AND MY WINNER IS…

Allez, je me lance ! Comme chaque année, s’amuser à émettre son propre palmarès ne mange pas de pain… D’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un pronostique (beaucoup plus risqué, même si sans danger rassurez-vous), mais juste d’un avis personnel, qui n’engage que moi. Voir un film et l’apprécier est rempli de subjectivité ? Notre compréhension, nos goûts, notre culture, le point de vue à partir duquel nous regardons, mais aussi les conditions (la salle, l’horaire, le niveau de fraicheur ou de fatigue… en particulier dans un festival) sont autant de critères qui s’ajoutent les uns aux autres pour amplifier cette subjectivité déjà naturelle.

Alors, donc, mesdames et messieurs, et à quelques heures de la cérémonie de clôture, dans la Compétition Officielle de ce 72èmeFestival de Cannes, my winner is…

Ma Palme d’or : GISAENGCHUNG (Parasite) de BONG Joon Ho

Mon Grand Prix : PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU de Céline SCIAMMA

Mon Prix du Jury : ONCE UPON A TIME… IN HOLLYWOOD de Quentin TARANTINO

Mon Prix d’interprétation masculine : Antonio BANDERAS dans DOLOR Y GLORIA

Mon Prix d’interprétation féminine : Valérie PACHNER dans A HIDDEN LIFE

Mon Prix du scénario : LITTLE JOE de Jessica HAUSNER

Mon Prix de la Mise en scène : Ladj LY pour LES MISÉRABLES

Mon Prix du Jury œcuménique : A HIDDEN LIFE (Une vie cachée) de Terrence MALICK

Mais tout ça, finalement, n’a que peu d’importance, puisque ce qui restera appartient à M. Alejandro G. Iñárritu et ses 8 collègues jurés. Alors rendez-vous ce samedi 25 mai à 19h pour le vrai palmarès. Et surtout, plus important encore, faites-vous, vous aussi votre propre palmarès en allant voir tous ces films dans les salles (et pour vous aider, n’hésitez pas à lire mes différentes critiques) !

 

 

 

PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU

« Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma, présenté dans la compétition cannoise, est un film d’une grande beauté et d’une éblouissante sensualité qui se construit dans la pudeur plutôt que dans l’exhibition.

Synopsis : 1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde.

Céline Sciamma retrace la rencontre romantique de deux femmes sur une île au large des côtes françaises de Bretagne au 18ème siècle. La première, une jolie jeune femme en colère fraîchement sortie du couvent après le décès de sa sœur aînée et maintenant piégée dans le manoir de sa mère, bientôt mariée et envoyée à un Milanais qu’elle n’a jamais rencontré. Et l’autre, une peintre. 

Au mépris de l’arrangement nuptial, Héloïse (Adèle Haenel) refuse de faire peindre son portrait de mariage. Marianne (Noémie Merlant), la peintre, est engagée par la comtesse (Valeria Golino) pour accompagner Héloïse, la fille, tout en peignant en secret son portrait. On s’attend à ce que Marianne absorbe mentalement les traits d’Héloïse pendant leurs promenades le long des falaises imposantes et des plages rocheuses en contrebas afin de la peindre quand ils ne sont pas ensemble.

Pendant la première heure environ, le film avance lentement, développant très progressivement une ambiance pleine de sensualité. Les performances de Merlant et Haenel sont remarquables. Toutes les deux ont des visages incroyablement parlants, aussi forts que passionnés, y compris des lignes de mâchoires acérées, des pommettes hautes et des yeux perçants. Elles ont une chevelure généreuse qui est généralement ramenée en chignon ou tresse soignée, symbole extérieur de la retenue intérieure qui les enferme à la fois romantiquement et culturellement.

Sciamma tient son film parfaitement en tous points et avec brio, avec notamment une photographie ravissante de Claire Mathon. Côté technique, comment ne pas apprécier l’abondance de gros plans sur les visages et les corps, donnant parfois l’impression que l’image elle-même est aussi une peinture qui se présente devant nos yeux. Leurs visages communiquent la gravité mentale et émotionnelle en jeu et l’évolution relationnelle qui l’accompagne. Peu importe que leurs mouvements soient prononcés ou non, la réalisatrice française (pontoisienne très précisément… précision tout à fait personnelle) sait vous faire ressentir tout ce qu’elles ressentent comme si vous étiez dans un rêve éveillé. Quand Marianne est figée avec un pinceau à la main, les yeux qui vont et viennent entre Héloïse et la toile, l’atmosphère est dense et ardente. Et quand Héloïse sprinte avec ferveur vers le bord d’une falaise, une poussée d’adrénaline et d’empathie envahit vos poumons et s’engouffre dans vos veines. L’ambiance est palpable à chaque fois.

Un autre aspect remarquable de ce quatrième film de la cinéaste se situe sans doute dans la façon d’intervenir de la musique, tout à fait particulière et surtout extrêmement limitée (à deux moments seulement). Mais elle est utilisée de façon optimum, nous rappellent, par là-même, la puissance du son et des images combinés. 

Le portrait de cette jeune fille commence comme une amitié calme et stoïque et s’épanouit en une romance tendre et compatissante. Cependant, sachez qu’il s’agit d’une romance de poète, et non d’amantes, ce qui conduit à ma remarque première évoquant une éblouissante sensualité construite dans la pudeur et non dans l’exhibition. Céline Sciamma, avec son Portrait de la jeune fille en feu, envahit votre esprit, votre corps et votre âme et vous hypnotise dans une transe romantique comme une berceuse au coucher du soleil.

PARASITE

Bong Joon-ho est de retour avec un fabuleux drame familial en forme de thriller socio-politique, ou encore de satire sociale noire, pointue et parfois hilarante. L’histoire d’une famille pauvre sud-coréenne qui se fraie un chemin (avec la filouterie la plus tordue qui soit) pour travailler pour un couple riche est tout simplement faite pour le grand écran. Superbement scénarisé et tourné, le jeu des acteurs est en plus vraiment excellent.

Synopsis : Toute la famille de Ki-taek est au chômage, et s’intéresse fortement au train de vie de la richissime famille Park. Un jour, leur fils réussit à se faire recommander pour donner des cours particuliers d’anglais chez les Park. C’est le début d’un engrenage incontrôlable, dont personne ne sortira véritablement indemne…

On entend souvent dire que l’argent est la racine de tous les maux – en réalité, le verset de la Bible à l’origine (Timothée 6:10, si vous vous le demandez) est plus précis : « L’amour de l’argent est la racine de tous les maux ». C’est, semble-t-il, le sentiment que partage Bong Joon-ho. La plupart de ses films comptent à certains égards une critique du capitalisme et évoque la lutte des classes. Après deux films en anglais (Snowpierceret Okja, présenté à Cannes en 2017), le réalisateur sud-coréen retourne à sa langue maternelle pour une autre parabole sur la nature séduisante de la cupidité et ses conséquences dévastatrices.

Parasitea cette qualité d’être tour à tour sombrement drôle, violent et triste, en nous plongeant dans les angoisses des riches, ainsi que dans la façon dont l’argent peut avoir le pouvoir de changer le monde… pour le pire. Alors que, l’année dernière, Hirokazu Kore-eda et son Affaire de famille nous racontait l’histoire d’une drôle de pauvre famille japonaise qui faisait tout ce qu’elle pouvait pour survivre, dans Parasite, on passe un cran plu haut avec des protagonistes qui sont prêts à tout dans leur quête d’argent. Ils considèrent que le monde leur doit quelque chose et ils ne s’arrêteront pas tant qu’ils ne l’auront pas.

En même temps, Joon-ho est farouchement critique à l’égard des classes riches, qui méprisent les pauvres (notamment avec ces affreuses remarques sur leurs odeurs distinctives) et parfois on peut avoir le sentiment qu’ils ne les voient même pas comme des êtres humains ; quand Ki-woo est employé, son nouveau patron lui dit « appelons-le Kevin », effaçant son identité et en en créant une nouvelle qui correspond à son image familiale.

Le ton rappelle celui de Canine de Yorgos Lanthimos et même celui de Vanity Fair de William Thackery, mais il y a une merveilleuse spécificité chez Parasite qui en fait un film si captivant, c’est qu’il se transforme soudainement en une farce sanguinaire. Et puis tout est bon chez Bong… Une mise en scène hors-pair avec de lents travellings dans la maison, une photographie de toute beauté, le jeu subtil des acteurs accompagnant parfaitement les diverses ambiances de l’histoire, et une dramaturgie parfaire. Tout cela ne peut que faire de ce Parasite une œuvre jubilatoire en même temps qu’un instrument critique redoutable.

Il n’est pas du tout exagéré de dire non plus que Bong est un maître de son art, mais avec un film aussi techniquement accompli et infiniment fascinant que Parasite, il continue à nous rappeler à quel point il est bon – et à élever sérieusement le niveau par rapport à la satire sociale occidentale contemporaine.

Rendez-vous samedi soir au Palmarès Monsieur Bong Joon-ho !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ONCE UPON A TIME IN HOLLYWOOD

Le réalisateur le plus vénéré par la cinéphilie mondiale accompagné par trois des principales figures de l’actuel star-system ont fait trembler les Marches rouges cannoises. Mais c’est surtout le résultat artistique qui nous intéresse, celui d’un film conçu avec nostalgie pure dans le Los Angeles de 1969, qui devient par la même occasion « année Tarantino » (Gainsbourg l’aurait sans doute aimé). De l’humour à gogo, un amour immense pour le septième art, la culture TV et la musique du moment font de « Once upon a time in Hollywood » un must du genre.

Synopsis officiel : En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus. 

Bourré de clins d’œil, de références en tous genres… Once upon a time in Hollywood commence avec un vieux logo de Columbia et pendant près de trois heures, ça n’arrête pas : des voyages sur l’ancienne compagnie aérienne Pan Am, des cinémas drive-ins et ses grandes salles de ciné de L.A., des enseignes avec néons éblouissants, des Cadillacs et de nombreuses voitures décapotables, une fête au manoir Playboy, le Spahn Ranch abandonné où les westerns étaient filmés puis où le clan Manson s’était installé, les vieux studios hollywoodiens, un mobile home près d’un puit de pétrole, une image cynique des hippies, un trip au LSD, sans oublier l’adorable PittBull de Brad Pitt (qui peut déjà se lécher les babines de la Palme Dog inévitablement promise…)

Et puis il y a la multitude de références cinématographiques et télévisuelles…  directes ou indirectes, évidentes ou plus réservées aux initiés : les westerns spaghettis à la sauce Leone ou Corbucci ; Lady in Cement (1968) avec Sinatra et Raquel Welch ; Pendulum (1969) avec George Peppard et Jean Seberg ; The Wrecking Crew (1968) avec Dean Martin et Sharon Tate ; Three in the Attic (1968) et The Mercenary (1968). Plusieurs séries (Mannix, Combat, The F.B.I.), des bandes dessinées, des radios de l’époque qui sont écoutées en différé, les fameuses voix off des actualités ou des bandes annonces et forcément de nombreuses stars du cinéma qui apparaissent dans l’intrigue : Sharon Tate (interprété par la séduisante Margot Robbie), Steve McQueen (Damian Lewis), Bruce Lee (Mike Moh), le gang Manson (dont l’un des personnages est joué par Lena Dunham et Margaret Qualley dans le rôle de la jolie Pussycat). Mais au cœur du film, il y a une amitié qui n’est que pure fiction : Leonardo DiCaprio est Rick Dalton, un acteur de télévision trop émotif et buveur qui craint que son temps ne soit révolu, tandis que Brad Pitt est Cliff Booth, son cascadeur, son conducteur et son ami. Les co-stars sont excellents ensemble ; il est difficile de ne pas penser à l’énergie du meilleur couple précédent dans un film de Tarantino, John Travolta et Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction. Petite mention particulière, qui me tient à cœur, à Bruce Dern qui joue un tout petit rôle dans un face à face avec Brad Pitt qui devient une scène sublime au milieu du film. Et puis, comme dans tous les films de Tarantino, la bande son est évidemment énorme. Et ça n’arrête presque jamais enchainant tubes sur tubes pour une immersion musicale et visuelle dans cette année 69.

Pour le fond de l’histoire, je n’en dirai pas plus respectant la demande de Quentin Tarantino pour laisser la même fraicheur qui était la mienne en entrant dans la salle aux spectateurs que vous serez sans doute dans quelques mois. Mais si vous êtes vraiment curieux, d’autres seront moins scrupuleux et vous pourrez trouver de quoi rassasier ce vilain défaut assez facilement. En tout cas, il est clair que Tarantino aime jouer avec l’Histoire, la revisiter, quitte à en faire un prétexte pour nous offrir un film festif, ludique, nostalgique, fascinant et drôle. 

 

LES SIFFLEURS

« Les Siffleurs » (La Gomera), la comédie du réalisateur roumain Corneliuu Porumboiu nous plonge dans une intrigue criminelle au langage inhabituel et étonnant.

Synopsis : Cristi, un inspecteur de police de Bucarest corrompu par des trafiquants de drogue, est soupçonné par ses supérieurs et mis sur écoute. Embarqué malgré lui par la sulfureuse Gilda sur l’île de la Gomera il doit apprendre vite le Silbo, une langue siflée ancestrale. Gâce à ce langage secret, il pourra libérer en Roumanie un mafieux de prison et récupérer les millions cachés. Mais l’amour va s’en mêler et rien ne se passera comme prévu…

Après un certain nombre de longs métrages d’art et d’essai (dont 12h08 à l’est de Bucarest, Police, Adjective et The Treasure) qui ont été acclamés dans les festivals et même distribués en salles au-delà de la Roumanie dans certains cas, l’auteur-réalisateur Corneliu Porumboiu change de style avec Les siffleurs une coproduction franco-roumaine-allemande qui se déroule non seulement à Bucarest, la ville natale de Porumboiu, mais aussi sur l’île canarienne de La Gomera et même à Singapour. Une histoire très divertissante et dense à la fois, d’un flic qui double son département et les gangsters avec qui il est de mèche.

Certains passionnés du réalisateur pourront se sentir un peu déconcertés par ce changement par rapport aux longues prises de vues et au critère de production de ses premières productions dans l’esprit de ce que l’on qualifie de Nouvelle Vague roumaine. Cependant, la préoccupation récurrente de Porumboiu pour la langue et sur l’héritage du régime répressif de Nicolae Ceaușescu est toujours là, mais abordée sous un autre angle. 

Au cœur de l’intrigue, cet ancien langage sifflant de La Gomera, aussi connu sous le nom d’El Silbo Gomero, que le policier Cristi (Vlad Ivanov à Porumboiu) va devoir apprendre de ses nouveaux associés mafieux espagnoles afin d’éviter la surveillance de ses collègues policiers. Un système de communication qui remonte à plusieurs générations, ce type de sifflement permettant de cartographier les voyelles et les consonnes de l’espagnol sur des hauteurs de sifflement particulières. Le bruit peut être assez fort pour être entendu à des kilomètres à travers un ravin montagneux sur une île volcanique ou, comme il est intelligemment déployé plus tard, d’un bloc d’immeubles à un autre à Bucarest.

Les différents personnages se jaugent constamment les uns les autres, mais à aucun moment, personne ne semble prendre véritablement le dessus, et grâce à la structure non linéaire, nous aussi, sommes conduits à chercher de rassembler les divers indices. Jusqu’au bout, le suspense demeure, rendant difficile de savoir qui double qui, et comment tout cela va se terminer, ce qui fait finalement aussi l’un des charmes du film.

L’ensemble est tout à fait agréable, rafraîchissant et intelligent. Un bon moment de cinéma dans ce 72ème Festival de Cannes.

UNE VIE CACHÉE… OU LA PASSION SELON MALICK

« Une vie cachée », le nouveau long métrage de Terrence Malick, présenté dans la Compétition du Festival de Cannes est un chef d’œuvre d’une dimension, ou plutôt d’une puissance, spirituelle et cinématographique rare. Une ode déchirante à la foi, au travers de l’histoire (vraie) de l’autrichien Franz Jägerstätter.

Synopsis : Inspiré de faits réels. Franz Jägerstätter, paysan autrichien, refuse de se battre aux côtés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien, il est passible de la peine capitale. Mais porté par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme, Fani, et ses enfants, Franz reste un homme libre. Une vie cachée raconte l’histoire de ces héros méconnus.

Quand l’agriculteur autrichien Franz Jägerstätter (August Diehl) regarde vers le ciel et demande à Dieu de lui montrer un signe, de le guider, comment lui répond-t-il ? Par le grondement d’un orage au sommet des Alpes autour de sa bucolique ville natale de St Radegund ; le bruit du vent caressant les champs de blé autour du village ; la voix de sa merveilleuse femme Fani (Valerie Pachner qui mériterait le prix d’interprétation féminine…) et de leurs trois petites filles.  Mais, une fois que la Seconde Guerre mondiale a éclaté et l’a plongé dans un monde sombre fait de prisons militaires, de tribunaux judiciaires, et d’un dictateur tout puissant… c’est le bruit de membres et de corps brisés qui résonnent sur les planchers ; l’écho des sirènes des raids aériens ; le terrible bruit des coups de feu.  Dans une œuvre imprégnée par la question de la foi, la proximité mais aussi l’éloignement de l’humanité vis-à-vis de Dieu n’ont jamais été aussi pressants que dans Une vie cachée, ce récit historique sur un homme qui a refusé de prêter allégeance à Hitler, et qui a payé le prix ultime pour son défi.

Terrence Malick retrouve ici pour l’image, Jörg Widmer, directeur de la photographie déjà de Tree of life. Et ce sont ainsi de superbes grands angles qui construisent ce film mais avec un retour à une construction narrative linéaire et traditionnelle pour Malick par rapport à ses quatre dernières œuvres, tout en étendant son impulsion à donner autant de poids à la faune et aux bruits ambiants qu’aux préoccupations humaines. Avec une durée de 173 minutes, c’est l’œuvre la plus longue de Malick à ce jour, mais paradoxalement celle qui est sans doute la plus accessible à un large public.

Chrétien pacifiste et profondément sincère et engagé dans sa foi, l’aversion de cet homme pour une guerre qu’il considère injuste est si profonde qu’il ne peut se résoudre à jurer fidélité à Hitler et à l’Allemagne nazie à laquelle l’Autriche avait été annexée récemment. Et dans un village reculé où vivent une poignée de familles d’agriculteurs, de boulangers et de forgerons, ce n’est qu’une question de temps avant que le sentiment résolument anti-guerre et le refus de cet homme de rejoindre ses compagnons de front soient interprétés comme une trahison, un coup dans le dos aux nombreuses familles dont les fils ont déjà été envoyés au front, et ne reviendront peut-être jamais, porté en plus par un sentiment nationaliste grandissant.

« Qu’est-il arrivé à notre pays ? » s’interroge Franz et, en se réfugiant dans l’étreinte de son épouse Fani d’ajouter : « Les gens ne reconnaissent-ils pas le mal quand ils le voient ? ». Et jusqu’au bout, et à grands frais personnels, Fani soutient son mari, tandis que certains cherchent à épargner sa vie au détriment de son âme, comme Bruno Ganz, dans le rôle du juge du tribunal militaire, qui confronte Franz quelques minutes avant la sentence finale. « Ai-je le droit de ne pas faire ce qui est juste ? » répond le détenu en retour.

Une vie cachéedevient une invocation, l’appel déchirant d’un homme qui lutte pour préserver son humanité intacte alors que le monde autour de lui plonge plus profondément dans le mal et, pire encore, regarde le mal s’épanouir, s’étendre et se normaliser, sans bouger et sans être dérangé. Prière qui se tourne inlassablement vers Dieu… prière que fait aussi Fani avec une sincérité bouleversante, même quand les doutes s’immiscent…

L’État et l’Église sont également sourds aux inquiétudes de Franz, et également complices du crime. Car même lorsqu’il se tourne vers le clergé pour obtenir de l’aide, consultant notamment un évêque au sujet de sa décision de refuser de se joindre aux troupes si les autorités militaires le lui demandent, la réponse est un rappel terrifiant du devoir unique de se soumettre aux autorités. Pour sa part, Franz affirme :« Si Dieu nous donne le libre arbitre, nous sommes responsables de ce que nous faisons » et, tout aussi important, de « ce que nous ne faisons pas ».

La Seconde Guerre mondiale est un mal bien présent mais qui reste presque invisible. Il n’y a pas de champs de bataille, seulement ceux de blé… pas d’horreurs dans les camps de concentration, pas de raids dramatiques à minuit. Mais ne vous y trompez pas : C’est un film de guerre ; mais le combat qui fait rage ici est un combat interne, entre un chrétien et sa conscience. C’est une bataille qui se déroule donc à l’intérieur mais aussi autrement à l’extérieur, entre Franz et la foule qu’il affronte : les villageois qui ostracisent progressivement toute sa famille, et les soldats qui l’incarcèrent dès qu’il se présente à la caserne après son enrôlement, et qu’il refuse de prononcer le serment, se lançant dans un enfer asphyxiant de torture et d’isolement en prison. Regardant le fermier se diriger volontairement et sans relâche vers son destin tragique, montrant l’autre joue aux hommes qui l’humilient, le rabaissent et le torturent, Franz devient clairement une figure Christique. Alors qu’Une vie cachée entre dans sa dernière heure, la prison, le tribunal… le sentiment s’installe pour le spectateur d’être témoin de la Passion selon Malick.

L’histoire de Franz Jägerstätter nous interpelle aussi sur le risque d’une humanité qui a perdu la capacité à entendre parler le divin. « Un jour, je peindrai un vrai Christ », raconte Franz dans une scène de jeunesse, ou il discute avec un homme travaillant sur les fresques de l’église de Radegund, se plaignant de son incapacité à dépeindre la souffrance de Jésus au lieu des icônes plus tranquilles et pacifiques que les ecclésiastiques locaux recherchent. C’est peut-être un résumé subtil pour un film qui réussit judicieusement à être critique des institutions religieuses, tout en célébrant la foi comme quelque chose qui transcende, quelque chose de mystérieux à chérir, à laisser vivre au cœur de l’homme et à voir. Car Malick fait une vraie distinction critique entre la foi et la religion, soulignant l’échec de cette dernière – une institution humaine aussi faillible et corruptible que tout individu.

Ici, c’est le destin de l’âme d’un homme qui est en jeu, et près de trois heures d’écran ne semblent pas du tout excessives quand il s’agit de capturer le sacrifice de Franz, ostracisé, emprisonné, et finalement exécuté pour ses convictions. Et si le titre du film fait référence à une citation de la romancière George Elliot, quelle judicieuse idée de nous la retranscrire en image finale : « Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu’elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus. »

Une vie cachée est vraiment une œuvre immense qui élève l’âme et qui touche au cœur comme un souffle de vie et d’espérance bienfaisant. Merci monsieur Malick !