DOULEUR ET GLOIRE


« Douleur et gloire » de Pedro Almodóvar est un portrait émouvant d’un cinéaste qui réconcilie ses triomphes et ses tragédies passées, interprété par un grand Antonio Banderas lassé du monde, barbe poivre et sel et cheveux indisciplinés.

Synopsis : Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner.

Pedro Almodóvar est un habitué de Cannes depuis maintenant deux décennies, et bien qu’il ait reçu quelques prix – notamment celui du meilleur réalisateur en 1999 pour Tout sur ma mère et celui du meilleur scénario en 2006 pour Volver – il n’a jamais remporté la palme d’or. Alors, pourquoi pas cette année, non seulement en raison de la saveur latine du jury du concours, mais aussi parce que son 22ème long métrage semble avoir séduit généreusement.

Douleur et gloire place l’auteur espagnol dans une humeur introspective. Il suit un cinéaste madrilène d’âge moyen, Salvador Mallo (Antonio Banderas, qui ressemble beaucoup à Almodóvar) dans sa réflexion sur ses choix de vie, personnels et professionnels, bons et mauvais. Tout au long du film, Almodóvar construit une image complexe d’un artiste talentueux mais inconstant dont les jours de gloire semblent être loin derrière lui. Nous découvrons également que Salvador souffre de maux multiples dont des douleurs au dos chroniques et des crises d’étouffement occasionnelles, ce qui explique son envie soudaine de réconcilier ses victoires et ses tragédies passées.

Salvador se remémore son enfance et notamment comment le fait d’avoir été promu au poste de soliste dans la chorale de l’école lui a conféré une immunité académique. Au lieu d’une véritable éducation formelle, il décrit comment il a a acquis nombreuses de ses connaissances par l’expérience, comme l’apprentissage de la géographie en parcourant l’Europe avec ses films ou l’anatomie humaine au travers d’une succession de maladies chroniques personnelles (qui d’autre qu’Almodóvar pourrait prendre un sujet aussi clinique que le système circulatoire humain et l’illustrer en des termes aussi sensuels ?).

Le principal catalyseur de l’histoire de Salvador est son film Sabor qui ressort grace à la Cinémathèque. Après l’avoir regardé à nouveau avec un regard neuf, Salvador reconnaît sa qualité, mais hésite à parler de son héritage et évite les questions-réponses rétrospectives, préférant plutôt passer du temps avec l’acteur principal Alberto (Asier Etxeandia) qu’il retrouve après une longue querelle à la sortie du film. Almodóvar n’a aucune ambiguïté sur le talent de réalisateur de Salvador, mais il est sceptique quant à l’homme qu’il est devenu. Lors de diverses rencontres avec des personnages de son passé, Salvador se révèle impétueux, narcissique et autodestructeur. Il est entouré de gens qui s’occupent de lui, mais il démontre rarement de l’affection. Dans une scène émouvante et désarmante, Alberto interprète un monologue écrit par Salvador et intitulé Addiction, une sorte de confession franche racontant une romance brève mais intensément passionnée qui a pris fin trois décennies plus tôt après avoir été amoindrie par la dépendance de son amant à l’héroïne. La terrible ironie, c’est que Salvador vient lui-même de commencer à utiliser de la drogue pour compléter le cocktail relativement doux d’opiacés sur ordonnance qu’il prend pour son mal de dos.

Comme pour Roma d’Alfonso Cuarón, Douleur et gloire est directement attaché au subconscient de son créateur, bien que l’on ignore dans quelle mesure véritablement l’histoire de Salvador reflète celle d’Almodóvar. Par exemple, le jeune Salvador (Asier Flores) est encouragé par sa mère (Penélope Cruz) à apprendre à lire et à écrire à un voisin analphabète, alors qu’en fait c’est ainsi que la mère d’Almodóvar gagne sa vie. Almodóvar ne fait que des films personnels, et il a pu dire que celui-ci l’a laissé « émotionnellement nu ». On pourra aussi observer qu’Almodóvar met l’accent sur les propriétés purifiantes et vivifiante de l’eau : Salvador suit des séances de thérapie aquatique à la suite d’une opération des vertèbres ; dans la rivière près du village où il a grandi, sa mère et d’autres femmes lavent le linge et chantent au soleil méditerranéen ; un seau rempli d’eau savonneuse déclenche le réveil sexuel d’un jeune garçon.

Enfin, on retrouve cette fois-ci encore un bon nombre des acteurs réguliers d’Almodóvar dans des rôles clés. La magnifique Penélope Cruz bien sûr dans le rôle de la mère de Salvador, Cecilia Roth en grande dame glamour, Nora Navas en assistante personnelle de Salvador, Julieta Serrano en mère mourante, mais aussi le compositeur Alberto Iglesias qui propose une bande-son très envoûtante. Mais c’est surtout Banderas qui apporte la contribution la plus significative. Il joue son personnage avec humour, tendresse et un même un vrai sens du ridicule. À 58 ans, il témoigne d’une présence charismatique et vraiment imposante qui pourrait bien lui valoir le prix d’interprétation masculine.

Les fans d’Almodóvar regarderont Douleur et gloire à la recherche d’indices sur le caractère autobiographique de ce film. D’autres peuvent simplement s’asseoir et apprécier la manière délicate et lyrique avec laquelle Almodóvar montre son héros cinéaste voyageant dans son passé.

LITTLE JOE

C’est une vraie parabole que nous propose Jessica Hausner avec « Little Joe », un film en compétition à Cannes cette année. « La peur peut affecter notre perception de la réalité « , dit une curieuse psychologue. Et si ce constat vaut pour la mère assiégée au centre de ce récit d’anticipation horticole, c’est tout à fait l’inverse pour décrire les intentions de la réalisatrice autrichienne.

Synopsis : Alice, mère célibataire, est une phytogénéticienne chevronnée qui travaille pour une société spécialisée dans le développement de nouvelles espèces de plantes. Elle a conçu une fleur très particulière, rouge vermillon, remarquable tant pour sa beauté que pour son intérêt thérapeutique. En effet, si on la conserve à la bonne température, si on la nourrit correctement et si on lui parle régulièrement, la plante rend son propriétaire heureux. Alice va enfreindre le règlement intérieur de sa société en offrant une de ces fleurs à son fils adolescent, Joe. Ensemble, ils vont la baptiser « Little Joe ». Mais, à mesure que la plante grandit, Alice est saisie de doutes quant à sa création : peut-être que cette plante n’est finalement pas aussi inoffensive que ne le suggère son petit nom.

S’il y a une leçon que le cinéma de science-fiction nous rappelle inlassablement, et utile à souligner en ces temps de crise écologique mondiale, c’est qu’il ne faut jamais trop jouer et se frotter à « Dame Nature »… Cette mise en garde pertinente est la semence de Little Joe.

Emily Beecham joue donc Alice, une phytogénéticienne et mère de Joe (Kit Connor). Avec son collègue Chris (Ben Whishaw), elle a récemment mis au point un type particulier de plante génétiquement modifiée pour produire un pollen qui modifie l’humeur. Parmi les différents programmes d’élevage mis en œuvre à Planthouse, un laboratoire d’entreprise ultramoderne situé quelque part au Royaume-Uni, c’est la création d’Alice qui enthousiasme le plus son personnel et ses actionnaires. Car, miraculeusement, elle rend heureux ceux qui la sentent. Comme c’est souvent le cas dans de tels récits, la création prend vie d’elle-même lorsqu’elle sent le danger l’environner. Alice a créé cette fleur stérile, alors Little Joe doit faire face pour garantir son existence future – parce que, comme le dit quelqu’un d’autre dans le film, « la capacité de reproduire donne un sens à chaque être vivant ». C’est par une sorte de contrôle de l’esprit, produisant un pollen qui augmente le bonheur de tous ceux qui le sentent, tout en les rendant farouchement fidèles à elle par-dessus tout, que Little Joe envisage son avenir. Alice résiste, mais d’autres dans son orbite tombent sous l’emprise de la fleur, son fils devenant l’un de ses plus grands adeptes.

Little Joe est une histoire de survie, non seulement en ce qui concerne l’organisme, qui semble trouver un moyen de se reproduire malgré avoir été conçu pour être infertile, mais c’est aussi la survie d’Alice qui est en jeu. Tout au long du film, elle assiste à des séances de thérapie où elle se sent coupable de ne pas avoir passé assez de temps avec son fils. Elle aime clairement Joe, mais élever un enfant pratiquement toute seul est un grand engagement, surtout pour quelqu’un d’aussi impliquée dans sa carrière professionnelle. Sachant comment notre culture place des attentes et des pressions énormes sur les parents, il y a quelque chose de particulièrement puissant dans la façon dont le film dissèque le lien incontestable entre une mère et son enfant. C’est aussi, dans la dynamique de cette thématique de la survie, une parabole fataliste sur la survie de l’humanité… Car ce virus qui se répand par le pollen, peut en évoquer bien d’autres de notre société contemporaine, faisant des humains des zombies ayant le sentiment de vivre et d’être heureux mais ayant en réalité perdus toute liberté et sens réel de l’existence. Car là aussi, comme chez Jarmusch, comme chez Loach… « ça va se terminer mal » !

Si le film de Hausner semble partager une partie de son ADN thématique avec d’autres films d’horreurs horticoles, il faut noter que Little Joe n’est ni carnivore, ni ouvertement hostile. Au lieu de cela, la fleur semble causer des changements presque imperceptibles dans la personnalité des gens. Ils sont juste moins empathiques et plus erratiques dans leur comportement. Ils agissent étrangement – comme s’ils n’étaient plus eux-mêmes – mais pas assez pour tirer la sonnette d’alarme et arrêter la production. Mais alors, le virus se répand…

Une grande partie de l’atmosphère et de la tension dramatique du film provient de l’ambiguïté volontaire du scénario, qui remet constamment en question notre perception des personnages et, allégoriquement, notre capacité ou volonté d’accepter un discours scientifique apaisant mais inquiétant à la fois. Une plante pourrait-elle muter d’une manière qui lui permettrait d’infecter et de prendre le contrôle du cerveau humain ? L’enfant d’Alice et ses collègues changent-ils vraiment à la suite de l’inhalation du pollen émis par ces fleurs d’apparence agréable, comme elle le soupçonne, ou tout cela est-il une simple vue d’esprit ? Pour les amateurs de séries, Little Joe s’intègre parfaitement ainsi dans l’univers de la série Black Mirror.

Du côté technique, Hausner choisit de monter ce film psychologique tout en couleurs qui deviennent elles-mêmes plus vives à mesure que les fleurs prennent de l’influence. Les images ont un effet hypnotique, la lumière de la pépinière industrielle atteignant progressivement des niveaux de contraste presque violents. On navigue quelque peu entre l’univers de Cronenberg et des ambiances à la Hitchcock mais avec la pâte tout à fait personnelle de Hausner. La musique d’ailleurs accompagne et amplifie l’angoisse qui s’installe… et la camera s’amuse proprement en alternant des travellings lents avec des plans fixes qui changent brutalement. Et enfin, ce sont aussi les costumes et le design global du film qui sont à souligner, habillant les personnages de pastels de maison de poupées et donnant à Beecham un véritable « casque de cheveux » auburn qui ressort comme une tâche de couleur sur un tableau blanc.

Le bonheur est donc (peut-être) dans Little Joe, alors… cours-y vite, cours-y vite… mais il n’est pas prêt de filer !

ROCKETMAN

En première hors compétition au Festival de Cannes cette année, « Rocketman » est l’hommage du réalisateur Dexter Fletcher au chanteur et pianiste Elton John.  Après avoir sauvé « Bohemian Rhapsody », le biopic sur le groupe Queen, lorsque Bryan Singer a été viré, le cinéaste britannique récidive avec un artiste marquant de la musique pop mais de façon radicalement différente.

Synopsis : Rocketman nous raconte la vie hors du commun d’Elton John, depuis ses premiers succès jusqu’à sa consécration internationale. Le film retrace la métamorphose de Reginald Dwight, un jeune pianiste prodige timide, en une superstar mondiale. Il est aujourd’hui connu sous le nom d’Elton John. Son histoire inspirante –  sur fond des plus belles chansons de la star – nous fait vivre l’incroyable succès d’un enfant d’une petite ville de province devenu icône de la pop culture mondiale. 

Avec Rocketman, Dexter Fletcher nous offre une comédie musicale délicieuse, parfois fantastique, qui fait un excellent usage des chansons les plus admirées d’Elton John. Jouant avec la chronologie, Rocketman est totalement décalé, plein de numéros sensationnellement chorégraphiés, la musique ayant été réinventée pour le film par Giles Martin. Taron Egerton, dans une performance totalement bluffante, ne se fait pas passer pour Elton John, il s’incarne littéralement ; il ne fait pas de la synchro-labiale, il chante véritablement, apportant une authenticité remarquable. Les succès sont mis en scène sous forme de chorégraphies et de danses élaborées, pleines de couleurs, façon La La Land, qui jaillissent spontanément de l’action.

Le film commence avec un Elton John, âgé d’une trentaine d’années, costumé en diable orange, qui se lance dans une séance de thérapie de groupe. Argument intelligent pour permettre à l’artiste de nous avouer toutes sortes de dépendances et raconter sa vie. Un dispositif qui permet par ailleurs toutes sortes de libertés et de fantasmes dans le récit. Car, précisons-le, si le film de Dexter Fletcher couvre les bases de la vie du chanteur, il ne s’en tient pas strictement aux faits.

Nous remontons à son enfance, à sa mère distraite et à son père totalement hermétique et sans la moindre expression de tendresse paternelle. C’est aussi la découverte de son génie, la rencontre cruciale avec celui qui deviendra son parolier, Bernie Taupin (interprété par Jamie Bell), son ascension vers la gloire et la richesse, son premier amant John Reid (Richard Madden) devenu son manager pendant plusieurs années, et sa chute pour et à cause de lui. Cette rupture sentimentale contribue à la situation pitoyable qui l’amène en désintoxication et tout cela nous ramène finalement là où nous avions commencé.

Au-delà de l’extravagance du personnage, le cinéaste nous présente beaucoup de sentiment douloureux, de plaies béantes et surtout cette recherche brute de l’amour qu’il n’a jamais eu dans son enfance. Et c’est alors, que le message devient plus large, voire universel… quelque soit la richesse ou la pauvreté, la célébrité, les paillettes ou non.

« Aussi longtemps que je me souvienne, je me suis toujours détesté », admet-il. Dans ce malheur, et comme c’est souvent le cas, il a laissé malgré tout son génie créateur s’exprimer. Ce qui nous a donné tant de chansons (une vingtaine d’entre elles sont explorées et interprétées ici) – et nous donne maintenant non pas un document inerte de cette lutte mais une nouvelle œuvre d’art à part entière. 

Avec le titre final, I’m Still Standing, tourné sur la Croisette à Cannes – Rocketman est l’histoire d’un « survivant », comme le dit la chanson. Et c’est quelque chose que Fletcher nous présente de façon explosive. Oui Rocketman a bel et bien fait mouche sous le ciel cannois !

SORRY WE MISSED YOU

Ken Loach a peut-être remporté la Palme d’or à Cannes pour « Le vent se lève » (2006) et « Moi, Daniel Blake » (2016), mais il n’est pas à l’abri d’une troisième avec son nouveau long métrage. Le réalisateur de 82 ans conserve tout son talent pour réaliser des drames déchirants et très actuels qui exposent les aspects les plus sinistres de la société britannique contemporaine. « Sorry we missed you » est un autre film de Loach sur des gens simples qui essaient de faire de leur mieux pour s’en sortir, mais qui sont vaincus par un système oppressant et souvent dépourvu de la moindre humanité…

Synopsis : Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Mais les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille…

L’équipe du film – © Daniel Beguin

« Ça ne va pas bien se terminer », ressassait Adam Driver dans The Dead Don’t Die, le Jim Jarmusch qui a ouvert le Festival mardi dernier. Et c’est ce même sentiment qui s’installe dès la première scène de Sorry We Missed You de Ken Loach.

Ricky (Kris Hitchen) est un battant qui malgré les galères n’a jamais été au chômage.  C’est un Mancunien, supporter de United, vivant à Newcastle.  Son épouse Abby (Debbie Honeywood) a un contrat d’aide à domicile pour des personnes âgées ou handicapées. Ricky et Abby ont deux enfants, un garçon quelque peu rebelle de 15 ans (Rhys Stone) qui exprime son angoisse envers la société à travers ses graffitis, et une petite fille de 11 ans (Katie Proctor), intelligente et précoce, mais terriblement traumatisée par ce qui arrive à sa famille. C’est une famille à la base très unie, mais profondément endettés. Pour continuer à travailler, Ricky accepte un job de chauffeur de fourgonnette pour des livraisons de colis. Sombre mais nécessaire plaisir du scénariste, dans la scène d’embauche, de détailler le langage déformé et manipulateur qu’utilise son employeur. Il travaille « avec » eux, pas « pour » eux. Il ne touche pas de salaire, mais perçoit des honoraires. Il est son propre patron – mais il n’a aucun droit et aucun contrôle sur ses heures. Puis d’ajouter que son scanner à main est l’objet le plus précieux de sa vie !… Il permet aux clients de suivre leurs colis mais surtout à ses patrons de garder un œil sur lui…

Ricky est l’un de ces personnages que l’on retrouve dans de nombreux films de Loach : simple, bienveillant, résilient et immédiatement sympathique. 

Sorry We Missed You nous montre à quel point les choses sont précaires pour une telle famille. Il suffit de très peu pour les pousser vers la crise. Abby doit vendre sa voiture pour que Ricky puisse payer la caution de sa camionnette. Cela implique qu’elle devra faire les visite à ses patients en autobus – et qu’elle aura donc moins de temps à passer avec son fils adolescent, qui a des problèmes à l’école. Le mari et la femme finissent par travailler 14 heures par jour, six jours par semaine. À mesure qu’ils deviennent de plus en plus fatigués, ils prennent de mauvaises décisions…  L’harmonie familiale commence à s’effilocher. Son patron, Moloney, qui aime se vanter d’être le « saint patron des salauds », n’a aucune empathie si l’un des conducteurs est confronté à une difficulté quel qu’elle soit.  Tout ce qui compte, c’est d’atteindre les objectifs ! Dans ces sombres conditions, un accident et un peu de malchance suffisent… et la spirale destructrice est amorcée.

Comme dans les grands films néoréalistes italiens, Loach fait passer les problèmes quotidiens de ses personnages pour des drames épiques. Sorry We Missed You capture ainsi brillamment l’aliénation et l’angoisse existentielle que ressentent ses personnages principaux. Ils ne peuvent finalement rien faire pour simplement s’aider eux-mêmes. Plus ils se battent pour changer leur situation, plus cette situation s’aggrave. Le sujet est peut-être sinistre, mais le récit est tout à fait captivant. Vous ne pouvez pas vous empêcher d’être touchés par les efforts héroïques de Ricky pour acheminer les colis à leurs destinataires. S’il traîne ne serait-ce qu’un instant, le « pistolet » émettra un bip pour lui rappeler que l’échéance approche. Sans compter que les clients ne montrent souvent aucune sympathie pour les chauffeurs et n’essaient même pas de penser aux conditions dans lesquelles ils travaillent. Tout ce qu’ils veulent, ce sont leurs paquets !

Et puis, Ken Loach est fabuleusement délicat et perspicace dans sa façon de décrire les relations familiales. Il y a ici des moments fugaces d’humour et de lyrisme, des disputes inévitables mais des moments intenses de tendresse simple et tellement riche à la fois. Le réalisateur britannique se soucie profondément de ses personnages et fait en sorte que le public le suive dans cette démarche. Ce qu’il ne fera pas, cependant (mais avec raison à mon goût), c’est de bâcler le final avec une « happy end » à la sauce hollywoodienne pour soulager les spectateurs. C’est donc le réalisme qui l’emporte… jusqu’à sa conclusion logique, terminant le film d’une manière à la fois ingénieuse et dévastatrice. Mais je n’en dirai pas plus…

Sorry We Missed You est un grand Ken Loach ! Un film maîtrisé, puissant et pétri d’humanisté.

BACURAU

En compétition pour la Palme d’or, « Bacurau », un film brésilien qui ne pourra vous laisser insensible… d’une façon ou d’une autre.

Synopsis : Dans un futur proche… Le village de Bacurau fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que le village a disparu de la carte.

Il y a des films qui vous laissent perplexes… à la fois gêné mais aussi captivé, voire ébloui. C’est un peu le ressenti premier à la sortie de Bacurau, qui marque le retour de Kleber Mendonça Filho à Cannes (après Aquarius il y a trois ans). Et puis, après le premier effet kiss-cool… on y réfléchit, on le repasse en soi, et l’impression évolue et se construit.

Car si Bacurau peut clairement se voir comme un western acide et cruel à la sauce brésilienne, ayant du mal à passer à plein régime mais qui, quand il y parvient, ne semble plus pouvoir s’arrêter, il est aussi bien plus… une fable anti-impérialiste sanglante et un film de genre bourré de références. On peut aussi entendre un message puissant comme une célébration passionnée des liens familiaux, terrestres et communautaires. 

À cet égard, Bacurau devient une autre des fascinantes études de Mendonça Filho sur la dynamique de la communauté et des petites gens courageux qui s’opposent aux intérêts des grandes entreprises qui souhaitent les entraîner dans un avenir dont ils ne veulent pas faire partie. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas d’un mouvement de défi d’une seule femme, comme dans Aquarius, mais de gens oubliés qui luttent pour survivre dans un pays qui veut les faire disparaître.

Alors, oui… le rythme est lent, dans toute la première partie, à la manière d’un psychotrope qui s’infiltre dans notre système. L’environnement se dévoile… il cherche à nous faire comprendre pourquoi la ville est en péril. Le préfet, un véritable bouffon malhonnête, a coupé l’alimentation en eau et ne la remettra pas en marche tant que les citoyens n’auront pas promis de voter pour sa réélection lors du prochain scrutin.  Mais les habitants endurcis de Bacurau ne cèderont pas à lui, ni à personne d’ailleurs.

« Chaque semaine au Brésil, c’est comme si nous avions une bande-annonce pour Bacurau dans les journaux », plaisante Juliano Dornelles, qui co-réalise le film, expliquant que le scénario avait « beaucoup d’humour au départ », mais que la réalité avait au final rendu le film beaucoup plus sérieux. « Au Brésil en ce moment, nous devons vraiment être unis pour résister à certaines des choses folles qui se déroulent » avec Bolsonaro, le nouveau président d’extrême droite, entré en fonction en janvier. La ville de Rio « est un endroit déprimant en ce moment (…) Il y a des gens de Rio qui vont à Recife (sa ville natale) comme des réfugiés. Et nous les accueillons, car Recife est encore protégée d’une certaine façon, culturellement et politiquement ». « Je pense que Bacurau est un peu comme ça », souligne-t-il. « C’était l’une des idées du film ».

Un film pétri également de nombreuses références cinématographiques, de Peckinpah à Carpenter, en passant par John Boorman ou encore Brian de Palma. Une violence stylisée, graphique et on ne peut plus percutante ! « Je pense que la violence vient de l’histoire », estime Kleber Mendonça Filho, qui dit « ne pas avoir peur » de parler du Brésil dans ses films. « Pour nous, c’est très facile de faire des films politiques », lance-t-il. Au contraire, « quand on voit une comédie romantique ou même un film d’action dans des cinémas commerciaux, je me dis que ça a dû être beaucoup de travail pour rendre ce film complètement apolitique ! ».

Bacurau est donc finalement bien plus qu’un simple western qui aurait choisi la violence comme moyen de défoulement… c’est un film politique, social et résistant, mais qui est, tout de même, à recommander à un public avertit capable de supporter une violence visuelle brute et sauvage.

 

BULL

« Bull » où l’histoire d’une amitié improbable, faite de regards bienveillants, d’un sursaut paternel malgré la dureté que la vie impose parfois… le récit d’une reconnaissance constructive au cœur d’un scénario rempli d’authenticité qui nous dépeint dans le même temps une Amérique méconnue.

Synopsis : Après avoir détruit, dans un excès de fougue, la maison de son voisin Abe Turner, en périphérie de Houston, Kris, une forte tête de 14 ans, va probablement marcher dans les pas de sa mère et se retrouver en prison. Abe, un ancien monteur de taureau qui gagne sa vie en travaillant sur les circuits de rodéo chaque semaine, vit le quotidien de tout homme vieillissant. Lui et Kris sont tous les deux à un carrefour de leur vie. Un lien unique va les rapprocher et ils vont tenter de changer et de se connaître mieux avant qu’il ne soit trop tard pour chacun d’eux.

 Il est probablement injuste de vouloir comparer Bull d’Annie Silverstein à The Rider de Chloe Zhao, mais en même temps, difficile de ne pas le faire…  Tous deux présentés à Cannes (Bull cette année dans la catégorie Un Certain Regard, et The Rider en 2017 à la Quinzaine des Réalisateurs) et œuvres de réalisatrices qui regardent le monde du rodéo, bien qu’elles le fassent de manière très différente. Autre point similaire, ce sont des films paisibles et naturalistes qui cherchent à éclairer des vies dures et pénibles qui ne sont pas souvent mises au centre des productions cinématographiques. Si l’on en reste à ces comparaisons, c’est alors un défi qui se présente pour Annie Silverstein de renouveler le succès de Chloe Zhao, qui avait remporté le premier prix de la Quinzaine des Réalisateurs, puis le Gotham Independent Film Award comme meilleur long métrage indépendant de l’année. Nous verrons bien, mais il demeure que Bull est un très beau film à la fois tendre, émouvant mais aussi dur, non par les images mais plus simplement par les tranches de vie racontées pleines de blessures émotionnelles et physiques.

Amber Havard joue Kris, une jeune fille de 14 ans, qui semble parfois vouloir suivre le même chemin que sa mère qui est en prison ; Rob Morgan est Abe, un ancien rider de rodéo qui essaie de s’accrocher dans le circuit professionnel malgré un corps blessé et un père ayant succombé sous les sabots d’un taureau. Tous deux vivent ainsi une vie difficile et lugubre dans la banlieue de Houston. Abe est seul et Kris habite avec sa petite sœur chez sa grand-mère qui est en train de baisser les bras devant la situation qui s’enlise. Tous deux ont des vies qui semblent pleines d’impasses :  Elle supporte les agressions sexuelles occasionnelles et devient une petite trafiquante de drogue parce qu’elle n’a pas la force de dire non, alors qu’Abe répond, pour sa part, à un médecin qui voudrait le voir gagner de l’argent autrement qu’en bousillant son corps, par un simple : « Pas pour moi ». Les deux personnages ont ainsi finalement choisi le chemin de l’enlisement, de la fatalité destructrice… ce qui signifie notamment pour Kris de refuser d’admettre qu’elle ressent quoi que ce soit et, pour Abe, de prendre des médicaments pour ne plus ressentir son corps le déserter.

C’est par la force des choses que Kris et Abe se retrouve mis en relation. Et Annie Silverstein laisse leurs interactions se dérouler lentement car Bull est un film patient, sans être lent et soporifique… Hélas, et comme souvent dans ce genre de situation, leurs histoires semblent comme hantées par une forme de malédiction. Et oui, les difficultés s’amoncellent, même si Kris trouve un peu de lumière dans son nouveau rêve (fou) de monter elle-même des taureaux un jour, alors qu’Abe trouve quelqu’un de qui s’occuper quand il ne se bat pas contre lui-même. C’est le besoin l’un de l’autre qui jaillit de Bull comme un message prophétique et universel. C’est d’ailleurs dans ce besoin qu’apparait aussi la capacité à se reconnaître soi-même et mutuellement. On appréciera la somptueuse lumière du film, un réalisme qui crève l’écran, de superbes plans portés, et de très bons acteurs… tant d’éléments qui, tel un bon documentaire, nous font concentrer notre attention sur les émotions relationnelles entre lui, cowboy noir vieillissant sur la fin de sa carrière et elle, jeune, désinvolte, paumée et recherchant son identité.

Un film qui échappe totalement au pathos possible, qui n’ait jamais larmoyant, et qui reste loin de tout misérabilisme malgré la violence sourde de l’histoire. Une histoire qui devient un bel hommage d’une jeune réalisatrice américaine à tous ceux qui parviennent à se frayer un chemin dans les endroits sombres de l’existence humaine.