The Truman Show… aux marches de la liberté

En 1998, The Truman Show, de Peter Weir, avec un Jim Carrey rayonnant, bouleverse un large public par son humour, sa sincérité et sa capacité à susciter la réflexion. Il demeure aujourd’hui un classique indémodable, un vrai film culte, qui devient même l’affiche de la 75e édition du Festival de Cannes qui se déroulera du 17 au 28 mai. L’occasion pour moi de revenir sur ce chef d’œuvre, mais sous l’angle de la métaphore spirituelle.

 

« Comme l’inoubliable Truman incarné par Jim Carrey qui frôle du bout des doigts son horizon, le Festival de Cannes prend acte de l’extrémité d’un monde pour l’appréhender à nouveau. Crise climatique, catastrophes humanitaires, conflits armés : les motifs d’inquiétude sont nombreux », ont indiqué les organisateurs dans le communiqué accompagnant l’annonce du très beau visuel pour ce nouveau Festival. « Des marches qui cheminent vers la révélation. Une célébration poétique de la liberté. Une ascension pour s’avancer vers la promesse d’un renouveau ». On a hâte de le voir en grande dimension sur le fronton du Palais, au-dessus d’autres marches. Cannes réaffirme, en tout cas, sa conviction, qui est aussi la mienne, que la culture, l’art et le cinéma sont des lieux de réflexion qui peuvent contribuer à la réinvention du monde. Et The Truman Show remplit effectivement toutes les cases, de la technique à l’artistique en passant par l’offre de divertissement et le questionnement philosophique.

Pour ceux qui n’auraient jamais vu ou entendu parler de ce film, il raconte l’histoire d’un homme, Truman Burbank (Jim Carrey), né et élevé (au double sens) à l’intérieur d’un gigantesque studio de télévision crée pour ressembler à la vraie vie. Truman pense que son petit monde est la totalité du monde. L’illusion est maintenue par son entourage : sa « mère », sa « femme » ou son « meilleur ami », tous acteurs, conspirent contre Truman. Imaginé par un producteur mégalo, Christof (Ed Harris), ses faits et gestes sont filmés en permanence par 5 000 caméras. Ces images sont l’objet d’un show télé à succès. Truman est un cobaye involontaire, manipulé par un conglomérat de télévision et utilisé pour le divertissement du monde entier. Mais peu à peu Truman vient à douter de la véracité de son monde. Le final du film, montrant le héros aux prises avec la vérité (qu’il finira par choisir), est mémorable.

Dans un monde idéal, un bon film doit faire trois choses avec son histoire : elle doit être accessible, compréhensible et intéressante pour le spectateur. Elle doit pour y parvenir, autant que possible, avoir un personnage fort, et comporter certaines strates. La plupart des bons films répondent à l’une de ces exigences, certains à deux, mais il est très rare que la narration d’un film soit si bonne qu’elle réponde aux trois. C’est le cas pourtant de The Truman Show, une sorte d’œuvre dystopique, proposant le thème d’un monde idéal qui se transforme en véritable cauchemar. Un scénario rempli d’idées, de significations, de métaphores, de thèmes et de motifs qui donnent à réfléchir. La période récente pourrait nous donner le sentiment d’être invité à une chasse aux « œufs de Pâques » à découvrir, cachés dans les méandres du récit. Une chose est sûre, c’est que ce film vous fait remettre en question votre propre réalité dans une certaine mesure. Le film pose la question philosophique commune « notre réalité est-elle vraiment réelle ? », nous amenant à nous demander si nous sommes, nous même, au centre d’un programme de télévision élaboré – ou d’une forme de réalité artificielle. Le concept n’est pas très différent de celui d’autres longs métrages comme eXistenZ ou, évidemment, Matrix. Des récits qui peuvent être vus comme des interprétations modernes de la vieille question posée par Platon dans son versant idéaliste de l’allégorie de la caverne dans La République de Platon, par Descartes aussi dans son Malin génie et, plus récemment, par Hilary Putnam dans Le cerveau dans une cuve. Tous nous amènent à nous interroger sur la nature de notre réalité et à nous demander si nous pouvons vraiment croire ce que nous voyons. L’une de mes scènes préférées est celle où Truman s’avance au milieu de la route et tend les mains pour arrêter la circulation. La partition musicale est d’ailleurs ici mémorable. Durant un instant, Truman n’est plus un homme manipulé, il sort enfin de son confort, brise les cordes qui le retiennent, risque sa sécurité pour obtenir des réponses, et pour le spectateur, c’est un exploit à plusieurs niveaux d’un film qui devient réel en sachant qu’il ne l’est pas. Truman n’obtiendra pas les réponses ici, mais il réalisera qu’il peut les trouver.

Mais nous pouvons aller encore un peu plus loin et l’interpréter à un niveau plus « religieux », car la question de la foi, de la recherche spirituelle, du christianisme et de Dieu y sont explorés. Avec tout d’abord, Christof, qui est le Dieu du monde dans lequel vit Truman. Il a créé le monde et l’a manipulé pour servir ses désirs. Il est aussi le Dieu personnel de Truman, une figure toute-puissante qui surveille (littéralement) d’en haut. À la fin du film, Christof parle même à Truman depuis le ciel, renforçant ainsi l’idée qu’il est à la fois le Dieu du monde et la divinité personnelle de Truman. Christof est l’être tout puissant, celui qui peut littéralement contrôler le temps, essayant de défier l’homme ordinaire et de l’empêcher d’atteindre ses objectifs. Le nom est également significatif ici : Christof, une itération de Christ, ou encore mieux, un jeu de mots signifiant en anglais, « Christ-Off », un faux Dieu, ou un Dieu alternatif, fake… faisant des choses à la manière d’une divinité, mais faisant finalement des choses qu’aucune divinité ne devrait jamais faire. On pourra aussi, de la même manière, observer que le nom même du héros, Truman, nous renvoi au seul vrai homme de ce monde dans lequel toutes et tous ne sont que des comédiennes et comédiens.

Tout ceci fonde alors une possible réflexion sur la société et la façon dont nous percevons la religion. Le film peut paraitre alors très critique à l’égard du christianisme, en affirmant que s’il y a un vrai Dieu, alors notre réalité est tout simplement fausse. Rien n’est aléatoire, rien ne serait notre choix, tout serait contrôlé par quelque chose dont nous ne sommes même pas sûrs de l’existence. Une certaine idée que Dieu serait peut-être un marionnettiste, tout simplement, dont nous ne sommes peut-être que les marionnettes. Mais s’arrêter à cette interprétation, à ce seul tiroir de compréhension, me semble un peu léger et surtout pas totalement convaincant. Car avec le personnage même de Christof, d’autres perceptions se mêlent. On peut également le considérer plus largement comme le symbole humanisé de l’illusion qui nous empêche précisément de voir la « véritable » dimension du divin. Il serait alors ce qui voile la réalité ultime, représentant nos sens normaux de tous les jours et notre esprit limité qui nous empêche de dévoiler la vraie nature des choses, nous gardant enfermés dans la normalité et la perception de tous les jours. Il paraîtrait que, lorsqu’une chenille commence sa métamorphose en papillon, la première chose qui se produit est l’apparition de nouvelles cellules de papillon. Mais comme le système immunitaire de la chenille ne reconnaît pas ces cellules, il les tue. Il fait de son mieux pour se protéger de ce qui est inconnu et de ce qu’il perçoit comme une menace pour l’existence de la chenille.

De plus, le film déplace subtilement le Dieu est mort de Nietzsche à un simple être humain. Une manière de dire que l’homme se crée aussi toutes sortes de dieux comme un jeu télévisé, ou l’illusion du paradis façon XXIe siècle. Et dès lors, chaque homme aussi, enfermé dans sa subjectivité, est à son tour comme un petit dieu omnipotent, réclamant agressivement sa part de jeux et de divertissement pour oublier la Vie, la réalité (comme la maladie et la mort), afin de sortir de la condition humaine. Nouvelle religion. On peut penser là d’ailleurs, à l’excellente série American Gods, adapté du roman culte de Neil Gaiman mettant en scène l’opposition entre les dieux anciens et des déités post-modernes dans l’Amérique contemporaine. Dans The Truman Show, au Dieu du monde d’avant est advenu un Dieu postmoderne qui, subtilité suprême, n’a plus les apparences de l’ancien Dieu.  Il est devenu proche, souriant et décontracté tel un Steve Jobs qui répand le divertissement comme un marchand de sable sur la planète entière.

Il est aussi évident justement, tout au long du film, que, dans une certaine mesure, Christof semble se soucier sincèrement de Truman. Le créateur est peut-être un peu méchant et mauvais, mais il n’est pas hypocrite : il croit vraiment que ce qu’il fait « donne de l’espoir, de la joie et de l’inspiration à des millions de personnes » et qu’il est gentil avec Truman en lui faisant une énorme faveur. Christof est, à bien des égards, non pas seulement un Dieu pour Truman, mais aussi un père : la façon dont il lui parle dans la scène finale, la façon dont il touche doucement l’écran en regardant Truman, et le fait qu’il s’est littéralement débarrassé du « vrai » père de Truman. Christof dit, en écho d’ailleurs au psaume 139 (ce chiffre étant aussi celui qui figure, dans la scène précédente, sur la voile du bateau avec lequel Truman s’en est allé) : « J’étais là quand tu es né. Je t’ai regardé quand tu as fait ton premier pas. Je t’ai observé lors de ton premier jour d’école » et, d’une manière étrange et tordue, Christof est bel et bien aussi la figure paternelle que Truman a toujours voulue et qu’il n’a jamais su qu’il avait.

Une autre compréhension du film peut établir une certaine corrélation avec les voyages des mystiques et autres chercheurs, que nous pouvons tous être, sur les chemins du divin. Si The Truman Show reflète d’une certaine manière le voyage spirituel, c’est parce que l’on y retrouve pas mal d’archétypes de ce type d’expériences. Tout commence par un homme qui mène une vie normale, parfaitement intégrée, sans trop se soucier du monde. Il est heureux de faire ce qu’il est socialement normal de faire, de profiter des plaisirs que nous apprécions normalement, comme trouver un emploi stable, avoir une maison, une voiture, de belles choses, avoir des enfants, etc. Mais ensuite, plusieurs événements déclenchent un changement radical dans sa façon de voir le monde. Quelque chose semble étrange, ne correspondant pas à la façon dont la réalité « normale » est censée être. Ils sont flagrants dans The Truman Show, mais ils peuvent être un peu plus subtils et difficiles à percevoir dans le monde réel. D’une manière générale, beaucoup de ceux qui s’engagent dans une voie de recherche spirituelle remettent en question la réalité de constructions entièrement sociales, dont beaucoup n’ont de sens que dans la mesure où les gens leur en donnent. Pour Truman, après avoir agi ainsi, commence un changement de traitement de ceux qui l’entourent, comme ses amis et sa famille (même s’ils sont conscients de la vérité). Il fait des choses socialement non conventionnelles et devient un peu « fou » à mesure que la fausseté du monde devient plus apparente et qu’il s’interroge de plus en plus sur ce qu’est la réalité. Il se concentre davantage sur la poursuite de sa passion dans la vie – voyager et explorer – malgré le scepticisme de son entourage. Là encore, nous retrouvons des traces de ce qui peut s’expérimenter quand le divin vient rencontrer l’âme humaine…

Mais le voyage de Truman n’est pas exempt non plus d’épreuves et de souffrances, comme le montre la fin du film. Pour avancer sur le chemin de l’éveil, les peurs et les limites mentales doivent être surmontées. Après de nombreuses tentatives infructueuses d’évasion par voie terrestre, Truman réalise bientôt que la seule façon de sortir de son existence est de traverser la mer en voilier. Sans vue sur la terre à l’horizon, la tâche de traverser la mer inconnue est déjà assez intimidante pour Truman sans qu’il ait à affronter sa plus grande peur : l’eau. La peur irrésistible de l’eau le tenaille depuis qu’il est enfant, lorsque son pseudo-père s’est noyé (du moins c’est ce qu’il semblait à Truman) lors d’une sortie en mer entre père et fils. La noyade de son père dans une mer dangereuse ce jour-là était le parfait stratagème orchestré par l’équipe de production. Dès lors, Truman a eu peur de l’eau et la seule frontière à priori non protégée et le seul moyen potentiel d’évasion de la production – la mer – sont devenus hors limites, du moins dans l’esprit de Truman. Il choisit donc d’affronter ses peurs et commence à traverser la mer inconnue. Cette partie du film représente une période de test et d’incertitude dans notre voyage spirituel. Aussi difficile que cela puisse paraître, c’est un rite de passage où notre foi est mise à l’épreuve et où nous devons affronter nos peurs. Nous quittons la terre ferme que nous avons toujours connue pour nous aventurer dans l’inconnu des océans. Truman brave des mers déchaînées (fabriquées par Christof pour l’arrêter) afin d’atteindre la vérité de toutes choses. Truman a surmonté sa peur et se dirige maintenant vers la « ligne d’arrivée ». Soudain, à son grand étonnement, son bateau se heurte à un mur – le mur du dôme, peint en bleu et blanc, fait de faux ciel et de nuages. Forme possible d’une nouvelle expression de crise spirituelle dont beaucoup ont fait état, notamment au sein du christianisme, sur leur chemin vers Dieu. La tourmente psychologique, émotionnelle et parfois physique que l’on peut traverser avant de se retrouver face à face avec la réalité ultime. Remettre en question tout ce qui vous a conduit dans ce voyage, si vos choix étaient mauvais, une perte de temps… Dieu existe-t-il seulement ? La tentative de Christof de noyer le bateau rappelle alors l’histoire du déluge, ou d’une barque sur un lac dans les Évangiles, mais aussi de nombreux autres textes anciens. La mer agitée reflète les derniers efforts de l’esprit obsédé par lui-même ou de toute autre force qui empêche le chercheur de rencontrer Dieu… le Christ qui serait capable même de venir rencontrer l’homme en marchant sur l’eau… pour à notre tour le rejoindre mais risquer de s’enfoncer. Oui, la nuit est toujours plus sombre avant que n’apparaisse l’aube d’un jour nouveau.

Et là, en haut d’une volée d’escaliers qui sortent de l’eau (la fameuse image reprise en affiche du Festival de Cannes cette année), se trouve une porte – la Porte. C’est la porte qui va au-delà du rêve de notre vie et de notre identité illusoire. C’est la porte au-delà de la vie que Truman a toujours connue, et au-delà de Truman lui-même. Avec un sourire et un signe de la main, Truman dit au revoir et passe à travers. Car, finalement, s’ouvre ici la possibilité d’un choix – nous pouvons revenir en arrière, abandonner notre voyage. Peut-être avons-nous appris des choses en cours de route, mais en réalité nous préférons choisir la voie facile, sûre et confortable. Ou bien nous choisissons le grand inconnu, nous embrassons tout ce qui est à venir, comme le fait Truman. Et c’est ainsi que Truman et la vie telle qu’il la connaissait ne seront plus. Bien que son voyage spirituel et le nôtre semblent horizontaux, à travers le temps et l’espace, il s’agit bien, en réalité, d’un voyage vertical symbolisé par ces marches, qui consiste à surmonter les différents pièges de l’existence, pour revenir à Dieu.

Mais rappelons-nous aussi ce que dit Christof quand il tente de persuader Truman de rester : « Il n’y a pas plus de vérité derrière cette porte que dans le monde que j’ai créé pour toi. Mêmes mensonges… même supercherie. Mais, dans mon monde… tu n’as rien à craindre ». Une happy end au goût amer… Et c’est là qu’apparait dans The Truman Show un dernier thème, celui du refus de l’opportunisme. L’ensemble du film se construit comme nous l’avons vu jusqu’à la conversation où Truman se dresse contre Christof, son « créateur », exigeant d’être libéré de ce qui s’apparente à une prostitution forcée, rejetant à la fois ce qui ressemble à un certain paradis protégé et la popularité. Il n’est plus à vendre, même si cela serait plus confortable. Dans une culture où l’on utilise constamment les gens pour ce qu’ils peuvent faire au lieu de les célébrer pour ce qu’ils sont, où l’on « se marie au premier regard », il y a une sorte de sacralité et d’innocence dans la décision de Truman, qui retrouve sa dignité au bord des eaux de la noyade qui le retenaient autrefois, avec un sourire sur le visage et une révérence, comme un acteur qui quitte la scène… pour entrer dans la vraie vie. Truman réalise qu’il est un vrai homme, un true man après tout. Et cette dernière porte que franchit Truman sera donc celle de la seconde chance d’avoir une vraie vie et une vraie liberté. Il quitte cette sécurité artificielle parce qu’elle ne vaut absolument pas le coût de vraies rencontres, avec pourtant tous leurs défauts, leurs bords mous et leurs risques. Il laisse derrière lui une apparente relation parfaite pour courir après le véritable amour, et pour ce qu’il est vraiment. Rien de tout cela ne sera facile, mais il le sait, et il prend le risque avec joie. Dans une vie où il n’avait guère de choix, il décide alors et fait ce qui demeure le plus important : oser en étant fidèle à ses convictions.