Malgré le titre, ce n’est pas un film complètement dépourvu d’hommes ; il y a des images de couples hétérosexuels et on parle aussi beaucoup d’eux… Mais surtout, comme le titre le suggère, ce film s’attache à donner la parole aux femmes. Des femmes du monde entier et de différents milieux qui parlent franchement des hommes et de l’effet, bon ou mauvais, que peut avoir sur eux le fait d’être en couple, à la maison ou au travail. Les portraits et commentaires sont divisés en chapitres par de superbes images tournées par les cinéastes, qui permettent d’entrer discrètement et intelligemment dans de nouvelles thématiques. Rien n’est écrit distinctement mais on comprend très vite, généralement, la nouvelle direction proposée. Le photographe Peter Lindbergh, la géniale compagnie de danse BANDALOOP, le compositeur Armand Amar et la voix à la fois douce et puissante, rauque et envoûtante d’Imany apportent tous leur contribution. Le montage est superbe, créant l’illusion de la simplicité alors qu’il est clair que tisser les différents éléments pour créer un ensemble cohérent a dû être une tâche monumentale.

En plus du film, un livre, publié aux éditions de la Martinière, ainsi qu’une exposition ont été réalisés à partir des milliers de  témoignages recueillis pour WOMAN. L’exposition immersive aura lieu à la Villette à partir du mois d’avril 2020. 

Mais en attendant, foncez voir le film… un véritable hymne à la femme, et aux femmes qui s’écrit précisément au-travers du récit individuel devenant aussi celui du collectif, Woman devenant Women comme le laisse suggérer le visuel du projet. Un résultat qui forge le respect… qui nous permet de rire avec elles, parfois pleurer, crier voire même hurler de colère… qui nous amène à réfléchir avec elles, qui nous bouge sur des convictions par certaines de leurs réflexions… et qui surtout nous font admirer leur force, leur résilience, leur courage, leur intelligence et leur humour.  Qu’elles sont belles et fortes ces femmes !

+ d’infos : www.woman-themovie.org

 

 

Invisible Man… terriblement actuel !

Invisible Man, un classique de la science-fiction est brillamment réadapté pour en faire thriller psychologique flirtant avec l’horreur, qui donne froid dans le dos mais qui revêt également une dimension métaphorique extrêmement puissante.

Cecilia Kass est en couple avec un brillant et riche scientifique. Ne supportant plus son comportement violent et tyrannique, elle prend la fuite une nuit et se réfugie auprès de sa sœur, leur ami d’enfance et sa fille adolescente. Mais quand l’homme se suicide en laissant à Cecilia une part importante de son immense fortune, celle-ci commence à se demander s’il est réellement mort. Tandis qu’une série de coïncidences inquiétantes menace la vie des êtres qu’elle aime, Cecilia cherche désespérément à prouver qu’elle est traquée par un homme que nul ne peut voir. Peu à peu, elle a le sentiment que sa raison vacille…

La version originale, écrite par H.G. Wells il y a plus d’un siècle, suit un inventeur qui développe un moyen de devenir invisible – mais qui devient ensuite fou à cause de cela.  L’homme invisible a été développé pour la première fois à l’écran en 1933 par Universal et a mis en vedette Claude Rains en restant assez proche de l’histoire originale, la folie le conduisant jusqu’à des tendances meurtrières. La série tv qui l’a ensuite popularisée, dans le milieu des années 70, en a fait une histoire de pseudo-espionnage sympathique mais sans grande envergure… L’homme invisible a connu de nombreuses suites et réimaginations au fil des ans, mais le concept n’avait pas été exploré depuis un certain temps. Dans cette nouvelle version, le réalisateur et scénariste australien Leigh Whannell retourne à la thématique de la folie, mais en la transférant, en apparence du moins, à un autre personnage : Cecilia Kass (Elisabeth Moss), la femme psychologiquement abusée d’Adrian Griffin (Oliver Jackson-Cohen), un scientifique spécialisé dans l’optique. Et son originalité vient, sans aucun doute, du fait de raconter la situation du point de vue de la victime, qui se trouve être cette femme. À l’ère de #MeToo, c’est une idée foncièrement intelligente, même s’il serait réducteur de dire qu’Invisible Man est une réponse cinématographique à ce mouvement, mais soyons réalistes, l’impact du film est d’autant plus fort que l’actualité est présente. Harvey Weinstein vient d’être reconnu coupable de viol et d’agression sexuelle cette semaine, c’est un sujet extrêmement important en constante évolution, et le film a donc ainsi un sérieux poids thématique.

L’horreur, plus que tout autre genre, semble-t-il, est directement liée à l’actualité. Il doit en être ainsi – nos peurs changent et évoluent, même si ces instincts de base restent les mêmes. Nos monstres peuvent avoir des costumes différents et plus contemporains, mais ils restent sont toujours des monstres. Invisible Man, comme beaucoup d’autres films d’horreur de Blumhouse Productions ces dernières années, a bien compris cet enjeu : les meilleurs films d’horreur nous effraient précisément parce qu’ils commentent aussi l’époque. Si nous pouvons nous tendre, sursauter sur notre fauteuil, crier et en même temps nous amuser, les vraies horreurs, celles qui ne disparaissent pas quand les lumières se rallument, sont juste devant les portes du cinéma. Elles attendent… Ces monstres exploitent une norme sociétale systémique qui permet au monstre d’être un monstre, et non quelque chose qui peut être facilement écarté. C’est pourquoi des films comme Get Out et Invisible Man sont si efficaces. Le scénariste/réalisateur Leigh Whannell (Saw, Insidious…) parvient ainsi à prendre ce roman de H.G. Wells vieux de plus d’un siècle et à lui donner un caractère d’urgence et de vraisemblance. L’adaptation de l’histoire à un contexte contemporain joue incroyablement bien en sa faveur. Cécilia agissant comme la survivante d’abus extrêmes et de violences en tous genres (émotionnelles, psychologiques et physiques) par son mari, qualifié dans le film notamment de pervers narcissique, voit ensuite sa parole être rejetée, et finalement se retrouve à porter la faute sur elle. Cela rend le film d’autant plus terrifiant que Cecilia voit ses proches l’abandonner, la forçant à faire face, seule, aux violentes attaques d’Adrian. Leigh Whannell explique qu’il voulait évoquer ces femmes victimes de violences qu’on ne prend pas au sérieux – qui tentent de prouver que quelque chose d’affreux leur est arrivé sans parvenir à en convaincre qui que ce soit. Dans Invisible Man, avant même qu’il ne le devienne, Adrian est déjà un monstre. Bien que son passé avec Cecilia ne soit jamais montré à l’écran, les cicatrices émotionnelles qu’il lui a laissées sont visibles sur tout le visage remarquablement expressif d’Elisabeth Moss. Dans la scène d’ouverture du film, Cecilia met en scène une évasion qu’elle a clairement planifiée depuis longtemps, fuyant sa villa moderne surplombant l’océan Pacifique pendant qu’il dort. Elle s’échappe, de justesse, mais la férocité de sa poursuite est aussi terrifiante que tous les événements plus ouvertement horribles qui suivent. Ce que nous ne pouvons pas voir est souvent plus terrifiant qu’un monstre quelconque caché dans le placard, et dans le cas d’Invisible Man – même si nous ne pouvons pas voir Adrian – c’est peut-être le fait que nous connaissions déjà ce type d’homme qui nous fait imaginer le degré de danger auquel Cecilia est exposé et cela provoque bien plus de peur qu’une simple brusque apparition. Le tueur pourrait être, et est très probablement, dans chaque scène, en train de traquer silencieusement sa proie ; elle le sait, comme nous, et c’est extrêmement déroutant, surtout quand on peut parfois entendre le moindre bruit venant d’un coin de la pièce : une légère respiration, le craquement du plancher, ou le bruissement de certains vêtements. Le son joue d’ailleurs un rôle énorme dans un film où l’antagoniste n’est pas visible. 

Whannell a commencé à réaliser ses propres scénarios il y a quelques années et il s’est constamment amélioré à chaque projet. Invisible Man lui apporte la reconnaissance comme grand cinéaste de genre, sachant comment déployer avec précision des éléments formels comme la conception sonore, la musique, le montage, le cadrage et même de petits changements d’orientation, pour susciter des réactions de ses spectateurs. Comme dans son son dernier long métrage, Upgrade, il se concentre dans l’utilisation de la caméra afin d’accentuer l’histoire et une ambiance particulière, pleine de suspense et de subjectivité. Ici il utilise des plans larges qui s’attardent pour maintenir la tension, rendant évident dès les premiers moments du film qu’alors que la paranoïa de Cecilia se construit, la nôtre le fait aussi. Adrian, dont nous avons très vite compris sa monstruosité, pourrait être n’importe où et se manifester n’importe quand – traquant Cecilia, la tourmentant et la hantant même dans sa mort supposée. En fait, Whannell nous amène, dès les premières images et jusqu’à la fin, à observer le décor, cherchant à percevoir l’invisible dans le visible. Dès le générique d’ouverture, qui préfigure habilement l’apogée du film et son épilogue, il a le contrôle total. Il tient le public constamment en haleine avec des choses aussi simples que des mouvements de caméra dans de longs couloirs, et des panoramiques s’éloignant de Moss vers les coins vides des pièces – mais sont-elles vides après tout ? Et plus il s’accroche à des décors ordinaires comme la cuisine d’une maison de banlieue à l’heure du petit déjeuner, plus l’immobilité devient un immense suspense. Le travail du directeur de la photographie, Stefan Duscio, est ici exquis. Duscio, qui a déjà travaillé avec Whannell sur Upgrade, apporte ici ce qu’il faut pour rendre le public presque complice des événements. Nous ne savons jamais d’où viendra la prochaine attaque, même si nous la regardons en face. 

Pourtant, toutes la technique ne fonctionnerait pas sans l’incroyable Elisabeth Moss (Mad Men, The Handmaid’s Tale, Her Smell, Les Baronnes…), qui joue la détérioration émotionnelle de Cecilia avec une authenticité remarquable. Elle interprète ce rôle de femme assiégée, mentalement et physiquement, avec une telle habileté qu’il n’est pas trop tôt pour dire que c’est la première performance féminine digne d’un Oscar pour l’année qui débute. Cecilia n’a pas un rôle bavard, alors Whannell s’attarde sur son visage avec de nombreux gros plan et il laisse ses yeux ainsi nous dire tout. Et plus elle semble malade mentalement, plus ses mauvais choix – comme entrer seule dans un grenier sombre la nuit quand on pense qu’un homme invisible pourrait s’y trouver – ressemblent moins à un scénario douteux qu’aux actes d’une personne en détresse qui ne pense plus clairement. Oui, Elisabeth Moss excelle dans ce rôle, mettant une fois de plus en valeur son incroyable éventail de talents. Sa performance transforme le film en quelque chose de bien plus profond qu’un film d’horreur standard.

En conclusion, Invisible Man est aussi réfléchi que divertissant, aussi dérangeant qu’effrayant, et reste bien présent avec vous après que vous ayez quitté le cinéma. C’est un grand film !

 

Dark Waters… pour rendre le monde plus sûr, plus sain et plus agréable

Avec Dark Waters, Todd Haynes propose une chronique des enquêtes courageuses et tenaces menées par un avocat sur les dommages causés par des produits chimiques non réglementés de l’un des plus grands groupes industriels de chimie, DuPont de Nemours. Si l’histoire est hélas familière, le réalisateur Todd Haynes reprend la formule éprouvée mais en la façonnant pour en faire un film de grande beauté et d’une force prophétique étonnante.

Robert Bilott est un avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques. Interpellé par un paysan, voisin de sa grand-mère, il va découvrir que la campagne idyllique de son enfance est empoisonnée par une usine du puissant groupe chimique DuPont, premier employeur de la région. Afin de faire éclater la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine, il va risquer sa carrière, sa famille, et même sa propre vie… 

Dès la première scène, Haynes nous plonge dans l’ambiance qui façonnera l’histoire de Dark Waters, en reprenant la scène d’ouverture iconique des Dents de la mer. Mais ici, point de monstre aquatique sous les eaux… le prédateur invisible est l’eau elle-même, empoisonnée par les produits chimiques toxiques de la société DuPont. L’eau est en fait le héros malgré lui, apparemment toujours présente, dans les ruisseaux pollués, les flaques, les rivières et jusque dans les verres sur les tables des salles de conférence ou dans les fontaines rafraichissantes. La caméra du directeur de la photographie Ed Lachman s’attarde dessus chaque fois qu’elle est présente, comme un tueur silencieux tapi à la périphérie de tout le film, dont la présence est vivement ressentie même lorsqu’elle n’est pas à l’écran.

Cet étrange sentiment de danger indétectable est le cœur de Dark Waters. Qu’il s’agisse de l’eau empoisonnée ou du capitalisme sauvage à l’origine du problème, le film est rempli de méchants fantômes et de personnages obscurs dont l’avarice a affecté la vie de millions de personnes, pour ne pas dire de 99% de l’humanité, pour reprendre un chiffre du générique de fin. Pendant de nombreuses années, DuPont a régné en tant qu’entreprise chimique la plus prospère aux États-Unis. Son omniprésence se traduisait par son slogan « Mieux vivre grâce à la chimie » ; à ce jour, la société prétend toujours « travailler à rendre le monde plus sûr, plus sain et plus agréable » (slogan qui peut encore être retrouvé en première page du site français…). Les produits en Téflon de l’entreprise – principalement des poêles de cuisson avec un revêtement « antiadhésif » – ont rapporté des bénéfices de plus d’un milliard de dollars par an. Mais il y a un côté extrêmement sombre dans l’histoire et les activités de la société, qui ont été mises en lumière grâce aux enquêtes courageuses et tenaces de l’avocat d’entreprise Robert Bilott. Ce film retrace ses efforts sur une période de 20 ans. Mark Ruffalo, qui a également été l’un des instigateurs et producteurs du film, joue le rôle de Bilott.

L’histoire racontée est donc celle d’une malversation de grande envergure et des efforts déployés pendant des années pour réparer les torts qui ont été commis. Mais, il s’agit aussi des conséquences que l’obsession – aussi juste ou vertueuse soit-elle – peut faire à quelqu’un et aux personnes qui l’entourent. Nous assistons avec Bilott au combat qui se forge face à la volonté d’entreprises de se battre bec et ongles contre tout ce qui peut faire obstacle au profit tout-puissant… et de ce qu’il faut alors comme énergie pour résister face au soi-disant « progrès ». C’est en effet une histoire sombre, une procédure sinistre qui plonge dans l’obsession singulière d’un homme pour une affaire dont il se sent en partie responsable. De cette façon, il n’est pas si éloigné du Zodiac de David Fincher, un film où l’obsession devient presque plus importante que l’identité réelle du tueur que les personnages chassent. Dans le cas de Dark Waters, Haynes semble être en conversation directe avec son film de 1995, Safe, dans lequel une femme devient paranoïaque à l’idée que tout ce qui l’entoure essaie de la tuer. Mais ici, cette paranoïa se justifie de façon vraiment terrifiante… Le combat de Bilott est le poumon du film, mais ce n’est pas seulement sa détermination à faire tomber DuPont qui alimente le drame, c’est aussi son réveil en tant qu’homme qui faisait autrefois partie du problème et qui est maintenant déterminé à aider à le résoudre. Il n’est pas juste engagé dans une croisade vertueuse, c’est un homme rongé par la culpabilité d’avoir aidé ces capitalistes corrompus à empoisonner la nation par des procès et des campagnes de désinformation. En surface, nous sommes face à une histoire façon « David contre Goliath », mais sous ces fameuses eaux sombre, se construit un film sur le conflit intérieur d’un homme, avec ces questions constantes sous-jacentes : Comment résoudre un problème que vous avez volontairement ignoré pendant des décennies ? Comment faire en sorte de réveiller ceux qui sont encore aveugles comme vous l’avez été ?

C’est cette dichotomie qui rend le film si fascinant. Haynes prend l’histoire et la transforme dans la beauté et l’horreur, une revisite des thèmes qui ont fait de Safe l’une de ses plus belles œuvres. L’obscurité s’est en fait toujours cachée sous l’apparence d’une société polie dans l’œuvre de Haynes, de Loin du paradis à Carol, mais ici cette obscurité devient tout à fait littérale. C’est un film pétri d’une juste colère, oui, mais c’est aussi un film dont la douloureuse résignation face à l’obscurité écrasante du monde refuse de nous laisser avec le faux espoir qu’il s’agit d’une bataille qui a été gagnée de quelque façon que ce soit. Haynes tisse un sentiment obsédant de mélancolie à travers chaque image, imprégné de la partition souffrante de Marcelo Zarvos, nous laissant avec un sentiment troublant produit par les dommages causés par le capitalisme et la poursuite incontrôlée de la richesse qui continue à faire des ravages dans notre monde. C’est un portrait absolument essentiel de et pour notre époque.

Ruffalo est à la fois la star et le champion, il donne vie à la personnalité de Rob Bilott. Cet homme humble et déterminé n’est pas un héros typique, mais son intégrité, sa loyauté et sa volonté d’aller à contre-courant pour protéger ceux qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes font de lui un héros. Son langage corporel, jamais confiant et certainement pas stéréotypé d’un avocat d’entreprise puissant, nous le fait rendre encore plus sympathique. Et Anne Hathaway, à ses côtés dans le rôle de son épouse, Sarah, est admirable et tout simplement essentielle, même si son rôle n’est pas énorme. Elle apporte de la profondeur, une vraie perspective fondamentale, au personnage de Rob. Leur vie familiale est affectée par cette affaire, et nous voyons les sacrifices qu’elle a faits pour lui, les enfants et elle-même afin de subvenir aux besoins de son mari. Sans sa performance extrêmement juste, le personnage de Bilott aurait sans doute pâti d’un caractère plus aplati. Robbins est solide, tout comme Camp, tout comme la merveilleuse collection de talents qui compose l’ensemble – William Jackson Harper, Bill Pullman, Mare Winningham, Louisa Krause, Victor Garber, etc. Il y a une merveilleuse cohérence dans la distribution, chacun apportant l’énergie nécessaire à ce film extrêmement fort.

La photographie ajoute à l’authenticité du film et au sentiment désastreux de ce qui est révélé. La création et la capture de ces images obsédantes et dérangeantes de bétail, d’enfants et même d’animaux de compagnie affectés, sont ponctuées par un ciel infiniment gris. Le soleil semble ne jamais briller, ce qui crée une atmosphère aussi obsédante que les images que nous voyons.

On dit parfois que certains films sont « difficiles à regarder », mais ce terme peut avoir des significations différentes selon les personnes. Habituellement, il s’applique à des films trop graphiques, que ce soit en termes de violence, de langage ou autre, mais parfois, on obtient un film difficile à regarder parce qu’il vous oblige simplement à apprendre ou à vous souvenir d’une vérité douloureuse et à regarder cette vérité en face. C’est le cas de Dark Waters et c’est aussi pour cela qu’il ne faut pas le manquer, faisant de lui l’un des films les plus « spirituels » de ce début d’année. Avec des performances incroyables jamais surjouées et une histoire captivante, Dark Waters changera sans doute votre façon de voir notre monde.

 

À noter qu’un dossier pédagogique et un abécédaire peuvent être téléchargés sur le site du distributeur.

 

Jinpa, un conte tibétain… un rêve pas comme les autres

Jinpa, le sixième long métrage du réalisateur tibétain Pema Tseden a été produit par Wong Kar Wai et se déroule sur le plateau de Kekexili dans le Nord-Ouest du plateau tibétain.

C’est l’histoire d’un camionneur tibétain nommé Jinpa. Sur une route isolée, balayée par le vent, habillé en rock star et lunettes noires sur le nez, jouant à tue-tête une version chinoise d’O sole mio dans son radiocassette, il renverse accidentellement un mouton et le tue. Bouddhiste pieux, Jinpa ramasse le corps pour l’emmener dans un monastère pour qu’un prêtre l’aide à guider son âme vers l’au-delà. Mais en chemin, il ramasse un auto-stoppeur portant un poignard d’argent qui lui dit qu’il se dirige vers une ville voisine pour tuer l’homme qui a assassiné son père il y a des années. Le nom de l’auto-stoppeur… Jinpa.

Pema Tseden réalise un très grand film, assez loin de ce que l’on a l’habitude de voir généralement sur nos écrans, fait d’un mélange de genres très divertissant, parvenant également à avoir de la profondeur et de la substance, tout en donnant matière à réflexion. C’est à la fois une fable, un road movie tibétain et un hommage aux classiques occidentaux. Ainsi, le concept du chauffeur de camion qui ressemble et agit parfois comme une rock star dans un environnement sauvage nous rappelle à la fois Mad Max et un western de Sergio Leone. Une scène dans un bar sur la route ajoute encore à cette essence. L’interaction entre les personnages et les scènes du conducteur seul dans sa cabine ou avec son passager portent une touche de Jim Jarmusch ou d’Aki Kaurismäki. Et tandis que le film se déroule comme un étrange road movie, la fin change complètement sa perspective, brouillant les événements réels et mettant le public dans une position de réflexion sur ce qui s’est réellement passé, et où les frontières de la réalité s’arrêtent et celles de la fantaisie et du rêve commencent.

Il y a en fait une logique surréaliste qui imprègne le film et qui va au-delà de la coïncidence du fait que le chauffeur et l’auto-stoppeur portent le même nom ; on a l’impression qu’ils sont coincés dans un monde sans fin qui se répète perpétuellement. Prenez une scène où le camionneur se rend dans un bar pour recueillir des informations sur l’auto-stoppeur après l’avoir déposé et avoir décidé qu’il devait l’empêcher de tuer l’assassin de son père. Tout en discutant avec la serveuse, un groupe d’habitants raconte des histoires en arrière-plan. Plus tard, lors d’un flash-back de l’auto-stoppeur entrant dans le même bar, les mêmes habitants racontent les mêmes histoires mot pour mot. Les deux hommes partagent-ils le même rêve ? Est-ce que l’un rêve de l’autre, ou est-ce que leurs rêves et leurs préoccupations convergent d’une manière ou d’une autre ? Les deux Jinpas sont-ils censés illustrer la dualité de l’homme, imprégné par la vengeance un jour et moralement droit et pieux le lendemain ? Et les deux sont-ils vraiment identiques ? Probablement pas, car le camionneur Jinpa trouve des gens qui ont rencontré l’auto-stoppeur Jinpa. Du moins, c’est ce que nous pensons. Finalement sait-on jamais ce qui est réel dans un paysage en dehors du temps et de la raison elle-même ? Mais d’ailleurs faut-il vraiment se poser ces questions ou juste se laisser porter… En tout cas, il n’y a pas de réponses définitives, mais Pema invite clairement le public à réfléchir non seulement aux personnages mais aussi aux actions qu’ils ont commises ou qu’ils envisagent de commettre.

Si le film est naturellement composé d’une histoire et de divers personnages, tout cela peut être sans doute vu comme de simples décorations pour une méditation hypnotique sur la mort et le destin qui se lit comme une énigme zen conçue non pas pour être résolue mais pour choquer le spectateur dans sa conscience spirituelle par la contemplation d’un paradoxe. Tseden nous laisse libre de comprendre nous-mêmes la logique interne du film, tout comme nous pourrions analyser un rêve au réveil.

Sur un autre plan, le film fait également office de guide touristique sur une région largement inconnue, bien que Pema Tseden entretient un sentiment d’incertitude, avec divers détails (comme le lecteur de cassette dans le camion de Jinpa) qui rendent la ligne de temps de l’histoire tout aussi ambiguë. La religion et la façon dont les gens la perçoivent et la pratiquent est un autre sujet, tandis que Tseden fait également référence au cycle de la vengeance et de la violence (qui est en fait une coutume dans la région), en les présentant dans les couleurs les plus sombres. Ajoutez à tout cela beaucoup d’humour subtil, et vous obtenez l’essentiel du récit.

Le film bénéficie en plus de l’excellente interprétation de Jinpa (l’acteur porte le même nom que le protagoniste), malgré le fait qu’il n’ait pas énormément de répliques. Sa présence suffit… En le regardant errer dans les différents endroits où il se rend, on ne peut qu’apprécier ses interactions avec les personnes qu’il rencontre, parmi lesquelles l’autre Jinpa, un boucher, un moine, ou une serveuse de bar, mais aussi les moments où il est seul, en train de conduire et de chanter de l’opéra. Et en parlant du bar, la séquence qui s’y déroule est probablement la plus divertissante de tout le film, avec l’interaction entre Jinpa et Sonam Wangmo, qui joue la sensuelle serveuse, mettant en évidence leur alchimie, leurs talents et la cinématographie de Lu Songye. Le montage de Jin Di et Chakdor Kyab est également assez bon, ce qui permet au film de se dérouler à un rythme relativement rapide, tandis que les coupes de flashback et celles qui mènent le film sur le chemin de l’incertitude à la fin sont assez bien placées. Il y a enfin un son formidable, de Tu Duu-Chih et Wu Shu-Yao, en particulier dans la scène du bar où le bavardage des joueurs de dés résonne et se répète pour un effet résolument onirique.

Jinpa, un conte tibétain est un superbe film qui parvient à combiner un certain nombre d’éléments en un ensemble très divertissant et stimulant pour la réflexion, qui satisfera des publics très variés. Et puis, avouons-le, ce n’est pas tous les jours qu’on entend « O Sole Mio » en tibétain…