LES MISÉRABLES

Avec « Les Misérables » le réalisateur Ladj Ly, qui signe là son premier long métrage, fait passer le spectateur du rêve d’une cohésion sociale affichée lors de la victoire de la dernière Coupe du Monde de foot à la réalité d’une tragédie réaliste de jeunes de cités laissés à l’abandon. Une boulette de flash-ball en pleine figure pour les festivaliers en ce début de quinzaine.

Synopsis :Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux « Bacqueux » d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes… 

Lourd et prévisible à certains endroits, mais surtout captivant et provocateur à d’autres, ce premier film offre un début impressionnant à Ladj Ly. S’inspirant des émeutes qui ont éclaté au pied de son immeuble en 2005, Les Misérablesvibre d’une inébranlable authenticité que l’on ne peut obtenir que par l’expérience directe. Nous sommes à la mi-juillet 2018, et la foule parisienne est descendue dans la rue pour célébrer la victoire dans cette Coupe du Monde disputée à la maison. La caméra se fixe sur un jeune garçon musulman nommé Issa. C’est une belle scène, émouvante même… mais la France ne peut pas gagner la Coupe du Monde tous les jours. Issa est déjà assez vieux pour savoir que toute cette joie va se durcir en hostilité quand le soleil se lèvera le lendemain matin. Et c’est d’ailleurs dans un commissariat de police que la caméra le retrouvera un peu plus tard.

Ly tente alors de révéler toute la topographie de Montfermeil, depuis les enfants laissés en grande partie à eux-mêmes dans la rue, jusqu’aux gitans qui dirigent un cirque itinérant, en passant par les membres des Frères musulmans qui cherchent à imposer leur ordre religieux au quartier, sans oublier, bien sûr, la police au travers de ces trois membres de la BAC (Brigade Anticriminalité). Une fois l’intrigue lancée, quelques acteurs clés émergent, dont Issa (l’émouvant Issa Perica) qui vole un bébé lion du cirque et démarre presque une guerre des gangs entre les gitans, menés par le combatif Zorro (Raymond Lopez), et les locaux, menés par « le maire » (Steve Tientcheu).

Les trois flics interviennent dans l’espoir d’éviter le chaos, mais lorsque Gwada tire au flash-ball et arrache presque l’œil d’Issa, les choses vont de mal en pis en quelques heures, avec Stéphane – le seul policier qui conserve une certaine boussole morale – faisant ce qui lui semble juste mais ne l’aidant pas nécessairement à s’améliorer.

Les Misérables révèle comment les actions de quelques-uns, justes ou non, ne peuvent pas changer grand-chose à un lieu qui a été plus ou moins laissé pour compte dans son propre chaos. On a parfois l’impression d’une certaine exagération brutale, mais Ly étire sans doute la réalité pour obtenir un effet on ne peut plus dramatique. Dans le même temps, il dépeint également Montfermeil avec beaucoup de compassion et tendresse, et même un certain humour, montrant comment des enfants des rues, des voyous endurcis et des policiers (plus ou moins véreux) essaient tous de joindre les deux bouts dans un monde où, au final, la loi du plus fort l’emporte toujours. Le film montre notamment que tout le monde passe son temps à donner des gages aux autres, à tempérer des situations potentiellement explosives, à asseoir son autorité, à défendre son pré carré… Mais Ladj Ly choisi aussi, et avec raison, de ne pas tomber dans certains clichés habituels que l’on peut trouver dans les reportages sur la banlieue, façon « Enquête exclusive ».

Dans le dernier tiers du film, l’histoire passe à la vitesse supérieure. Cette dernière demi-heure, totalement hallucinante et sauvage, est une démonstration de force cinématographique restituant l’atmosphère de guerre urbaine ressentie en 2005. Elle se conclue sur un plan terriblement angoissant, qui résume d’une certaine façon toute l’histoire. Enfin, mention personnelle pour le choix de la musique électro de Pink Noise en BO, qui augmente la tension dans les endroits clés et évite l’habituelle bande son hip-hop typique pour ce genre de sujet.

 

THE DEAD DON’T DIE

Jim Jarmusch ouvre ce 72ème Festival de Cannes avec un film de zombies qui surtout dresse un portrait sombre de notre existence de morts-vivants.

Synopsis : Dans la sereine petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. Mais personne ne pouvait prévoir l’évènement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur Centerville : THE DEAD DON’T DIE – les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir. La bataille pour la survie commence pour les habitants de la ville.  

C’est donc avec le nouveau Jim Jarmusch The Dead Don’t Die que s’ouvre cette quinzaine. Film festif dans sa forme mais apocalyptique dans son message, il combine les éléments clés de ces deux genres respectifs en y mêlant une certaine autoparodie et quelques savoureux clins d’œil cinématographiques et musicaux. 

Si l’on rit beaucoup, c’est malgré tout un sentiment de pessimisme et encore plus de résignation amère qui imprègne l’histoire. Jim Jarmusch ne semble pas, en effet, trouver grand-chose au monde qui mérite d’être sauvé, et c’est un violent direct qu’il assène contre le matérialisme, l’Amérique de Trump et notre apathie collective. Dans cette approche scénaristique un hommage est rendu à des pionniers du genre comme George A. Romero, qui avait compris depuis longtemps que les zombies pouvaient être des métaphores efficaces pour de nombreux malheurs sociaux, comme aujourd’hui, par exemple, ce réchauffement de la planète et la négation de certains refusant malhonnêtement de l’entendre.

Sans doute moins accompli et moins réfléchi que ses films récents, comme Only Lovers Left Alive et le sublime et poétique Paterson, Jarmusch cherche clairement à provoquer. Il  ne s’évertue pas être subtil dans son regard sur les pires aspects du monde moderne, surtout quand les légions réanimées commencent à avoir envie des vices qu’elles aimaient quand elles étaient vivantes, y compris les téléphones portables, du Chardonnay, Internet ou encore du café. Jarmusch exprime expressément son dédain pour notre époque distraite et consumériste, et bien que sa critique ne soit, une fois encore, ni nuancée ni originale, il la complète avec des observations intéressantes sur la façon dont nous sommes devenus habitués à notre réalité de plus en plus dysfonctionnelle et dangereuse. Et là où The Dead Don’t Die est le plus tranchant, c’est précisément quand il montre à quel point les vivants peuvent être blasés autour de ces créatures affamées. Dans notre monde moderne, les zombies ne sont qu’une terreur de plus que nous avons appris à normaliser.

 

Et puis, il y a bien évidemment ce casting de luxe… Outre les sublimes Bill Murray et Adam Driver, Chloë Sevigny, Tom Waits, Steve Buscemi, Danny Glover, Selena Gomez, Rosie Perez, RZA, Iggy Pop et Tilda Swinton sont de la fête ! Petite mention spéciale et personnelle à l’ermite, Tom Waits, un sans-abri rebelle qui agira comme observateur et narrateur hors écran de toute cette fable tragicomique avec cet humour à la fois ordonné et absurde qui est la marque de Jarmusch.

Mais « Cela ne va pas bien se terminer », comme le murmure inlassablement le policier joué par Adam Driver, privilégié initié au script du réalisateur… comme pourrait-on peut-être le dire aussi, avec une lecture « chrétienne » des événements et à la lumière d’un script biblique. Un texte qui, lui, apporte aussi de l’espérance au « scénario » et surtout nous invite justement à ne pas nous installer dans une « fatalité d’observation » mais à nous relever les manches et nous engager coûte que coûte pour un monde meilleur.